‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 15 sur 66 · LA FÊTE DI? ROI · texte numérisé non relu

LA FÊTE DI? ROI

toujours, mais assis, dans une vieille rohe, le menton dans la main, jxMisanl; et debout, à côté de lui, Tristan.

Tristan? voilà un mot qui ne signifie, pour la plupart des gens, qu'un bourreau. C'en est un, en effet, c'est l'instrument inflexible qui a le premier ouvert la voie nouvelle; c'est le fer de la charrue qui a creuse le premier sillon où la Providence seniail. Le premier il suspendit la noblesse aux créneaux des tours, il la précipitait dans les oubliettes éternelles, il la livrait aux vents terribles, aux sommets des chênes, aux branches noueuses des ormes, comme le gland des forêts. Louis XI, détesté, fut un prince libéral, il ouvrit les veines de sa noblesse, et y versa le plomb fondu par Fust et Gutenberg. L'épée de Tristan fut son sceptre, et pour main de justice il ne voulut que le gant de fer du prévôt l'Ermite, dont l'étreinte brisait et faisait tomber à terre les mains qui la touchaient.

Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince, jetant des regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes. Qui sait si derrière ce regard si farouche il n'y avait pas un soupir!

Oui, un soupir pour un temps meilleur, un sanglot soulevé par la rage contre une féodalité destructrice qui tuait tout, et avilissait l'homme en l'abâtardissant. Défendre Louis XI n'est pas nouveau; à qui la faute, si ce faucheur de privilèges vécut dans un temps où la main

du roi ne pouvait arriver jusqu'à celle du peuple, où tous deux se tendaient les bras sans s'atteindre, des égouts de Paris au donjon du Plessis-lez-Tours, et où le régénérateur fut obligé d'abattre, comme autrefois ce Romain, la tête des pavots superbes?

Mais ce glaive de l'Ermite, tombé à la mort du roi au pied de son cercueil, fut ramassé par les moines; aiguisé pendant deux siècles sur la pierre silencieuse des cloîtres, l'Eglise le jeta souillé du sang des riches; le peuple enfin le releva.

Ce qu'il en fit est cruel ; c'est oublié. Aujourd'hui le glaive est déposé par tous; mais l'ombre de Tristan erre encore autour de la vallée du Plessis, que Walter Scott a prise de loin pour une montagne. Près de lui se traîne encore Louis XI, toujours triste, toujours pale, toujours pensif. Peut-être Galeotti vit-il jadis moins avant que lui dans l'avenir; peut-être de tous les rois qui précédèrent le nôtre serait-il, lui, Louis XI, le moins étonné de ce qui est. Cependant les examinateurs pour le baccalauréat es lettres ne manquent pas, surtout depuis les glorieuses journées, de baisser la tête en signe d'approbation lorsqu'un perroquet d'écolier, interrogé sur lui, le compare à don Miguel.

Voilà les réflexions qui me sont venues, au spectacle gratis^ en écrivant ces premiers mots : a La fête du roi, c'est la fête du peuple. »

Mercredi, 4 mai 1831.

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Je suis tout à fait de ceux qui vont au musée sans livret. J'y entrais donc hier, jour le moins réservé qu'il soit possible de voir; je commençais à devenir un des flots de cette mer agitée qui se balance stupidement devant des toiles plus ou moins grandes, représentant des sujets plus ou moins à la portée des gens. Il faut avouer que, grâce à cette absence de livret, je ne comprenais rien les trois quarts du temps; mais comme c'est un système que je me suis fait, je tenais bon.

Oui, il m'est entré dans la tête que lorsqu'on visite, par exemple, la vieille galerie du Louvre, on peut croiser ses bras derrière son dos. Que vous apprendrait l'explication?

Peut-être il est curieux pour certaines personnes de savoir que le dernier personnage de la galerie à gauche, au grand bout de la table dans les noces de Cana, est Charles-Quint; le second, Victoria Colonna; le troisième, François F''; desquels personnages pas un ne ressemble, bien entendu ; peut-être il y a des gens qui lisent avec satisfaction que M. Bonnefond a retouché ici Titien, déshonoré là le seul tableau à l'huile où Michel-x\nge ait mis la main ; ces gens-là ne s'en seraient sans doute pas aperçus s'ils ne le lisaient pas.]

