‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 4)Chapitre 4 sur 8 · L'HISTOIRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE FRANCE

Sar le besoin d'one Histoire de France, et le prineipel défaut de celles qui existent.

Daus ce temps de passions politiques, où il est si difficile , lorsqu'on se sent quelque activité d'esprit , de se dérober à l'agitation générale, je crois avoir trouvé un moyen de repos dans l'étude sérieuse de l'histoire. Ce n'est pas que la vue du passé et l'expérience des siècles me fassent renoncer à mes premiers désirs de liberté , comme à des illusions de jeunesse; au contraire , je m'y attache de plus en plus : j'aime toujours la liberté , mais d'une affection moins impatiente. Je me dis qu'à toutes les époques et dans tous les pays il s'est rencontré beaucoup d'hommes qui, dans une situation et avec des opinions différentes des miennes, ont ressenti le même besoin que moi; mais que la plupart sont morts avant d'avoir vu se réaliser ce qu'ils anticipaient en idée. Le travail de ce monde s'accomplit lentement; et chaque génération qui passe ne fait guère que laisser une pierre pour la construction de l'édifice que révent les esprits ardents. Cette conviction, plutôt grave que triste , n'affaiblit point pour les individus le devoir de marcher droit à travers les séductions de l'inté-

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rét et de la vanité , ni pour les peuples celui de maintenir leur dignité nationale ; car s'il n*y a que du malheur à être opprimé par la force des circonstances , il y a de la honte à se montrer servile.

Je ne sais si je me trompe , mais je crois que notre patriotisme gagnerait beaucoup en pureté et en fermeté y si la connaissance de l'histoire , et surtout de l'histoire de France, se répandait plus généralement chez nous, et devenait en quelque sorte populaire. En promenant nos regards sur cette longue carrière ouverte depuis tant de siècles, où nous suivons nos pères, où nous précédons nos enfants, nous nous détacherions des querelles du moment, des regrets d*ambition ou de parti , des petites craintes et des petites espérances. Nous aurions plus de sécurité, plus de confiance dans l'avenir, si nous savions tous que, dans les temps les plus difficiles, jamais la justice, la liberté même, n'ont manqué de défenseurs dans ce pays. L'esprit d'indépendance est empreint dans notre histoire aussi fortement que dans celle d'aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux l'ont comprise , ils l'ont voulue , non moins fermement que nous; et, s'ils ne nous l'ont pas lé* guée pleine et entière, ce fut la faute des choses humaines et non la leur, car ils ont surmonté plus d'obstacles 'que nous n'en rencontrerons jamais.

Mais existe-t-il une histoire de France qui reproduise avec fidélité les idées, les sentiments, les nneurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons, et dont la destinée a préparé la nôtre? Je ne le pense pas. L'étude de nos antiquités m'a prouvé tout le contraire, et ce défaut d'une histoire nationale a contribué peut-être à prolonger l'incertitude des opinions et l'irritation des esprits. La vraie histoire nationale, celle qui mériterait de devenir populaire , est encore ensevelie dans la poussière

des chroniques conlemporaines : personne ne songe à Ten tirer ; et Ton réimprime encore les compilations inexactes, sans vérité et sans couleur, que, faute de mieux, nous décorons du titre d'Histoire de France. Dans ces récits vaguement pompeux, où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique , et où la masse entière de la nation disparaît derrière les manteaux de cour, nous ne trouvons ni une instruction grave, ni des leçons qui s'adressent à nous, ni cet intérêt de sympathie qui attache en général les hommes au sort de qui leur ressemble. Nos provinces , nos villes , tout ce que chacun de nous comprend dans ses affections sous le nom de patrie, devrait nous être représenté à chaque siècle de son existence; et, au lieu de cela, nous ne rencontrons que ' les annales domestiques de la famille régnante , des nais* sauces, des mariages , des décès, des intrigues de palais, des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail, toujours mal circonstancié , est dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque.

Je ne doute pas que beaucoup de personnes ne commencent à sentir les vices de la méthode suivie par nos historiens modernes , qui , s'imaginant que Thistoire était toute trouvée, s'en sont tenus , pour le fond, à ce qu'avait dit leur prédécesseur immédiat, cherchant seulement à le surpasser, comme écrivain, par l'éclat et la pureté du style. Je crois que les premiers qui oseront changer de route et remonter, pour devenir historiens , aux sources mêmes de l'histoire , trouveront le public disposé à les ejwM)urager et à les suivre. Mais le travail de rassembler en un seul corps de récit tous les détails épars ou inconnus de notre histoire originale , sera long et difficile; il exigera de grandes forces, une sagacité rare; et je dois me hâter de dire que je n'ai point la présomption de Tentreprendre.

Entraîné vers les études historiques par un attrait irrésistible, je me garderai de prendre Tardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous ne possédons pas encore une véritable histoire de France, et j'aspire seulement à faire partager ma conviction au public , persuadé que de celte vaste réunion d'esprits justes et actifs il sortira bientôt quelqu'un digne de remplir la haute tâche d'historien de notre pays. Mais quiconque y voudra parvenir devra bien s'éprouver d'avance. Ce ne serait point assez d'être capable de cette admiration commune pour ce qu'on appelle les héros; il faudrait une plus large manière de sentir et de juger; l'amour des hommes comme hommes , abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale; une sensibilité assez vive pour s'attacher à la destinée de toute une nation et la suivre à travers les siècles, comme on suit les pas d'un ami dans un voyage périlleux.

Ce sentiment , qui est l'âme de l'histoire, a manqué aux écrivains qui , jusqu'à ce jour, ont essayé de traiter la nôtre : ils n'ont rien eu de celte vive sympathie qui s'adresse aux masses d'hommes , qui embrasse en quelque sorte des populations tout entières. Leur prédilection marquée pour certains personnages historiques, pour certaines existences, certaines classes, ôte à leurs récits la vraie teinte nationale : nous n'y retrouvons point nos ancêtres, sans distinction de rang ou d'origine. Et à Dieu ne plaise que je demande à l'histoire de France de dresser la généalogie de chaque famille : ce que je lui demande , c'est de rechercher la racine des intérêts, des passions, des opinions qui nous agitent, nous rapprochent ou nous divisent , d'épier et de suivre dans le passé la trace de ces émotions irrésistibles, qui entraînent chacun de nous daiis nos divers partis politiques, élèvent nos esprits ou les éga-

rent. Dans tout ce que nous voyons depuis un demi-siècle, il n'y a rien d'entièrement nouveau; et, de même que nous pouvons nous rattacher, par les noms et la descendance, aux Français qui ont vécu avant le xvin' siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.

Nous avons été précédés de loin , dans la recherche des libertés publiques, par ces bourgeois du moyen âge qui relevèrent, il y a six cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités municipales. Croyons qu'ils ont valu quelque chose , et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans Thistoire. Tl ne faut pas s'imaginer que la classe moyenne ou les classes populaires soient nées d'hier pour le patriotisme et rénergie. Si l'on n'ose avouer ce qu41 y eut de grand et de généreux dans les insurrections qui , du xi*' au xiu* siècle, couvrirent la France de communes, dans les émeutes bourgeoises et même dans les jacqueries du xiv« siècle, qu'on choisisse une époque, non plus de guerre intestine, mais d'invasion étrangère , et Ton verra qu'en fait de dévouement et d'enthousiasme, le dernier ordre de l'État n'est jamais resté en arrière. D'où vint le secours qui chassa les Anglais et releva le trône de Charles Vil, lorsque tout paraissait perdu et que la bravoure et le talent militaire des Dunois et des Lahire ne servaient plus qu'à faire des retraites en bon ordre et sans trop de dommage? n'est-ce pas d'im élan de fanatisme patriotique dans les rangs des pauvres soudoyés et de la milice des villes et des villages? L'aspect religieux que revêtit cette glorieuse révolution n'en est que la forme : c'était le signe le plus énergique de l'inspiration populaire. Il faut lire, non dans les histoires classiques, mais dans les mémoires du temps, les traits

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naïfs, quotquo bizarres, sous lesquels se présentait alors cette inspiration de la masse, toujours sotifdaine, rarement sage en apparence, mais à laquelle rien ne résiste *.

Le même concours de toutes les volontés nationales eut lieu , sans qu'on Tait assez remarqué , sous le règne de Philippe-Auguste, lorsque la France se vit attaquée par la ligue formidable de Tempereur d'Allemagne , du roi d'Angleterre et du puissant comte de Flandre. Les chroniqueurs du XIII* siècle n'oublient pas de dire que la fameuse ba^ taille de Bouvines fut engagée par cent cinquante sergents à cheval de la vallée de Soissons, tous roturiers*, et de montrer les légions des communes, la bannière de Saint- Denis en tète, allant se placer au premier rang : a Cepenadant retourna l'oriflamme Saint-Denis, et les légions a des communes vinrent après, et spécialement les com- « munes de Corbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais, de a Compiègne , et accoururent à la bataille du roi , là où « elles voyaient renseigne royal au champ d'azur et aux « fleurs de lys d*or. Les communes outrepassèrent toutes a les batailles des chevaliers, et se mirent devant encontre « Othon et sa bataille ; quand Othon vit tels gens, si n'en « fut pas moult joyeux*... »

Ces simples phrases, qui n'ont été transcrites ni par Mézeray, ni par Velly, ni par Anquetil , en disent plus à la louange de la bourgeoisie du moyen âge , que de lon-

« Voyei THistoire deg ducs de Bourgogne par M. de Barante.

2 Guillelmus Armoricus, de GesUs Philippi Augusti, apud script, rer. gallic. et francic, t. XVII, p. 96.

Cum sit pudor ultimus alto

Sanguine productum superari a plebis alumno.

(Ejusd. Philippidos , lib. xi , v. 84 ; ibid., p. 258.)

3 Chronique de Saint- Dcnys ; Recueil des lilstoriens des Gaules el de la France, t. XVII, p. 409.

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gués pages où seraient pompeusement et stérilement répétés les mots de peuple et de nation. Des écrivains ont retrouvé la nation française et même la nation souveraine jusque sous les règnes de Clovis et de Cbarlemagne ; mais il manque à ces histoires si bien intentionnées , la vie , la couleur, la vérité locale. La noblesse, la royauté même, en dépit de la place d'honneur qu'elles occupent généralement dans nos annales, n'ont pas été à cet égard plus heureuses que le tiers^tat. A la peinture individuelle des personnages , à la représentation variée des caractères et des époques, on a substitué, pour les princes et les grands du temps passé, je ne sais quel type abstrait de dignité et d'héroïsme. Depuis Clovis jusqu'à Louis XVI, aucune figure de rois, dessinée dans nos histoires modernes, n'a ce qu'on peut appeler l'air de vie. Ce sont des ombres sans couleur, qu'on a peine à distinguer Tune de l'autre. Les grands princes, et surtout les bons princes^ à quelque dynastie qu'ils appartiennent , sont loués dans des termes semblables. Quatre ou cinq à peine, qu'on sacrifie, et que le blâme dont on les charge sert du moins à caractériser, rompent seuls cette ennuyeuse monotonie. On dirait que c'est toujours le même homme , et que , par une sorte de Hiétempsycose, la même âme, à chaque changement de règne, a passé d'un corps dans l'autre. Non-seulement on ne retrouve point cett« diversité de naturels qui, sous mille formes et mille nuances, distinguent si nettement l'homme de l'homme; mais les caractères politiques ne sont pas' même classés d'après la différence des temps et les mœurs de chaque époque. Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la première race, le césar franco-tudesque de la seconde, le roi de l'Ile-de-France au temps de la grande féodalité, et tous les nombreux types qu'a revêtus l'autorité royale depuis la féodalité jusqu'à nos jours, sont

confondus ensemble et altérés également par cette confusion.

Il n'est qu'une seule voie pour sortir de ce chaos , le retour aux sources originales , dont les historiens en faveur depuis le xvu* siècle se sont de plus en plus écartés : un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques. Il faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans les écrits purement littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instruction. En fait d'ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d'ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imaginer. Là se trouvent énoncées d'une manière brève et péremptoire, comme des axiomes mathématiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres; et pour que le faux puisse, en quelque sorte, pénétrer par tous les sens, souvent de nombreuses gravions travestissent pour les yeux , sous le costume le plus bizarre, les principales scènes de Thistoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages, si chers aux mères de famille, vous y verrez les Franks et les Gaulois se donnant la main en signe d'alliance pour Texpulsion des Romains, le sacre de Clovis à Reims, Charlemagne couvert de fleurs de lys, et PhiKppe-Auguste en armure d'acier, à la mode du xyi« siècle, posant sa couronne sur un autel, le jour de la bataille de Bouvines.

