SCENE XII
LE Ti\]c^ froidement.
J'y ai pensé, madame, pendant tout le chemin de Versailles, et un peu avant aussi.
LA DUCHESSE, à part.
Il sait ma faute ! il la sait ! tout est fini !
LE DUC
Oui, j'ai le projet de ne partir que demain matin au jour, et vos gens et les miens doivent être coucliés à présent.
LA BvcuEssEy vivement et se levant.
Mais ce n'est pas moi qui l'ai ordonné.
LE DUC, avec sang-froid et le sourire sur la boii^^.
Alors, madame, si ce n'est vous, il faut ëonc que ce soit moi.
LA DUCHESSE, à part.
Il restera.
LE DUC, regardant la pendule.
Demain, j'arriverai à temps pour le petit lever. — C'est une pendule de Julien Le Roy que vous avez là?
// ôte son épée et son chapeau et les pose sur un guéridon.
LA DUCHESSE, àpart.
Un sang-froid à n'y rien comprendre! — Quelle inquiétude il me donne!
LE DUC, s' asseyant.
Ah! ah ! voici quelques livres! C'est bien ce que Ton m'avait dit : vous aimez Tesprit, et vous en avez; oh ! je sais que vous en avez beaucoup, et du bon, du vrai, du meilleur esprit. — C'est monsieur de Voltaire! — Oh! Zaïre! — « Zaïre, vous pleurez. »
Lekain dit cela comme ça, n'est-ce pas?
LA DUCHESSE
Je ne l'ai pas vu, monsieur.
LE DUC
Ah! c'est vrai! je sais que vous êtes un peu dévote; vous n'allez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédie... Pour la jouer, jamais ! Avec une horreicr comique.
Oh ! jamais !
LA DUCHESSE
On ne m'y a pas élevée, monsieur, fort heureusement pour moi.
LE DUC
Et pour votre prochain, madame; mais je suis sûr qu'avec votre esprit, vous la joueriez parfaitement... Tenez (nous avons le temps), si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d'infidélité par Orosmane...
LA DUCHESSE, à part.
A demi-voix à la cloison.
Ah ! c'est ma mort qu'il a résolue ! — Rosette, prenez garde ! Rosette, faites attention.
s Cl:: NE XII 49
LE DUC
En vérité, madame, c'est le plus généreux des mortels que ce Soudan Orosmane; n'ayez donc pas peur de lui. S'il entrait ici, par exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là :
Hélas 1 le crime veille et son hon-eur me suit, A ce coupable excès porter sa hardiesse! Tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse. Combien je t'adorais ! quels feux !,,,
LA DUCHESSE, se levaut et allant à lui. Monsieur, avez-vous quelque chose à me reprocher?
LE DUC, iHant.
Ah! le mauvais vers que voilà! Eh! bon Dieu, que dites-vous donc? Ce n'est pas dans la pièce.
LA DUCHESSE, boudaut.
Eh ! monsieur, je ne dis pas de vers. Je parle. On ne vient pas à minuit chez une femme pour lui dire des vers, aussi.
LE DUC, jetant son livre.
Avec tendresse et mélancolie.
Et croyez-vous donc que ce soit là ce qui m'amène? Causons un peu en amis.
// s'assied sur la causeuse près d'elle.
Çà! vous est-il arrivé quelquefois de songer à votre mari, par extraordinaire, là, un beau matin en vous éveillant?
LA DUCHESSE, étounée.
Eh ! monsieur, mon mari pense si peu à sa femme, qu'il n'a vraiment pas le droit d'exiger la moindre réciprocité.
LE DUC
Eh ! qui donc vous a pu dire, ingrate, qu'il ne pensait pas à vous? Etait-il en passe de vous l'écrire? C'eût été ridicule à lui. Vous le faire dire par quelqu'un, c'était bien froid. Mais venir vous le jurer chez vous et vous le prouver, voilà quel était son devoir.
LA DUCHESSE, à part.
Mêle Jurer! Ah! pauvre chevalier!
Elle baise son po?^trait.
Me le jurer, monsieur! et me jurer quoi, s'il vous plaît? Vous étes-vous jamais cru obligé à quelque chose envers moi? Que vous suis-je donc, monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom?...
LE DUC
Et peut le donner, madame...
LA DUCHESSE, se levatit.
Ah! monsieur le duc, faites-moi grâce...
LE DUC se lève tout à coup en riant.
Grâce! madame, et de quoi grâce, bon Dieu? — Ah! je comprends : vous voulez que je vous fasse grâce de mes compliments, de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh! je le veux bien. Tant qu'il vous plaira! Parlons d'autre chose.