‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 7 sur 66 · CHUTE DES BALS DE L 0 P E R A · texte numérisé non relu

CHUTE DES BALS DE L 0 P E R A

Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf, lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et soutenir, par exemple, que cette semaine on a beaucoup dansé!

2G MÉLANGES DE LITTÉnATURE.

Cependant, si cliaque semaine devait être personnifiée; si, comme le spectre de Macl)olh, chacune devait, en passant devant les yeux du spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je mainliens que la semaine morte hier dimanche n'aurait pas, comme la plupart de ses sœurs de 1851 , et même de 1850, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier, et s'efforçant de s'expliquer quelquesunes des prédictions qu'une feuille très-constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. 0 prodige ! elle ne serait ni triste ni économique ; elle porterait même, en dépit de ce qu'on peut dire, la moitié d'un masque de velours usé, et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres ; un dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l'Ame au printemps très-prochain; un suprême effort, en un mot, des divinités oubliées et perdues s'est manifesté cette semaine; pauvre semaine! qui autrefois fut appelée grasse, et qui ne sait comment on l'appellera aujourd'hui qu'on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d'un siècle, la mort d'un peuple, la destruction d'une ville, la perdition d'un royaume, ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole, si jamais les changements et l'inconstance de la déesse Fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde soucieusemcnt suspendu sur la pointe

d'un déconibrc })illoresque, qiuil sujet plus grave de méditations put être donné à rhomme que le pitoyable spectacle du bal de l'Opéra d'avant-hier? Bien avisés ceux qui, après avoir dil : a Irai-je ou non? » se sont vaguement écriés, comme Paul Courier, de bourgeoise mémoire : « 0 Nicole! ô mes pantoufles! » et se sont ainsi épargné d'amères réflexions !

Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent du midi avait hâlé son visage, prit des mains d'un histrion un masque de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux plaisirs de César. Aussitôt toutes les jeunes Romaines l'imitèrent à l'envi; les fraîches nuits d'été eurent seules la permission de contemplera découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l'univers lui obéit.

De ce jour naquit, dans le sein d'une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblesse du sexe l'arme la plus terrible contre la force de l'autre : la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir apprit à faire ressortir la- fraîcheur d'une bouche, sans la trahir, même par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fln du seizième siècle qu'on vit pénétrer en France cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui imagina d'introduire dans les fêtes cette arme protectrice, et de

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so tléfendre de la curiosité pul)lique comme on se défendait du contact de la nuit? On l'ignore, c'est-àdire je n'en sais rien. Rien, selon saint Chrysostome, n'est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d'impuretés, où les femmes se masquent comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu'on ne saurait trouver de mal dans la danse ellemême, mais que les circonstances qui l'accompagnent infailliblement sont la perte de l'âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis. Eh bien, aujourd'hui nous sommes de l'avis de Bussy- Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de l'intrigue, ceux de la promenade, l'occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l'imbroglio, les charmes du cœur et de l'esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d'un homme clairvoyant assis avant-hier à l'avant-scène de la lugubre salle de l'Opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume; et on s'était souvenu qu'autrefois ce jour était le seul de l'année où l'on tentât d'oublier les bienheureuses idées qui nous mènent au Kant. Oui, au Kant^ et aux orgies solitaires des Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes regards l'annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de 'graves questions; ce sont, la plupart du temps, des généralités. Croit-on que les questions de mœurs, les questions de vie int(''rieure, de relations privées, soient totalement

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dénuées d'imporlance? Ce sonl des r(;<^rels à l'aire j)iLié que des regrets de bals d'Opéra, sans doute.

Aussi ee qu'il faut regretter, déplorer même, ee n'est pas un bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l'Opéra. Qu'est-ce que c'est qu'un dandy anglais? C'est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier ; c'est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c'est un être qui n'en connaît qu'un seul, qui est lui-même; il attend que l'âge lui permette de porter dans la société les idées d'égoïsme et de solitude qui s'amassent dans son cœur et le dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là où nous voulons en venir?

