DES ÉCOSSAIS
des temps, ont changé l'état de ce pays. Toutes, malgré les différences d'époque et de couleur, soit politique, soit religieuse, ne sont que des scènes de la grande lutte des montagnards contre la population des plaines, lutte constante et acharnée, qui se reproduit dans l'histoire sous les aspects les plus variés, et prête des forces énergiques aux différents partis nés de la simple diversité d'opinions. De là résulte un développement remarquable d'activité politique, de grands contrastes de mœurs et de croyances, une grande variété de caractères originaux, en un mot , tout ce qui constitue l'intérêt dramatique et pittoresque de l'histoire.
Wal ter Scott n'a rien ignoré de tout cela; simple romancier , il a porté sur l'histoire de son pays un coup d'oeil plus ferme et plus pénétrant que celui des historiens euxmêmes. Il a curieusement étudié, à chaque période, la composition essentielle de la nation écossaise; et c'est ainsi qu'il est parvenu à donner aux scènes historiques où figurent ses personnages quelquefois imaginaires le plus haut degré de réalité. Jamais il ne présente le tableau d'une révolution politique ou religieuse , sans la rattacher à ce qui la rendait inévitable, à ce qui doit, après elle, en produire d'analogues, au mode d'existence du peuple, à sa division en races distinctes , en classes rivales et en factions ennemies.
La plus importante de ces divisions, celle des races, et l'hostilité native des Highlanders et des Lowtanders, est le fonds sur lequel il a bâti le plus volontiers les aventures fictives de ses héros. En ne cherchant peut-être que des moyens de frapper plus vivement l'imagination par des contrastes de mœurs et de caractères, il est allé aux sources mêmes de la vérité historique. Il a mis en évidence le point fixe autour duquel ont roulé , pour ainsi
dire, toutes les grandes résolutions accomplies ou tentées en Ecosse; car on retrouve les habitants des montagnes opposés aux habitants dé la plaine dans les guerres de dynastie où tin prétendant lutte contre un autre > dans les guerres aristocratiques , où la noblesse combat contre les rois ) dans les guerres religieuses $ où le catholicisme est Aux prises avec la réforme ; enfin, dans leé révoltes vainement essayées pour briser le lien d'union de l'Ecosse et de l'Angleterre sous un même gouvernement. Cette espèce d'unité historique , qui ne se rencontre au même degré dans aucun autre pays, a produit , en grande partie , le vif intérêt qui , pour la première fois, s'est attaché à des -récits d'amour encadrés dans des scènes d'histoire nationale.
A propos de l'ouvrage de Henry Hallam, intitulé : Conslitutional history of England f .
M. Henry Hallam est l'auteur d'un ouvrage intitulé V Europe au moyen âge , dont une traduction française â paru il y a quelques années. C'est une de ces compositions historiques fort à la mode en Angleterre, dans lesquelles on essaie de décrire d'une manière abstraite les variations du gouvernement et de la législation d'un pays.
« Ce morceau, publié en 4897, dans le premier numéro de la Revue trimestrielle, se compose de différentes notes que j'avais préparées pour la conclusion de mon Histoire de la ConquOle de l'Angleterre par les ■ Normands , et qui n'ont pu y trouver place.
Ces sortes d'écrits, séduisants au premier aspect, sont loin de donner réellement l'instruction qu'ils semblent promettre. Ils ont tin défaut essentiel 1 celui de supposer connue l'histoire civile et même .l'histoire politique du pays dont ils traitent, et de présenter ainsi les actes législatifs isolés des circonstances qui les ont fait naître, et dont le tableau fidèle peut seul fixer leur véritable èens. L'auteur d'une histoire constitutionnelle dirige toute son attention vers l'étude des lois et des documents adminis*tratifs $ et, quant à la série des faits historiques, d'ordinaire il s'en rapporte au premier narrateur qui lui tombe sous la main, sans soumettre les faits à une nouvelle critique, sans faire le moindre travail pour pénétrer, d'une manière plus intime , au fond de l'état social dont lejs révolutions ont amené les différentes phases de la constitution législative* C'est ainsi que M. Hallam, écrivant, il y a dix ans, son Europe au moyen âge , dans la partie de cet ouvrage qui concerne la France, ne s'est guère élevé au-dessus de Velly et de ses continuateurs, qui lui ont paru donner une idée satisfaisante des mœurs nationales du peuple français* depuis le vr 3 siècle jusqu'au xvr\ Les mêmes défauts, aussi remarquables dans les chapitres consacrés à l'empire d'Allemagne, à l'Italie et aux autres États de l'Europe, se font moins sentir dans ceux qui traitent de l'Angleterre. Dans cette partie de son travail , l'auteur, naturellement mieux informé de l'histoire de son propre pays, avait moins besoin d'études spéciales; aussi doit-on le féliciter d'avoir renoncé à son ancien plan $ et de s'être borné à continuer, depuis le xn 9 siècle jusqu'au milieu du xviir 3 , l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre. La vaste érudition de M. Hallam , comme légiste , fait de son ouvrage le catalogue le plus complet et le mieux raisonné des lois et des actes du parlement de l'Angle-
terre; mais les motifs réels de ces lois et de ces actes ne se laissent apercevoir que faiblement dans le petit nombre de faits historiques qui viennent se placer au hasard sous la plume de l'écrivain. On voit la constitution du peuple anglais à ses différents âges; mais le peuple n'apparaît jamais.