Je ne puis m*empéchcr. d'insister sur ce dernier trait , dont la popularité chez nous est une sorte de scandale historique. C'est sans doute une action très-édifiante, que celle d'un roi qui offre publiquement sa couronne et son sceptre au plus digne; mais il est extravagant de crobe que de pareilles scènes aient jamais été jouées ailleurs que

sur le théÀtre. Et comme le moment est bien choisi pour cette exhibition en plein air de tous les ornements royaux ! c'est l'instant où l'armée française est attaquée à l'improviste; et que cela est bien d'accord avec le caractère du roi Philippe , si habile , si positif et si prompt en afTaires! La première mention de cette bizarre anecdote se trouve dans une chronique contemporaine, il est vrai, mais écrite par un moine qui vivait hors du royaume de France, au fond des Vosges, sans communication directe ou indirecte avec les grands personnages de son temps. C'était un homme d'une imagination fantasque, ami du merveilleux, écoutant volontiers les récits extraordinabes et les transcrivant sans examen. Entre autres circonstances de la bataille de Bouvines, il raconte sérieusement que le porteur de l'oriflamme transperça le comte Férand d'outre en outre , de manière que l'étendard ressortit tout sanglant par derrière. Le reste du récit est à l'avenant : il est impossible d'y trouver un seul fait vrai ou probable ; et, pour en revenir à la fameuse scène de Ja couronne , voici les paroles du chroniqueur :

a Le roi de France, Philippe, ayant assemblé les barons* ce et les chevaliers de son armée, debout sur une éminence, tf leur parla ainsi : a vous! braves chevaliers, fleur de la « France, vous me voyez portant la couronne du royaume ; a mais je suis un homme comme vous ; et si vous ne souet teniez cette couronne , je ne saurais la porter. Je suis a roi. » El alors, ôtant la couronne de sa tète, il la leur ce présenta, en disant : a Or, je veux que vous soyez tous «rois, et vraiment vous l'êtes; car roi vient de régir, et, « sans votre concours, seul je ne pourrais régir le royaume. . . a Soyez donc gens de cœur, et combattez bien contre ces a méchants. J'ordonne à tous vassaux et sergents, et cela a sous peine de la corde (il avait fait d'avance élever plu-

a sieurs gibets), qu'aucun de vous ne se laisse tenter de <K prendre quoi que ce soit aux ennemis avant la fin de la «bataille, si ce n'est des armes et des chevaux... » Et « tous crièrent d'une seule voix et assurèrent qu'ils obéia raient de bon cœur à l'exhortation et à Fordonnance et du roi". »

On a peine à s'expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir, sous la plume de nos historiens, les paroles héroïques que nous avons tous apprises par cœur, et, qui pis est, retenues, sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité. « Valeureux soldats (c'est le récit d'An- « quetil), qui êtes près d'exposer votre vie pour la défense « de cette couronne, si vous jugez qu'il y ait quelqu'un a parmi vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède « volontiers, pourvu que vous vous disposiez à la conser- « ver entière et à ne pas la laisser démembrer. — Vive « Philippe ! vive le roi Auguste ! s'écrie toute l'armée ; «qu'il règne et que la couronne lui reste à jamais^!... d La version de l'abbé Velly est d'un style encore plus tragique : « On dit que quelques heures avant l'action , il mit « une couronne d'or sur l'autel où l'on célébrait la messe « pour l'armée , et que , la montrant à ses troupes , il leur « dit : « Généreux Français, s'il est quelqu'un parmi vous « que vous jugiez plus capable que moi de porter ce pre- « mier diadème du monde, je suis prêt à lui obéir; mais, si « vous ne m'en croyez pas indigne, songez que vous avez « à défendre aujourd'hui votre roi, vos familles, vos biens, « votre honneur. » On ne lui répondit que par des accla-

1 « Ego sum rex, » et iia ablatam coronam de capite buo

porrexit eis dicens : « Ecce volo vos omnes reges esse , et verè estis , cum « rex dicatur à rcgendo ; nisi per vos , regnum solus regere non ?aie- « rem... » (Richerii Semonicnsis abbatiœ in Yosago chron., apud script, rer. gallic. et francic, t. XVIII, p. 690.)

3 AnqueUI, Uist. de France, 1. 11 , p. 130.

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a msitions et des cvis de vive Philippe/ qu'il demeure notre «roi; nous mourrons pour sa défense et pour celle de «FÉtatM»

Interrogez maintenant le récit d'un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, homme du xni* siècle, qui n'avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un siècle de philosophie , vous n'y trouverez rien de ce désintéressement de parade , ni de ces exclamations de loyauté niaise : tout est en action , comme dans une grande journée où personne n'a de temps à perdre. Le roi et l'armée sont à leur devoir; ils prient et se battent : ce sont des hommes du moyen âge , mais ce sont des figures vivantes et non des masques de théâtre. a On avança jusqu'à un pont, nomihé le pont de Bovines, a qui se trouve entre le lieu appelé Sanghin et la ville de a Cisoing. Déjà la plus grande partie des troupes avait passé « le pont, et le roi s'était désarmé ; mais il n'avait pas ena core passé, comme le croyait l'ennemi , dont l'intention e était d'attaquer aussitôt et de détruire tout ce qui restearalt de l'autre côté du pont. Le roi, fatigué de la marche a et du poids de ses armes, se reposait un peu, à Tombre a d'un frêne, près d'une église bâtie en Thonneur de saint a Pierre, lorsque des gens, venus des derrières de l'armée, a arrivèrent à grande course, et, criant de toutes leurs « forces , annoncèrent que l'ennemi venait , que les arba- «létriers et les sergents à pied et à cheval, qui étaient aux « derniers rangs , ne pourraient soutenir l'attaque et se trouavaient en grand périL Aussitôt le roi se leva, entra dans «Téglise, et, après une courte prière, il sortit, se fit ar- « mer, et nK)nta à cheval d'un air tout joyeux, comme s'il <ceùt été convié à une noce ou à quelque fête. On criait de

« Velly, Hist. de France, l. III.

«toutes parts dans la plaine : Aux armes, barons^ aux « armes ! Les trompettes sonnaient, et les corps de bataille «qui avaient déjà passé le pont retournaient en arrière; c( on rappela Toriflanfune de Saint-Denis, qui devait mar- «cher en avant de toutes les autres bannières; mais «comme elle né revenait pas assez vite, on ne l'attendit « point. Le roi retourna des premiers à grande course de « cheval, et se plaça au front de bataille, de sorte qu'il n'y « avait personne entre lui et les ennemis.

a Ceux-ci, voyant le roi revenu, ce à quoi ils ne s'atten- «daient pas, parurent surpris et effrayés; ils firent un «mouvement, et, se portant à droite du chemin où ils « marchaient dans la direction de l'occident, ils s'étendirent « sur la partie la plus élevée de la plaine, au nord de Par- « mée du roi, ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, ce «jour-là, était chaud et ardent. Le roi forma ses lignes de « bataille directement au midi de celle de l'ennemi , front « à front, de manière que les Français avaient le soleil à « dos. Les deux armées s'étendaient à droite et à gauche « en égale dimension, et à peu de distance l'une de l'autre. « Au centre et au premier front se tenait le roi Philippe, «près duquel étaient rangés côte à côte Guillaume des it Barres, la fleur des chevaliers; Barthélemi de Roie, «homme d'âge et d'expérience; Gauthier le Jeune, sage, « brave et de bon conseil; Pierre Mauvoisin, Gérard La- « truie, Etienne de Long-Ghamp, Guillaume de Mortemar, «Jean deRouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte « de Bar, jeune d'âge et vieux de courage, renommé pour « sa prouesse et sa beauté ; enfin plusieurs autres qu'il se- «rait trop long d'énumérer, tous gens de cœur et exercés « au métier des armes : pour cette raison ils avaient été « spécialement commis à là garde du roi durant le combat. « L'empereur Othon était de même placé au centre de son

« armée, où il avait élevé pour enseigne une haute perche a dressée sur quatre roues et surmontée d'une aigle dorée a au-dessus d'une bande d'étoffe taillée en pointe. Au moc( ment d*en venir aux mains ^ le roi adressa à ses barons a et à toute l'armée ce bref et simple discours :

« En Dieu est placé tout notre espoir et notre confiance. « Le roi Othon et tous ses gens sont excommuniés de la «bouche de notre seigneur le pape; ils sont les ennemis «de la sainte Église et les destructeurs de ses biens; les « deniers dont se paye leur solde sont le fruit des larmes «des pauvres, du pillage des clercs et des églises. Mais «nous, nous sommes chrétiens, nous sommes en paix « avec la sainte Église et en jouissance de sa communion : « tout pécheur que nous sommes , nous sommes unis à «rÉglise de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les « libertés du clergé. Ayons donc courage et confiance en «la miséricorde de Dieu, qui, malgré nos péchés, nous « donnera la victoire sur nos ennemis et les siens. »

«Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui de- « mandèrent sa bénédiction; et, élevant la main, il pria « Dieu de les bénir tous. Aussitôt les trompettes sonnèrent, « et les Français commencèrent l'attaque vivement et har- «diment. Alors se trouvaient derrière le roi, et assez près «de lui, le chapelain qui a écrit ces choses, et un autre «clerc. Au premier bruit des trompettes, ils entonnèrent « ensemble le psaume : Béni soit le Seigneur mon Dieu, a gui instruit mes mainsau combat, et continuèrent jusqu'à « la fin ; puis ils chantèrent : Que Dieu se lève, jusqu'à la « fin; puis : Seigneur, en ta vertu le roi se réjouira, ]usqn* h «la fin , aussi bien qu'ils purent, car les larmes leur cou- « laient des yeux, et leur chant était coupé de sanglots *....»

* Guillelmus Armoricus, de Gestis Philippi Augusti , apud script, rer. gaUic. et franeic, t. XVU, p. 94 et 95.

Sar la fausse couleur donnée anx premiers tenps de PhistolK de France, et la fausseté de la méthode saivie par les historiens modernes.

Une grande cause d'erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire, est son titre même, le nom d'histoire de France , dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L'histoire de France, du v« siècle au xvni«, est-elle l'histoire d'un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques? Il n'en est rien; et la simple dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme.

On peut pardonner au célèbre bénédictin Dom Bouquet d'écrire par négligence , dans ses Tables chronologiques, des phrases telles que celles-ci : a Les Français pillent les Gaules; ils sont repoussés par V empereur Julien.^ Son livre ne s'adresse qu'à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l'instant Terreur. Mais cette erreur est d'une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l'histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : c< Clodion le Chevelu, roi de France; conversion de Clovis et des Français, etc. » Le Germain Chlodio * n'a pas régné sur un seul département de la

1 Ce nom , qu'on pourrait ausiai écrire Ghlodi , n'est autre chose que le diminutif familier d'un nom composé de deux syllabes, et commençant

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France actuelle, et, au temps de Ghlodowîg, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens et bons chrétiens.

Si notre histoire se termine par l'unité la plus complète de nation et de gouvernement , elle est loin de commencer de même. Il ne s'agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race , ni niême à deux , les Franks et les Gaulois : il y a bien d'autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague ^ il comprenait plusieurs populations différentes d'origine et de langage ; et quant aux Franks , ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu'ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths et lesBurgondes en occupaient le sud et Test. L'envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au v* siècle ; mais il ne détruisit pas les races d'hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente ; elle fut Vœuvre des siècles ; elle commença, non à l'établissement, mais à la chute de la domination franke.

Ainsi , il est absurde de donner poiu* base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C'est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d'une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n'oublier personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province, de la

par le mot germanique hlod, qui signifiail illutlre. Vu finale n'apparUent point au nom originaire, mais à la déclinaison latine, dont elle marque les cas obliques.

ville natale, est la seule où notre âme s'attache par un intérêt patriotique ; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d'admiration; mais elles ne touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu'un Languedocien ou qu'un Provençal aime l'histoire des Franks et l'accepte comnie histoire de son pays? Les Franks n'eurent d'établissements fixes qu'au nord de la Loire; et lorsqu'ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n'était guère que pour piller et rançonner les habitants , auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l'histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis on de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l'époque de la première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à peuple? Du vi« au x"" siècle, et même dans des temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi.

Le Charles-Martel de nos histoires, Karle le Marteau , comme l'appelaient les siens , d'un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor *, fut le dévastateur, non le sauveur de l'Aquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec l'enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poètes modernes. Voici quelques fragments de leur récit : (73i) «Eudes, duc des Aquitains, s'étant écarté de « la teneur des traités, le prince des Franks, Karle, en fut a informé. 11 fit marcher son armée, passa la Loire, mit en « fuite le duc Eudes, et, enlevant un grand butin de ce

* Au rapport d'un historien du ix« siècle, les Normands, qui étaient alors paYens, donnaient le même surnom à Charlemagne. « Nam comperto Nordmanni quèd ibidem esset, ut ipsi eum nuncupare solebant, MartellusCarolus... » (Monachi Sangallensis, De Reb. bellic. Caroli ^magni, apud script, rer. gallic. et francic, t. V, p. 130.) Ce nom, dans l'ancienne langue germanique, équivalait à celui de foudre de guerre.

« pays, deux fois ravagé par ses troupes dans la même a année, il retourna dans son propre pays... » — (735) «Le « duc Eudes mourut : le prince Karle , en ayant reçu la « nouvelle, prit conseil de ses chefs , et, passant encore cr une fois la Loire, il arriva jusqu'à la Garonne et se rendit a maître de la ville de Bordeaux et du fort de Blaye^ il prit « et subjugua tout ce pays , tant les villes que les campaa gnes et les lieux fortifiés... » — (736) « L'habile duc « Karle ayant fait marcher son armée , la dirigea vers le a pays de Bourgogne. Il réduisit sous Tempire des Franks <x Lyon , cité de la Gaule , les principaux habitants et les <x magistrats de cette province. Il y établit des juges à lui, a et de même jusqu'à Marseille et Arles. Emportant de a grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le «royaume des Franks, siège de son autorité*...» — « (737) Karle renversa de fond en comble, murs et muraila les, les fameuses villes de Nîmes, d'Agde et de Béziers ; a il y fit mettre le feu et les incendia, ravagea les campa- €c gnes et les châteaux de ce pays ^... » Je m'arrête à ce dernier trait, qu'aucune histoire de France n*a relevé , et dont Fadmirable cirque de Nimes atteste la vérité. Sous les arcades de ses immenses corridors , on peut suivre de l'œil , le long des voûtes, les sillons noirs qu'a tracés la flamme en glissant sur les pierres de taille qu'elle n'a pu ni ébranler ni dissoudre.

Le grand précepte qu'il faut donner aux historiens, c'est de distinguer au lieu de confondre; car, à moins d'être varié , Ton n*est point vrai. Malheureusement les esprits

* Fredegarii chron. continuât.» par» ii, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 454 et 455.

3 Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac Biterris, funditus muros et mœnia Garolua destruens, igné supposito concremavit, suburbana et castra illius regionis yastavit. (Fredegarii chron. continuât., pars m, apud Bcript. rer. gallic, et francic, t. II , p. 457.) ^

médiocres ont le goût de runiformité ; runiformité est si commode ! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout^ et avec elle aucun chemin n'est rude. De là vient que nos annalistes visent à l'unité historique ; il leur en faut une à tout prix; ils s'attachent à un seul nom de peuple; ils le suivent à travers les temps , et voilà pour eux le fil d'Ariane. Francta, ce mot, dans les cartes géographiques de TEurope, au iv« siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin * ; et Ton s'autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France d'outre-Rhin se remue , elle avance ; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu'au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l'on a soin d'appliquer le nom de France à toute l'étendue de la Gaule , et ainsi se trouvent construites d'un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base , notre histoire se continue avec une simplicité parfaite, par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu'ils portent des noms semblables.