Mais pour cette espèce de fous qui, comme moi, ne cherchent qu'une expression, qu'une tête, qu'une pensée, souvent un trait de pinceau dans un ouvrage, et restent une heure devant ce vieux Raphaël, dont il est original de dire du mal aujourd'hui (cela donne un air de grand connaisseur assurément); pour ces gens, dis-je, qui ont la barharie, dans un siècle de romantisme, de traverser la galerie de Piul)ens plus vite que celle des Italiens, ce n'est pas à eux que s'adressent les batailles, les couronnements, les passages du roi, ni les portraits de famille, hélas! pas plus que les pots de fleurs.

Le nom du peintre était autrefois écrit dans la couleur du ciel, dans l'expression des tètes; la signature du Vinci était un paysage bleuâtre hérissé de pointes de rochers et perdu dans l'azur d'un lac ; celle de Michel-Ange était la stature des muscles robustes; celle du Corrége le demi-jour flottant d'un clair-obscur. Aujourd'hui il suffit de se placer à six pieds d'une toile pour que du milieu d'un gazon, entre les dalles d'un parquet, un nom rouge ou bleu vous saute aux yeux.

Et donc, le nom connu, ces fous dont je parle ne demandent pas ce que c'est que le sujet; historique ou non, patrioticpie ou point, ils regardent et jugent. Oui, jugent, bien qu'ils ne s'y co inaissent pas.

Pénétré de cet entètemeni, je fi'otlr.is mes mains privées de livret; je m'arrêtai conli'e une l)alustra{le ; c'était tout justement au-dessous d'un lableau citoyen.

Je ne sais ce qu'il représenlait de patriotique; mais une foule considérable qui s'y ('lait amassée semblait le dévorer des regards.

c( Bon, me dis-je, voilà de mon public des jours fériés; » mais j'aperçus tout à coup, au milieu de ces nullités béantes, la té(c boudeuse et indifférente d'une belle jeune paysanne à qui son oncle poussait le coude d'admiration, tandis qu'elle tournait la tête d'un autre côté.

Elle avait un bonnet de dentelles et une paire de boucles d'oreilles larges comme des pièces de six francs; elle avait l'air bête et pensif; des yeux qui regardaient le vide; elle n'entendait rien et ne prenait goût à quoi que ce soit de ce que son oncle lui criait d'admirer.

c( En vérité, me dis-je, je suis un sot si je n'entreprends de suivre cette fille, et de voir à quoi elle s'arrêtera. » Je me figurais qu'il y avait dans tout cet être une apparence de sensibilité naïve. Je me mis sur ses talons.

L'oncle se posta devant un grand forum tout rouge rempli de contorsions et de draperies en colère; il ouvrit de grands yeux; la nièce abaissa les siens d'un air distrait et regarda la boucle de son soulier, a A merveille! » me dis-je. Contre un tableau de genre fort historique, l'oncle cloua ses lunettes; la jeune fille se tint roide dans son corset de velours vert, et le laissa s'extasier aussi longtemps qu'il lui plut. C'est encore mieux.

De celte manière nous fîmes le tour de la salle carrée, Toncle de se récrier toujours, la fillette de bailler à demi; ce qui me suggéra cette réflexion, que je perdais sans doute m.on temps, que cette paysanne était absolument sotte, et que, puisque rien ne lui plaisait, je n'avais qu'à la laisser.

Je m'éloignai donc, et ayant trouvé Henri qui traversait, je le pris sous le bras et m'élançai dans une discussion terrible, où je prétendis que tout était mauvais.

« Et comment faire pour composer un bon tableau aujourd'hui? disais-je. Ne voyez-vous pas que ces deux admirables têtes des enfants en prison, de Delaroche, ne sont goûtées que par fort peu de gens? Le style sévère des draperies et la pensée terrible du sujet, si habilement effleurée, loin de plaire à la foule, la choquent, et elle aime mieux s'aller établir devant une scène d'intérieur représentant des grisettes.

c( Le public, mon ami (cet être de tout temps indéfinissable), est, dit-on, en Allemagne un homme d'un âge mûr, grave, silencieux, qui ne donne ses avis qu'a bon escient, et qui va même jusqu'à examiner avant de juger; en Italie, c'est un jeune étourdi qui cause, rit, soupe et joue aux cartes, sans se soucier autrement de ce qu'on dit ou fait pendant ce temps-là. Mais, en France, hélas! c'est le plus souvent un petit homme poudré, qui s'enveloppe d'une impénétrable cA j)édantesque roideur.