C'est contre l'abstraction en fait d'histoire que s'est élevée principalement la nouvelle école, qui vient de commencer en France la régénération des études historiques. Getle école a frappé d'un coup mortel la version monarchique de l'histoire de France. Nous croyons qu'elle est destinée à porter d'aussi rudes attaques à la version constitutionnelle de l'histoire d'Angleterre. Déjà des écrivains français ont présenté, sous un jour nouveau, trois des principaux événements de l'histoire politique de la Grande-Bretagne, la conquête normande, la révolution populaire de 1640, et la révolution aristocratique de 1688 1 . Certes, rien dans leurs ouvrages ne peut suppléer au volumineux travail de M. Hallam sur la législation anglaise; mais les écrits des historiens, rapprochés de celui du légiste, pourraient donner à cette vaste compilation la vie qui lui manque. Car, nous le répétons, l'entente des faits n'est pas le propre de M. Hallam; et, en général, cette qualité ne domine guère chez les écrivains anglais. Ce qu'il y a de caractéristique dans les différentes périodes de leur histoire nationale est étouffé par eux sous une enveloppe de formules convenues et de locutions métaphysiques. Le mot de Parlement a fait plus de mal à l'histoire d'Angleterre que la chose elle-même n'a fait de bien au pays. Il a été la source d'une foule d'anachronismes'de l'espèce
1 Histoire de la révolution d'Angleterre, par M. Guizot. — Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles 11 et Jacques II, par Al. Armand Carrei.
la plus choquante, de ceux qui transportent d'une époque à l'autre, non les circonstances matérielles, mais les faits moraux et les situations politiques : c'est grâce à lui que la constitution anglaise prolonge son existence dans les écrits des historiens, depuis l'invasion de Guillaume le Conquérant jusqu'à nos jours. Et quant à cette invasion , l'événement le plus grave de toute l'histoire d'Angleterre, il ne figurait dans les récits modernes que comme un changement de succession faiblement contesté et promptement accompli, avant que Walter Scott, dans une de ses fantaisies poétiques, se fût avisé de montrer, pour la première fois, à ses compatriotes, ce que c'était que la conquête normande.
L'aspect faux sous lequel les historiens de l'Angleterre ont envisagé cette conquête ne nuit pas seulement à la vérité de leurs récits , dans le court espace de temps qui sépare la bataille de Hastings de la dernière insurrection saxonne; mais il frappe d'inexactitude les jugements portés sur la plupart des grands événements postérieur?» En effet, il est impossible qu'un pays où il y eut réellement pendant plusieurs siècles deux nations distinctes et ennemies l'une de l'autre, quoique les étrangers les confondissent ensemble sous un même nom, n'offre pas, dans ses révolutions politiques, quelque chose de particulier, quelque chose qui ne se rencontre point dans les Étals où la société est une et homogène. Les mots d'aristocratie , de démocratie , de monarchie même , que nous avons empruntés aux livres des anciens pour les appliquer bien ou mal aux différentes formes qu'affecte l'état social dans notre temps , sont incapables de donner une idée exacte des différents changements survenus dans les institutions du moyen âge. Le plus sûr serait de les abandonner tout à fait, quand il est question de mettre en
m sur l'Histoire
scène des hommes qui employaient de lotit «tftre» formules pour exprimer leurs idées, leurs besoins ou leurs passions politiques. Le plus sûr, mais le plus* difficile, serait de pénétrer jusqu'aux faits eux-mêmes , et de les décrire tels qu'ils se présentent, sans songer à leur donner une qualification générale et à les faire entrer dans des cadres tracés d'avance.
En appliquant cette méthode à l'histoire d'Angleterre^ on la dépouillerait de cette espèce de merveilleux philosophique qui semble l'entourer à l'exclusion de toutes les autres histoires modernes. Si, détournant les yeux du présent pour ne point demeorer sous son influence, on se reporte franchement en arrière, si Ton cesse de colorer le passé d'un reflet des opinions contemporaines, on apercevra jusque sous les mêmes noms des choses entièrement différentes. Les mots de Parlement, de Chambre des pairs, de Chambre des communes , perdront le prestige dont les entoure la liberté actuelle du peuple anglais. On verra /jette liberté, fruit de la civilisation moderne, sortir, à une époque récente, d'un ordre de société dont le principe était ce qu'il peut y avoir de plus libéral , où la partie puissante de la nation se vantait d'être d'une origine étrangère et d'avoir usurpé ses héritages , ses titres et sa noblesse à la pointe de l'épée; où la distinction entre les classes n'était que l'expression de la distance entre le conquérant et le subjugué , où tous les pouvoirs sociaux étaient entachés de cette origine violente, où la royauté, appartenant de droit à la lignée du chef de la conquête, n'était point, à proprement parler , une institution, mais un fait. Du milieu de tout cela s'est élevée l'Angleterre moderne , qui est 5 presque en tout point , l'opposé de la vieille Angleterre. L'intervalle de temps qui les sépare l'une de l'autre présente bien plutôt la chute graduelle
DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. tj$ d'w ordre de £h^s violent, que la formtim tente d'u» socjéjé destfpée à servir de modèle au* wt?m. Pourtant ce dernier point ds vue a prévalu : j} régna presque seul chez les historiens de la institution anglafce, non qu'il* paraissent lavoir préféré à l'autre après un mftr examen* mais parce que tous négligent de poser, en avant de leuf histoire constitutionnelle, le grand fait d'une oonqnéfc territoriale. La conquête e$t la source commune de tous les pouvoirs politiques qui ont continué d'exister m Angleterre depuis le ui* siècle $ il faut que la vue s'arrête m ce fait primitif, avant de suivre jusqu'à notre tempf ses altérations progressive. Nous allons essayer d'appU? quer cette méthode à l'histoire de la royauté, dn Pçtrle* mmt et du système électoral en Angleterre.
