SUR L'ESPRIT NATIONAL DES IRLANDAIS
Nons citerons pour exemple le morceau suivant, que l'auteur suppose adressé par un paysan à sa maîtresse :
a A travers mille dangers, à travers mille malheurs, ton sourire a égayé ma route. Plus notre destin devenait sombre , plus la flamme de nos cœurs était vive. J'étais esclave, mais dans tes bras mon âme retrouvait l'indépendance; et je bénissais jusqu'à mes misères, qui me rendaient plus cher à tes yeux.
a J'ai vu ta rivale honorée, quand le mépris était ton partage; j'ai vu ton front ceint d'épines, quand l'or étincelait sur le sien; elle m'offrait une place dans ses temples, quand le creux des rochers était ton refuge. Mais que je tombe sans vie à tes pieds, si je me donne à celle que je n'aime pas, si je te dérobe une seule de mes pensées.
Un autre morceau, d'un ton plus élevé, est placé dans la bouche d'un de ces vieux poètes errants qui parcouraient l'Irlande en pleurant les destinées de la patrie :
« Oh ! ne blâmez pas le barde, s'il fuit vers ces réduits secrets où le plaisir repose, et sourit nonchalamment à la gloire; il était né pour des projets plus nobles; dans des temps moins contraires, son âme eût brûlé d'une flamme plus sainte. La corde, qui maintenant languit sur sa lyre, aurait tendu l'arc redoutable et lancé les flèches du guerrier. Sa bouche, qui ne sait plus soupirer que le tourment des vains désirs, aurait versé à larges flots les accents mâles du patriote.
« Mais, ô mon pays! ta gloire est perdue; ils sont brisés ces courages qui ne devaient plier jamais; tes fils se caclient et fuient le jour pour gémir librement sur tes ruines; car on les nomme traîtres lorsqu'ils t'aiment, et
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la mort les punit de te défendre. Le mépris est leur partage, à moins qu'ils ne te soient infidèles; ils sont condamnés à vivre obscurs, s'ils refusent de renier leurs pères ; et le flambeau qui les conduit aux honneurs s'allume au bûcher funeste où la patrie gît expirante.
« Quoique ton orgueil soit abattu, quoique ton espoir ait fui comme l'ombre, je t'aime, ô Érinf et ton nom vivra dans mes chants; jamais, dans ses heures de joie, mon cœur ne repoussera le souvenir de tes maux. Je veux que l'étranger entende retentir tes gémissements dans ses plaines; je veux que le son de ta harpe s'élance au delà des flots qui nous entourent; je veux que tes maîtres euxmêmes, dans le moment où ils rivent tes fers, s'arrêtent à la voix de leur esclave, et laissent échapper une larme. »
Souvent M. Moore rétrograde vers les temps de l'indépendance irlandaise, et chante les héros de la patrie libre : « Qu'Érin se rappelle les anciens jours, ces jours où ses enfants ne la trahissaient pas. — Honneur aux épées du vieux temps, honneur aux hommes qui les portèrent I » Quelquefois, il invoque le souvenir des batailles dont le sort a décidé de la liberté -, il peint la marche nocturne du conquérant, et la dernière veille des soldats de la patrie, qui, retranchés sur le penchant des collines, « attendaient le jour pour mourir. »
a N'oubliez pas les champs où ils sont tombés, les derniers, les plus fidèles des braves; ils ne sont plus, et notre espérance a péri sans retour avec eux.
a Oh 1 si nous pouvions reconquérir sur la mort ces cœurs qui bondissaient pour la patrie 1 S'ils se relevaient à la face du ciel, pour renouveler le combat de l'indépendance !