c( CependanI un peintre, un poëte, un fou s'échauffe un beau soir la cervelle, Dieu sait avec quoi; un mot qu'il entend dire, nn souvenir qui lui revient, un songe, un dîner, un regard, que sais-je? un rien lui fait abandonner tout pour courir à ses pinceaux. Perdu dans un caprice favori, il s'y enfonce; il pleure, il chante, il écrit; autour de lui s'agitent mille fantômes qu'il s'efforce de saisir, dont il écoute les voix, et dont il tâche de fixer la forme incertaine. Divine jouissance! il oublie. Il vit un moment hors de la vie; ses forces s'exaltent; jusqu'à ce que la goutte de rosée, pareille à une douce larme, distillée lentement de l'alambic, se détache et tombe enfin comme une perle.

« Il a créé : une charmante femme a souri, s'il est gai, jeune et heureux; s'il est triste, de longs voiles couvrent une tombe; la Madeleine n'est qu'un jour de mélancolie de Canova. L'œuvre est-elle achevée, voici venir le petit homme poudré qui chausse ses lunettes; il dépose son parapluie, il s'accoude; juge terrible! un demi-sourire prédit déjà l'orage, quelquefois il frappe en signe de joie ses mains Tune contre l'autre; souvent il se contente de secouer la tête; il approuve, il tolère; mais malheur, malheur à celui qui a pu l'irriter au point de faire sortir de sa poitrine un sifflement aigu, semblable au cri d'une porte mal huilée! il se change tout à coup en une hydre à mille chefs, en une mer qui rugit et déborde...

c< Et comment faire, cependant? Jamais, non, Henri,

jamais il n'a produit rien de grand, l'homme qui pense, en travaillant, je ne dis pas au public, mais même à un seul de ses conseillers. Un de nos artistes me disait, l'autre jour, qu'une excellente caricature serait celle d'un pauvre artiste accroupi et suant sur sa toile, portant sa coterie sur son dos... »

J'en étais là de ma discussion, lorsque je regardai autour de moi. Quel fut mon étonnement!

A deux ou trois pas de moi, j'aperçus la tête de ma belle paysanne. Ses grands yeux nojrs étaient fixés sur une toile un peu élevée; une expression de sensibilité profonde et un léger sourire sur sa bouche me persuadèrent que je ne m'étais pas trompé sur son compte.

Mais quel tableau regardait-elle? Qui avait pu la fixer? Je fis quelques pas, et je vis clairement que c'était Vlnondalion de Schnetz. Quelle satisfîiction j'en ressentis! « Ainsi, me dis-jc, voilà une pauvre fille qui peut-être voit pour la première fois ce qu'on appelle une exposition, ce qu'on pourrait appeler un pilori. Que lui ont fait tous ces tal)leaux historiques, toutes ces scènes affectées comme les mélodrames de Kotzebue, toutes ces grandes fadaises théâtrales au milieu desquelles on est toujours tenté de chercher le li'ou (lu souffleur? 11 est clair que cette fille ne s'y connaît pas; et la voilà arrêtée devant un chef-d'œuvre (car je suis obligé d'avouer que c'est là mon opinion). Que regarde-t-elle ici? C'est une paysanne à jambes nues, belle comme la chasseresse, passant le fossé son

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panier sur la tele, son enfant à la main; et cet enfant aux jambes rougies par le froid de l'eau, aux genoux engorgés, aux cheveux épais, comme il se retourne fièrement en regardant son père! Son père lui montre le chemin, il le suit, certain que son père ne saurait se tromper, et que là où son père lui dit : Marche! il ne peut y avoir de précipice. Et cette vieille mère ! n'est-ce pas une créature vivante transportée sur la toile? Comme l'enf^int, elle s'abandonne aussi à la garde de Dieu et du père de famille; ainsi, à l'heure du danger, se ressemblent toujours l'enfance et la vieillesse.