Croiriez-vous qu'une si belle unité n'ait point paru assez complète? Les Franks étaient un peuple mixte; c'était une confédération d'hommes parlant tous à peu près la même langue, mais ayant des mœurs, des lois, des chefs à part. Nos historiens s'épouvantent à la vue de cette faible vérité; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu'elle est devant eux, ils n'osent entrer en matière; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement

» Voyez l'ancien iUnéraire dégigné vulgairement par le nom de Table de Peutinger.

qu'à rinstant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Mais ce n*est pas tout : Tunité d'empire semble encore vague et douteuse ; il faut Tunité absolue, la monarchie administrative; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose ; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu'on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant, entre Fépoque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Juslinien , et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, qiie de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers! Combien de fois la conquête n'a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de l'ouest à l'est! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi , pour retomber ensuite dans le néant !

Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fôt dans les simples variations du système social et de la politique intérieure , et que , pour le bien décrire, il suffit d'avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de Fadministration des États. Dans la même enceinte territoriale, où une seule société vit aujourd'hui , s'agitaient , durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l'une de l'autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent Fétat de la Gaule, du vi« au xv^ siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s'est agi pour le territoire, qu'aujourd'hui nous appelons français, de ce dont il s'agit pour

l'Europe entière, d'équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L'administration intérieure du royaume de France proprement dit n'est qu'un coin de ce vaste tableau.

Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, conmie on les appelle ordinairement , qui , depuis le xu* siècle jusqu'au xvi* , sont les grands événements de notre histoire , il faut leur rendre leur véritable caractère , celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des prétextes diplomatiques. Il ne faut pas que l'idée d'un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité ; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l'ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au xii® siècle après le gouvernement du roi de France , ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l'usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux; et tout étranger qui s'avançait pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes; quel que fût le succès de son entreprise, il se constituait leur ennemi.

Le temps a d'abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d'anéantir tout ce qu'il y a de vivant et de pittoresque dans l'histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l'on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps*, et que les Provençaux du xin* siè-

* Rotomagensifl item Communia, corde superbo,

Immortale gcrens odium cum principe nostro...

(Guillelmi Britonis Philippidos, lib. yiii, apud script, rer. gallic. et francic, t. XVII, p. SIS.)

cle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d'Anjou; car c'est un fait qu'à cette nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume , les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue '.

Si l'on veut que les habitants de la France entière , et non pas seulement ceux de rile-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu'elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis.deux siècles en un tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l'envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues^. Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d'origine et de parenté se trouvaientils à l'égard des habitants des autres contrées de l'Europe? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrées d'ailleurs, étaient-elles venues se presser contre la première? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de caractère et de langage? En retrouve-l-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces , malgré la teinte d'uniformité répandue par la civilisation ? Les dialectes et les patois provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique

1 Provinciales Francos liabent odio inexorabili. ( Mattb. Paris. HIsloria Angliœ, t. II, p. 654 ) — Ray noua rd, Choix des Poésies des troubadours, t. V, p. «77.— Gaufridi, Bistoire de Provence, 1 1 , p. 140.

' Voyez, dans les Commenlaires de César, la disliuctioa qu'il établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitain?.

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diversité d'idiomes? Enfin, cette inaptitude à prendre Taccent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer îa limite commune de deux races d'hommes anciennement distinctes? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complètement Taspect*.

Sar mistoire de Franee de VeUjr.

Vous avez prononcé le nom de Tabbé Velly , célèbre dans le siècle dernier, comme le restaurateur de l'histoire de France, et dont l'ouvrage est loin d'avoir perdu son ancienne popularité. Je vous avoue qu'à l'idée de cette popularité j'ai peine à me défendre d'une sorte de colère, et pourtant je devrais me calmer là-dessus; car, faute de bons livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais. Dans son temps, c'est-à-dire en Tannée 1755, l'abbé Velly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour l'état politique et social, les mœurs et les idées de chaque siècle. Il est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé, à la grande satisfaction de tous les gens de goût, tant en France qu'à l'étranger; car l'ouvrage de Velly fut traduit ou du moins abrégé en

1 Je ne sais Bi Tamitié m'abuâe, mais je crois que la plupart de cet queslions viennent d'être résolues par mon frère Amédée Thierry, dans son Histoire des Gaulois.

plusieurs langues, et il n'était bruit dans les journaux que de sa nouvelle manière d'écrire l'histoire.

J'ouvre le premier volume, et je tombe sur un fait peu important en lui-même, mais empreint, dans les écrits originaux, d'une forte couleur locale, la déposition de Childéric ou Hilderik I. « Hilderik, dit Grégoire de Tours, ré- (c gnant sur la nation des Franks, et se livrant à une extrême a dissolution , se prit à abuser de leurs filles; et eux indiagnés de cela le destituèrent de la royauté. Informé, en c( outre , qu'ils voulaient le mettre à mort , il partit et s'en a alla en Thuringe*...» Ce récit est d'un écrivain qui vivait un siècle après l'événement. Voici maintenant les paroles de l'abbé Velly, qui se vante , dans sa préface, de puiser aux sources anciennes et de peindre exactement les mœurs-, les usages et les coutumes : a Cfaildéric fut un prince à «grandes aventures... c'était l'homme le mieux fait de (cson royaume. Il avait de l'esprit, du courage; mais, a né avec un cœur tendre, il s'abandonnait trop à l'amour : a ce fut la cause de sa perte. Les seigneurs français, « aussi sensibles à l'outrage que leurs femmes Pavaient « été aux charmes de ce prince, se liguèrent pour le dé- « trôner. Contraint de céder à leur fureur, il se retira en «Allemagne^... »

Je passe sur le séjour de huit ans, que, selon l'heureuse expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne ; et, suivant encore Grégoire de Tours, j'arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du roi des Thuringiens : « Revenu de Thuringe , il fut remis eu

1 Ghildericus, cutn esset nimia in luKuria dissolutus, et regnaret Buper Francorum genlem , cœpil fllias eorum sluprose deirahere. (Gregorli Turoncnsis Bist. Franc, lib. ii , cap. xii , apud script rer. gallic. et francic, t II, p. 168.)

2 Velly, Histoire de France, 1. 1, p. 41

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n LETTRE IIÎ.

cr possession de la royauté ; et pendant qu'il régnait, cette « Basine , dont nous avons parlé ci-dessus , ayant quitté <f son mari, vint trouver Hilderik. Celui-ci, lui demandant a avec curiosité pourquoi elle était venue vers lui d'un a pays si éloigné, on rapporte qu'elle répondit : a J'ai rea connu tes mérites et ton grand courage, et c'est pour a cela que je suis venue, afin d'habiter avec toi, car il « faut que tu saches que , si dans les pays d'outre-mer c< j'avais connu quelqu'un plus capable et plus brave que a toi, j'aurais été de même le chercher et cohabiter avec « lui'. » Le roi , tout joyeux, s'unit à elle en mariage. »

Voyons maintenant comment l'historien moderne a conservé, ainsi qu'il le devait, cet accent de naïveté grossière, indice de l'état de barbarie. « Le prince légitime se remit a en possession du trône, d'où ses galanteries l'avaient « précipité. Cet événement merveilleux est suivi d'un autre a aussi remarquable par sa singularité. La reine de Tbu- « ringe, comme une autre Hélène , quitte le roi son mari, cr pour suivre ce nouveau Paris, « Si je connaissais , lui a dit-elle , un plus grand héros , ou un plus galant homme « que toi, j'irais le chercher jusqu'aux extrémités de la c< teiTC. » Basine était belle, elle avait de l'esprit : Chil- « déric, trop sensible à ce double avantage de la nature , a l'épousa, au grand scandale des gens de bien , qui réc( clamèrent en vain les droits sacrés de l'hyménée et les a lois inviolables de l'amitié ^, »

Cette simple comparaison peut donner la mesure de l'intelligence histwique du célèbre abbé Velly. Son continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu'il a

1 Nam noveria, si in traiismarinis parUbus aliquem cognovissem utiliorem te, expetissem utique cohabilationcm ejus. (Greg. Turon. Hist. Franc, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 168.)

' Velly, Histoire de France , 1. 1 , p. 42.

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LETTRE m. 33

SU rendre fort agréable le chaos de nos premières dynas' lies. Villaret a raison : Fabbé Velly est surtout agréable. On peut l'appeler historien plaisant , galant, de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d'historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d'effacer partout la couleur populaire pour y substituer Tair de cour, c'est d'étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps. S'agit-il d'exprimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus, distinction grave et triste par laquelle la vie d'un indigène n'était estimée , d'après le taux des amendes, qu'à la moitié du prix mis à celle de l'étranger* , ce sont de pures préférences de cour; les faveurs de nos rois s'adressent surtout aux vainqueurs. S'agit-il de pré- • senter le tableau de ces grandes assemblées où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes, où chacun était consulté depuis le premier jusqu'au dernier, l'abbé Velly nous parle d'une espèce de parlement ambulatoire et des cours plénières, qui étaient (après la chasse)

1 Si quis ingenuus Francum aut barbarum, aut hominem qui salicâ lege YiYit, occident, yiiim den. qui faciunt sol. ce, culpabilis judicetur... Si quis Romanus homo possegsor, id est, qui r<!s in pago ubi remanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, iiiiM den. qui faciunt sol c, cuipabilis dicetur. (Lex salica, tit. xlit, apud script, rer. gallic. et Trancic, t IV, p. U7 et 148.) — D'après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le Système monétaire des Franks sous les deux premières races (Revue de la numismatique française, n© de novembre et décembre 1837), le sol d'or, dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 cent , équivalait à 99 fr. 33 c€nt. de notre monnaie actuelle. A tous les degrés de condition sociale, Thomme de race barbare était toujours estimé au double du Gaulois. Le meurtre d'un Frank au service du roi coûtait 600 sols d'or (valeur intrinsèque ; 3,768 fr., valeur relative ; 59,718 fr. d'amende); celui d'un Gaulois dans la même position, 300 (valeur intrinsèque .* 4,884 fr., valeur relative.. S9,859 fr.); celui d'un Gaulois, tributaire ou fermier, se payait 45 sols (valeur intrinsèque : 417 fr. 60 cent., valeur relative : 4,478 fr. 85 cent.}, amende égale à celle que la loi des Franks exigeait pour le vol d'un taureau.

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3i LETTRE III.

une partie des amusements de nos rois, « Nos rois, ajoute « Taimable abbé, ne se Irouvèrent bientôt plus en état de « donner ces superbes fêtes. On peut dire que le règne des « Cariovingiens fut celui des cours plénières... Il y eut a cependant toujours des fêtes à la cour; mais, avec plus a de galanterie , plus de politesse , plus de goût , on n'y « retrouva ni cette grandeur, ni cette richesse*... »

De bonne foi , est-il possible d'entasser plus d'extravagances? Ne croirait-on pas lire une page du roman de Cyrus ou quelqu'un de ces contes de rois et de reines dont on amuse les petits enfants? Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles ? C'est celle des plus fougueux ennemis qu'ait eus la domination romaine, de ceux qui, dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l'ardeur du pillage une sorte de haine fanatique; qui, jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus ; qui , lorsque leur roi hésitait à se mettre en marche pour une expédition qu'ils avaient résolue, le menaçaient de le déposer, l'injuriaient et le maltraitaient^. Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.

A ces gracieusetés qui sont le propre de Tabbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d'ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis du Haillan jusqu'à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu'à ce jour ; des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de France, rétat des princesses filles, et la garde-noble des reines au

» Velly, Histoire de France, 1. 1, p. 381 et 382.

' Super eum inruunl, et scindentes tentorium cjus, ipsum quoque conviciis exaspérantes ac vi delralienles interflcere voluerunt, si cum il lis abire differrel. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. lY, cap. xiv, apud script, rer. gallic. et franclc, t. Il , p. 210.)

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LETTRE IIÎ. 35

vi^ siècle^ sur les fiefs des Saliens et sur la manière dont Clovis remplissait les sièges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale j morceau précieux en ce qu'il prouve que rhistorien connaissait à fond le style des arrêts £t le vocabulaire de la grand'chambre. Si j'avais pu connaître et rencontrer Tabbé Velly, je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible, d'échanger toutes ces belles connaissances contre Tintelligence d'une douzaine de mots germaniques, a Mais, m'aurait vivement répliqué a quelque dame spirituelle du temps, est-ce que, pour c( écrire notre histoire, il ne suffit pas de savoir notre «langue? »

Sans doute notre langue sufQt pleinement pour écrire notre histoire d'aujourd'hui, mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d'autrefois. Si l'on remonte jusqu'au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis, qui n'était pas tout à fait la nôtre; si l'on remonte jusqu'au temps de Charlemagne , il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or quelle était cette langue? Voici ce que répondent les auteurs contemporains : a II donna des noms aux mois dans son propre idiome; c( car jusqu'à son temps les Franks les avaient désignés par « des mots en partie latins, en partie barbares. Pareillea ment il inventa pour chacun des douze vents une déno- « mination particulière, tandis qu'auparavant on n'en disa tingnait pas plus de quatre. Les mois eurent les noms a suivants: janvier wintarmanothy février, hornung^ mars « lentzinmanoht , avril ostarmanoht^ mai winnemanoth^ «juin brachmanoth/ixxAX^i hewimanoth, août aranma-- « nothy septembre wintumanoth , octobre windumema-anothy novembre herbistmanoth^ décembre heilagmaanoth. Quant aux vents, il nomma c^lui d'est ostroniawinty celui du sud sundroni, celui de sud-est sund-

ao5nt*, etc...»— «L'empereur (Louis le Débonnaire) « sentant sa fin approcher, demanda qu'on le bénit, et • qu'on fit sur lui toutes les cérémonies ordonnées pour « le moment où Tâme sor.t du corps. Tandis que les évé- « ques s'acquittaient de ce devoir, ainsi que plusieurs me a Font rapporté, Fempereur ayant tourné la télé du côté a gauche comme par un mouvement de colère, dit par a deux fois avec autant de force qu'il le put, huz f huz ! « ce qui signifie dehors ! dehors ! d'où il est clair qu'il « avait aperçu l'esprit malin ^... »

Louis le Débonnaire n'est pas le dernier de nos rois qui ait parlé un langage entièrement étranger au nôtre. Dans la seconde moitié du ix* siècle, la langue de la cour de France, sinon celle du pays, était purement tudesque. Enfin, une des singularités de ce temps, c'est qu'alors parler français^ signifiait parler la langue qu'aujourd'hui l'on parle en Allemagne , et que, pour désigner l'idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire parler roman. Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de l'abbé Velly. Pour lui, depuis le V* siècle jusqu'au xvin*, ce sont toujours des Français , aimant la gloire et le plaisir, toujours des rois d'une piété éclairée et d'une bravoure chevaleresque. Il fabrique pour les Franks une langue politique, tantôt avec des termes

< Einhardi vita Karoli magni, cap. xxix, apud Monumenta Germanise historise, éd. Pertz, t. H, p. 458. Les noms des mois, que, selon la remarque de M. Guizol, on trouve en usage chez différents peuples germains avant le temps de Cbarlemagne , signifient : mois d'hiver, mois des cornes à boire (des festins) , mois du printemps , mois de Pâques, mois d'amouTy mois brillantf mois des foins, mois des moissons, mois des vents, mois des vendanges, mois d'automne, mois saint (à cause de la naissance du Sauveur).