De la nature du pouvoir royal.
La population saxonne ayant perdu, par son asservissement , toute existence politique , et le pouvoir de ses anciens rois ayant passé aux mains d'un étranger , le titre de roi changea de sens pour les vaincus, et ne conserva que pour les vainqueurs son ancienne signification *. Pour les premiers, le mot saxon king, que les Normands traduisaient par celui de rey , n'exprimait plus qu'une autorité violente et illégitime; et c'était seulement quand on l'appliquait aux nouveaux habitants de l'Angleterre, que ce titre réveillait l'idée de la souveraineté déléguée ou consentie. Cette accumulation bizarre de deux significations entièrement différentes rendit bientôt incertaine l'étendue des prérogatives de la personne qui portait le
titre de roi. Le Saxon , tremblant devant un maître, était disposé à une soumission illimitée et à des complaisances -serviles , que le fils du Normand , plus fier parce qu'il était plus fort, ne comptait pas au nombre de ses devoirs envers son seigneur. Par une tendance naturelle, les rois inclinaient à croire et à faire croire que le titre qu'ils portaient leur donnait droit à une égale soumission de la part de tous leurs inférieurs, et ils aspiraient à ranger dans une môme condition à leur égard les deux races d'hommes qui habitaient le pays avec un sort si différent. De là vint, pour les rois anglo-normands, une tendance à la personnalité et à l'isolement, qui offensa de bonne heure les fils des compagnons du duc Guillaume ' . Ils s'indignèrent de ce que , confondant ensemble les deux parties distinctes de son pouvoir royal, leur chef prétendait les traiter comme il traitait les Saxons qui peuplaient ses villes et ses bourgs. Leur résistance à cette prétention amena des troubles et des guerres. Les divers événements qui signalèrent cette lutte firent pencher, tantôt vers son côté violent , tantôt vers son côté légal , l'autorité indécise des rois. II y eut à cet égard des fluctuations qui ne s'étaient pas rencontrées au temps de la royauté anglo-saxonne, où tout était simple , parce que la nation était une 2 .
Dans les débals que cette singulière situation fit naître, lorsque les hostilités furent suspendues et que chaque parti exposa ses droits pour les faire avouer par le parti contraire, les Normands invoquèrent contre l'ambition de leur chef les traditions de la royauté anglo-saxonne. Ils soutinrent que les anciennes limites du pouvoir royal devaient être rétablies, et recueillirent tout ce que la tradition fournissait pour préciser ses limites. Les juris-
* Dès l'année 4074.
2 Règnes de Guillaume le Roux, de Henri l#r et d'Étienpe. 4087-1454.
consultes normands rédigèrent , sur des informations verbales, les coutumes qui avaient régi l'Angleterre antérieurement à la conquête , et décorèrent leur recueil du nom de Lois du roi Edouard le Confesseur. Telle fut l'origine de cette réclamation des lois d'Edouard , si sou* vent reproduite en Angleterre au xn c et au xhi siècle , par les barons anglo-normands contre les rois. L'objet de leurs plaintes et de leurs insurrections n'était point d'obtenir pour tous les habitants du pays, sans distinction d'origine, des garanties contre une oppression commune. Les chartes qui résultèrent d'un accord momentané des deux partis, témoignent qu'il n'était réellement question de garantie que pour les seuls possesseurs des lots de terre distribués après la conquête : ceux qui vivent sur un domaine qui ne leur appartient pas en propre restent dans la classe sur laquelle le pouvoir royal est absolu , et ne peuvent sortir de cette classe, à moins d'une émancipation personnelle. En effet, les coutumes qui avaient existé au temps de l'indépendance saxonne ne pouvaient revivre qu'au profit de ceux qui se trouvaient, après la conquête, dans l'état des anciens hommes libres saxons; et la race anglo-saxonne, presque tout entière , était déchue de cet état. En perdant ses propriétés territoriales, elle avait perdu le privilège de franchise qui, dans le moyen âge, y était exclusivement attaché : elle était tombée dans cette classe de fermiers et de tributaires que les vieilles lois du pays appellent keorls, et pour laquelle ces mêmes lois , antérieurement à la conquête , avaient été extrêmement dures. Les Saxons, habitants des villes, se trouvaient dans la condition de servitude qui pesait sur les non-propriétaires dans les campagnes; car ils n'étaient regardés que comme simples fermiers de la cité qui était leur domicile commun. La possession de la plupart des
U4 SUR L'HISTOMB
villes, distribuées , au partage de la conquête, comme de grands lots indivis, était le principal attribut de la préro-r gatiye royale dans sa portion arbitraire.
