‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 2)Chapitre 13 sur 64 · LE TIEBS ETAT SOUS CHARLES Y, CHARLES YI, CHARLES TU, ET LOUIS XI · texte numérisé non relu

LE TIEBS ETAT SOUS CHARLES Y, CHARLES YI, CHARLES TU, ET LOUIS XI

Sommaire : La France du nord et la France méridionale. — Double esprit et double tendance du tiers état. — R61e de la bourgeoisie parisienne. — Résultat du règne de Charles V. — Question de l'impôt régulier.— Révolte des maillotins. — Abolition de la municipalité libre de Paris. — Son rétablissement. — Démagogie des cabocbiens. — Alliance de Téchevinage et de Tuniversité. — Demande d*une grande réforme administrative. — Ordonnance du 26 mai 1413. — État des paysans, communes rurales. — Patriotisme populaire; Jeanne d*Arc.— Règne de Charles VIT, ses conseillers bourgeois. — Règne de Louis XI, son caractère.

Les états généraux que j*ai mentionnés jusqu'ici n'étaient pas toute la représentation du royaume; il y en avait une pour la France du nord et du centre , pour le pays de langue à* Oïl et de droit coutumier, et une pour la France méridionale, pour le pays de langue i'Oc et de droit écrit'. Quoique réunies simultanément

I. Ce partage da royaume en deux régions administraUves dura jusqu'au xvie siècle; leur limite commune était marquée de l'ouest à Test par la Gironde, la Dordogne et les frontières méridionales de l'Auvergne et du Lyonnais. Quoique cette division répondît en général à celle des dialectes romans du nord et du midi et à celle de

par la même autorité, et quoique générales d'une part comme de l'autre, ces assemblées ne jouèrent point le même rôle politique, et Fhistoire ne peut leur accorder une égale importance. Le nord et le midi de la France n'étaient point, au moyen âge, dans la même situation sociale; le midi était plus civHisé, plus prospère, et gouverné moins directement; là, subsistait, mieux conservée, Tempreinte romaine dans les mœurs comme dans la langue; Tesprit municipal soutenu par le nombre et la richesse des villes y gardait mieux sa force et sa nature. Les révolutions administratives , les créations de la royauté se faisaient au nord et n'arrivaient que par contre-coup dans le midi. Il en était de même pour les courants de Topinion publique nés dans la France coutumîère du conflit des classes rivales ou ennemies et des grands corps de l'État. Toujours d'un côté et de l'autre , il y avait une sorte de dissonance dans les sentiments et dans les actes , et la trace s'en est conservée jusqu'au sein de l'unité moderne. De là résulte la nécessité de borner le théâtre de cette histoire qui doit être une et simple pour être claire , d'omettre des faits considérables , mais sans portée ultérieure , et de négliger le pays où règne plus de liberté , un droit pli^ équitable, une moins grande inégalité des condi-

l'aneienne France en deux zones juridiques, il y avait, sous chacun de ces rapports, au moins une exception » car l'Auvergne était pays de langue méridionale, et le Lyonnais pays de droit éciil.

DU TIBRS ÉTAT. 74

tioris et des personnes^ poiir celui où le désordre social estexcessif^maisoii se jettent tes fondements de Tordre à venir, et on se passent les faits qui marquent la série de nos progrès civils et politiques.

Le tiers état puisait sa force et son esprit à deux sources diverses : Tune multiple et municipale, c'étaient les classes commerçantes; l'autre unique et centrale, c'était la classe des officiers royaux de justice et de finance, dont le nombre et le pouvoir augmentaient rapidement, et qui, sauf de rares exceptions, sortaient tous de la roture. A cette double origine répondaient deux catégories d'idées et de sentiments politiques. L'esprit de la bourgeoisie proprement dite, des corporations urbaines, était libéral, mais étroit et immobile; attaché aux franchises locales, aux droits héréditaires, àFexistence indépendante et privilégiée desmunicipes et des communes; l'esprit des corps judiciaires et administratifs n'admettait qu'un droit, celui de l'État, qu'une liberté, celle du prince^ qu'un intérêt, celui de l'ordre sous une tutelle absdue, etleur logique ne faisait pas aux privilèges de la roture plus de grâce qu'à ceux de la noblesse. De là vinrent, dans le tiers étal français, deux tendances divergentes, toujours en lutte, mais répondant toujours à un même objet final, et qui se tempérant l'une par l'autre, se combinant sous Pinfluence d'idées nouvelles plus hautes et plus généreuses, ont donné à nos révolutions, depuis le xni* siècle^

7i ESSAI SUR L'HISTOIRE

leur caractère de marche lente, mais toujours sûre, vers l'égalité civique , l'unité nationale et Tunité d'administration. Un autre fait non moins caractéristique et aussi ancien dans notre histoire, c'est le rôle particulier de la bourgeoisie parisienne. Paris était la ville du grand commerce et des grandes institutions scientifiques , l'activité intellectuelle s'y déployait plus largement que dans aucune autre ville du royaume; l'esprit public s'y montrait à la fois municipal et général. On a vu le peuple de Paris figurer comme chef de l'opinion militante dans les tentatives démocratiques de i 357 3 on le retrouvera de même à toutes les époques de crise sociale, sous Charles VI, au temps de la Ligue et dans nos révolutions modernes, donnant l'impulsion au progrès et au désordre fatalement mêlés ensemble.