2 Vita Ludovici Pii imp., apud script, rer. gallic. et francic, t VI, p. 125. Au lieu de huz ou usz, comme orthographiaient les Franks, les Allemands écrivent aujourd'hui aus.

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LETTRE m. 37

empruntés au droit romain, tantôt avec les formules féodales, et toujours sans s'aviser du moindre doute. II n'est pas vaincu par la difficulté; il ne la soupçonne point, et marche d'un pas toujours ferme, à Taide des compilateurs du xvi« siècle ', et de la constitution de la monarchie française, extraite de VAlmanach royal.

Un esprit capable de sentir la dignité de l'histoire de France ne l'eût pas défigurée de cette manière. Il eût peint nos aïeux tels qu'ils furent et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d'hommes qui s'y sont mêlées pour produire un jour la nôtre ; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées ; il l'eût suivie dans ses dégradations, et il en eût montré des vestiges au sein de l'uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particuUère de chaque population et de chaque époque ; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains *; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage; il eût assisté au tirage des lots d'argent, de meubles , de vêtements , de terres , qui avait lieu partout où se portail le flot de l'invasion ; il eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la ruine de tout frein

1 Les ouvrages de Pasquier, Fauchet, Du Tillet, Loysel , etc.

' C'est ie nom par lequel les conquérante de Tempire romain désignaient leâ habitants de leur province respective. Les Franks s'en servaient en Gaule, les Golhs en Esi^agne, les Vandales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de Barbares y qui, employé à désigner les vainqueurs et les maîtres du pays, perdait toute acception défavorable. Les lois de Théodorik, roi des Ostrogotlis, portent qu'elles sont faites également pour les Barbares et les Romains, Dans l'histoire de Grégoire de Tours, liv. IV, des moines s'adressent ainsi à une troupe de Franks qui voulaient piller un couvent : « N'entrez pas, n'entrez pas ici, Barbares, M car c'est le monastère du bienheureux Martin. >»

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social, par une émulation de rapine et de désordre ; il eût décrit la décadence graduelle de l'ancienne civilisation , l'oubli croissant des traditions légales, la perte des lumières , l'oppression des pauvres et des faibles , sans distinction de races, par les riches et les puissants. Ensuite, quand l'histoire aura pris d'autres formes, il en aurait changé conune elle , dédaignant le parti commode d'arranger le passé comme le présent s'arrange , et de présenter les mêmes figures et les mêmes nKBurs quatorze fois dans quatorze siècles.

Sur ks Uïuokm de France de Méxeray, Daniel et AuiDeUl.

J'ai passé un peu brusquement de la critique des bases nnémes de notre histoire à des remarques particulières sur Vxm de nos historiens modernes. Jetées comme en passant et sous une forme peut-être trop polémique, ces observations ont besoin d'être confirmées par un jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l'ouvrage qui en a fourni le sujet avec ceux du même genre que le public a également bien accueillis, et dont la réputation dure encore. Vous voyez que je veux parler des histoires de Mézeray, de Daniel et d'Ânquetil.

Quand Mézeray publia son histoire, c'est-à-dire entre les années 1643 et 1650, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du XVI* siècle et les premières années du xvu*. Ce public, éLivé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de

la lecture des grandes chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles , ou de pareilles compilations , demihistoriques , demi-romanesques * : il lui fallait , non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques , mais des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voidut répondre à ce nouveau besoin : il fit de Thistoire une tribtme pour plaider la cause du parti politique , toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit, comme H le dit ImHQfkéme, Ae faire souvenir aux hommes des droits anciens et natnreh-, contre lesqueis il n'y a point de prescription... Il se piqua d'aimer les vérités qui déplaisent aux grands et d'avoir la force de les dire : il ne visa point à la profondeur ni même à ^exactitude historique ; son siècle n'exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l'étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire ^. Le goût du public fut sa seule règle y et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu'historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du publie, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui ôta sa pension , fk à Mézeray une renommée qui n'a point encore péri.

Après les travaœc des Yalois^, des Dueange , des Mabit-

> Voyez la lettre suivante.

> n D*a fait souvent que copier nos auteurs modernes; et, si l'on exa* mine les aouroetoù U a puisé, «n y reoonnattra jusqu'aux fautes des auteurs qu'il a suivis; c'est ce qui Ta mis hors d'élat de citer en marge les garants de ce qu'il avance, et de suivre en cela l'exemple de Vignier et de Dupleix. S'il se rencontre avec les anciens, ce n'est pas qu'il les ait consultés; car il s'est vanté devant M. Dueange qu'il ne les avait jamais lus. (Vie de Mézeray, par le père Lelong, Bîblio h. bisl. de la France, t. III ; Mémoires de plusieurs historiens de France, p. lxxxv.;

Ion et des autres savants qui s'élevèrent en foule dans la dernière moitié du xvii* siècle, le crédit d'un historien, qui regardait comme un soin superflu la précaution de citer les textes*, dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations ; on commençait à exiger d'un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray conserva sa réputation d'honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne; mais auprès de quiconque s'est éclairé par les recherches nouvelles , il perdit sa réputation d'historien.

En l'année 1713, le P. Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France ,* précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire^, et d'une préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d'un seul mot la condamnation de son prédécesseur : « Mézeray, dit-il, ignorait ou négligeait les sources. » Pour lui, sa prétention fut d'écrire d'après elles, de suivre les témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était l'exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu, mais cette exactitude d'un ordre plus élevé , par laquelle l'aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l'historien , et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre

1 Voyez la préface de la grande Histoire de France de Mézeray. > DitôertaUons sur les rois de France avant Glovis , et sur le mode de succession des trois races.

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OÙ entraine l'usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes*.

Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu'il dût rigoureusement obseiTer. Aucune convenance sociale ne lui semblait digne de remporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu'il fit à une accusation de lèse-majesté , intentée contre lui dans un journal du temps , pour avoir, disait-on, retranché quatre rois à la première race, et soixante-neuf ans d'antiquité à la monarchie française^. Sans s'inquiéter s'il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s'était transmise par élection durant un long espace de temps ; il attaqua les fausses généalogies qu'on avait forgées en faveur du chef de la troisième race'. Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire , n'en avait pas assez pour l'embrasser tout entière. Sa fermeté d'esprit ne se soutint pas; elle s'affaiblit de plus en plus à mesure qu'il s'éloignait des époques anciennes , les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu'il savait netteipent, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état; mais quand il vint à traiter les temps modernes, qu'il n'avait point étudiés avec le même intérêt scientifique , il se laissa surprendre par l'esprit de son ordre et les mœurs de son époque» H prit parti dans ses narrations, et s'y montra

< Il se moque des auteurs qui , comme Varillas. donnent à Louis IX le titre de Majesté, lequel ne fut de mode que sous Louis XII; qui parlent de colonels avant François I«r et de régiments avant Charles IX ; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race.

> Voyez deux dissertations de l'abbé de Campa, dans le Journal des Savants. Septernbre et octobre 47iO.

* Suivant ces fausses généalogies, la seconde race descendrait de la première par saint Arnulf , évoque de Metz, prélendu arrière pelil-nia de Clolaire 1er, et la troisième serait issue de la seconde par Ghildebrand, frère de Charles-Martel.

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i2 LETTRE IV.

fanatique et servile. Son premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu'on pourrait appeler le vrai sentiment de Thistoire ; sa chute, au bout d'un quart de siècle, prouva que la moralité du public l'emportait sur son goût pour la science.

Le P. Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l'histoire de France, bien qu'il ait. manqué de force et de talent pour la mettre en pratique ; c'est une gloire qui lui appartient , et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés , je ne dis pas seulement d'acquérir une science égale à la sienne , mais même de profiler de l'exemple et des leçons que présente son livre. L'abbé Velly, qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de sa préface, les mots de nouveau Paris, nouvelle Hélène <, appliqués à Ghildéric et à Basine, commet des fautes qu'avait signalées expressément cette même préface. Par exemple, il conduit Clovis en Allemagne et en Bourgogne , et fait de Paris, au temps de Clodion, la capitale de Vempire français. La première qualité de l'histoiien, ce n'est pas la fidélité à tel ou tel principe moral, à telle ou telle opinion politique, c'est la fidélité à l'histoire elle-même. Or, si l'on peut refuser au P. Daniel l'âme et la dignité d'un citoyen, il faut l'econnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu'à son exemple on bannisse les anachronismes de mœurs, et cette couleur de convention dont chaque auteur revêt ses récits au gré des habitudes contemporaines.

L'on a peine à s'expliquer, au milieu de la France du xvni" siècle, le succès de l'ouvrage de Velly. Il fallait qu'à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner à ses jugements le caractère et l'autorité d'une opinion nationale; car tout se tut et fut obligé de se

laire devant la renommée du nouvel hislorien. Les savants mêmes n'osaient le reprendre qu'avec respect de ses méprises géographiques, de ses erreurs de faits et de la manière dont il travestit les nonw pro[M«s. Velly n*a ni la science qui manquait à Mézcray ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. Il se mit à composer son histoire (Gamier, son continuateur, en fait Taveu) sans jMPéparation et sans études, sans autre talent qu'une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Luimême eut des scrupules de conscience* sur le succès de ses premiers volumes; il lut, pour s'aider à rédiger les suivants , les Mémoires de l'Académie des Inscriptions , et transcrivit au hasard , pour rendre son ouvrage plus substantiel , de longs passages de dissertations inexactes sur les usages et les nKBurs antiques. Son plus grand soin Ait de mettre en lumière, à chaque siècle, ce qu'il appelle les fêles galantes des cours. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les magnificences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d'éblouir le lecteur. Par exemple , on rencontre sous la seconde race , dès le règne de Pépin , des hérauts d^armes criant largesse. Le passage mérite d'être cité : « Chaque service était relevé au son des flûtes et des « hautbois. Lorsqu'on servait l'entremets , vingt hérauts a d'armes, tenant chacun à là main une riche coupe, «criaient trois fois : Largesse du plus puissant des rois, « et semaient l'or et l'argent, que le peuple ramassait avec « de grandes acclamations. Mille fanfares annonçaient et «célébraient cette distribution*...» Les deux continuateurs de Velly, surtout Garnier, eurent plus de gravité et d'instruction; mais leur travail, manquant de base,

I VuJIy, Histoire de France, t. 1 , p. 38o.

perdit son prix; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire , il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.

J'arrive à l'Histoire de France d'Anquetil , publiée pour la génération contemporaine des premières années du xix" siècle, et accueillie par cette génération, sinon avec enthousiasme , du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur, n'a ni l'âcreté politique deMézeray, ni l'exactitude de Daniel, ni la légèreté de bon ton qu'affecte Velly. Tout ce qu'on y remarque pour la forme, c'est de la simplicité et de la clarté, et quant au fond, il est pris au hasard de l'histoire de Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire , à tour de rôle : pourtant c'était un homme d'un grand sens et capable de s'élever plus haut. On dit qu'il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française , non d'après les histoires déjà faites, mais d'après les monuments et les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu'Anquetil n'ait point exécuté ce dessein; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d'exprimer avec franchise les mœurs et les passions d'autrefois. Il en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims , histoire peu lue, comme toutes celles du même genre, mais où la destinée orageuse d'une commune du moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.

Un autre ouvrage d'Anquetil, V Esprit de la Ligue j offre des qualités analogues; on y retrouve l'empreinte du temps, sa couleur et son langage. Contre l'habitude de ses contemporains du xvni* siècle , l'auteur a aimé son sujet; il n'a point méprisé une époque de fanatisme et de désordre; et de là vient l'intérêt de son livre. C'est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l'on ait reproduit le

XVI* siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répèle, l'histoire de France n'offre rien de cette exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve Tabbé Velly, moins son emphase de collège et le ton relâché qui plaisait à la société de son temps ; car il faut avouer que l'écrivain de 1804. n'entend pas raillerie sur les tendres faiblesses et les galanteries des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik I*"" : « La première année de Childéric sur le trône fut celle « d'un libertin audacieux qui , se jouant avec une égale « impudence et de l'honneur du sexe et du mécontentece ment des grands , souleva contre lui l'indignation gé- « nérale et se fit chasser du trône*... » En rapprochant cette manière de raconter de celle qui était en vogue vçrs l'année 4755, Ton voit claireriient qu'entre ces deux époques il s'est fait une révolution dans les mœurs publiques ; mais l'histoire a-t-elle fait un pas?

Sar les différentes manières d'écrire l'histoire, en usage depnis le xv* siècle.

Ce fut en Tannée 1476 que parut, avec le titre de Grandes Chroniques , la première histoire de France publiée par la voie de l'impression C'était un vieux corps d'annales compilées eii français , par les religieux de l'abbaye de Saint-Denis , et depuis longtemps célèbre sous le nom de Chroniques de Saint-Denis, Le roi Charles V l'avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu'à son règne; il

« Anquclil , Histoire de France, 1. 1 , p. 266.