Cependant hier quiconque était à l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à faire le dandy; c'est-à-dire qu'il y avait absence totale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d'un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux^ assez primitifs pour s'y prendre; qu'en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les mœurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs? Des plaisirs solitaires !

Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Le

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siècle où les marquis [)arlilaioiil, où les l'a voris jouaient au l)ill)0(]uct, élaieni des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regreller? Quand il n'y aura j)lus une l'emnie dans les roiUs^ comme il n'y en a plus à l'Opéra; (|uand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une j)arole de nos gosiers seri'és par une cravate bien eni- })esée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c'est-à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bailler, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.

L'humanité est vieille, c'est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France jadis avait jugé que des relations libres et exemptes d'entraves, que des mœurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenables, et d'en faire des hommes véritables. L'Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole, commençaient presque à convenir que nous avions raison : commenl se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réllexions pour un bal d'Opéra. Je demande à ceux qui les trouvent troj) longues d'y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de (pioi se faire saint-simonien.

IIEVUK F\NTASTI0UK. TA

KL NUL FAN 1 AbTl«>CE

H y avait hier un hoinnie dans une cruelle pusilion; cet homme est une sorte tic table des matières vivante ; il a l'habitude en un mot de régler non-seulement ses actions comme la note d'un fournisseur, mais encoi'c de tenir un compte succinct de tout ce qui a été dit et fait d'intéressant durant le cours de la semaine; il est clair que ce personnage mystérieux n'est autre chose qu'un mémorandum revêtu d'une redingote et d'une cravate, bien qu'il ait de loin l'apparence d'un individu de l'espèce humaine, et qu'à dix ou vingt pas vous puissiez le prendre pour un pédant ou toute autre chose.

Cependant il était hier dans une bizarre perplexité; ne sachant quoi noter, il se désespérait et se lamentait, comme un aveugle sans bâton. Les affaires des Polonais lui paraissaient douteuses, et bien qu'il fît des vœux ardents pour leur entreprise, et même qu'il eût déjà manqué deux fois de prendre les grandes messageries pour aller à leur secours, il n'osait se lier trop tôt aux heureuses nouvelles qu'on répandait hier, ni croire trop aveuglément ceux qui en répétaient de fâcheuses. Les chambres, sans lui paraître sans intérêt, lui semblaient fades et sans nerf; les Belges tranquilles, ou

7,2 .MLLAiNGES L)l^ LU TEUATL'Hi:.

peu s'en laiil; rAnglelcrre trop peu délerminée dans ses résolutions libérales, et, pour eoml)le de misères, 0 ciel ! pas une révolution à Paris, pas même une pièce nouvelle I

C'est alors que cet homme comprit cpi'un vide aiïreux allait se glisser entre le folio 6 et le folio 7 de son agenda : durant toute l'éternité, il verrait cette lacune terrible lui rappeler des jours d'incertitude et d'oisiveté; le cours de la Bourse seul s'y trouvait relégué, et combien il était loin de présenter aux yeux un spectacle satisfaisant! Dans cette perplexité, il alla jusqu'à s'écrier, comme Titus : «Voilà une semaine perdue! — Comment ! s'écria à son tour un de ses anciens et fidèles amis qui lui avait saisi le bras et qui l'entraînait sous les galeries de Rivoli: tenez, ô respectable preneur de notes, quand vous voudrez savoir ce qu'il y a de nouveau, d'important, regardez ici autour de vous.

— llélas ! repartit l'homme-mémorandum, je ne vois qu'une misérable proclamation du préfet de police, une maison à vendre, et un bonhomme sur le mur avec une pipe!