(( Que disais-je donc, que disions-nous tous, nous, artistes insensés, qui osons prétendre qu'on ne nous comprend pas? N'est-ce pas nous qui sortons de la route? Et nous nous étonnons qu'on ne nous suive point! Schnetz a-t-il le sentiment de son génie? Je ne le connais point. Mais il est clair qu'il travaille naïvement ; sous le soleil ardent de l'Italie, il a puisé des rayons vivifiants qui sont restés dans son cœur. Ces rayons sont purs, sont vrais, et ce qui vient de l'Ame y va, soyez-en certain.

c( C'est là tout le secret des artistes; travaillez donc, creusez-vous la tête, plongez votre ame dans un marais de systèmes, desséchez vos idées d'enfance, vos fraîches idées pleines de simplicité; dites-vous tous les matins et tous les soirs que vous êtes un homme de génie; faites-vous de votre amour-propre une coquille de limaçon, où vous puissiez vous enfermer; raillez et

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exaltez, disputez et intriguez; tout tombera un beau matin devant le faible, l'ignorant regard d'une jeune fdle. »

Lundi, 9 mai 1851.

r, E V lyEL FANTASTIQUE

Il y avait, la semaine passée, au Palais-Royal, du côté de la rue Yivienne, une affiche imprimée ainsi conçue :

a II a été perdu dimanche dernier, aux Champs-Ely- « sées, une jeune et jolie femme; on ne peut la dési- « gner autrement. La personne qui la réclame a des a choses très-importantes à lui dire, et la prie, si elle a vient à lire cette affiche, d'aller à l'une des représen- (( lions (VAntony. »

c( Voilà une entreprise bien extravagante, dit quelqu'un, de donner rendez-vous au moyen d'une affiche!

— Mais, dis-je, si l'on ne savait pas l'adresse?

— Eh ! interrompit une femme, c'est une belle créature qui se trouve perdue dans une foule des Champs-Elysées, un jour de saint Philippe! Elle vaul assurément la peine (ju'on la ramène, moyennanl récompense honnête.

— Eh I)icn, rcpris-jo, pcul-ètrc y vois-je Iroj) loin, et ceci, à tout prendre, ii'cst-il qu'une plaisanterie de carrefour; mais je me figure que ces premières lignes, qui scandalisent, ont, pour celui qui les a dictées et pour celle qui en est l'objet, un sens particulier, caché. Un mot, un seul mot de cette fine langue française, posé sur l'enclume, se tord de tant de façons ! l'esprit en a tant vivifiés que la lettre avait laissés pour morts !

— C'est du romanesque, dit un homme qui portait de la flanelle au mois de mai.

— Oui, pensai-je en fronçant le sourcil et en tournant le dos, c'est en effet du romanesque; c'est en effet passé de mode; c'est inconvenant, c'est audacieux, c'est absurde ; mais avouez que cela pourrait être à la rigueur singulièrement passionné.

— Quant à moi, chevrota un petit homme à carrure rebondie, sorti tout frais des Provençaux^ et joyeusement électrisé par le souvenir de quelques bouteilles vides qu'il venait d'y laisser, j'offre de faire un pari. (Tout en parlant, il s'éloignait et reprenait sa route, s'appuyant sur le bras de son ami; j'étais curieux d'entendre sa gageure.) C'est, dit-il, que si la femme en question vient à connaître cette affiche et à apprendre le lieu du rendez-vous qui lui est donné, ce sera son mari qui le lui aura dit; et j'offre, répéta-l-il en riant plus fort, de gager cinquante louis. »

Je me dis en moi-même que je ne les tiendrais pas.

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« Oui, continua le })elit homnne, ce sera quelque bourgeois plein de vertu, quelque garde national plein de ferveur. Il aura par hasard dirigé ses lunettes sur le pilier poricur de rafiiclie l)izarre, et en lentrant le soir chez lui (sa femme sera à jouer au quinze avec madame la lieutenant-colonelle et sa voisine) : Parbleu ! dira-t-il, en se jetant dans la bergère d'un air malin, j'ai vu ce soir une plaisante afliche!...

a Et la pauvre femme, pâle comme Sophie entendant le récit du malheur arrivé à Tom Jones, sentira ses membres couverts d'une sueur froide et son cœur battre, ses mains se roidir!... — Prenez garde! dit la voisine, vous avez laissé tomber le valet de carreau.

c( Comme il faut revenir aux choses sérieuses, la partie se continue, et les vieilles, armées de besicles, ne cessent de frapper la table verte avec les os pointus de leurs doigts. Mais la jeune femme ne compte plus les cartes qui sont passées; elle attaque dans une couleur où l'on coupe. — Cela n'est pas vraiment tolérable, chère petite, vous jouez ce soir en dépit de la raison.

« Et peut-être tout un roman, toute une j)assion terrible vient de se réveiller dans son cœur et de le remuer jusqu'au fond . . .

c( Mais le lendemain matin, d'un air distrait, rêvant pour la journée : — C'est bien ennuyeux, le i}uinze. « — Oui^ dit ré})oux; si nous allions au spectacle? « — Mais... où?... dit la dame; à Antony?