La première charte de liberté que les seigneurs angio~ qormands forcèrent leur chef à souscrire, fut celle de Henri I er . Cette charte , dressée moins de quarante ans après la conquête, semble n'avoir pour but que de ga-» rantir plus fortement aux fils des vainqueurs leurs droits naturels d'être exempts de toutes tes vexations que subis-* saient les indigènes. Elle déclare que tous les propriétaires (et alors on ne reconnaissait plus aucun droit de propriété antérieur à la conquête) hériteront de leurs possessions intégralement et franchement, c'est-à-dire sans payer au roi aucune espèce de redevance. Elle assure en outre à tous les barons et chevaliers , c'est-à-dire aux hommes de naissance normande , la liberté de marier leurs filles et leurs parentes sans la permission du roi, et de garder la tutelle de leurs proches parents tant que durera leur minorité, droit qui était refusé aux Saxons , ou dont ils devaient payer le rachat par dès taxes plus ou moins fortes. Cet acte, ainsi destiné à distinguer d'une maniera plus sûre les deux fkqes opposées de la prérogative royale, fut solennellement juré, puis ouvertement enfreint, à cause de la tendance dès rois vers un ordre de choses où la conquête n'existerait qu'à leur seul profit, et où la population tout entière serait abaissée au même niveau. Mais , trente-six ans après la signature de la charte de Henri I er , les barons réclamèrent du roi Etienne le serment d'observer cette charte, et, en outre, ils exigèrent de lui des garanties contre la prétention qu'avaient les rais d'interdire aux Normands, comme aux Saxons, le. port d'armes dans les forêts. Ces nouveaux actes furent signés et déposés dans l'église de Westminster , près
DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. Ut
de Londres. Mais ils disparurent bientôt, et te pouvoi* rojpal recommença à confondre ensemble les deux ordœs d'hommes qu'il devait distinguer. Une opposition armée et la guerre civile furent les conséquences de cette nou-» velle tentative. Une confédération des descendants des compagnons de Guillaume se forma contre le mi Jean '. ils lui représentèrent la charte de Henri I er , et le menacèrent, s'il persistait à oublier ses devoirs envers eux , dé saisir ses châteaux, ses possessions, ses villes, tout ce qu'il avait hérité des fruits de la grande victoire remportée en commun par leurs ancêtresw La querelle fut sauglantej plus d'une fois le roi promit et viola ses promesses j enfin une trêve Ait eonclue , et un traité signé dans la plaine de Running-Mead , près de Windsor, entre les dôlix armées en présence 2 . Le traité de paix consistait en deux chartes distinctes, Tune appelée charte des libertés communes; l'autre appelée charte des forêts. La dernière ne faisait que reproduire les dispositions d'une ancienne charte du roi Etienne; mais l'autre, devehue si célèbre dans l'histoire d'Angleterre, sous le no\n de grande charte, s'é-* nonça d'une manière plus formelle et avec plus de détail que toutes les chartes précédentes.
La charte des libertés communes établissait l'obligation stricte où était le roi de ne pouvoir lever d'argent sur la classe des propriétaires territoriaux, à moins qu'ellemême n'y eût consenti par le Vote libre de ses ohefe et de ses représentants. Troi3 cas seulement étaient réservée où le roi , sans vote préalable-, pourrait , de sa propre autorité, lever une contribution modérée» Dans toute autre occasion, les archevêques, les évèques, les abbés, les comtes et les plus hauts barons devaient être convoqué*
> I2U. — * u jum f sis.
par lettres adressées individuellement à chacun d'eux, et un certain nombre des barons de moindre étage et des chevaliers domiciliés dans les provinces devaient recevoir des officiers royaux un avertissement collectif pour se réunir, à un jour marqué, en assemblée délibérante. Cet avertissement devait précéder de quarante jours l'époque de la convocation. Il fut établi qu'aucun homme constitué en dignité ne pourrait être condamné à une amende que par le jugement de ses pairs ; qu'aucun homme libre ne pourrait, en aucune manière, être détruit ou ruiné dans son corps ou dans ses biens que par suite du même jugement ; que , sans jugement , il ne pourrait être banni , emprisonné ou dessaisi de son héritage. Les garanties accordées aux personnes libres s'étendaient jusque sur leurs domaines et sur leurs instruments agricoles qui servaient à les faire valoir. Les chariots et les attelages qui appartenaient aux manoirs seigneuriaux ne pouvaient être requis pour la réparation des forteresses , des ponts et des routes, dont la dépense et le travail retombaient ainsi entièrement sur les fils des Saxons, vassaux de bas étage, fermiers, cotagers, bordiers, en un mot, sur cette nombreuse classe d'hommes que les Normands désignaient par le nom de vilains. Une seule disposition modérait l'action administrative et judiciaire du roi à leur égard : on excepta de la saisie mobilière qu'ils encouraient fréquemment pour retard dans le paiement des taxes , ou pour des contestations d'intérêt avec les baillis de leurs seigneurs, les outils de labour que la charte appelle leur gagnage, ou, comme nous dirions, leur gagne-pain. Dans ce traité de pacification entre la royauté et le baronnage , il n'est fait aucune mention de la bourgeoisie d'Angleterre, à l'exception de celle de Londres, ville où un grand nombre de familles normandes avaient établi leur
domicile t et dont les habitants, pour cette raison, participaient en quelque sorte au privilège de descendance étrangère. Les bourgeois de Londres, qui prenaient le titre de barons, comme les possesseurs de domaines, obtinrent avec eux l'assurance de n'être jamais taxés que du consentement du grand conseil national , qu'en langue normande ou française on appelait le Parlement. Pour les autres villes et bourgs, une pareille concession n'eut point lieu ; on déclara seulement qu'il fallait maintenir les immunités de nature diverse que la puissance royale leur avait accordées. En confirmation des dispositions contenues dans cet acte, les insurgés, c'est-à-dire tous les barons de l'Angleterre , moins sept , choisirent vingtcinq d'entre eux qui devaient former une commission permanente, chargée de veiller à ce que la teneur de la grande charte fût exactement observée; en outre, les propriétaires libres de chaque comté devaient nommer douze chevaliers chargés de rechercher et de dénoncer aux vingt-cinq conservateurs de la liberté toutes les mauvaises coutumes à extirper.