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parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu'au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d'atteindre ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l'histoire de France , opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu'après beaucoup de temps et d'efforts. Selon les Grandes Chroniques de France ^ les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie , les uns par Brutus, prétendu fils d'Ascanius, fils d'Énée, les autres par Francus ou Francion , fils d'Hector. Voici de quelle manière la narration commençait :

c( Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée^ « régnait Priara en Troie la grande. Il envoya Paris, l'aîné « de ses fils, en Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme « au roi Ménélas , pour se venger d'une honte que les a Grecs lui avaient faite. Les Gréjois, qui moult furent « courroucés de cette chose, s'émurent pour aller et vince rent assiéger Troie. A ce siège, qui dix ans dura , furent « occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, « sa femme ; la cité fut arse et détruite , le peuple et les « barons occis. Mais aucuns échappèrent et plusieurs des « princes de la cité s'espandirent es diverses parties du « monde pour quérir nouvelles habitations, comme Hé- (( lénus, Élyas et Anthénor, et maints autres... Ënéas. qui « était un des plus grands princes de Troie, se mit en mer a avec trois mille et quatre cents Troyens... Turcus et « Francion, qui étaient cousins germains (car Francion a était fiis d'Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était il frère et fils du roi Priam) , se départirent de leur cona trée, et allèrent habiter tout auprès une terre qui est apc< pelée Thrace... Quand ensemble eurent habité un grand a temps, Turcus se départit de Francion, son cousin, lui « et une partie du peuple qu'il emmena avec lui ) en unq

€ contrée s'en alla, qui est nommée la petite Scythie... a Francus demeura, après que son cousin se fut de lui cr départi et fonda une cité qu'il appela Sicambrie, et long- « temps se^ gens furent appelés Sicambriens pour le nom a de cette cité. Us étaient tributaires aux Romains, comme a les autres nations; mille cinq cent sept ans demeurea rent en cette cité, depuis qu'ils leurent fondée*, »

Après ce début singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français, — Comment ils conquirent Ailemagne et Germanie y et comment ils déconfirent les Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France. — Du second roi qui eut nom Chdio, — Du tiers roi qui eut nom Mérovez. — Du quart roi qui eut nom Ghildéris.,, — Comment le fort roi Klodovéesfut couronné après la mort de sonpère^. Jusqu'au règne de Charlemagne la narralion suit en général un seul auteur, Aimoin , religieux de Fleury ou de Saint- Benoît -sur-Loire, au x« siècle j puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Gharlemagne, par son secrétaire Éghinhard'' ; puis un fragment de Ja fausse chronique de Farchevéque Tilpin ou Turpin, morceau qui n'est pas le plus historique du livre , mais sans contredit le plus capable de saisir l'imagination par cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen âge. C'est là que le roi Marsile et le géant Ferragus , qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de TAriosle, jouent un

I Chroniques de Saint-Denis; Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. UI , p. 45S.

> Ibid., p. 156, 159 et 166.

' Einhardi vita Knroii magni, apud Monumenta Gerraaniœ hisloriœ; éd. Pi'rtz, I. Il, p. 426 et seq. — Les annales du même Eghinhard, amsi que d'autres écrits qu'il serait trop long d'énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saint-Denis.

rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotland, comte des Marches de Bretagne, que l'histoire nomme une seule fois, et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques *, au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. L'obscure escarmouche des gorges de Roncevaux est transformée en bataille générale , où combattent d'un côté les Franks , de l'autre les Maures et les Espagnols ; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures , meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles du champ de bataille, le bruit de son cor d'ivoire :

G Lors demeura, tout seul , Roland, parmi le champ de « bataille, las et travaillé des grands coups qu'il avait « donnés et reçus, et dolent de la mort de tant de nobles « barons qu'il voyait devant lui occis et détranchés. Me- « nant grande douleur, il s'en vint parmi le bois jusqu'au « pied de la montagne de Cisaire , et descendit de son « cheval dessous un arbre , auprès d'un grand perron de « marbre , qui était là dressé en un moult beau pré , au- « dessus de la vallée de Roncevaux. Il tenait encore Du- « randal , son épée ; cette épée était éprouvée sur toutes « autres , claire et resplendissante et de belle façon, tran- « chante et affilée si fort qu'elle ne pouvait ni casser, ni

' Nam cutn agmine longo, ut loci et angusliarum situs permittebat , porrectus iret exercitus , Wascone», in summi monUs vertice positis insidiis... extremam impedimentorum partem, et cos, qui noviasimi agminis incedentes subsidio, praecedenles tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dijiciunt : consertoque cum eis prselio, usque ad unum omnes interflciunt : ac direptis impedimentis, noctis beneflcio, quae jam instabat, protecti, Bumma cum celeritate in diversa disperguntur... In qno praelio Eggihardus regiae mensae praepositus, Anselmus cornes palatii, et Hruotllandus britannici limilis praefcctus, cum aliis compluribus interneiuiitur. (Einhardi vita Karoli magni , npud Monumenta Germanise historiée, éd. Perfz, t. II, p. M8.)

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a briser. Quand il l'eut longtemps tenue et regardée, il la « commença à regretter quasi pleurant, et dit en telle maflf nière: « épée très-belle, claire et resplendissante, qu'il i< n'est pas besoin de fourbir comme toute autre, de belle « grandeur et large à Tavenant, forte et ferme, blanche « comme une ivoire , entresignée de croix d'or, sacrée et « bénie par les lettres du saint nom de notre Seigneur « Jésus-Christ, et environnée de sa force, qui usera déc sormais de ta bonté , qui t'aura , qui te portera?... J'ai «r grand deuil si mauvais chevalier ou paresseux t'a après « moi. J'ai trop grande douleur si Sarrasin ou autre méa créant te tient et te manie après ma mort. » Quand il a eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en a frappa trois merveillenx coups au perron de marbre qui a était devant lui, car il la pensait briser, parce qu'il avait a peur qu'elle ne vînt aux mains des Sarrasins. Que vous « conterait-on de plus? Le perron fut coupé de haut jusce qu'en terre, et l'épée demeura saine et sans nulle bri- « sure ; et quand il vit qu'il ne la pourrait dépecer en « nulle manière , si fut trop dolent. Il mit à sa bouche son « cor d'ivoire , et commença à corner de toute sa force, « afin que, si aucuns des chrétiens s'étaient cachés au bois « pour la peur des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que « ceux qui jà avaient passé les ports retournassent et fus- « sent à son trépassement, et prissent son épée et son che- « val. Lors il sonna l'olifant par si grande vertu qu'il le « fendit par le milieu et se rompit les veines et les nerfs du « cou. Le son et la voix du cor allèrent jusqu'aux oreilles a de Charlemagne , qui jà s'était logé en une vallée qui a aujourd'hui est appelée Val-Karlemagne : ainsi il était a loin de Roland environ huit milles vers Gascogne *. »

• Chroniques de Sainl-Denis; Recueil dos liisloriens des Gaules et de la France, t. V, p. 303.

Au portrait de Karle le Grrand , tracé par Éghinhard, les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire : ce II étendait^ disent-elles^ c( trois fers de chevaux tous ensemble légèrement, et levait c( un chevalier armé sur la paume de sa main , de terre c( jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il coupait « un chevalier tout armé *... » Mais cette partie de l'ouvrage est la seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop de liaison , jusqu'au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par Tabbé Suger, ouvre une série de biographies des rois de France, jusqu'à Charles VII, composées par des contemporains.

Les Grandes Chroniques de France j sous leur fornae native , n'étaient point un ouvrage capable de se faire lire par beaucoup de monde, ni de circuler rapidement ; aussi, moins de vingt ans après leur publication, pour répondre au désir du public , furent-elles abrégées par un homme qui était à la fois un savant et un bel-esprit. Maître Nicole , ou Nicolas Gilles, secrétaire du roi Louis XII , compila en un seul volume et publia, en 1493, les Annales et Chroniques de France, de l'origine des Français et de leur venue es Gaules, avec la suite des rois et princes des Gaules, jusqu'au roi Charles VI IL Cet ouvrage, qui , dès son apparition, eut un succès immense, respectait le fond des Chroniques de Saint-Denis , mais en changeait le style pour l'accommoder aux idées et au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l'histoire des deux premières races pas les compilateurs du x\\^ siècle et les traducteurs du xui% disparut sous une phraséologie toute moderne. On y trouve un grand luxe de remarques sur le

* Chroniques de Saini-DenU; Recueil des historiens des Gaules et de la France, l. V, p. 266.

peu de durée de la faveur des cours et le dévouement des rois de France au Saint-Siège. L'auteur va jusqu'à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. H lui fait dire : « Seigneur Jésus-Christ, je croirai en voire nom, et tous a ceux de mon royaume qui n'y voudront croire seront et exilés ou occis *. » Ni ces mots , ni rien d'approchant , ne se trouvent dans les Chroniques de SainU Denis,

En parlant des exactions des rois des Franks , Nicole Gilles emploie toujours les mots de tailles^ emprunts et maltôtesy si célèbres de son temps. Il ajoute aux Grandes Chroniques beaucoup de fables et de miracles, qui, au xu* siècle , n'étaient pas encore de l'histoire , comme les fleurs de lis apportées par un ange, la dédicace de l'église de Saint-Denis par Jésus-Christ en personne, l'érection du royaume d'Yvetot, en expiation d'un meurtre commis dans l'église , le vendredi saint , par le roi Clotaire L Un des passages les plus originaux du livre est le portrait de Charlemagne, présenté comme une espèce de Gargantua, haut de huit pieds, et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes. «Il était de belle et grande stature, bien « formé de corps, et avait huit pieds de haut, la face d'un a espan et demi de long, et le front d'un pied de large, le a chef gi*os, le nez petit et plat, les yeux gros, verts et

a étincelanis comme escarboucles Il mangeait peu de

« pain et usait volontiers de la chair de venaison. Il mante geait bien à son diner un quartier de mouton , ou un « paon, ou une grue , ou deux poulailles, ou une oye, ou a un lièvre , sans les autres services d'entrée et issue de « table ^. » Ces détails bizarres provenaient sans doute de traditions populaires d'un '^ ordre inférieur à celles qui

» Annales et Clironiques de France, par Nicole Gilles, Paris, 4563 folio xiY redo.

2 Ibid., folio xuv rcclo, cl xly recto.

avaient donné lieu aux romans du xii^ siècle et à la fausse chronique de Turpin.

On peut dire aujourd'hui, sans trop de hardiesse, que Touvrage du secrétaire de Louis XII est également dépourvu d'érudition et de talent ; et pourtant aucune histoire de France n'a joui d'une aussi longue popularité. Tl en a paru successivement seize éditions , dont la dernière est de 1617, cent quatorze ans après la mort de l'auteur. Mais pendant que la réputation de Nicole Gilles se prolongeait ainsi fort au delà du terme de sa vie, un grand mouvement littéraire , dirigé spécialement contre les écrits et les idées du moyen âge , s'accomplissait dans toute l'Europe. La Renaissance des lettres, qui, pour l'Italie, date du xvc siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux historiens, dont les ouvrages, calqués sur ceux de l'antiquité , étaient lus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu à peu le goût du pubjic. Cette école , celle de Machiavel et de Guicciardin, avait pour caract? re essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou juxtaposés , comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes, d'après leur degré d'aflSnité dans la série des causes et des effets. On appelait ce nouveau genre d'histoire l'histoire politique, l'histoire à la manière des anciens; et comme, en fait de littérature, l'imitation sait rarement s'arrêter, on empruntait aux écrivains grecs et romains, non-seulement leur méthode , mais leur style , et jusqu'à leurs harangues, qu'on intercalait à plaisir partout où se présentait le moindre prétexte, une ombre de délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n'était choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions , les mœurs , la politique des temps modernes, ni de l'étrange figure que faisaient les rois, les ducs, les princes du XVI® siècle sous le' costume classique de consuls , de

tribuns , d'orateurs de Rome ou d'Athènes. Dans chaque pays de TEurope, les hommes éclairés, les esprits ardents, aspiraient à revêtir Tliistoire nationale de ces nouvelles formes, et à la débarrasser entièrement de sa vieille enveloppe du moyen âge.

Le premier écrivain français qui entreprit de rédiger une histoire de France d'après la méthode et les principes de l'école italienne, fut Bernard Girard, seigneur du Haillan , né à Bordeaux en 1537. Avant de se livrer à ce travail, dont il était extrêmement fier, l'auteur, âgé de vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d'esquisse, sous le titre de Promesse et Dessein de V Histoire de France. En Tannée 1576 , il présenta au roi Henri in son premier volume in-folio, et fut récompensé par une pension et le titre d'historiographe, titre nouveau, qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du roi. Le sentiment et l'orgueil d'une grande innovation éclatent, d'une manière assez naïve, dans les passages suivants de la préface où du Haillan parle de lui-même. «Je puis bien dire sans vanterie que je « suis le premier qui ait encore mis en lumière l'histoire c( entière de France en discours et fil continu d'histoire; « car ce que nous avons ci-devant, tant des histoires mar- « tiniennes et dionysiennes, que des Chroniques de Nicole « Gilles, sont seulement chroniques qui ne s'amusent pas « à dire les causes et les conseils des entreprises, ni les « succès des affaires , ains seulement l'événement et fin « d'iceux par les années, sans narration du discours , qiii « est nécessaire et requis à l'histoire *. »

Le premier historiographe de France, chef d'une sorte d'insurrection contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui ne fait grâce ni à Gré-

» Bernard de Girard , seigneur du HaiJlan , Histoire générale des Roys de France, Paris, 1615, préfoce aux lecteurs.

goire ïe Tours , qu'il confond avec Fredegher , Aimoin et le faux Hunibald , ni à Ville-Hardouin , ni à Joinville, ni à Froissard luiH[nénïe. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les fait aimer aujourd'hui , celte richesse de détails, ces dialogues si vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits , tout cela ne parait au classique du Haillan qu'une 'friperie indigne de Thistoire. «Ils s'amusent, dit-il, «.à déci'ire les dialogismes d'eux-mêmes avec quelques a autres, les dialogues d'un gentilhomme à un autre gen- « tilhomme, d'un capitaine à un soldat, de celui-ci, de « celui-là; les apparats des festins, leur ordre, leurs céré- « mouies, leurs contitures, leurs sauces, les habillements « des princes et des seigneurs , le rang comme ils étaient a assis, leurs emte'assements et autres telles menues choie ses et particularités , plaisantes à raconter en commun a devis, mais qui n'appartiennent en rien à l'histoire , lacf quelle ne doit traiter qu'affaires d'État, comme les con- «rseils et les entreprises des princes, et les causes , les « effets et les événements d'icelles , et parmi cela mêler « quelques belles sentences qui montrent au lecteur le « profit qu'il peut tirer de ce qu'il lit *. »

Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose; mais du Haillan , comme presque tous ceux qui , après lui , ont écrit notre histoire , avait plus de volonté que de talent. Dès les premières pages, sa passion d'imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait violer, de la manière la plus bizarre , la vérité historique. A propos de l'élection de Faramond , roi dont l'existence est à peine authentique, il suppose une assemblée d'État, oii deux orateurs imaginaires, Charamond et Quadrek , dissertent l'un après l'auti^e sur les avantages de la monarchie et sur ceux de l'aristocratie. C'est lorsqu'il s'agit de grandes

1 H gloire générale des Roy s de Frauce, préface aux lecteurs.

affaires politiques et de négociations , que du Haillan se pique surtout de bien raconter et de bien juger. Il Iraite avec négligence les parties de l'histoire qui n*offirent point de grandes intrigues. En général, pour les premiers temps, U est d'une faiblesse extrême, et fort au-dessous de Térudttion de beaucoup de ses contemporains. Il attribue au roi Glodion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre historien, il fut ordonné que « de là en avant €( nul ne pourrait porter longue chevelure qui ne fût du « sang des rois \ » Dans le portrait de Charlemtgne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit , du Haillsm reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles, et les joint aussi bien qu'il peut aux détails fournis par Éginhard. Maigre son mépris pour les chroniqueurs 3 il emprunte à celui de 1492 des phrases fort peu historiques, comme celle-ci : « 11 s'habillait à la française, et « toujours portait une épée ou poignard à la garde d'or a ou d'argent^, n Comme lui, dans l'énumération des langues que parlait Karle le Grand , il compte le français, sa langue naturelle , le flamand et l'allemand. A ces absurdités j'en pourrais joindre beaucoup d'autres, qui prouvent qu'au fond notre histoire avait peu gagné à cesser d'être chronique.