— Ne voyez-vous pas, reprit l'autre, ce cal)inel de lecture? la table est surchargée des gazettes de la semaine; d'assidus abonnés y promènent avec ardeur leurs lunettes de diverses couleurs; sur les carreaux dansent plus de caricatures grotesques qu'il n'y en avait sur la lable d'iloffujaiin; et sur le coin du mur, ne voyez-vous pas ces bandes innombrables d'afllches?

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0 mon ami! luul est là, non-sculcmciit tout le passé, mais tout l'avenir.

c( Eli quoi ! serait-ce avec indifférence ([iie vous apprendriez, par exemple, que le soleil se lève, celle semaine, à (3 heures 24 minutes, c'est-à-dire six heures avant une petite maîtresse qui a été au bal, deux heures avant un chef de division, et une heure ai)rès le ministre de la guerre?

c( Collez, ô mon ami, votre nez sur ces vitres; si vous êtes de la nature de ceux qui passent une moitié de leur journée à voir couler la Seine, et l'autre devant le thermomètre de M. Chevalier; si vous êtes pétri d'une pâte parisienne, regardez attentivement l'histoire de M. Mayeux le bossu.

«M. Mayeux est un type; et c'est lui qui, cette semaine, est en train de faire rire les badauds; voyez cette tête monstrueuse, ces bosses approuvées par Lavater.

« Gomme la Vénus de Cléomène fut formée de toutes les beautés des jeunes Athéniennes, ainsi ce type difforme et hideux est composé de toutes les aberrations de la nature.

c( L'œil lubrique du crapaud, les longues mains du singe, les jambes frêles du crétin, tous les vices ignobles, toutes les monstruosités morales ou physiques, voilà Mayeux.

« C'est le Diogène des temps modernes; c'est la corruption idéalisée, accroupie au coin des murs, rou-

5i .MELANGES DE LITTEUAT LUE.

lant sur une table en désordre, un pied sur les genoux d'une fille de joie, l'aulre dans la sauce d'une dinde aux truffes; c'est un père de famille sortant avec une figure hâve et plombée d'un mauvais lieu; c'est un misérable reptile, que les hommes écrasent sans l'apercevoir, qui vit au cabaret pour mourir sur la borne.

c( Voyez-vous la pâle figure de ce commerçant qui lit dans les nouvelles de Paris qu'un banquier s'est noyé hier?

« Voyez-vous la radieuse contenance de ce vaudevilliste qui découvre dans un coin du Temps que Scribe a été sifflé l'autre soir au Gymnase? L'immense confrérie des gobe-mouches s'abat comme un essaim de frelons paresseux sur les gasconnades privées dont les feuilles publiques abreuvent leur tampon. Quelqu'un disait l'autre jour que Paganini jouait le Misanthrope sur son violon; pourquoi pas la pantomime?

« Aujourd'hui que tout est à la vapeur, pourquoi ne ferait-on pas un gouvernement à la vapeur? Il y aurait des fourneaux au lieu de ministères, et du charbon de terre au lieu d'employés. Ilélas ! il ne sortirait pas plus de fumée des tuyaux de fonte qu'il n'en sort tous les jours des cerveaux tout-puissants qui nous dirigent !

ce II y aurait, au moyen d'une vaste machine dûment huilée, des ressorts armés de plumes d'acier qui cou* vriraient d'expéditions des rames de papier timbré. Ce

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serait une manufaclure de rapports, comme une fabrique de cuirs de Hongrie.

c< Qu'est-ce qu'un ministère? C'est une immense chaudière d'eau de savon où chacun trempe une paille pour essayer de faire une bulle, mais la bulle crève toujours. Quelquefois elle demeure un certain temps et prend une certaine assiette. Alors les villes et les campagnes, les hommes et les choses commencent à se réfléchir à sa surface; elle paraît un petit abrégé de la vie, un petit raccourci de la boule du monde qui reposait dans la main de Charlemagne. Mais Charlemagne, pour la soutenir, avait la main longue comme un pied de roi. Courte espérance! la bulle se gonfle peu à peu; elle s'arrondit, elle s'embellit de la plus douce teinte dont le regard de l'homme puisse être flatté, celle du soleil couchant, celle de l'or (pourquoi en a-t-on fait la livrée de George Dandin?); mais cette couleur charmante est le plus souvent un signe que la mort approche, et la bulle se résout en une fumée imperceptible, comme ces balles officieuses qui imitent le plomb, et qu'il est du devoir d'un témoin rempli d'humanité de glisser artistement dans le pistolet d'un poltron que la politesse oblige de se battre. 0 mon ami ! si vous aimez les nouvelles, je puis vous en raconter une toute fraîche, un tant soit peu bizarre.