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a — Bah? dit l'époux, c'est du romantique; allons aux Variétés.

c( — Qu'est-ce que cela fait? dit la femme; nous veiTOus madame Dorval : on dit qu'elle est superbe. »

Telles étaient les conjectures du petit homme, qui bâtissait un chapitre tout entier. Mais moi :

«Extravagant! me disais-je; mal choisi! Pourquoi une affiche? mauvais ton! Ne saurait-il, au lieu de tout ce scandale, gagner honorablement une servante? Est-il donc vrai, est-il donc réellement possible qu'en ISol, froide année inondée de pluie, où il n'éclôt que des œufs industriels, ou des parodies verbeuses et des spéculations sèches, un homme (un fou, sans doute, un malheureux écolier qui n'aura jamais vu le grand monde) ait pu concevoir, exécuter une idée romanesque î 0 ciel ! quel oubli total et effrayant des convenances î

c( Oui, peut-être, il y a trente, quarante ans, l'amour fut romanesque; c'était le temps où certaine demoiselle, qui est aujourd'hui une fort respectable mère de famille, disait, en voyant que Paris était barricadé et les portes fermées, je ne sais quel jour de terreur : « Ah ! mon Dieu î comment fera-t-on donc les enlè- « vements? » C'était le temps où Malvina faisait couler des larmes et répandait l'insomnie dans les pensionnats; c'était lorsque la princesse W*** suivait l'armée française et son royal amant; lorsque nous avions l'Europe pour patrie, et qu'il y avait un commissaire de

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police à Rome, comme aujoiird'lmi M. Cadct-GassicourL est maire d'Alger; lorsque les Français, en bivac sur toutes les terres du continent, avaient cessé d'être Français. Nos tantes l'ont vu.

c( Mais nous! nous, grand Dieu! revêtus d'une hypocrisie bien fourrée, comme d'une saine douillette cuirassée de pointes inabordables, le mariage de convenance, semblable h un tartufe de mœurs, s'est établi parmi nous; il vit chez nous comme l'hôte d'Orgon. Le pauvre homme ! comme il couvre ce sein que l'on ne saurait voir!

« Si je voulais personnifier dans une statue allégorique le siècle de Louis XV, si décrié pour sa morale, je jetterais une belle femme, décolletée outre mesure, sur un sofa de mauvais goût; sa robe laisserait apercevoir la finesse de son bas de soie; fardée, mouchetée, plâtrée, elle aurait l'air impudent, immoral, mais franc, — franc et généreux. (Voyez ce qu'en dit Jean-Jacques, ou, qui pis est, Saint-Preux.)

« N'est-ce rien que la franchise? même la franchise du vice? Si elle donne l'exemple du mal, du moins en peut-elle donner aussi le dégoût. L'homme romanesque, (jui enlève la femme de son ami, dans une nuit d'été, perd sa famille, tue son repos, flétrit le nom de ses enfants; mais que fait celui qui, respectant les convenances, après (pielqiies assiduités gazées, une déclaration modérée et discrète, des mesures certaines et ennemies du scandale, corrompt à voix basse la jeune fille

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qui lui donne la main pour danser, et déshonore avec bon goût, sur la pointe du pied.

« L'homme romanesque se casse une jambe en montant à son échelle; il a surtout la fatale habitude d'écrire, et le suisse a laissé tomber une lettre dans la cour; la femme de chambre l'a ramassée, l'oublie et la laisse ouverte dans la chambre de sa maîtresse, où la trouve le mari. L'homme de bon ton serait désolé si le talon de sa botte venait à tourner, et il écrit peu ou point; il n'a oublié chez le suisse que deux ou trois pièces d'or, que la femme de chambre n'a pas trouvées, car le suisse n'a eu garde de les perdre.

« Mais, Dieu merci ! il n'y a plus aujourd'hui ni échelle, ni enlèvement, ni scandale ; on a trouvé à l'amour romanesque, comme à la petite vérole, une vaccine qui en préserve, sans l'inoculer; et j'aime à croire que l'affiche du Palais-Royal était une bonne, très-bonne plaisanterie.

Lundi, 16 mai 1831.

' Des- maux que causent les révolutions dans toutes les classes de la société; tel était le titre d'un ouvrage déjà

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