La vieille tendance à assimiler les propriétaires de domaines aux bourgeois, les fils des conquérants à ceux des vaincus, se manifesta de nouveau, quoique la grande charte eût été solennellement déposée dans la plupart des églises. Le successeur du roi Jean souleva contre lui une confédération pareille à celle qui s'était armée contre son père 1 . On lui représenta, h la pointe de l'épée, ces traités gagnés par l'épée; il jura de les maintenir , la main sur l'Évangile, en présence des évêques assemblés, qui , tenant des cierges allumés, les jetèrent tous à la fois par terre en disant : « Qu'ainsi s'éteigne en enfer celui qui
1 4235, Ucnri 111.
violera ce serment 1 » Malgré cet anathème, le roi oublia bientôt ce qu'il avait si solennellement promis, et il fallut qu'une seconde fois les fils des Normands eussent recours aux armes pour revendiquer les droits de leurs feïetix. Os contraignirent Henri m à leur donner un acte scellé de son sceau , en confirmation des chartes ' j mais , sait que la fatigue de ces guerres portât à en éviter le retour , «rit que l'énergie des barons anglo-normands fftt vaincue par la persistance de l'autorité royale , ils cédèrent quelque chose des privilèges que leur garantissait la grafide charte* et laissèrent peu à peu leur condition s'empreindre du caractère d'incertitude et de dépendance qui était le propre de celle des descendants des vaincus. En un siècle et demi , leurs pères et eux-mêmes avaient imposé aux rois cinq chartes. Le fils de Henri III, Edouard I er , confirma encore la dernière * ; mais , après lui , commença la réaction de la royauté contre le pouvoir et l'indépendance du baronnage. Richard II marcha trop vivement vers le but d'anéantir tous les droits politiques au profit de la prérogative royale; il fut vaincu et fait prisonnier par l'armée des barons soulevés contre lui 3 * Cependant les doctrines sur lesquelles se fondait la prérogative passaient déjà de la bouche des juges de la cour du roi dans le parlement, où une seconde chambre, composée en partie de bourgeois habitués à regarder la royauté comme une autorité absolue , était venue se placer à côté du grand conseil des barons. D'ailleurs, il était difficile que les rois abaissassent la classe souveraine et libre sans élever un peu la classe sujette et méprisée. Celle-ci le sentait , et son intérêt présent la portait à mettre tout ce qu'elle avait de forces au service de la royauté. La tendance à l'assi-
inflation des deux races sous le pouvoir absolu d'un seul homme équivalait au renversement graduel de Tordre établi primitivement par la conquête è Et, comme les masses, une fois mises en mouvement par un intérêt politique , ne s'arrêtent qu'au point extrême de leur marche, do moment que les bourgeois ou les fils des vaincus de la conquête entrèrent) sous les auspices des rois, et comme membres de la chambre, des communes, en partage de la puissance publique , de ce moment devait commencer, quoique faible et incertaine dans le principe, une grande réaction des classes inférieures contre les classe» supérieures , dans le but d'effacer de l'Angleterre tout vestige de la conquête normande, et d'envahir tous les pouvoirs qui en tiraient leur origine , jusqu'à la royauté elle-même. Durant le xiv e siècle , la fusion de la classe la moins riche parmi les hommes de race normande avec la portion de l'autre race qui était sortie de sa pauvreté par le travail et le commerce, ainsi que le passage d'un grand nombre de bourgeois de l'état de capitalistes à celui de propriétaires territoriaux , s'opéra d'une manière active , à l'aide de plusieurs lois ou statuts relatifs à la possession des terres. Jusque-là , les différents lots distribués au partage de la conquête étaient demeurés inaliénables dans la lignée du possesseur primitif, et surtout n'avaient pu passer d'une race dans l'autre, à cause des coutumes qui défendaient de vendre une terre titrée à une personne non décorée d'un titre de noblesse équivalent» De nouveaux statuts obligèrent le supérieur féodal à recevoir comme vassal l'acheteur, quel qu'il fût, de la terre d'un de ses vassaux, et élevèrent au même rang les propriétaires de domaines d'un titre égal , quelle que fût leur origine 1 . Ces mesures , destructives de l'ancien ordre po- 1 Statut du règne d'Edouard III , 1327-1877.
litique, ne passèrent pas sans opposition de la part des fils de ces barons qui avaient fait deux fois la guerre aux rois pour maintenir leurs privilèges de conquête ; mats leur résistance fut bien loin d'être aussi énergique que l'avait été celle de leurs aïeux; ils se bornèrent à solliciter des mesures législatives capables d'atténuer l'effet de celles qui leur déplaisaient. Les substitutions à l'infini et le privilège de rendre à volonté une portion de terre éternellement inaliénable , furent établis pour résister au mouvement qui all*t faire passer tous les domaines entre les mains de quiconque pourrait les acheter. A l'aide de ce privilège devaient surnager , à travers les siècles , et rester distincts du reste de la population , quelques débris de la vieille race conquérante.
