‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 194 sur 268 · LA HUTTE · texte numérisé non relu

LA HUTTE

Pêle-mêle étendus à l'ombre des pommiers.

Un jour que, vers midi, dormaient les ouvriers. Le plus jeune. Tan-gui, sous le hâle tout rouge, Seul maniant encor le perçoir et la gouge,

Dans la hutte achevait, aux heures de loisir Prises sur le sommeil, achevait à plaisir Des sabots fins, légers, où Ton voyait deux flammes D'un beau lis virginal sortant comme deux âmes. Quel pouvoir inconnu, quel sens mystérieux Guidaient de ce jeune homme et la main et les yeux? Voyez I à son ciseau grossier rien ne résiste, Et l'obscur artisan devient habile artiste.

Or, quand le vieux Rî-Wall entra dans l'atelier, ' La douce Renéa, fille de ce fermier.

Tout en filant son lin, vit le front de son père Se rider et ses yeux gleins d'un regard sévère. H resta sur le seuil sans décroiser les bras, Sombre comme un fantôme et se parlant tout bas. Cependant une sœur, surveillante fidèle.

Veuve au cœur déjà mûr, filait aussi près d'elle, Et de ses jeux bruyants égayant leurs travaux. Le petit Fanche allait roulant sur les copeaux... Mais quels jeux enfantins, quelles riantes choses Peuvent de leurs soucis tirer ces cœurs moroses ?

Pour l'étrange atelier témoin de tout ceci.

Cet atelier construit dans les champs, le voici :

Des chevrons vigoureux et des menus branchages

On avait élevé la maison de feuillages.

Que les lourds chevalets, les grands outils luisants

Et les bois façonnés encombraient en tous sens :

Les lits sont à l'entour et, par une trouée.

Au milieu le foyer exhale sa fumée.

Là, tant qu'il restera du bois pour leurs métiers ,

Vont vivre et travailler les errants sabotiers :

Puis, tout étant fini, la joyeuse peuplade

Met en chantant la flamme à la hutte nomade ;

Et bientôt les voilà dans un autre pays,

Sous des hêtres nouveaux redressant leur logis.

Pourtant, les sabots fins qu'un lis sculpté décore, Où seul, avec la bride, un vernis manque encore. Au pied de Renéa voulant les essayer, Devant elle Tan-gui s'en vint s'agenouiller ; Et si l'enfant joyeuse admirait sa chaussure. Le cœur de l'ouvrier battait, je vous l'assure : Ce pied nu, blanc, petit, qu'il serrait dans sa main, Heureux il l'eût ainsi tenu jusqu'à demain ; Mais le père, toujours plus sombre et plus farouche, De la loge sortit brusquement, et sa èouche Disait sur le chemin : « Moi, né d'un sang royal, « Qui dans les anciens jours n'avait pas de rival, « Moi, dont l'aïeul siégeait aux États de Bretagne, « Aujourd'hui laboureur, homme de la campagne, « Pauvre, mais dont l'argent ne fut jamais compté « Quand j'acquitte mon bail l'épée à mon côté... « Non, je ne mettrai pas de tache à ma famille, « Et jamais pareils gens n'épouseront ma fille ! »

Ne jurez pas ainsi, Rî-Wall, noble fermier,

Mais que le laboureur accueille l'ouvrier.

Avez-vous oublié cette parole austère :

« Nous sommes tous les fils d'Adam, fils de la terre? »

Homme trop orgueilleux, songez que l'établi

Par le bon saint Joseph jadis fut ennobli,

Et que l'enfant Jésus, au fond d'une humble échoppe,

Sans rougir, à douze ans, maniait la varlope :

Chrétien, oserez-vous insulter au métier

De l'apprenti divin et du saint charpentier ?

Apaisez-vous, ô cœur, d'ailleurs plein de tendresse,

Qu'une fille maîtrise avec une caresse I

Car on fait devant tous l'imployable, et souvent Faible on aime à céder au pouvoir d'un enfant.

LE 6ATBAU.

Toujours tu brilleras parmi mes rêveries, Paroisse verdoyante aux collines fleuries, terre dont les pieds plongent dans le Létâ, Et qui reçus d'un saint ce doux nom, Lo-Théâ : Tout enfant je f aimais pour ce beau nom sonore. Aujourd'hui, Lô-Théâ, je t'aime plus encore, Pour les riantes fleurs d'innocence et d'amour Qu'en passant sous tes bois j'ai pu cueillir un jour.

Deux amants sont venus prier à la fontaine

Où, comme par hasard, leur rencontre est certaine :

C'est vous, jeune tan-gui, c'est vous, ô Renéa !

Plus d'une lavandière y travaille déjà ,

Car au bruit des battoirs, tandis que sur les dalles

Le bleuâtre savon ruisselle, les scandales

Du bourg et des hameaux, là, du matin au soir.

Abondent des gosiers, comme l'eau du lavoir...

Mais à deux jeunes gens tout épris l'un de l'autre

Qu'importe mon histoire et qu'importe la vôtre?