c( Je me félicite de l'avoir apprise par l'intermédiaire de mon papetier.

36 MKLANGES 1)K LITTERATURE.

« Avaiil-hier je m'en lïis donc chez mon [);ipetier, dans l'innocente et bonrgeoise intention d'acheter des pains à cacheter ; mais il y avait dans la boutiqne absence totale de cette denrée. Désolé de ce désappointement, j'eus recours à une seconde boutique; même réponse. — 0 ciel! m'écriai-je, j'ai oublié de dire que je demeure au faubourg Saint-Germain.

c( — Monsieur, me dit en souriant mon papetier, ni moi, ni mes confrères, ne pouvons suffire aux demandes exorbitantes de pains à cacheter qui nous sont faites en ce moment.

a — Il est clair, dis-je tout bas en prenant un air capable, qu'il se trouve dans le noble faubourg quelque correspondance moscovite; voici un manque de pains à cacheter qui nous vient d'IIolyrood. Moi qui puis, une fois par semaine, insérer dans un journal ma façon de penser, je me promets de dévoiler cette trahison lundi prochain.

« — Point du tout, monsieur, me dit le marchand, souriant à son tour. C'est la mode dans ce moment-ci au faubourg Saint-Germain de faire avec des })ains à cacheter de petites roses découpées, que l'on colle les unes contre les autres, en taillant les feuilles de manière que chaque pain en fasse une; de ces roses de différentes couleurs, qu'on rapproche au moyen d'un rond de carton, on fait de charmantes bobèches.

« — l)()bèch(!s! m'écriai-je, en oubb'ant malgré moi ma propre dignité; je crus un instant que ce damné

papetier n'avait d'autre intention que de se railler de moi et de mon besoin de pains à cacheter; j'étais déjà semblable à Roméo devant l'infernal apothicaire.

« Mais, me dis-je, comment deux marchands pourraient-ils s'entendre? Je ne saurais être la foble du quartier a ce point d'être raillé par deux papetiers dans l'espace d'une demi-heure. Ce fut alors que l'idée d'entrer chez la comtesse *** me vint à l'esprit. Sur la table était renversé pêle-mêle un tas prodigieux de pains à cacheter; il y en avait de rouges, de verts, de jaunes, de blancs; il n'y en avait pas de bleus; c'aurait été courir le risque d'une bobèche tricolore. Assise à côté de sa mère, la jeune tille de la comtesse composait des fleurs charmantes, et plongeait sa main blanche dans la corbeille de mille couleurs. Je vis sur des chandeliers d'or des bobèches déjà ftiites. Dieu puissant! m'écriaije, n'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? d'où nous vient cette rage de bobèches? faut-il qu'aujourd'hui nous en arrivions aux stupides oisivetés du siècle où l'on parfilait? ou s'il faut à tout prix des bobèches de pains à cacheter, est-il nécessaire de les coller avec des doigts de marquis?