Les rois ne parvinrent point à exécuter entièrement le projet de conquête nouvelle qu'ils méditaient contre tous les habitants de l'Angleterre , sans distinction de race ; ils s'arrêtèrent même bientôt volontairement dans la poursuite de cette entreprise. Effrayés de voir leur puissance isolée des vieux appuis qui l'avaient entourée durant plusieurs siècles, ils changèrent à temps de politique, et travaillèrent à rétablir une partie de ce qu'ils avaient détruit ; ils créèrent des ordres de chevalerie et d'autres corporations aristocratiques; ils reproduisirent , sous des formes nouvelles, la distinction des races. Pourtant, ce fut de mauvaise grâce qu'ils cédèrent à cette nécessité. Leur conduite , durant le xv e siècle , offrit souvent des disparates et un mélange de deux tendances opposées , selon qu'ils étaient combattus par le désir de dominer seuls, ou par la crainte de n'être rien s'ils restaient seuls. La noblesse du xvi e siècle , classe d'origine mixte, ne montra, contre l'extension de la prérogative royale, aucun reste de l'esprit d'indépendance de l'ancienne no-
blesse normande; mais la volonté et le pouvoir d'agir commencèrent à se manifester dans la bourgeoisie, représentée au parlement par la chambre des communes. Cette classe immense , sortie après cinq siècles de l'abaissement où l'avait jetée la conquête, fit sa révolution avec l'énergie qui est le propre des grandes masses d'hommes, quand elles apparaissent pour la première fois sur la scène politique. Elle entraîna dans son mouvement une partie des héritiers des privilèges , des domaines et des titres que la conquête avait fondés , soit Normands, soit Anglais d'origine. Mais ces hommes , que leur position attachait à l'ancien ordre de choses , surpris et affligés de voir leur projet de réforme modérée dépassé de loin par la fougue d'une multitude avide de tout changer , désertèrent pour la plupart cette cause qu'ils ne comprenaient plus, et se rangèrent contre elle , avec le roi et les descendants des nobles du xiv 6 siècle, des barons du xm e et des conquérants du xu% sous le drapeau aux trois lions de Normandie 4 . Rien d'extérieur n'indiquait qu'il y eût là une querelle de race; mais à voir l'animosité avec laquelle se poursuivait la guerre contre toutes les anciennes existences politiques , on eût dit qu'un vieux levain d'hostilité nationale fermentait encore au fond du cœur des fils des Anglo-Saxons, et que l'âme de Harold avait apparu aux adversaires de Chartes I er .
Sur la transmission du pouvoir royal.
1^ prise de possession de la royauté d'Angleterre par Guillaume le Conquérant, en altérant la nature de cette
royauté, devait influer sur la manière dont elle se transmettrait à l'avenir 4 * L'autorité royale, chez les Anglo- Saxons, était essentiellement élective. En faisant valoir, les armes à la main, contre le dernier roi élu par la nation saxonne, un prétendu testament du prédécesseur de ce roi, le duc de Normandie, à part l'asservissement des Saxons, donnait au titre qu'il revendiquait ainsi un caractère tout nouveau; il le faisait dépendre de la volonté dii titulaire, et non plus de celle de la nation. Le droit électoral, que la participation à la conquête semblait devoir conférer aux guerriers normands à l'égard dé leur chef, fut même attaqué par son usurpation de la royauté sur les vaincus. Le duc de Normandie le sentait, et il mit en usage toutes les ruses de sa politique pour persuader à ses compagnons de fortune qu'ils auraient plus à gagner qu'à perdre , s'il prenait le titre de roi d'Angleterre. Il essaya même de leur faire croire que c'était, de sa part, un sacrifice fait à l'intérêt commun de toute l'armée conquérante. Guillaume I er disposa de la royauté * comme il prétendait qu'Edouard le Confesseur eh avait disposé pour lui , et, en mourant , il la légua au second de ses fils , Guillaume le Roux. L'aîné, Robert} s'appuyant de la tendance quV vaient les chefs anglo-normands à ressaisir lé droit d'élire dont ils avaient espéré la jouissance i se mit à la tête d'uh parti qui fit la guerre au roi par succession; cette guerre était celle du principe électif contre le principe héréditaire. Ce dernier remporta^ grâce à l'appui que Guillaume II trouva dans la population saxonne, à laquelle il fit de fausses promesses, et qui, avec Une bonne foi singulière, mit à son service l'animosité qu'elle entretenait contre tous les Normands '. Cependant, la lutte fte fufpas
terminée ep un seul combat; elle se renouvela pendant longtemps à chaque commencement de règne.
Durant plusieurs siècles , la royauté anglo-normande resta flottante entre l'hérédité et l'élection ; une sorte de compromis entre les deux principes borna la candidature aux seuls descendants de Guillaume le Conquérant , soit par les hommes , soit par les femmes; et c'est dans ce cercle que la dispute avait lieu. Presque toujours, à la mort d'un roi, s'élevaient deux ou plusieurs concurrents, sortis de la môme famille ; et de là résultait périodiquement la plus hideuse des guerres civiles, celle de frère contre frère , et de parents contre parents, la guerre des hommes contre les enfapts au berceau, une lutte d'assassinats et de trahisons. Les chroniques racontent que GuiP laume le Bâtard, au moment où il se sentit en présence des terreurs de l'autre vie , fut saisi d'effroi , au souvenir des actions qui lui avaient procuré la royauté, et dit qu'il n'osait léguer qu'à Dieu seul ce royaume d'Angleterre, acquis au prix de tant de sang f . La possession qui lui causait tant de remords sembla maudite entre les mains de sa famille. Ses fils se battirent à cause d'elle ; et , plus d'une fois, la postérité des hommes étant éteinte dans les guerres civiles, le titre fut transporté à celle des femmes. Par 6uite de ces révolutions, la couronne de Guillaume échut à une famille angevine, puis aux enfants d'un Gak lois, et enfin à un Écossais. Durant plusieurs générations, deux familles de frères s'entr'égorgèrent, et, selon que l'upe prit la place de l'autre, on vit les rois proscrire comme traîtres les amis de leurs prédécesseurs, et les fiétjrir eux-mêmes de la qualification d'usurpateurs, ou de
1 Neminem an g] ici regni constituo heredem sed œlerno conditori.....
illud coauneodo milita effuaione humant cruoris abstuli. (Orderic.