Je reprends le fil du récit au règne de Charles V, Ce prince recouvra une à une les portions démembrées du royaume; il rendit la France plus forte au dehors , et au dedans plus civilisée; il fit de grandes choses en dépensant beaucoup , et trouva le moyen de lever plus d'argent que ses prédécesseurs, sans recourir aux états généraux et sans soulever de résistances; tout resta calme tant que sa main fut là pour tout concilier et tout régler. Il établit, sous le nom d'aides ordinaires, la peiv manence de l'impôt, violant du même coup les franchises féodales et les franchises municipales ; il le fit avec décision, mais, à ce qu'il semble, avec scru-

pule, et il en eut du rogi*età son iit de mort*. C'était, en effet, quelque chose de grave et de triste : la royauté se trouvait pour la première fois en opposition avec la bourgeoisie; le nouvel ordre monarchique était divisé contre lui-même par la question de Fimpôt régulier, question vitale qu'il fallait résoudre, et qui, à Tavénement de Charles VI mineur, ne pouvait l'être ni dans un sens ni dans l'autre.

L'émotion qu'avait produite la nouvelle des paroles de repentir attribuées au roi défunt ne permettait pas de continuer d'autorité la levée des subsides généraux, ni d'en espérer la concession par les trois états réunis. Les tuteurs du jeune roi essayèrent , comme moyen terme, des convocations de notables et des pourparlei's avec l'échevinage de Paris; mais il n'en résulta rien qu'un surcroît d'effervescence populaire et des menaces d'émeute, en présence desquelles l'échevinage prit de grandes mesures d'armement pour le maintien de l'ordre public et la défense des libertés de la ville*. Cette atti-

4. De ces aides du royaume de France dont les povres gens sont tant travaillés et grevés, usez-en en vostro conscience et les ôlez au plus tôt que vous pourrez ; car ce sont choses, quoique je les aie soutenues, qui moult me grèvent et poisent en couraige. (Paroles de Charles V mourant, Ghron. de Froissart, liv. Il, chap. lxx.)

2. Cependant les princes et ducs cognoissans la pauvreté du domaine et qu'il ne pouvoit suffîre aux choses urgentes et nécessaires, assemblèrent une partie des plus notables de Paris; et furent assez contents qu'on mist douze deniers pour livre. Et fut à Paris et à Rouen crié et à Amiens; mais le peuple tout d'une volonté le conlrc- I. 7

74 ESSAI SDR L'HISTOIRE

tude de la bourgeoisie parisienne parut quelque chose de si redoutable aux princes gouvernants, que ceux-ci rendirent une ordonnance abolissant à perpétuité les impôts établis, sous quelque nom que ce fût, depuis le temps de Philippe le Bel *. 11 leur fallut dès lors administrer avec les seuls produits du domaine royal, et bientôt, à bout de ressources, ils se décidèrent timidement à frapper d'une taxe les marchandises de toute sorte. Ce fut le signal d'une rébellion armée. Le bas peuple et les jeunes gens de Paris , forçant l'arsenal de la ville , s'emparèrent des maillets de combat qui s'y trouvaient en grand nombre; et coururent sus aux fermiers de la taxe, aux collecteurs et aux officiers royaux, massacrant les uns et forçant les autres à s'enfuir. L'exemple de Paris fut imité, avec plus ou moins de violence,

dirent, et ne fut rien levé ne exigé. (Hist. de Cliarles VI, par Juvénal des Ursins, nouvelle collecUon de Mémoires pour servir à THistoire de France, t. Il, p. 343.) — Lesquelles démonstrances ils prenoient en grande impalieiice, et réputoient tous ceux qui en parloient ennemis de la chose publique, en concluant qu'ils garderoient les libériez du peuple jusques à rexposition de leurs biens , et prindrent armures et habillemens de guerre, firent dixenicrs, cinquanteniers, quartelûers, mirent chaisnespar la ville, firent faire guet et garde aux portes. Et ces choses se faisoient presque par toutes les villes de ce royaume, et à ce faire commencèrent ceux de Paris. (Ibid., p. 348.)

4. Avons quictié, remis et annuité, et par ces présentes quiclons, remettons et annulions et mettons du tout au néant touz aides et subsides quelxconques qui, pour le fait desdictes guerres, ont esté im^ posez, cuiliiz et levez depuis nostre prédécesseur le roy Philippe, quo Dieu absoiilc, jusques aujourd'hui. (Ordona. du i6 nov. 1380, rec des Ordonn. des rois de France, t. Yl, p. 527.)

dans les principales villes des provinces du centre et du nord*.

Cet esprit de résistance de la bourgeoisie française était encouragé par des événements extérieurs , par l'exemple de la ville de Gand, qui , à la tête d'un parti formé dans les communes de Flandre , soutenait la guerre contre le souverain du pays, au nom des libertés municipales. Entre les bourgeois de France et les Flamands insurgés, il y avait, non-seulement sympathie, mais correspondance par lettres, avec promesse d'efforts mutuels pour le succès d'une même cause, et, dans cette cause, étaient comprises la défense des privilèges locaux contre le pouvoir central , et l'hostilité des classes roturières contre la noblesse*. La question

1 Et tantost par toute la ville le menu peuple s'esmeut Ils

sceurent que en Thostel de Ville avoit des harnois, ils y allèrent et rompirent les huis où estoient les choses pour la défense de la ville, prindrenl les harnois et grande foison de maillets de plomb et s'en allèrent par la ville, et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des aydes ou qui en estoient soupçonnez tuoient et mettoient à mort bien cruellement. (Hist. de Charles VI, par Juvénal desUrsins, Mémoires, etc., t. Il, p. 848.) — Famosiorem civitatem regni sequntur cetere..... (Chron. du religieux de Saint-Denis, édit. de M. Bellaguet, 1. 1, p. 130.)

Page 1