«Ce que je dis ici, ô mon ami, est exact et historique. Il n'y a pas un salon au noble faubourg, aujourd'hui 7 mars, où l'on ne fasse des bobèches.

c( Parlilage absurde! Ainsi, quand l'Europe est en feu, quand Paris est en rumeur, quand la propriété chancelle, quand le droit divin trébuche, quand on

58 MELANGES DE LITTEUATUHE.

perd l'esprit en courant après le bon sens, quand il n'y a plus rien de stable, plus rien de certain au monde, quand tout est remis en question, les lois, les mœurs, les richesses et les gloires, tout un quartier s'obstine à parfiler ! c'est-à-dire à un amusement plus stupide encore et plus digne du siècle poudré. Ah ! quand nous en serons, comme les Polonais, à voir nos femmes porter des poignards à leur ceinture, et venir dans les hôpitaux panser les plaies dont nous serons couverts, ce sera autre chose! Elles feront alors du parfilage, comme jadis, mais ce sera pour arrêter le sang qui coulera de larges blessures. »

Lundi. 7 mars 1851.

REVUi: FANTASTIQUE

Ce fut jeudi dernier, jour de la mi-careme, que M. Cagnard, le plus illustre des trembleurs de ce siècle, fut livré à un affreux embarras.

11 était assis devant sa table dans sa salle à manger; sa femme était devant lui , il avait posé son front dans sa main, comme Agamemnon quand il condamne sa illle; près de lui éliiient deux l)illets soigneusemtMil plies que son farouche ])orlier venail de déj)oser en souriant d'un air fin. Il h's lisait tour à tour el soupi-

rait : (^ Hélas! que ferai-je? s'écria-t-il. Voiln un billet de garde et une invitation à dîner pour aujourd'hui. Hélas!

c( Si je vais à mon dîner, il est clair qu'on dira dans tout le quartier que je suis un mauvais citoyen; précisément la patrie se trouve en danger; quelle fatalité! Comment empêcherai-je mon sergent-major, qui est en même temps mon apothicaire, de répandre des bruits outrageants pour ma famille et pour moi ?

c( Si je vais à mon corps de garde, le conseiller versera sans moi son thé parfumé, le vin mousseux sera bu en mon absence, et je ne pourrai appuyer mes deux coudes sur la table bien fournie du comte Walter Puck! 0 conseiller privé, je serai dans l'impossibilité de t' égayer par mes facéties, et de tendre mon verre en récompense de mon humeur enjouée ! »

En disant ces paroles, il avait ouvert une porte et il tenait suspendus un habit bleu garni d'épaulettes rouges et un habit vert-pomme décoré de boutons d'argent à la mode. 11 hésita longtemps, regarda trois fois à sa montre, autant à la fenêtre, puis il passa avec un profond soupir une manche de l'habit bleu.

Dans son désespoir, il faillit imiter ce mathématicien célèbre h qui les choses célestes faisaient oublier les affaires d'ici-bas, et qui, s'étant dépouillé un jour de ses vêtements afin de se parer d'une manière convenable et d'aller dîner en ville, oublia le monde entier au milieu de sa toilette, et, ne pouvant se rendre compte du motif

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qui l'avait porlé à quitter ses habits, finit par croire qu'il se couchait et se mit au lit.

(( Non ! » s'écria tout d'un coup M. Cagnard ; et d'un coup de main il repoussa dans sa prison de bois l'accoutrement patriotique; il serra autour de ses jambes les cordons de son pantalon à demi juste, et, s'élançant hors de sa maison d'un pas leste et déterminé, il fit sauter sur ses mollets les basques joyeuses de son habit neuf.

M. Cagnard demeure au Marais; il était forcé d'aller chercher son dîner derrière la place Beau veau, rue des Saussaies; il se dandinait sur la pointe du pied, résolu de ne point prendre de voiture.

Il rencontra, rue Saint-Antoine, une bande formidable de polissons de douze ou treize ans, qui avaient embrassé au nombre de vingt la cause du duc de Reichstadt, et qui en conséquence cassaient les vitres des confiseurs et les lanternes des marchandes d'oranges. M. Cagnard vit le péril qui le menaçait; en vain il crut y échapper en se rangeant avec soin sous l'eau de la gouttière; on l'arrêta avec fureur en lui enjoignant de crier : Vive Napoléon III Quiconque connaît un peu notre homme doit se faire sur-le-champ une idée de la promptitude serviable avec laquelle il poussa les vociférations les plus horribles, dès qu'il s'en vit prié de la sorte.

