‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 33 sur 70 · SU SUR LA VÉRITABLE CONSTITUTION · texte numérisé non relu

SU SUR LA VÉRITABLE CONSTITUTION

victimes, en ont conclu que, si lé sultan pouvait abattre impunément les têtes des plus grands dignitaires , il devait être, à plus forte raison, maître de la vie ou de la mort des simples personnes privées. Nos voyageurs jugeaient naïvement ce qu'ils avaient sous les yeux d'après les coutumes de l'Europe , qui entourent d'une consécration particulière et de sauvegarde exceptionnelle la vie , l'honneur, les biens des délégués du pouvoir. En France, on ne peut les poursuivre en justice que de l'agrément de ceux qui les font agir; en France, ils sont précieux devant la loi; en Turquie, c'est tout le contraire : la garantie de la loi n'existe pas pour eux; ils sont regardés comme les esclaves de celui qui les a nommés : c'est à ce titre que leurs têtes et leurs biens lui appartiennent, et qu'il en dispose à son plaisir. Mais il ne dispose pas de la tête et des biens de ceux qui, en se tenant à l'écart de ses faveurs, ne se sont pas soumis à son esclavage ; ceux-là sont sacrés pour lui , comme des citoyens le sont pour leur magistrat légal. Or , personne n'étant forcé de prendre une place sous le pouvoir exécutif, et personne ^ignorant d'avance la condition de servitude qu'imposent ces sortes de places, celui qui périt en vertu de l'arbitraire sous lequel il s'est placé lui-même ne peut s'en prendre qu'à son propre choix; c'est un jeu périlleux qu'il a voulu jouer après avoir calculé la chance. Cette dure condition n'atteint point le chef des juges, qui, quoique nommé par le sultan, est simplement destituable; et, quant aux magistrats nommés par les villes, le sultan ne s'est jamais avisé de prétendre qu'ils dépendissent en rien de lui.

C'est là qu'est le fondement de la double responsabilité des fonctionnaires publics envers leur chef et envers le public. Il y a sans doute de la barbarie dans une pareille loi de garantie ; mais toujours faut-il reconnaître qu'elle

est une garantie pour le peuple, et non uri signe de la servitude du peuple. Quels que soient les griefe publics ou les mécontentements personnels du sultan , quel que sdit le nombre des prévaricateurs , le Coran veut qu'on n'en puisse mettre à mort plus de quatorze dans un jour* Cette précaution d'humanité a encore été si mal comprise, que les voyageurs ont bâti sur elle un prétendu droit qu'aurait le Grand Seigneur de faire périr sans jugement quatorze personnes par jour. On appella ourflû faculté que lui attribue la loi de décider sans procédure , et par simple inspiration, de la culpabilité de ses agents ou de ses esclaves; mais la justice d'inspiration ne lui est permise que contre eux. Le supplice arbitraire d'un simple Osmanli ferait soulever Gonstantinople.

Des insurrections fréquentes ont prouvé que la nation des Osmanlis sent assez vivement sa personnalité à l'égard de celui que nous appelons mal à propos son maître. Ce sont les janissaires, yenitcheris 9 qui jouent depuis un siècle le principal rôle dans ces insurrections. Cette milice, d'abord purement prétorienne , composée de prisonniers de guerre et de jeunes gens fournis comme une sorte d'impôt par les populations vaincues , s'est remplie peu à peu d'hommes libres ; elle est ainsi devenue nationale , et aujourd'hui elle renferme ce qu'il y a déplus actif dans la population turque ; elle est le miroir des opinioris, l'organe des passions populaires ; elle est une garantie pour la nation contre les projets du gouvernement , garantie qui peut contrarier les innovations utiles si elles ont le malheur de n'être pas comprises. C'est ce qui est arrivé dans la révolution de 1807, qui causa la mort du sultan Sélim. M de Juchereau a été témoin oculaire de cette révolution, et de celle qui l'a suivie. C'est dans ces grands mouvements, où, comme il le dit lui-même, « les différents corps de

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