SCÈNE VIII
TRONCHIN
Ah çà! il faut avouer, entre nous, que vous en aviez bien la permission.
LE DUC, prenant du tabac pour le verser d'une tabatière d'or dans une boîte à portrait.
Ça peut bien être! Je ne dis pas le contraire, docteur; mais, ma foi, c'était bien difficile. La marquise est bien la femme la plus despotique qui jamais ait vécu; vous savez bien qu'elle ne m'eût jamais laissé marier, si elle n'eût été assez bien assurée de moi, et bien certaine que ce serait ici, comme partout à présent, une sorte de cérémonie de famille, sans importance et sans suites.
TRONCHIN
Sans importance, cela dépend de vous; mais sans suites, monsieur le duc...
LE DUC, sérieusement.
Cela dépend aussi de moi, plus qu'on ne croît, monsieur; mais c'est mon affaire.
// se lève et se promène.
Savez-vous à quoi je pense, mon vieil ami? C'est que l'Honneur ne peut pas toujours être compris de la même façon.
Dans la passion, le meurtre peut être sublime; mais, dans l'indifférence, il serait ridicule; dans un homme d'État ou un homme de cour, par ma foi, il serait fou.
Tenez, regardez ! Moi, par exemple, je sors de chez le Roi. Il a eu la bonté de me parler d'affaires assez
longtemps. Il regrette monsieur d'Orvilliers, mais il l'abandonne à ses ennemis, et le laisse quitter le commandement de la flotte avec laquelle il a battu les Anglais. Moi, qui suis l'ami de d'Orvilliers, et qui sais ce qu'il vaut, cela m'a fait de la peine; je viens d'en parler vivement, je me suis avancé pour lui. Le Roi m'a écouté volontiers et est entré dans mes raisons. Il m'a présenté ensuite Franklin, le docteur Franklin, l'imprimeur^ l'Américain, l'homme pauvre, Thomme en habit gris, le savant, le sage, l'envoyé du nouveau monde à l'ancien, grave comme le paysan du Danube, demandant justice à l'Europe pour son pays, et l'obtenant de Louis XVI; j'ai eu une longue conférence avec ce bon Franklin; je l'ai vu ce matin même présenter son petitfils au vieux Voltaire, et demander à Voltaire une bénédiction, et Voltaire ne riant pas. Voltaire étendant les mains aussi gravement qu'eût fait le souverain pontife, et secouant sa tête octogénaire avec émotion, et disant sur la tête de l'enfant : « Dieu et la liberté! » — C'était beau, c'était solennel, c'était grand.
Et, au retour, le Roi m'a parlé de tout cela avec la justesse de son admirable bon sens; il voit l'avenir sans crainte, mais non sans tristesse; il sent qu'une révolution partant de France peut y revenir. Il aide ce qu'il ne peut empêcher, pour adoucir la pente; mais il la voit rapide et sans fond, car il parle et pense en législateur quand il est avec ses amis. Mais l'action l'intimide. Au sortir de l'entretien, il m'a donné ma part dans les événements présents et à venir.
Voilà ma matinée. — Elle est sérieuse, comme vous