‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 28 sur 70 · SUR LE SENS PRIMITIF · texte numérisé non relu

SUR LE SENS PRIMITIF

maintenant absolu dans le Nord , aussi mal à propos que le nom de rex ou de roi Test dans le Midi , n'est probablement que le participe actif d'un verbe qui signifie savoir ou pouvoir , et que , par conséquent , il ne signifie , lui-même , rien autre chose qu'un homme habile ou capable , à qui les autres obéissent par la conviction de son habileté reconnue* Telle est l'idée qui se présentait à l'es-prit des Franks de la Gaule, quand ils prononçaient les mots de Frankono koning*, en latin rex Francorumj telle était l'autorité des Chlodowiy et des Karl, chefs des Franks, que nos historiens modernes, estropiant à la fois les noms propres et les titres , appellent Clovis et Charles 9 rois de France.

L'homme que les Franks appelaient chef ou rot, même au premier rang , n'agissait jamais sans leurs conseils , et subissait leurs jugements sur ses actes. Plusieurs rois de la première et de la seconde race furent dégradés du commandement suprême pour cause d'inhabileté ou de mauvaise conduite. Mais, depuis l'élection de Hugues, surnommé Capet, la race des Franks, se voyant établie invinciblement sur les terres gauloises, relâcha, par indolence, les liens de son antique discipline; elle s'isola, et laissa ses chefs s'isoler d'elle , se perpétuer à plaisir dans le commandement, et le transmettre sans contrôle à leurs fils. Il est vrai qu'alors le commandement devint lui-même un simple titre , sans droits réels; mais aussi le corps de la nation victorieuse n'eut plus de droits sur celui qui gardait ce titre. Cantonné librement , comme chaque membre de cette nation, dans la part de territoire qui lui appartenait en propre , il put à son gré , avec le secours de sa puissance personnelle , machiner l'asservissement

« Poésies du moine Otfrid, au ix« siècle.

de ses compagnons et la ruine de leur état social. C'est ce que les rois des Franks entreprirent; et ce plan, poursuivi par eux pendant plusieurs siècles, fut couronné d'un plein succès. lis se fortifièrent dans leur domaine héréditaire , en gagnant, par une meilleure condition de servitude , les hommes dont le partage de la conquête les avait rendus possesseurs. Le désir de pareilles concessions leur attira une sorte de confiance de la part de tout le peuple vaincu; et, à l'aide de cette confiance et de leur propre force, ils s'attribuèrent la possession exclusive de ce peuple, en déclarant, comme un axiome du droit antique, que la terre conquise était au roi. Dans l'espace de quelques siècles, les hommes sujets de tous les Franks devinrent, de nom et de droit , les sujets du seul chef des Franks.

Trop faibles ou trop timides pour secouer ce nom de servitude que leur avait apporté la conquête, ils travail-, lèrent, par vengeance, à le faire partager aux hommes dont les pères avaient vaincu leurs pères ; ils aidèrent le roi à subjuguer les fils des hommes libres; et ceux-là, vaincus à leur tour, descendirent ignominieusement dans l'esclavage qu'avaient imposé leurs aïeux. Ainsi le nom de sujets devint, dans la langue française, le seul corrélatif du uom de roi. Le corrélatif de ce titre, dans la langue de la liberté franke, avait été le simple nom d'hommes, leudc, ou celui de compagnons, ghesellen, que la langue latine travestissait par les mots barbares de leodes et de vasatli. A ces deux noms se joignait encore celui de descendants de la race libre, gentiles homines. Ce titre, conservé par les hommes en qui périt, au profit du chef, la vieille liberté de leurs pères, ne servit qu'à rendre leur dégradation plus honteuse. Il les signala entre tous comme une race abâtardie , plus lâche que le reste

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des sujets , à qui leurs ancêtres , au moins , ne pouvaient faire aucun reproche.

Ainsi donc , le mot de roi n'a signifié j dans notre langue, un homme au profit de qui est anéantie la liberté des autres hommes, que par le hasard d'une conquête faite à main armée , d'abord par des peuples sur d'autres peuples, ensuite par les chefs des peuples vainqueurs sur les peuples vainqueurs eux-mêmes. Cet accident matériel n'a pu altérer logiquement le sens primitif d'drt mot qtii existait avant lui. En lui-même , le mot de roi ne signifie done rien de plus que ce qu'il signifia d'abord, c'est-àdire un directeur quelconque * un chef quelconque , tih magistrat quelconque ; examiner la question de la royauté, ce n'est donc pas traiter d'une autorité spéciale, précise et déterminée, c'est traiter de l'autorité en général. Cela posé, il sera plus conforme à la rigueur des principes logiques de substituer, aux termes peu intelligibles de roi et de royauté, les termes clairs et universels de pouvoir social ou A 1 autorité sociale. Au lieu de s'évettuer à prouver que jamais un roi n'a été maître d'hommes, ce qui est vrai et faux , selon le point de vue où l'on se place , il vaudrait mieux poser nettement que jamais une société d'hommes n'a eu des maîtres ou des régents absolus que par la violence et contre son gré , ce qui est vrai de toute manière.

C'est dans cette démonstration qu'est la force réelle du livre de M. de la Serve. Il prouve qu'en fait, le despotisme ne s'est exercé nulle part , sans que la conscience des hommes protestât contre lui ; et qu'en droit, tout homme qui , librement et sans contrainte , se soumettrait à un pouvoir sans règle, serait coupable d'avoir violé lui-même sa conscience ; que nulle société n'a le droit de s'aliéner à l'un où à plusieurs de ses membres, et qu'hi* toriquemerif,

quand do pareilles aliénations ont paru se faire , ce n'a point été volontairement , mais par violence , non point à la fondation des sociétés par la raison humaine , mais à leur dissolution par les conquêtes; que le magistrat français , à qui la Charte constitutionnelle donne le nom de roi } a pour bornes inviolables de son pouvoir la sainteté des libertés individuelles qui sont la base de la société française, logiquement antérieure et supérieure au gouvernement français; que la puissance de lever des armées, de déclarer 1$ guerre, d'exécuter les lois rendues, de proposer les lois à rendre, de quelque titre qu'on la désigne, ne s'étend que jusqu'où finirait le respect des droits et des libertés civiles.

Du moment qu'une autorité quelconque a violé un seul de ees droits , en détruisant les garanties qui le protégeaient, de ce moment la société acquiert envers elle le droit de contrainte et de résistance. Que le pouvoir y songe bien; si la compassion humaine consent à se retenir devant la misère des hommes que les geôliers séquestrent et dont le bourreau s'empare au nom de la loi, ce n'est pas simplement parce que les geôliers et le bourreau agissent en vertu de la décision de tels hommes appelés juges, rendue sur l'autorité de tels livres nommés Codes; c'est qu'il y a au dedans de chaque homme une raison qui prononce que, quiconque a violé le droit sacré d'autrui, soit dans son être, soit dans son bien , est coupable et digne de punition. C'est devant cette raison , et non pas devant telle formule judiciaire, que se tait la pitié humaine; voilà la loi qui sanctionne les lois; si nous lui obéissons quand elle nous commande d'abandonner aux vengeances du pouvoir quiconque de nous a nui à un autre, lui serons-nous rebelles quand elle nous commandera d'abandonner aux chances de l'indignation publique

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