«Au fait, se disait-il, ces jeunes gens descendent la rue Saint-Antoine; si je puis parvenir à marcher au

milieu d'eux sans être éclal)oussé, il sera toujours temps de reprendre ma route. »

En ce moment deux pompiers qui venaient d'éteindre un feu de cheminée tournaient le coin de la rue en traînant une pompe. C'étaient, à ce qu'il parut, des pompiers bien intentionnés et amis de l'ordre public, car, en voyant se diriger vers eux l'attroupement des polissons furieux, ils s'arrêtèrent, et, ayant braqué leur infernale machine avec une adresse vraiment redoutable, ils mirent en déroute complète le bataillon qui s'avançait. Les jets d'eau qui inondèrent le visage des perlurbateurs de la tranquillité les réduisirent au plus fâcheux état. Pour M. Cagnard, jaloux de conserver à son habit de gala la virginité de son lustre, il se consumait en vains efforts pour entrer dans une boutique, lorsque l'un des vainqueurs le prit rudement par son jabot fraîchement plissé.

c< Messieurs, dit-il, je suis un vieillard ; les polissons qui m'enlouraient ne sauraient me reconnaître; laissez-moi aller dîner chez le conseiller; je ne suis bon à rien. »

Sur le témoignage d'un marchand d'amadou qui passait, on lui rendit la liberté. Comme le fiancé de Lénor, il rasait la terre avec la vitesse d'un oiseau; déjà l'Hôtel de Ville, la rue Saint-Martin et la fontaine des Innocents avaient passé comme des songes.

Hélas ! il tombe rue Saint-Honoré au milieu d'un groupe d'ouvriers qui, n'ayant pas d'ouvrage, et se

4'i MELANGES DE LITTERATURE.

trouvant malhomiôlemcnt renvoyés par des imprimeurs ruinés, s'étaient déclarés le matin même pour Henri V; d'un côté à l'autre de la rue ils s'élançaient les uns sur les autres et empêchaient les fiacres de passer, afin de se venger.

Un nouveau cri, plein de condescendance, sortit aussitôt des poumons de notre voyageur. Se conformer en tout aux circonstances, et ne jamais contrarier personne, était chez lui un principe invariable; mais douze gardes nationaux qui allaient en voiture à un bal pour les pauvres étant descendus en cet instant, l'un d'eux s'avança, et prouva poliment à ces braves gens qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient, qu'il n'était pas convenable de crier si fort, et qu'on leur avait donné quarante sous pour cela.

a Quarante sous! s'écria l'un des meneurs, pour qui nous prenez-vous?

— Eh bien ! répliqua le garde, mettons trois francs et n'en parlons plus. »

Au moment où tout le monde se retirait paisiblement parla rue de l'Arbre-Sec, l'orateur, avisant M. Cagnard, lui demanda tout d'un coup :

c< Pourquoi vous démener ainsi, monsieur? qui étesvous?

— Messieurs, dit-il, je n'aurais pas la force de vous aider, tant je suis affaibli j)ar des nuits passées au corps de garde ; comment voulez-vous que je vous nuise? Les ouvriers qui m'ont surpris ne sauraient dire que

je suis leur semblable; je ne suis bon à rien; laissezmoi aller dîner chez le conseiller, rue des Saussaies. »

Le garde souril, et, semblable à une flèche aiguë décochée d'un arc mogol, notre homme fendit de nouveau les airs en rasant les boutiques. Les breloques de sa montre retentissaient à chaque pas.

