LE RAMIER
On pleure amèrement, seul, loin de son pays, Loin de l'objet qu'on aime amèrement on pleure ; Primel a tout quitté, ses amours, sa demeure. Et triste, au bord des flots, il chante ses ennuis.
« Elle avait des yeux clairs, une figure blanche,
Un cûBur ouvert à l'amitié :
Reviens, jeune homme errant, vers l'âme jeune et franche !
La tourterelle fait jJitié Quand elle a perdu sa moitié.
Le hameau verdoyant dans un creux des montagnes ,
Comme un nid, dormait appuyé :
Reviens, ô voyageur, vers tes belles csynpagnes.
La tourterelle fait pitié Quand elle a perdu sa moitié.
Tel le ramier aux bois qui le virent éclore ^
Tel, plus d*un orage essuyé.
L'exilé reviendra vers tout ce qu'il adore» »
La tourterelle fait pitié Quand elle a perdu sa moltiét
Seul , loin de votre amie et de votre demeuré , Voyageur sombre» ainsi vous chantless vos ennuis t
Heureux encor celui qui chante alors qu'il pleure, Et, de larmes baigné, s'apaise avec ses bruits.
Lettres qui fkirent adressées à Kola par le journalier Primel
et la dame d'un manoir.
Voilà donc séparés, et pour longtemps peut-être, Ceux qui s'aimaient d'enfance au lieu qui les vit naître 1 Mais entre eux Va , revient un discret messager, Et, du moins, leurs soupirs se peuvent échanger.
Ohl la main de Primel, au travail alourdie.
Était lente à mener la plume et peu hardie ;
Si ferme à la charrue , au plus rude labeur.
Sur le papier luisant elle avait comme peur;
Mais sous les mots tremblés, voyez, quelle tendresse!
« A LA BELLE NoLA DE GoRRE. » — G'cst l'adressc.
« Nola, nous habitions, tout jeunes, un manoir
« Que des chênes couvraient, verts comme notre espoir;
«^Arômes et chansons pleuvaient des branches hautes.
« Aujourd'hui mon manoir s'élève près des côtes,
« L'acre sel de la mer me pénètre souvent,
« Et le pleur des courlis arrive avec le vent :
« Notre riant manoir plaisait à mon jeune âge ,
« Et celui-ci me plaît dans son cadre sauvage ;
« Car, loin de vous, mon cœur nourri de sels amers
« Aime à se lamenter avec l'oiseau des mers :
« Heureux pourtant, heureux si, dans ces jours d'attente,
« Plus nouveau , nul parfum du pays ne vous tente ,
« Et des clercs, des seigneurs si vous fuyez la voix,
« Vous souvenant toujours des chansons d'autrefois 1 »
Ainsi le journalier parlait dans cette lettre Que certain mendiant s'engageait à remettre, Avec mille détails sur les lieux , la maison , Et le retour probable à la belle saison ; Enfin la vérité sur le point qui les toiiche , Ce que Tencre dit mal et que dit bien la bouche.
Dans la serre vitrée il traça ce billet.
Déjà pour le fermer une cire brûlait,
Lorsque la jeune. dame, avec un bon sourire.
Dit en entrant : « Montrez si vous savez écrire I »
Elle était belle à voir parmi ses dahlias
Et dans l'air embaumé des fiers magnolias,
Tandis que sur les champs sifflait la froide bise,
Parcourant cet écrit, entre ses fleurs assise :
Ce n'étaient alentour que myrtes, orangers,
Et bouquets odorants d'arbustes étrangers ;
Des poêles sortait l'haleine humide et chaude ;
Quelques mouches à miel s' insinuant par fraude.
Dans les fleurs bourdonnaient, et, sur les clairs vitraux.
Heureuse, la chenille étendait ses anneaux. •
Elle lut, et bientôt, de malice égayée,
Yoici ce qu'ajoutait sa plume déliée :
« Je vous aime, Nola, comme on aime une sœur.
« Je sais votre beauté, je sais votre douceur.
« La dame veut écrire à la riche fermière
« Qu'un jaloux va, de loin, troubler dans sa chaumière,
« Sans dire, le rusé, car ils sont tous ainsi,
« Que des regards bien vifs le provoquent ici.
« Mais, femme, je serai l'appui d'une autre femme.
« Oui, fermière, mettez votre espoir dans la dame...
« Plutôt, belle Nola, sans autre malin tour,
« Fiez-vous à Primel , croyez à son amour.
« Du noble journalier amie et confidente , « Je sais comme en son cœur luit votre image ardente, « Hélas ! et que ses yeux maintes fois ont pleuré , « En voyant le chemin qui mène vers Corré. »
Debout, le mendiant attendait sous la porte :
« Mon brave homme, partez! le jour baisse, n'importe.
« Marchez toute la nuit, marchez encor demain!
d Votre sac est rempli , ne tendez pas la maih.
<c Cette lettre , par vous fidèlement remise ,
a C'est un mois de bonheur pour votre tète grise.
« Puis, mon service fait en ce lointain pays,
« Quand moi-même j'aurai regagné nos taillis,
ff Venez I sans peur du chien , heurtez à ma demeure :
« Chez moi vous trouverez chaque jour, à toute heure ;
« (Et j'engage en mon nom la mal tresse du lieu) ,
« Votre pain sur la table et votre place au feu I »
CHANSONS DE PRIMEL MONSIEUR FLâMMIK
Flammik, malin clerc, où l'esprit seul foisonne, Vous avez contre vous lancé la mouche à miel I Cette douce ouvrière a cependant son fiel :
Vous chansonniez Primel , et Primel vous chansonne.