Vital. Hist. eccleeiast., lib. yii, apud script, rer. normann., p. 65».)
456 SUR L'HtSTOIftE
rois défait '. L'assemblée des barons, ou le parlement, qui n'avait pu établir son droit d'é'.ection , ne put que se diviser entre les prétentions des familles rivales, et rendre leurs querelles plus sanglantes en y entraînant beaucoup d'hommes. Son autorité législative ne s'exerça que pour sanctionner le droit acquis par la victoire, et le fixer dans la postérité de celui qui se trouvait le plus fort. Le parlement prononçait encore quelquefois l'ancienne formule: Nous élisons ou nous déposons; mais, en fait , il n'avait aucune part à des changements qui étaient l'œuvre de la guerre, et son rôle se réduisait à discuter les généalogies et les titres de succession, et à les trouver bons ou mauvais, au gré des événements du jour. Tel est Tordre des choses qui se prolongea durant la longue dispute des maisons d'York et de Lancastre , et ne cessa que parce que Henri Vil, le descendant en ligne collatérale de Tune de ces deux branches royales, épousa la seule héritière qui restât de la branche opposée 8 .
La paix dont on jouit tout à coup sous le règne des petits-fils du Gallois Tudor fit songer à prévenir le retour des querelles de succession qui l'avaient si longtemps troublée; et un acte du parlement remit à Henri VIII le pouvoir absolu de léguer la royauté à qui bon lui semblerait *• Il transmit à son fils Edouard la couronne , que cette nouvelle loi assimilait à une propriété personnelle. Dès lors fut réformé l'ancien cérémonial observé pour le couronnement des rois; et à celui d'Edouard VI, premier successeur de Henri VIII , au lieu de présenter le nouveau roi aux assistants , de demander s'ils le voulaient bien pour roi et seigneur, et d'attendre, quoique pour la forme, leur réponse, on bannit ce reste d'apparence d'un droit corn-
« Depuis le règne de Henri IV jusque celui de Henri VII, 1399-1485. * 4485. — 3 4509.
plétemcnt aboli , et l'on présenta au peuple le roi tout fait, en l'invitant à le saluer de ses acclamations '. Edouard VI mourut jeune , et Marie , sa sœur aînée , lui succéda, suivant les dispositions arrêtées dans le testament de son père. C'était la première fois qu'une -femme occupait, sans contestation , le trône du conquérant de l'Angleterre : cette nouveauté indiquait un grand changement dans la nature du pouvoir royal , sinon à l'égard de la classe bourgeoise , du moins à l'égard des gentilshommes descendant de ces barons normands qui violèrent le serment prêté àja fille de Henri I er , « parce que, disaientils , des hommes de guerre ne pouvaient obéir à une femme. » L'avènement de Marie, comme reine d'Angleterre, fut un signe de l'extension qu'avait acquise la prérogative royale, parvenue alors au point de faire assimiler le gouvernement à un domaine, et de confondre les deux classes d'habitants sous une sujétion , sinon égale , du moins analogue \ Quelques seigneurs ambitieux tentèrent vainement de former un parti pour Jane Gray, petitenièce de Henri VIII; cette femme , jeune et intéressante , fut punie de mort après sa défaite , comme tous les candidats malheureux de la race de Guillaume le Conquérant. Ce fut la dernière (bis que le sang coula en Angleterre pour une querelle de succession ; il ne devait plus être versé que dans une lutte bien autrement grave, et où seraient enveloppées, avec la royauté elle-même, toutes les institutions émanées de la conquête.
Le mouvement politique qui avait séparé de leur propre nation, c'est-à-dire de l'ancienne noblesse, les rois de la famille de Tudor, cette révolution , qui mit dans leurs mains tout le pouvoir réel, et fit découler toute oppres-
«on de 1* prérogative royale , eut aussi pour effet de détourner contre eux toutes les plaintes des classes inférieures. Bien plus, la popularité , peut-être gratuite , dont avait joui la royauté dans sa lutte avec la noblesse , ce sentiment qui faisait crier aux paysans de 4382 , soulevés contre les gentilshommes : a Allons voir le roi et lui re~ montrons nos griefs,» s'étpit évanoui, dans Pattënte d'un soulagement qui n'arrivait point. Le sceau royal imprimé sur toutes le$ souffrances, depuis que le manteau royal s'étendait sur tous les pouvoirs, réveilla contre la royauté seule le reste des haines héréditaires qu'avait perpétuées Tordre violent établi par la conquête. Lorsque Charles I** eut péri , victime de l'effrayante responsabilité à laquelle le pouvoir royal s'était soumis , en devenant universel et Sftflfr^oatrGle, et en se présentant seul en face de toutes les haines produites par des siècles d'oppression , son fils Charles II prit le titre de roi, d'après le principe qui soumettait la royauté à la règle de succession établie pour les héritages privés '. Cette prise de possession ne signifiait rien, parce que le nouveau roi se trouvait hors de l'Angleterre; maisjquand il fut rentré, vainqueur de la révolution, il y eut pour la première fois , sous une même royauté , deux aristocraties , l'ancienne noblesse et ceux qui , pour s'anoblir, avaient trahi la cause populaire *. La jalousie les divisa, mais la royauté ayant voulu faire un parti à elle seule en les abaissant l'une par l'autre , l'intérêt les réunit enfin sous le manteau de la religion dominante, et vingthuit ans après 8a restauration, le pouvoir royal fut enlevé au second fils d« Charles I« r a .