Après du Haillan vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études estimables, fut peu goûté à cause de son fanatisme catholique ; puis Mézeray , dont le règne , au xvn" et au xviii* siècle , fut aussi long que l'avait été celui de Nicole Gilles au xvi*. Mézeray, élève de du Haillan, entreprit de le surpasser en intelligence des affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues délibérati\es, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des assemblées

1 Hiâtoiro générale des Roys de France, p. 13. » Ibid., p. aoo.

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ou des négociations imaginaires. La déposition de Hilderik I^ dont du Haiilan n'avait tiré aucun parti, est saisie par l'historien du xvu* siècle comme un excellent texte pour un discours politique à la manière des anciens. Cfaildéric^ selon Mézeray, est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d'impôts et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les seigneurs français^ indignés contre lui, s'assemblent, et Tun d'eux prend la parole en ces termes : « Seigneurs, le seul ressentiment que vous avez des ou- « trages que Childéric vous a faits, vous dit assez le sujet a de cette assemblée , devant laquelle je n'aurais pas osé « faire mes plaintes, si je n'avais ouï celles que vous et/ (( toute la France en avez faites au Ciel ; car à qui saurionsc( nous les adresser si celui qui les doit recevoir est celui « même qui les cause?... Puisque c'est de nous qu'il tient « le sceptre, il est bien raisonnable que, sans nous violen- « ter en notre personne, ni en celles de nos femmes, il nous « considère comme ses sujets et non comme ses esclaves. « Nous ne sommes pas tels, seigneurs français. Il y a trois « cents ans et plus que nos ancêtres combattent pour leur « liberté; s'ils ont fait des rois, c'a été pour la maintenir c et non pas pour l'opprimer. Autrement, si nous voulions c( des maîtres, les Romains nous étaient bien plus doux que « ce dernier; et nous n'eussions jamais souffert d'un étranc( ger.ce que nous endurons d'un des nôtres. Voyez, tandis c( que nous ne sommes pas du tout dans les fers, si vous « voulez renoncer au titre de Francs : vous avez de quoi « démettre Childéric, comme vous avez eu de quoi l'établir. « Ne permettez pas qu'il se serve plus longtemps de notre « bienfait à nous faire du mal... Que, s'il est question de « réparer la faute que j'ai faite quand je lui ai donné ma c< voix en son élection, me voilà prêt à révoquer ma parole, a Je la révoqiie en. effet , m'en dût-il coûter la vie , et me

a dégage du serment que je lui ai prêté. Comme il a changé a de vie . je veux changer de résolution , et ne plus le red connaître pour roi , puisque lui-même ne se reconnaît plus pour tel, et qu'il dédaigne d*en faire les actions ^ »

Ce curieux morceau disparut avec plusieurs autres du même genre dans Tabrégé chronologique publié par l'auteur en l'année 1668. Extrêmement faible d'érudition, mais écrit avec bon sens, d'un style populaire et sans aucune affectation classique, cet abrégé fit en peu de temps oublier le grand ouvrage. C'est la véritable histoire de Mézeray connue et aimée du public; car l'autre n'eut pas p!us de deux éditions. L'abrégé en eut jusqu'à seize, dont la dernière parut en 1755, année de la publication de THistoire de France de Velly.

La popularité de Mézeray s'était maintenue en face de l'ouvrage exact, mais terne et peu franc, du père Daniel. L'abbé Yelly porta les premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour quiconque n'a pas lu la préface de son histoire, Yelly se croyait novateur. Il croyait appartenir , comme historien , à une école toute nouvelle, l'école philosophique ; voici ses propres paroles: « 11 semble , en lisant quelques-uns de nos historiens , « qu'ils aient moins envisagé Tordre chronologique des « rois comme leur guide que comme l'objet principal de « leur travail. Bornés à nous apprendre les victoires et les « défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque « rien des peuples qu'il a rendus heureux ou malheureux, a On ne trouve dans leurs écrits que de longues descrip- « lions de sièges et de batailles. Nulle mention des mœurs « et de l'esprit de la nation. Elle y est presque toujours « sacrifiée à un seul homme. . . C'est le défaut qu'on a tâché

1 Mézeray, Histoire de France, 1. 1 , p. 84 et 32.

a d'éviter dans cette nouvelle histoire de France. L'idée « qu'on s*y propose est de donner ^ avec les annales des « princes qui ont régné, celles de la nation qu'ils ont bien <K ou mal gouvernée , de joindre aux noms des héros qui « ont reculé nos frontières ceux des génies qui ont étendu a nos lumières, en un mol, d'entremêler le récit de nos a victoires et de nos conquêtes de recherches curieuses <K sur nos mœurs, nos lois et nos coutumes * . »

Vous savez de quelle manière Fabbé YeHy a tenu cette grande promesse. Mais, quelle que fût sa nullité comme historien ^ c'est une chose réelle qu'en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de dissertations sur les mœurs et l'esprit des Français, il avait rencontré le goût du siècle. En effet, les narrations épiques, les portraits et les harangues avaient passé de mode ; et ce qu'on demandait, en fait d'histoire, c'était du raisonne* nœnt, des conclusions, des résultats généraux. Les écrivains ne tardèrent pas à faire abus de cette méthode,, comme ils avaient abusé'du style antique. Akvs parurent dans l'histoire, les longues réflexioifô insérées dans le texte, et les commentaires sous forme de notes , les appendices et les digressions sur le gouvernement, les lois, les arts, les habillements, tes armes, etc. Au lieu d'une narration suivie, continue, se développant avec largeur et d'une manière progressive, on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés de remarques sérieuses ou satiriques^ et l'histoh*e fut divisée, subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique^ C'est l'exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de style accoutumée, exemple qui fut suivi d'une manière plus méthodique par les historiens anglais de la fin du xvm"" siècle. Ainsi, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos

> Velly, Histoire de France, p. 10 et 11 de la préface.

jours y trois écoles historiques ont fleuri successivement : récole populaire du moyen âge , Técole classique ou italienne , et l'école philosophique , dont les chefs jouissent aujourd'hui d'une réputation européenne. De même qu'il y a deux cents ans l'on désirait pour la France des Guicciardin et des Davila , oo lut souhaite en ce moment des Robertsoo et des Hume. Est-il donc vrai que les livres do ces auteurs présentent le type réel et définitif de l'histoire? Est-il vrai que le modèle où il&ront réduite soit aussi complètement satisfoisant pour nous que l'était pour les anciens^ par exemple^ le plan des historiens de l'antiquité? Je ne le pense pas; je croîs, au contraire, que cette forme toute [dittosophique a les mèiDes défauts pour l'histoire que la forme toute littéraire de l'avant-demier siècle. Je crois que rhistoire ne doit pas plus 9e servir de dissertations hors d'osuvre, pour peindre les différentes époques, que de portraits hors d'œuvre, pour représenter fidèlement les (fifférents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent entrer en scène dans le récit : ils doivent s'y montrer, en quelque sorte , tout vivants; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de tourner cent pages pour apprendre après coup quel était leur véritable caractère. C'est uife fausse noéthode que celle qui tend à isoler les faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie imUviduelles; et il n'est pas possible qu'un historien puisse d'abord bien raconta sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter. Ceux qui ont adopté cette manière d'écrire ont presque tou)oiH*s négligé le récit, qui est la partie essentielle de l'histoire, pour les commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le commentaire arrive et n'éclaircit rien^ parce que le lecteur ne le rattache point à la narration dont l'écrivain l'a séparé, f^ans cet état, la composition manque entièrement d'unité ; c'est la réunion

incohérente de deux ouvrages, l'un d'histoire, Tautre de philosophie. Le premier n'est ordinairement qu'une simple réimpression de la moins mauvaise des histoires précédemment publiées : c'est pour l'ouvrage philosophique que l'on réserve toute la vigueur de son talent. L'Histoire d'Angleterre de Hume n'est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent joints , pour la. première fois , plusieurs traités complets de politique, d'économie publique, de législation, d'archéologie^ et une assez nombreuse collection de maximes , soit théoriques, soit usuelles. Toutes ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que l'histoire elle-même n'en serait pas plus neuve.

Mais y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre? le fond de l'histoire n'est-il pas trouvé depuis longtemps? Non, sans doute. On sait bien assigner à chaque événement sa date précise j l'art de vérifier les dates est à peu près découvert; mais cette découverte n'a pas été capable de bannir entièrement le faux de l'histoire. Il y a, en fait d'histoire , plus d'un genre d'inexactitude ; et si le travail des chronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle, il faut un nouveau travail, un nouvel ari, pour écarter également la fausseté de couleur et de caractère. Ne croyons pas qu'il ne reste plus qu'à porter des jugements moraux sur les personnages et les événements bis* toriques : il s'agit de savoir si les hommes et les choses ont été réellement tels qu'on nous les représente ; si la physionomie qu'on leur prêle leur appartient véritablement , et n'est point transportée mal à propos du présent au passé, ou d'un degré récent du passé à un autre degré plus ancien. C'est là qu'est la diflSculté et le travail ; là sont les abîmes de l'histoire , abimes inaperçus des écrivains superficiels, et comblés quelquefois, sans profil pour eux, par les travaux obscurs d'une érudition qu'ils dédaignent.

Sur le caractère des Franks, des Borgondes et des Visigoths.

Je crois le moment venu où le public va prendre plus de goût à rhistoire qu'à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans Tordre de la civilisation qu'après un siècle qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui remue les foits ; peut^tre sommes-nous las d'entendre médire du passé, comme d'une personne inconnue; peut-être, enfin, n'est-ce qu'un goût littéraire. La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d'imagitiations vers ce moyen ége dont naguère on s'éloignait avec dédain; et s'il s'opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d'écrire l'histoire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C'est au sentiment de curiosité qu'elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares , que des publications plus graves doivent un succès inespéré.

Sans doute il est impossible d'attribuer aux écrits de Walter Scott l'autorité d'ouvrages historiques; mais on ne peut refuser à leur auteur le mérite d'avoir mis, le premier, en scène les différentes races d'hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de l'Europe. Quel historien de l'Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l'époque de Richard Cœur-de-Lion? Quel est celui qui, dans les rébellions de l'Ecosse, en 4715 et en 1745, avait entrevu la moindre trace de l'inimitié nationale des montagnards enfants des Gaels , contre les Anglais ; fils des Saxons? Ces faits, et beaucoup d'autres

eî LETTRE VI.

d'une égale importance, étaient den.eurés inaperçus : tout ce qu'avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes. L'un des événements les plus importants du moyen âge, un événement qui a changé de fond en comble l'état social de l'Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands, ne joue pas, dans l'histoire de Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un prince de nos jours. Au lieu de s'empreindre de la forte couleur des anciennes invasions germaniques, la hitte du dernier roi anglo>saxon contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit, d'autre caractère que celui d'une querelle ordinaire entre deux prétendant» au trôQe. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement; et pourtant il ne s'agissait de rien moins qne de l'asservissement et de la dépossession de tout un peuple par des étrangers. Le territoire , les richesses, les personnes mêmes des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.

Ce défaut d'une histoire étrangère se retrouve complètement dans la nôtre, où l'invasion, la conquête, l'asservissement, la lutte prolongée des nations et des races ^ prennent, comme chez David Hume, une sorte de couleur administrative. Les véritables questions historiques y dis* paraissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, conmie celle de savoir si Clovis était un mauvais roi , ou si sa politique était d'accord avec les intérêts de la France. Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent seuls l'existence , nuiis qui a jadis imprimé bien d'autres traces de son passage sur le sol que nous habitons.

Quand je dis nation , ne prenez pas ce mot à la lettre ; car les Franks n'étaient point un peuple, mais une eonfé*

décation de peuplades anciennement distinctes , différant même d'origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet , les unes se rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race, à celle dont Tidiome originel a produit les dialectes et les patois du bas-allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l'idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd'hui langue littéraire. Formée, comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis rembouchure de l'Elbe jusqu'à celle du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu'à l'endroit où le Mein s'y jette. A l'est et au sud, l'association franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans^ Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D'ailleurs , ces limites variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l'inconstance naturelle au Barbare; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d'une confédération dans l'autre.