« Voici monsieur Flammik avec son air matois ^ Il n'est plus paysan et n'est pas un bourgeois»
Sous ses habits nouveaux méprisant ses aïeux ^ Au toildeur aux moutons il vendit ses cheveux»
Il revient de l'école , écoutez son jargon :
Ce n'est pas du français, ce n'est plus du breton.
Attablé le dimanche aux cabarets voisins , Il se moque du diable , il se moque des saints.
Tel est monsieur Flammik , fils d'un bon campagnard ; Notre agneau blanc se change en un petit renard.
Voici monsieur Flammik avec son air matois , Il n'est plus paysan et n'est pas un bourgeois. »
Donc, le railleur s'est pris à ses propres eitibûches. L'abeille poursuivie en fuyant l'a piqué.
Il pleure maintenant, rouge et le front marqué : Esprits malicieux, ne troublez pas les ruches. *
MervéiUense réunion de Frimel et de Noia k la fontaine de la ferme.
Sous de verts châtaigniers, honneur de son domaine, La veuve est à filer au bord d'une fontaine : Dans ce bois qui murmure au murmure des eaux , Entre ses doigts légers tournent les blonds fuseaux , L'herbe jette à l'entour ses marguerites blanches , Et les oiseaux, chanteurs sautillent sur les branches. Mais que lui font les fleurs, les concerts des pourpris, Primel, son cher Primel a quitté le pays I Dans un manoir lointain , du côté de la grève , Il s'est mis en service ; et là, sans paix ni trêve, Comme un serf à la glèbe, ouvrier diligent,
De ses habits de noce il amasse l'argent ;
Car s'il reçoit les biens de la femme qu'il aime
Ses habits du grand jour, il les paîra lui-même .
Et Nola, pour priser cette noble fierté,
Par de si longs retards sent son cœur attristé.
Faible, elle gourmandait cependant sa faiblesse,
Quand son fusil au bras, son lévrier en laisse,
Le jeune seigneur passe : <( vous , belle Nola ! »
Comme si le hasard seul l'avait conduit là.
Mais elle, son fuseau tournant toujours dans l'herbe :
« Ne connaissez-vous pas, Sire, un ancien proverbe? »
Il comprit, et lançant l'agile lévrier.
Le galant ce jour-là ne courut qu'un gibier.
Puis, arriva Flammik : battant chaque feuillage,
Cherchant des nids, il vint ainsi jusqu'au village.
« Eh bien ! cherchez plus loin, mon bel ami, cherchez!
« Ici, depuis longtemps, les nids sont dénichés. »
Sans un geste, un regard, sans quitter son ouvrage.
Elle savait jeter le mot qui décourage.
Mais le soleil baissait, et, sous l'astre penchant,
La fontaine, miroir qu'enflamme le couchant.
Brillait; le saint du lieu, majestueux et riche.
Le saint resplendissait tout doré dans sa niche.
Lors, sur la belle source inclinant son beau front.
Et pensive , la veuve en regarda le fond :
Là scintillaient aussi , comme un jeu de féerie ,
Des fragments bigarrés de rouge poterie.
Elle-même naguère en fit don à ses morts.
Car les Esprits, sitôt qu'ils ont quitté leurs corps.
S'en viennent près des eaux, ces mornes purgatoires.
Errer et se laver des fautes les plus noires.
Ils sont tristes. Plaignons , nous disent les anciens ,
Plaignons les trépassés I que chacun songe aux siens !
Lorsque son vieil époux mourut, la jpune femme Sema donc c^s fragmonts pour réjouir son âm^.
Toutefois, pîir degrés quittant ce souvenir.
Vivante, elle tourna son cœur vers l'avenir.
Une épingle. attachait le bord de son corsage (Autre croyance antique, infaillible présage) : « Si l'épingle descend au fond sans dévier, » Disait-elle, et tremblant déjà de l'essayer, « Si le fond la reçoit et sans qu'elle dérive , « Il m'est resté fidèle et fidèle il arrive. »' Puis elle reprenait, tremblant encor plus fort : ( Imprudents qui venons , pâles , tenter le sort ! J « Mais si l'eau de la source en jaillissant l'entraîne, « Comme ce dard léger, c'est que son âme vaine « En des courants mauvais sera tombée... hélas ! « Entraîné par une autre il ne reviendra pas. »
L'épingle cependant des doigts fins de la veuve Glissait; et pour bien voir la redoutable épreuve, De l'onde frissonnante elle approchait les yeux, Lorsqu'un bruit, comme fait le pas d'un curieux. Un léger frôlement, penchée ainsi, Tarrête, N'osant plus regarder, ni relever la tête :
ff Oh ! si le clerc rusé , si le hardi seigneur « L'ont surprise livrant le mot de son honneur; <r S'ils ont à la fontaine entendu ses paroles, « Demain jouet de tous ! foUoi entre les folles ! » Pourtant, par un effort subit... Ah ! sur le ciel. Entre les arbrisseaux , qu'a-t-elle vu ? — Primel ! Oui , Primel arrivé de son lointain voyage , Rapportant lés habits gagnés par son courage ! Et qui la regardait avec des yeux en pleurs.
Et ne pouvait parler, et Ini jetait des fleurs I Primel libre, bientôt le chef de ce domaine I Brillant comme le saint doré de la fontaine !
CHANSONS DE PRIMEL