L*AB£ILLE
Les amants dédaignés sont cruels et moqueurs ; Au fond dfcs bourgs pullule une race méchante ; Riche et belle , une veuve attirait tous les cœurs , Un jeune Tiomme lui plaît, et voici qu'on les chante I Les amants dédaignés sont cruels et moqueurs.
« Sur (es fruits et les fleurs la mouche à miel se pose Amoureus? , elle va des pêches à la rose.
Le murmure léger qui dans son vol la suit.
Est de ses doux plaisirs l'involontaire bruit.
Chaque nouveau printemps, tel j'accours! quelle belle N'entend son nom chanté dans ma chanson nouvelle?
Une veuve aujourd'hui me possède... Nola!
Où va cette charmante, aussitôt me voilà.
J'ai délaissé les fleurs pour la pêche vermeille, On peut dire de moi ce qu'on dit de l'abeille ,
L'abeille harmonieuse et que l'amour conduit : Elle erre sur la fleur, elle goûte du fruit. »
Jamais l'amant heureux ne trahit ce qu'il aime. L'avare pour son or est moins mystérieux; Primel, tu n'as point fait ces rimes sur toi-même, C'est la voix d'un méchant, le cri d'un envieux : Jamais l'amant heureux ne trahit ce qu'il aime.
Reproches qae Nola adresse 2t Primel an jour de marche. Réponse et départ de Primel.
Oh I fuyez les Pardons *, redoutez les veillées , Ames pleines d'amour et toujours épiées 1 Où les cœurs sont en jeu tout est ruse et danger : Les serrements de main ne peuvent s'échanger, Et les aveux. charmants, aux paroles couvertes, Trouvent dans tous les coins des oreilles ouvertes. Mais les jours de marchés mouvants , tumultueux , Aux rumeurs de la foule, aux grandes voix des bœufs,
* Fêtes patronales.
Venez I Tout à son gain, la pensive avarice N'ira point s'enquérir de votre vain caprice ; Ses yeux sont sur sa bourse, et le choix d'un taureau, L'allure d'un poulain occupent son cerveau :
Sous la halle profonde, aux portes des auberges. Prenez-vous donc les mains, jeunes gens, belles vierges; Leur fouet autour du cou , leur chapeau sur le front. Acheteurs et vendeurs sans vous voir passeront.
La veuve ainsi pensait quand, sous sa mante noire. Le jour de Sainte-Michel , elle vint à la foire.
Je le retrouve encor, le fleuve de l'Ellé , Et rizôle où mon cœur est toujours rappelé !
Eaux sombres de l'Ellé, claires eaux de l'Izôle, De vos bords enchantés je dirais chaque saule I
Or, la foule remplit les murs de Kemperlé ,
Et les marchands forains ont partout étalé :
Mais les draps les plus fins, les toiles les plus blanches,
Les tabijers soyeux, parures dès dimanches.
N'attirent point Nola : de portail en portail ,
Puis sur l'immense place, au milieu du bétail.
Elle erre bien longtemps ; enfin une boutique
Adossée à la tour de l'église gothique
L'arrête ; elle s'approche, un jeune homme était là ;
Voici, sous un auvent, comme elle lui parla :
« C'est moi. Pourquoi me fuir? lorsque dans une fête
« J'arrive, en rougissant vous détournez la tête.
a Viendront les soirs d'hiver : vous verrai-je , à mon nom ,
« Comme de ce marché fuir de chaque maison ?
« Suis-je donc vieille ou laide ? Imprudente la femme ,
« Malheureuse à jamais qui laisse voir son âme !
« En un jour bien amer vous trouvant généreux , « J'avais dit dans mon cœur : je veux faire un heureux I « Nos biens sont différents, mais notre âge est le même, « Et ma fortune et moi seront à lui s'il m'aime... « Oh I vous ne m'aimez pas ! Plus âpre , chaque jour, « L'orgueil dessèche en vous la tendre fleur d'amour I »
Il reprit : « Je suis tel que dans notre jeune âge. « En moi la fleur d'amour rit de l'orgueil sauvage. /« Un cœur simple et loyal me dit seul mon devoir. « Celui qui sait donner sait aussi recevoir.
« Comme votre beauté je sens votre mérite , « Et ce n'est jamais vous, ô veuve qu'on évite. « Pourtant, j'ai ma fierté. Devant votre foyer « Si je m'assieds en maître , un jour, moi journalier, « Par le travail des champs ou par quelque négoce , « Je veux du moins gagner mes vêtements de noce , « Loin de vous éviter, alors je viens à vous ; « Debout sur votre seuil , je dis : voici l'époux I »
Tel fut son discours fier, mais tendre ; et, comme preuve, D'une verte ceinture il enlaçait la veuve ; Et des bouts de la chaîne entre ses mains flottants, Près de lui , prisonnière , il la retint longtemps. Et les ardents soupirs, les expressions molles Qu'on envie aux jours froids des sévères paroles >, S'échangèrent sans crainte à l'ombre de l'auvent ; Puis tous deux, accordés, s'éloignèrent rêvant.
CHANSONS DE PRlMEL