Les écrivains modernes s'accordent à donner au nom des Franks la signification d! hommes libres; mais aucun témoignage ancien , aucune preuve tirée des racines de l'idiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale , tombe dès qu'on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nôtre est dérivé, et

> Le nom de Saxons , Saxen , dérivé de leur arme nationale , signifie long coitieait. Ala-wani veut dire eniièremenl HommeM. Voyez dans le Catholitiue, numéro de janvier I8â8, une savanle dissertation de M. le baron d'Eciistein sur les confédérations germaniques.

64 LETTRE Vî.

qui , dans noire langue actuelle , exprime tant de qualités diverses. C'est depuis la conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au xin* siècle, le moi frank exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et rimportance politique ; on l'opposait à chéHf, c'est-à-dire pauvre et de basse condition *. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d'indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l'Europe , n*a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.

Soit qu'on l'écrivît avec ou sans Vn euphonique, frak ou fratik, comme le mot laXm feroXy voulait dire j^er, mtrépide y féroce^. L'on sait que la férocité n'était point regardée comme une tache dans le caractère des guerriers germains^ et cette remarque peut s'appliquer aux Franks d'une manière spéciale; car il paraît que, dès la formation de leur ligue , affiliés au culte d'Odin , ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de Tafiranchissement d'un grand nombre des tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelquesunes. Il n'y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante ; mais elle pouvait annoncer, et c'est ce qu'à mon avis elle se proposa en adoptant un nom

* De franc ne de chéUf n'ot mcrcy ne pUié.

(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)

' On trouve dans de très-anciens glossaires Frnncl a feritate dieti, Frech, en allemand moderne, signifie hardi, tëmérnire; vrang, en hollandais, veut dire dpre, rude.

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collectif, qu'elle était une société de braves résolus à se montrer devant Tennemi sans peur et sans miséricorde.

Les guerres des Franks contre les Romains , depuis te milieu du ni* siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l'empire, et celui de s'enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande Ile du Rhin qu'on nommait l'île des Bataves. Il est évident qu'elle nourrissait le projet de s'emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions et de leurs coureurs, à la poursuite de ce dessein gigantesque , les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d'attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l'autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l'imagination s'était enflammée au récit des exploits d'Odin et des plaisirs qui attendaient lesbrave^dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions, qu'elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l'agression recommençaient. S'il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d'une frontière de l'empire à l'autre , toute la confédération, chefs, hommes faits, jeunes gens, se levait eu armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine '. C'est à l'aide de pareilles

1 Rhenumque^ferox Alamane, hibebas

Romanis ripis. ..

(Sidonii Apollinaris paneg. Avili Augusli, apud script, rer. gallic. el francic, 1. 1 , p. 807.)

tentatives, bien des fois réitérées, que s'accomplit enfin, dans la dernière moitié du v* siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.

Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour l'invasion du territoire gaulois. C'étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de Tembouchiire du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n'était garantie par aucun obstacle naturel; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu ftopve aux manœuvi'es des troupes régulières qu'il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C'est en effet près de l'embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la première fois envahie d'une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe , celu^d'un établissement teiTitorial, qui s'agrandit ensuite de proche en pi'oche. Le nouveau rôle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux , les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de î'Yssel, le territoire appelé Saliland, ou pays de Sale, devint la tête de toutes les autres. Les Saliskesy ou Saliens, furent regardés comme les plus nobles d'entre les Franks; et ce fut dans une famille salienne, celle des Merowings, ou enfants de Merowig, que la confédération prit ses rois, lorsqu'elle eut besoin d'en créer *•

' Il est probable que le nom de Merowings ou Mérovingiens est d'une date antérieure à l'existence de Merowig ou Mérovéc, successeur de Glodion. Ce nom parait avoir appartenu à une ancienne famille exlrôme-

Le premier de ces rois, dont l'histoire constate Texisteoce par des faits positifs , est Chlodio; car Faraniond , fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi. C'est au nom de Chlodio que se rattachèrentf dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de laconquiête. On lui attribuait à la fois Thonneur d'être entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d'avoir porté jusqu'au bord de la Somme la domina^on des Franks. Ainsi Ton personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l'oubli, et l'on concentrait sur quelques années les progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses; Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien rempli de fables, mais qui paraît être Técho fidèle des traditions populaires :

« Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule « était la plus noble des régions, remplie de toute espèce « de biens, plantée de toréis d'arbres fruitiers; que c'était « une terre Éertile, propre à tout ce qui peut subvenir aux « besoins des hommes. Animés par un tel récit, les Franks « prennent les armes et s'encouragent, et, pour se venger a des injures qu'ils avaient eu à souffrir des Romains, ils a aiguisent leurs épées et leurs cœurs; ils s'excitent les « uns les autres par des défis et des moqueries à ne plus a fuir devant les Romains , mais a les exterminer. En ces « jours-là les Romains habitaient depuis le fieuve du Rhin a jusqu'au fleuve de la Loire ; et depuis le fleuve de la « Loire jusque vers l'Espagne dominaient les Goths; les

ment nombreuse, et dont les membres étaient répandus sur tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les documents du Tie siècle des passages où il parait désigner la masse entière des tribus salieones.

a Burgondes, qui étaient ariens comme eux, habitaient de cf l'autre côté du Rhône. Le roi Chlodîo ayant donc envoyé « ses coureurs jusqu'à la ville de Cambrai , lui-même a passa bientôt après le Rhin avec une grande armée, a Entré dans la forêt Charbonnière, il prit la cité de Toura nai et de là s'avança jusqu'à Cambrai. II y résida quel- « que temps et donna ordre que tous les Romains qui y cr furent trouvés fussent mis à mort par l'épée. Gardant « cette ville, il s'avança plus loin et s'empara du pays juste qu'à la rivière de Somme *... »

Ce qu'il y a de plus curieux dans cette narration , c'est qu'elle retrace d'une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre , où les envahisseurs joignaient à l'ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse. Tout ne se passa pas d'une manière si régulière; et le terrain de la seconde province belgique fut plus d'une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Clodion lui-même fut battu par les légions romaines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un poète latin du v* siècle ^. Les Franks étaient arrivés jusqu'à un bourg appelé Helena, qu'on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d'une petite rivière , et se gardaient négligemment à la manière des Barbares, lorsqu'ils furent surpris parles Romains sous les ordres d'Aétius. Au moment de l'attaque ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d'un de leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants , et Ton voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes

< Gesta Francorum per Roriconem , apud script, rer. gallic. et francic, t. III, p. 4.

' Sidon. Apollinar. carm. in paneg. Majoriani; ibid.,t. I, p. 809.

du banqtiet. Tout à coup les légions débouchèrent, en files serrées et au pas de course, par une chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former leurs lignes. Enfoncés et obligés à la retraite , ils entassèrent pêle-mêle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce, de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les voitures , avec ce qu'elles contenaient, dit le poëte, et Tépousée elle-même, blonde comme son mari , tombèrent entre les mains des vainqueurs*.

La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks à cette époque, et jusque dans le vi* siècle , a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d'un blond roux, qui formaient une espèce d'aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres avec un large ceinturon auquel pendait Tépée *.

* Fors ripœ coUo propinquo,

Barbaricus resonabat hymen , scylhicisque choreis Nubebat flavo similis nova nupta marito.

HorUs tcrga dédit. Plaustris rutilare videres Barbarici vaga festa tort , convictaque passim Fercala, capti vasque dapes, cirroquemadente, Ferre coronatos redolentia serta lebetas.

(Sidon. Apollinap. carm. in paneg. Majoriani , apud script, rer. gallic. et francic, 1. 1, p. 802.) Hic quogue moiistra domat, rutili quibus arce cerebri Ad frontem coma tracta jacet , nudataque cervix

Setarum per damna nitet

Ac Yultibus undique rasls,

Pro barbâ tenues perarantur pectinae cristae.

(Ibid.)

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70 LETTUE VI.

Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants , dont le fer était épais et acéré et le manche trèscourt. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de Tennemi. Rarement ils manquaient d'atteindre Tendroit précis où ils voulaient frapper.

Outre la hache, qui, de leur nom, s^wppeMi frankiske^ ils avaient une arme de trait qui leur était particulière , et que, dans leur langue, ils nommaient kang , c'est-àdire hameçon. C'était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés comme des hameçons. Le bois était recouvert de lames de fer dans presque toirte sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l'extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité : alors le Frank qui l'avait jeté s'élançait, et, posant un pied sur le javelot , appuyait de tout le poids de son corps et forçait l'adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tète et la poitrine*. Quelquefois le hang attaché au bout d'une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu'il atteignait. Pendant qu'un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi , soit pour l'attirer lui-même par son vêtement ou son armure*.

* Agathiœ hist de Franc, lib. ii, apud script, rer. gallic. et francic, t II, p. 65 et 66.

» Insertum triplici geslabat fune tridentem ,

Quem post terga quidem stintes socii tenueruiit; Gonsilium fuit, dum cuspes missa sederet,

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LETTRE Vr. 71

Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et celte manière de combattre un demi-siècle après la conquête , lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain : le le&ie des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n'avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer : un petit nombre portait des casques ; les autres combattaient nu*tête. Pour être moins incommodés de la chaleur , ils avaient quitté leur justaucorps de toile grossière et gardaient seulement des culottes d'étofTe ou de cuir, (pii leur descendaient jusqu'au bas des jambes. Ils n'avaient ni iffc, ni fronde, ni autres armes de traits, si ce n'est le bang et la frankiske. C'est dans cet état qu'ils se mesurèrent avec peu de succès contre les troupes de l'empereur Justinien*.

Quant au caractère morri qui distinguait les Franks, à leur entrée en Gaule , c'était , comme je l'ai dit plus haut, celui (k tous les croyants à la divinité d'Odin et aux joies sensttdles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l'autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les fàus violents d'entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d'extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d'une paissaBce de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs bles-

In clypeo, cimcti pariter traxisse tuderent.

( De prima Exped. Allilœ in Galiias, ac de Reb. gest. Waltharii, Aquit princ, carmen illustratum et adauctutn, a P. Ch. J. Piscl)er. Lip«ia, 1780, in-4o, p. 54, vers 979.)

* Agathiae liist. de Pi*anc., tib. ii, apud scripf. rer. gallic. et francic, 1. Il, p. 65.

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72 LETTRE Vï.

sures dont la moindre eût suflS pour terrasser d'autres hommes*. Une conquête, exécutée par de pareilles gens, dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est duc en partie à la conversion des Franks au catholicisme : conversion populaire dans toute la Gaule , et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu ; et les martyrs qu'ils avaient faits dans leur invasion furent attribués à d'autres peuples, comme les Hims ou les Vandales : mais quelques traits épars , rapprochés par la critique et complétés par l'imagination , peuvent mettre en évidence ce qu'ont voilé soit la flatterie, soit la sympathie religieuse.

La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule, par les Visigoths et les Burgondes, fut loin d'être aussi violente que celle du nord par les Franks. Étrangers à la religion que les Scandinaves propageaient autour d'eux, ces peuples avaient émigré par nécessité, avec femmes et enfants , sur le territoire romain. C'était par des négociations réitérées , plutôt que par la force des armes , qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule, ils étaient chrétiens conmie les Gaulois, quoique de la secte arienne, et se montraient en gé-

> Invicti prestant, animoque supersunt

Jam propè post animam '

(Sidon. Apoilinar. carm. in paneg. Majoriani , apud scripl. rer. gallic. et fraDcic, t. 1 , p. 603.) La langue des Scandinaves avait un mot particulier pour désigner les guerriers sujets à cette extase : on les appelait Berserkars, (Voyez THisttoire des expéditions mariUmes des Normands, par M. Depping, 1. 1 p. 46.)

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LETTRE Vï. 73

néral tolérants y surtout les Burgondes. Il paraît que cette bonhomie , qui est Tun des caractères actuels de la race germanique , se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à Touest du Jura , presque tous les Burgondes étaient gens de métiers , ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif , qui nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares'.

Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris à titre d'hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves , ce qui probablement équivalait à la moitié du tout , ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient point le Romain comme leur colon , comme leur lite , selon l'expression germanique ^j mais comme leur égal en droits dans Tenceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenus. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient de grand matin pour aller le saluer par les noms de père ou d! oncle, titre de respect fort usité alors dans l'idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leurs armes ou en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs chansons nationales, et,

1 Quippe omnes ferc sunt fabri lignarii, et ex hacarte mercedem capientes, semetipsos alunt. (Socralis Uist. eccles., lib. yii, cap. xxx, apud 8cript. rer. gaUic. et francic, t, l« p. 604.)

' Lide, lete, late, latze^ dans les anciennes langues teuloniqucs, signinait petit et dernier. Les Germains donnaient ce nom aux gens de la classe inférieure, qui, chez eux, étaient colons ou fermiers attachés à la glèbe. C'était, selon toute probabilité, les restes d'anciens peuples vaincus.

avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains

comment ils trouvaient cela *,

La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers Tabus de la force^ Elle offrait même à cet égard des précautions qu^on pourrait appeler (MUcates. Par exemple, elle défendait aux Bari>are6 de simmiscer, sous aucun prétexte ,, daps les piocès entre Romains ^ L'un de ses articles mérite d'être ^té textuettevieRt r « Quiconque aura dénié ïe couvert et a le feu à un étranger en voyage sera puni d'une amende (kéè Irpift smi»... Si le voyi^eur vient à la maison d'un « Bourgonde et y demande ThospitaMlé , et que celui-ci « indique la mai^Hsi; d'un Romain , et que cela puisse être «i piouvé, il payera trois sou6 d'amende, et trois sous pour « dédommagement à eelui dont ÎA aura montré la maison ^.»

A part quelque peu de fanatisme arien , les Vîsigoths,, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône , la Loire et les deux mers, joignaient à un égal esprit de justice plus d'inteUigence et de goût pour la civilisation. De longues procaenades militaires à travers la Grèce et l'Italie avaient inspiré à leurs chefs l'ambition de surpasser, ou tout au moins de continuer, dans leurs établissements, Tadminist£Bii&^ romaine. Le successeur du fameux Âlarik, Ataùlf^

> Ii9Ui^N)iein.ti^ieo Bubinde Tulto

Quo4 Burgundio oantat eBculenUiitnfundens acido cpmam butyro.