Le voilà parvenu heureusement jusqu'au faubourg Saint-Honoré; déjà, le cœur plein d'une mfde assurance, il se représente la vaste salle à manger du comte Walter Puck, ses laquais en grande tenue, et il voyait trembler dans les plats de vermeil les châteaux de crème au rhum ; le vin pétillait dans les verres, et la charmante comtesse avançait sa blanche main pour lui offrir une aile de faisan.

Préoccupé de ces pensées, il avance à grands pas dans la foule : ô ciel! il est au milieu d'un groupe d'étudiants qui, au cours de M. Ducaurroy, se sont donné rendez-vous pour cinq heures et demie au ministère de la marine. Ils sont déterminés et en grand nombre; M. Cagnard entend des paroles qui lui sèchent la moelle des os jusqu'à la cheville ; que criera-t-il afin qu'on l'épargne? on ne crie point. Il se hasarde : « Vive la république ! »

Au moment même, un soldat de ligne le saisit par les basques joyeuses de son habit vert-pomme, comme un oiseau par la queue; il se retourne, et voit la tète des chevaux d'un détachement de garde nationale.

« Hélas! dit-il, je suis un bourgeois paisible qui ne

•4i MELANGES DE LITTERATURE.

saurais faire de mal à personne. Demandez à ces messieurs s'ils me reconnaissent. »

Les étudiants dirent qu'ils ne l'avouaient pas pour un des leurs; ainsi surpris une troisième fois, que de peine il eut à se faire répudier par tout le monde ! que de tourments il lui fallut pour prouver qu'il n'était bon à rien, pas même à conspirer!

Dans cette fatale position, il pen^sait à son habit bleu à épaulettes rouges, qu'il avait repoussé dans sa prison de bois; il songeait qu'il aurait bien agi, oh! mille fois bien et sagement! en passant soigneusement la seconde manche, au lieu de se débarrasser de la première!

Néanmoins, n'étant connu de personne, et désavoué par tous comme les deux autres fois, il eut bientôt la permission de reprendre son vol affamé vers la salle à manger spacieuse et les vins bien cachetés du conseiller.

«0 Dieu! s'écria-t-il, au moment où il frottait ses souliers à boucles sur le tapis de la porte, et où il posait son gant glacé sur le cordon de la sonnette; ô Dieu ! bienheureux, dans ces temps de trouble et de désordre, celui qui n'est d'aucun parti, et peut se faire habilement, ainsi que moi, désavouer par tous! Je ne suis même pas saint-simonien ! Bienheureux celui qui peut ainsi se glisser comme une fausse pièce que chacun se rejette, et qui ne saurait figurer dans aucune pile d'argent! »

Cette réflexion lui remit en léle une petite anecdote

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(ju'il se promit tic servir au dessert au gracieux conseiller, le respectable comte WalterPuck. Aussi, lorscpi'il eut appuyé sur la table ses deux coudes d'un air l'acétieux, il souleva son verre à moitié vide en clignant de l'œil, et dit :

«Je me souviens que, dans mon voyage d'Italie, je rencontrai à Turin un ])on muletier à qui je donnai pour boire une pièce de trente sous ; une année après, me promenant à Naples, je vis venir à moi le même muletier, que je reconnus avec peine. — Ah ! monsieur, me dit ce brave homme, que de reconnaissance je vous dois! — Pourquoi? lui dis-je. — Ne vous souvient-il pas, monsieur, que vous m'avez donné, à Turin, il y a un an, une pièce de trente sous pour boire? — Oui; eh bien? — Elle était fausse, monsieur, et j'ai traversé toute l'Italie au moyen de cette pièce, en buvant gratis à tous les cabarets. — Comment cela ? — Je payais avec cette pièce ; et quand on me disait qu'elle était fausse, je répondais que je n'en avais pas d'autre; alors le cabaretier me mettait à la porte en m'accablant d'injures. Vous voyez donc, monsieur, que cette pièce m'a valu cent écus pour le moins, et que je suis en droit de vous remercier. ».

14 mars 1851.

46 MKLAMiES DE LITTÉHATURE.

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