ACTE II, SCENE II 3i
Oui, j'en croirai mon cœur, son penchant, son caprice, Le premier mouvement par lequel il frémisse. Qui Téloigne ou Tattire, et je m'arrêterai Sur cette émotion quand je l'éprouverai. — Voyons l'or? Je le hais. Son aspect me repousse Comme celui d'un traître à la figure douce, Fardée, et je le hais non moins que cet argent. De la dupe au fripon pâle et vulgaire agent. Sans leur fatal usage et leur ignoble échange. Je n'aurais pas subi cette torture étrange De voir, à demi triste et joyeux à demi, S'humilier pour moi le front pur d'un ami. A toi donc, pauvre plomb, toi de forme commune, Plomb simple et dédaigné, comme l'est ma fortune. Triste et pesant comme elle! O noir métal! qui fonds Comme mon cœur au feu de ses amours profonds, A toi donc mon destin bienheureux ou funeste; Pour ce moment, le sort est jeté. Pour le reste. Ce stylet suffira. Si d'un côté ma main S'égare, elle ira droit dans un autre chemin. Car je ne vivrai plus privé de ma maîtresse Et chargeant mes amis du poids de ma détresse. // touche le coffret de plomb avec sa baguette. Alors il regarde dajis le coffret.
J'ai choisi!
Il met sa main sur ses yeux. Portia accourt, regarde le coffret^ ôte soîî voile et va lui prendre la main.
Quel portrait? Le vôtre! Ai-je rêvé?
3l4 SHYLOCK
PORTIA
Votre rêve est heureux, et mon voile est levé;
Levez aussi les yeux, et vous me verrez telle
Que je suis. A présent, Je me voudrais plus belle.
Plus riche, plus parfaite, et je voudrais avoir
Pour vous l'offrir, grandeur, rang, famille et pouvoir;
Mais je n'ai que moi seule avec mon héritage :
Ils sont vôtres tous deux, et le sont sans partage.
Vous aurez à guider une femme sans art.
Qui, malgré cet éclat qu'elle doit au hasard,
Un peu lasse du monde, aime la solitude.
N'est pas même parfois incapable d'étude,
Vivra de votre vie, et, sûre du bonheur.
Vous reconnaît déjà pour son prince et seigneur.
BASSANIO
Oh! vous m'avez ôté le pouvoir de répondre. L'épreuve et le succès, tout vient de me confondre; Tous mes sens et mon cœur, émus par votre voix. N'ont qu'un cri de bonheur qu'ils jettent à la fois. Et que n'exprimerait nulle parole humaine.
PORTIA
Je veux vous imposer seulement une peine : C'est celle de porter ma bague. Vous saurez Que, si le moment vient où vous la quitterez. Vous perdrez avec elle, à l'instant, votre femme.
BASSANIO
Si jamais je la perds, j'aurai perdu mon âme.