Fiez-vous à ceux-là qui vivent par leurs coeurs :

Seuls les indifférents, les oisifs sont moqueurs.

Avec ses blonds cheveux et sa jaquette blanche, Sur le bord du lavoir courait le petit Fanche; Et sa mère inquiète, et le suivant des yeux, Ne cessait d'appeler l'enfant vif et joyeux, Qui toujours échappait : « Ma chère créature,

a Approchez, que ma main lave votre figure.

a Revenez, mon petit! » Mais, si Fanche aimait Feau,

C'était pour y tremper les feuilles d'un bouleau,

y jeter des cailloux, et, sous le vent rapide.

Admirer le cristal mobile qui se ride. —

Ruse charmante ! Enfin cette mère aux abois.

Voyant que le joueur restait sourd à sa voix.

Se mit à caresser un jeune ange de pierre

Dont la bouche versait les flots de la rivière :

« Celui-ci, c'est mon fils, mon enfant, mon amour 1

« Tranquille, à mes côtés il reste tout le jour.

« Il ne va pas courir quand sa mère l'appelle...

« Sa joue, ohl regardez comme elle est blanche et bellei»

Et l'enfant oublieux des jeux, l'enfant jaloux.

Les deux bras étendus et heurtant ses genoux.

Vint, tout en agitant sa chevelure blonde,

A cette heureuse mère offrir sa bouche ronde.

Voilà le frais tableau, les doux embrassements

Que d'un œil attendri virent les deux amants ;

Et déjà l'avenir, plein de lueurs vermeilles.

Les conviait ensemble à des fêtes pareilles :

Aussi quand Renéa tout émue et rêvant

S'éloigna du lavoir. Tan-gui saisit l'enfant;

Il appuya son cœur sur le petit farouche,

Il lui baisa le front, et les yeux, et la bouche :

« Allons chez moi, dit^il, je veux faire un bateau

« Superbe, où tu pourras sans peur jouer sur l'eau ;

a Nous y mettrons des fleurs et des fruits par centaine,

« Et tu seras nommé l'Ange de la Fontaine I »

ai

I^E BATON ET l'ÉPÉE.

Ce soir-là, des fureurs, des menaces, (Jes cris

De Rî-Wall, le fermier, emplissaient le pourpris :

« Ohl criaiMl, à moi mes valets 1 votre maître

« Mourra-t-il sous les coups d'un usurier, d'un traître?

— « Traître ou non, disait l'autre, allons, paie et tais-toi I

« Car j'ai pour moi la force à défaut de la loi. »

Puis c'était un silence ou des râles, des plaintes,

Comme font deux lutteurs au fort de leurs étreintes.

Ou dans les mois d'hiver, au fond des chemins creux.

Des dogues affamés se déchirant entre eux.

« lâche qui t'en viens attaquer la vieillesse !

« Mais tremble, il reste encore un aide à ma faiblesse! »

Lors courant vers sa ferme, il pousse les battante

De la porte, et dans l'âtre, où, gloire des vieux temps,

Son glaive rayonnait près d'un fusil de chasse.

Il s'arme et reparaît fier et bouillant d'audace 1...

Mais que peut un vieillard ? Las I son plus ferme appui

Faiblit entre ses Aiains et l'entraîne avec lui.

a Mon père, mon bon père I Homme autrefois superbe, « Vos blancs cheveux épars, est-ce vous là sur Therbe? « Le fer de vos aïeux tombé de votre main, « Mon père, est-ce voys là mourant sur le chemin ? « Ouvrez, ouvrez les yeux à la voix de vos filles, « Qui, vos cris entendus, saisissant leurs faucilles, « Venaient à travers champs vous aider, mais trop tard... « Quoi I nul jeune n'a pu secourir le vieillard I ' — « Voix si douce à mon cœur, ô ma chère Renée, tf Je vous entends, et vous, sa digne sœur aînée!

« Mais venez, soulevez mon corps, guidez mes pas...

« Ah ! je revois le ciel et je suis dans vos bras!

« Oui, voilà le sentier, le tournant de l'écluse,

« Et l'arbre où me guettait le renard plein de ruse :

« Mais lorsque mon vengeur apparut tout à coup,

« Oh ! comme le renard s'enfuit devant le loup!

« Si- vous l'aviez pu voir, au bruit de notre lutte ,

« Terrible, échevelé, s'élancer de sa hutte,

« Et brandir son bâton, le front haut, l'œil hagard î...

« Mais où donc est Tan-gui, le noble enfant? Qu'il vienne I

a J'ai hâte de sentir ma main presser la sienne. »

De sa poursuite au fond d'un chemin tortueux Le jeune homme arrivait et, son bâton noueux, II l'agitait encore au-dessus de sa tète.

Revenant du combat ainsi que d'une fête.

A l'air qu'entre ses dents tout joyeux il sifflait, Se tourna le fermier qui de bonheur tremblait ; Une larme coula sur sa joue amaigrie ; Enfin, laissant son cœur déborder, il s*écrie : « Viens, ô brave artisan, honneur de ce canton ! « Je veux à mon épée enlacer ton bâton. »

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