Le vainqueur de ce jour, Guillaume , prince d'Orange , portait le même nom que le vainqueur de Hastings; mais
» 4649. — 2 4660. - » Jacques II, 4688.
le nouveau Guillaume était loin d'être dans une position aussi simple que celle de l'ancien. Il s'était annoncé d'avance comme auxiliaire désintéressé des antagonistes de Jacques II 3 il avait écrit sur ses drapeaux : Je maintien-* irai. Il y avait donc pour lui un grand espace à franchir, entre la royauté de fait qu'il possédait comme général victorieux, et la royauté de droit qu'il s'était imposé l'obligation d'attendre. Depuis longtemps cette royauté n'était plus décernée par un corps libre dans ses choix \ elle appartenait à celui que son rang désignait pour la prendre, quand le titulaire était mort; et dans le cas présent il ne s'agissait que de mort civile, et non de mort naturelle; car Jacques II n'était qu'exilé* L'unanimité existait, il est vrai, contre Jacques, mais non paô en feveur de Guillaume. H dut ainsi se trouver dans des moments dé doute et de perplexité. Dans les premières conférences entre les membres du parlement sur ce qu'on appelait, d'un mot emprunté à la dernière révolution, mais peu applicable à celle-ci , rétablissement de la nation^ les opinions ne furent pas toutes favorables au nouveau candidat; Les légistes le comparaient à Henri VÏI qui détrôna Richard niï et s, d'après l'exemple de ce roi, lui conseillaient de prendre la couronne comme vainqueur du roi son rival. S' autorisant aussi de certains précédents historiques, d'autres soutenaient qUe Jacques II avait fait preuve de folie par sa mauvaise administration - 9 qu'il fallait nommer un régent, un gardien du royaume , mais que le titra royal devait lui rester $ d'autres voulaient que la royauté passât à l'héritier le plus proche , c'est-à-dire à Marie 4 fille du roi Jacques et femme du prince d'Orange $ d'autres enfin , quoique en petit nombre, parlaient de condi* lions à proposer à Jacques II , comme les barons du xm a siècle en avaient imposé au roi Jean et à son èucces&enr.
Ces différentes opinions couvraient des intérêts positifs. Ceux qui avaient traversé la mer avec le prince d'Orange, qui l'avaient entendu développer ses plans de conduite à venir, et qui se croyaient assurés de ses bonnes grâces, le désiraient pour roi ; mais ceux qui n'étaient point venus avec lui étaient moins passionnés pour ses intérêts ; le haut clergé surtout et sa clientèle souhaitaient un roi qui ne les oubliât pas pour favoriser la noblesse d'épée; quelques hommes de ce parti inclinaient de nouveau vers le roi Jacques; mais la plupart se ralliaient à la princesse d'Orange, qui avait sur son mari l'avantage de n'être pas calviniste. Guillaume fut alarmé de la préférence que manifestait pour sa femme l'église anglicane dont le crédit était immense , et dont le soulèvement contre Jacques 11 avait décidé la révolution. Il retint Marie en Hollande, pour agir plus efficacement en son absence; il.. proféra même contre ceux qui lui refusaient ce qu'ils lui avaient tacitement promis, en récompense de son secours, la menace de se retirer et de les laisser seuls se débattre contre le roi Jacques. Placé entre la crainte de choquer par son ambition l'esprit de ceux avec lesquels il avait tiré l'épée, et le danger de rester longtemps sans titre , livré aux discussions politiques , il convoqua , coftime une espèce de chambre des communes , les membres des trois derniers parlements des Stuarts, avec le maire et les autres magistrats municipaux de la ville de Londres : il demanda à cette assemblée et à celle des pairs du royaume le pouvoir de convoquer un parlement dans les formes légales. Ici , l'autorité des précédents vint encore entraver sa marche. On objecta que nulle convocation de parlements ne pouvait se faire que par lettres du roi, et que le roi légal était encore Jacques II; mais la majorité passa outre , et il fut décidé que le prince d'Orange pourrait envoyer des lettres
non signées de lui au sheriff et autres officiers, pour faire les élections dans l'ancienne forme, et nommer des députés des bourgs et des chevaliers des comtés.
Le nouveau parlement concilia toutes les opinions et trancha toutes les difficultés, en proclamant les deux époux roi et reine conjointement. Ils furent couronnés avectoute la pompe du cérémonial antique, et le détail de ce qui se fit pour eux ressemble en tout point à ce qui s'était passé cinq cents ans juste auparavant, au couronnement de Richard Cœur-de-lion. Cette révolution de 4688 ne changea rien à l'appareil extérieur ni à la nature du pouvoir royal en Angleterre. Dans leurs actes essentiels de royauté , c'est-à-dire quand ils approuvaient ou rejetaient des lois votées par le parlement, les successeurs de Guillaume III continuèrent , comme lui , à n'employer d'autre langue que la vieille langue française , qui fut celle de la conquête : Le roy le veult; le roy s'advisera; le roy mercie ses lot/aulx $ubjects> et ainsi le veult. Ces formules d'un idiome qui , depuis quatre siècles , a péri au delà du détroit, sembleraient avoir été conservées par ceux qui les prononcent encore , lorsque personne autour d'eux ne les comprend plus, pour rappeler, à la nation qu'ils gouvernent, la source de leur puissance et le fondement de leurs droits sur elle.