LORENZO, JESSICA
LORENZO
Attendons-les ici. Vois ce jour pâle et clair
Sur les bancs de gazon dormir avec mollesse;
Sieds-toi. — Des instruments la grâce et la souplesse
Entreront dans nos coeurs par l'ivresse des sens :
Le silence et la nuit conviennent aux accents
Des voix et des accords, double et pure harmonie!
Sur le dôme sans fin vois la foule infinie
Des diamants du ciel dans l'air même incrustés;
De ces globes suivant leurs chemins veloutés.
Il n'en est pas un seul dont l'invisible roue
Ne produise un concert qui se mêle et se Joue
Parmi les chants divins des anges aux yeux bleus;
Mais cet enchantement des sons miraculeux
Ne se peut révéler qu'aux âmes délivrées
Des corps, et pour toujours de bonheur enivrées.
Aux musiciens qui entrent et vont se placer au fond. Allons, musiciens, par un joyeux concert,
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Ramenez Portia vers son palais désert.
La musique exécute un air doux.
jEssiCA, tenant ses mains dans celles de Loreji^o.
D'où vient que la musique en me plaisant m'attriste, Et qu'aux chants les plus gais mon cœur ému résiste?
LORENzo, d'un ton grave.
C'est que tous vos esprits, fortement attentifs,
Ne font qu'un sentiment des chants gais ou plaintifs.
C'est que votre belle âme est puissamment saisie ;
Car voyez les troupeaux, suivant leur fantaisie.
Se jouant et courant par les champs diaprés,
Et de jeunes chevaux bondissant sur les prés ;
Si par hasard, au loin, le moindre écho répète
Le bruit du cor de chasse ou bien de la trompette.
Ils s'arrêtent, baissant leurs têtes et leurs yeux.
Attristés, attendris, domptés, silencieux;
De là, ces vieux récits que je vous ai fait lire,
D'Orphée et des travaux, miracles de sa lyre.
Enseignant qu'il n'est rien, arbre, fleuve ou rocher,
Que la musique, un jour, ne puisse enfin toucher.
L'homme qui n'a dans lui nulle musique, a l'àme
Froide, âpre et sans ressort, sans généreuse flamme,
Capable de méfaits, de viles trahisons :
Il faut s'en défier. — Écoutons ces beaux sons.
Écoutons la musique.