Quem non ut vetulum patris parentem, Nutritii^q^ vtriua» die nec orto, Toi tao^ique p«iuiitisiflQiil ^gantes*

(Sidon. Apollinaiï. carm. aâ^Catullinum, apud script, w. galik. et iraneie., Ul,p. 811.)

3 Lei Bufgimdionum , tit., lt, apud script rer. gallic. et francien, t. IV, p. «70»

3 Ibid., p. 966.

dbyGoOgk

qoà transporta sa nation riltalie dans la proTÎnce narborn naise ^ exprimait d'i»ie manière mirt et forte ses sentiooÊnts à cet égard. « Je me souviens, dk m écrivain du « v^ siècle, d'aydr entendu à Bethléem le bienlieurenx <r iérdme raconter qu'il aivah vn on cerfain habitant de « NaffboBfie, élevé à de batile» fonctions soua Femperenr « Théodose, et d'aïUem^ retigieux, sage et grave, qni a avait joQÎ dans ac viOe natale de ta fiimiKarilé d^ÂtaCHf. a H répétarf aoavent qpe le roi des Golba, homme dé « grant coenr et de grand eaprit, avait coutnrae de dire V que soa âmbitioa la plus ardente avaîl dl'abord éré m d'aaéastir te nemraanin, ef de fiiire, de fonte Fétendne « des. terres roiBaiiies, un nouvel empnpe appelé Gothique r « de sorte que, pour p»ler vnl{gatffenienf, tout ce qni étafC « MwmmuU devint G^hie, et qu'Ataûlf jbu^ le mémerMe « qu^anlrefeis César^ergtwte; mais qu'aprèy s*<ôtre assuré <t pMrrexpérieneeque tes Goths étaient ineapaMes d^obéiis^ « saace aux lois, à cause de leur barbarie indtscrpRaafole, c jagettQt qu^ ne faBatt point toucher aux feis^ sans lesm quellei» la république cesserait d^tre république, il avait « ira te partïde chercher hi gloire en consacrant les forces « des Gotiis à rétabfir dans son intégrité , à augmenter « même la puissance du nom romain , afin qu'au moins la ic postérité te regardât comme te restaurateur de Tempire, « qa'il ne pouvai4f transporter. Dans cette vue , il' s'afoste^ a noitd^hi guerre et cherchait soigneusement la pafxS.. » Ces idées étevée» de gouvernement par tes tefe , cet anMor de te eivîKsatKm, étent fempire romam étart alors Punique modèle, furent conservés, mais avec plus d'indépendance , parte» suece ja a uis d'Atafttf. Leur courde Toulouse, centre de la politique de tout rOccîdent intermé-

< Paul! Orosfl mat, Ifb. tit, cap. xliii, apud script, rer. gallic. et francic, t I, p. &9S.

diaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Gonstantinople. C'étaient les Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre ; car alors les Germmns reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire Pun des rhéteurs les plus estimés dans ce temps , et se plmsait à voir les dépêches, écrites sous son nom , admirées jusqu'en Italie pour la pureté et les grâces du stylet Ce roi, l'avant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, insfHrait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une vénération véritable, non cette crainte servile qu'excitaient les rois franks, ou cette admiration fanatique dont ils furent l'objet après leur conversion à la foi orthodoxe. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poëte du v« siècle, Sidonius Apollinaris, exilé de l'Auvergne, son pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de regretter l'empire , et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d'une manière assez vive l'impression qu'avait faite sur l'exilé la vue des gens de toute race que l'intérêt de leur patrie respective rassemblait auprès du roi des Goths.

« J'ai presque vu deux fois la lune achever son com*s, et a n'ai obtenu qu'une seule audience : le maître de ces lieux « trouve peu de loisirs pour moi } car l'univers entier de- « mande aussi réponse et l'attend avec soumission. Ici , a nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu'aucune mer

1 Sepone pauxillulum conclamatissimaB decIamaUones, quas oris regii Yice coDflcis, quibus ipse rex inclytus... per promotœ limitem sortis, ut populos sub armis, sic frœnat arma sub legibus. (Sidon. Apollinar., Epist. ad Leonem Eurici conciliarium , apud script, rer. gallic. et francic, 1. 1 , p. 800.)

dbyGoOgk

« n'étonne , craindre le sol où il marche. Ici , le vieux Sia cambre 7 tondu après une défaite, laisse croître de noua veau ses cheveux. Ici, se promène THérule aux joues « verdâtres, presque de la teinte de TOcéan, dont il habite « les derniers golfes. Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, « fléchit le genou et implore la paix. Ici, TOstrogoth réa clame le patronage qui fait sa force et à Taide duquel il « fait trembler les Huns, humble d'un côté, fier de Tautre. « Ici, toi-même, ô Romain, tu viens prier pour ta vie; et a quand le Nord menace de quelques troubles , tu soUi- « cites le bras d'Eurik contre les hordes de la Scythie -, tu c< demandes que la Garonne, maintenant belliqueuse et « puissante, protège le Tibre affaibli ^ »

Si, de ce tableau ou de celui de la cour du roi goth Theoderik II , tracé en prose par le même écrivain*, on passe aux récits originaux du règne de Glovis, il semble que l'on s'enfonce dans les forêts de la Germanie : et cependant, parmi les rois franks de la première race, Glovis est Thomme politique. G'est lui qui , dans la vue de fonder un empire, mit sous ses pieds le culte des dieux du Nord, et s'associa aux évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Mais, instrument plutôt que moteur de cette ligue, malgré son amitié pour les prélats, malgré l'emploi qu'il fit , dans ses diverses négociations , de Romains, auxquels la tradition attribuait une finesse à toute épreuve', il resta sous Tinfluence des mœurs et des idées de son peuple. L'impulsion donnée à ces mœurs par l'ha-

* Sidon. Apollinar., Epist. ad Lampridium, apud script, rer. gallic. et francic. , 1. 1 , p. 800.

> Sidon. Apollinar., Epist. ad Agricolam, ibid.

> Voyez f dans les Gestes des rois franks, ouvrage du tii« siècle , composé en partie sur des traditions populaires, le détail des ambassades d*Aurélicn auprès du roi Gondebald , et de Paternus auprès du roi Alarik. ( Script, rer. gallic. et francic, 1. 11 , p. 548 et 463.)

dbyGoOgk

n LETTRE VL

bkude de la vie barbw» et uae rdigioa sao^iinatre ne fui potnt arrêtée {mm* la conversioa des Franks aa christiaiitsme. L'évéqtie de Reims eut beau dire à se6 néophytes : « Sicambre adouei, courbe la t^, adore œ qcte tu as brûié», riocendie et le pillage n'épar^èrent pas les églises dans les expéditions entreprises vers la Saône et au midi de la Lovre.

II ne faul pas d'ailleurs s'imaginer que cette fîuneuse conversion ait été soudaine et complète. D'abord il y eut scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de Tanden; la plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de laSonmie dans celui de Raghenaher, dont la viUe principale était Cambrai ^ . De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui gardèrent leur croyance , sans renoncer à leur vasselage. Les légendes attestent que non-seulement le premier roi chrétien ^ mais encore ses successeurs , furent souvent obligés de s'asseoir à taUe avec des païens obstinés, et qu'il y en avait un grand nombre parmi les Franks de ia plus haute classe. Voici , à ce propos, deux anecdotes qui n'ont été racontées par aucun historien moderne , et qui cependant abritaient de l'être ; car il ne faut pas que la crainte de paraître dupe des miracles du moyen âge fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels l'histoire est vague et presque inintelligible.

« En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa a résidence, le roi Ghlodowig passa par Orléans, où il s'ar- « i^ta quelques jours avec une partie de son armée. Penc( dant son séjour dans cette ville , l'évéque de Poitiers a Adelphiuslui amena un abbé nommé Fridolin, qu'on rece gardait comme saint, et que le roi souhaitait beaucoup

1 Multi... de Franeorum exercilu nocdum ad fidetn conTersf , eum regU parente , Raganario, uUra Sumnam fluvium aliquandiu degeruut. (Vita S. Bemigii, apud script, rer. gaUic, et francic, t UI , p. S77.)

a de connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier « des Franks , le solitaire à pied et Tévêque à cheval , a comme il convenait. Le roi vint lui*^même au-devant Œ d'eux , entouré de beaucoup de monde , leur fit un accc cueîl respectueux et amical ; et , après s'être eii^tenu a familièrement quelques heures avec eux , il ordonna « qu'on seçvît un grand repas. Pendant le dîner, le roi se a fit apporter un vase de jaspe y transparent comme du « verre, décoré d'or et de pierres précieuses : l'ayant rema pli et vidé , il le passa à l'abbé , qui le prit ^ quoiqu'il s'en « fut excusé, disant qu'il ne buvait pas de vin; mais au a moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa écfaap- <r per par accident, et le vase tomba sur la table, puis de « la table à terre , où il se brisa en quatre. Un des échan- « sons randassa les morceaux, et les plaça devant le roi qui a pai*aissait chagrin, moins à cause de la perte du vase, a que pour le mauvais effet que cet accident pourrait avoir <r sur les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore e païens. Toutefois il reprit son air gai, et dit à l'abbé : « Seigneur, c'est pour Tamour de toi que J'ai perdu ce vase ; « car s'il fût tombé de mes mains, il ne se serait pas brisé. « Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en faveur de tt son saint nom , afin que ceux d'entre nous qui sont ena core adonnés à l'idolâtrie ne diffèrent plus de croire au « Dieu tout-puissant. » Alors Fridolin prit les quatre mor^ e ceaux du vase, les réunit , et les tenant serrés dans ses a mains, la tête inclinée vers la table, il se mit à prier Dieu « en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Quand « sa prière fut achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva a parfaitement restauré , n*y pouvant reconnaître aucune a trace de brisure. Ce miracle ravit les chrétiens, mais plus « encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand nombre, a Au même moment le roi et tout le monde se levant de

« table et rendant grâces à Dieu , tous ceux des assistants cf qui partageaient encore les erreurs du paganisme con- « fessèrent leur foi en la sainte Trinité , et reçurent de la « main de Tévêque les eaux du baptême *. »

« Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother « s'étant établi dans la ville de Soissons , il arriva qu'un «certain Frank, nommé Hozin, Tinvita à un banquet, « conviant aussi parmi les courtisans de sa suite le véné- « rable Védaste (saint Waast), évêque d'Arras. Le saint a homme accepta cette invitation dans le seul but de don- « ner quelque enseignement salutaire à la foule des cona vies et de profiter de Pautorité du roi pour les attirer au « saint baptême. Étant donc entré dans la maison, il aper- « çut un grand nombre de tonneaux rangés par ordre , « tous remplis de bière. Ayant demandé ce que c'était que « ces tonneaux, il lui fut répondu que les uns étaient des- <f tinés aux chrétiens , tandis que les autres avaient été « consacrés, suivant les rites des gentils , à l'usage de ceux c< des conviés qui professaient le culte des idoles. Ayant <r reçu cette explication , le vénérable Védaste se mit à ce bénir chacun des vases indistinctement au nom du Christ c( et par le signe de la croix. Au moment où il fit sa béné- « diction sur les tonneaux consacrés à la manière des « païens , tout à coup les cercles et les liens se brisèrent, ce donnant passage à la liqueur, dont le pavé fut inondé, ff Cet événement ne fut pas inutile au salut de ceux qui a étaient présents ; car un grand nombre furent amenés « par là à demander la grâce du saint baptême, et à se c< soumettre au joug de la religion*. »

* Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis , sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat) Deo persolveretur, non est necesse loquendum. ( Vita 8 Frldolini, apud script, rer. gallie. et frnncic, t. III , p. 388.)

3 Quœ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam mulli ex hoc

Si vous parcourez les documents relatifs à l'histoire du vi« et du vn« siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu'il s'éteignît par degrés. L'historien byzantin Procope raconte avec horreur qu'en Pannée 539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée en Italie, où ils marchaient contre les Goths, tuèrent des femmes et des enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô , comme prémices de la guerre qui s'ouvrait*. Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de TAisne , le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n'était pas sans de grands dangers que les évéques des villes du Nord faisaient leurs visites pastorales; et il fallait tout le zèle d'un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Tournai, à Courtrai, à Gand et le long des rives de la Meuse ou de l'Escaut ^. En l'année 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans cette mission périlleuse ; et vers la même époque, d'autres personnages que l'église vénère, les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint Amand) , les Franks Odomer et Bertewin (saint Omer et saint Bertin) y gagnèrent leur renom de sainteté ^.

Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent dé-

ad graUam baptismi confugerunt, uc sanctse religion! colla submiscrunt. (Vif a S. Yedasti , apud script, rer. gallic. et francic, t. 111, p. 373.)

t Procopii hist. de Bello Gothico, lib. ii, cap. xxt, apud script, rer. gallic. et francic.» t. Il, p. 37. — H ajoute la réflexiun suivante : Nam ita ehristiani Bunt isti barbari, ut multos priscœ superstitionis rilus observent, humanas hostias aliaque impia sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid.)

> Yita S. Eligii, ibid., t. III ; p. 557. Audivit pagum esse quemdam prœter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum, cujus loci habilatores iniquitaa diaboli... irretivit, ut... relicto Deo... fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem enim gentis illiua, omnes sacerdotes a prœdicatione.se subtraxerant, et nemo audebat... verbum annuntiare Domini. (Vila S. Amaiidi, ibid., p. 533.)

3 Fleury, Histoire ecclésiastique, t. VIII, p. 290, 399, et 425.

raciué les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante , il resta dans les niœiirs de cette race d'hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait , en paix comme en guerre , soit dans les actions , soit dans les paroles. Cf?t accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, paraît d'une manière aussi naïve dans les documents officiels du temps des derniers Mérovingiens. Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks saliens ou loi saligue, dont la rédaction en langue latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d'origine franke, montre à nu tout ce qu'il y avait de violent, de rude, d'informe, si Ton peut s'exprimer ainsi, dans l'esprit des hommes de cette nation qui s'étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d'une ancienne chanson germanique :

(f La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fonce dateur* , forte sous les armes, ferme dans les traités de a paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'une a blancheur et d'une beauté singulières, hardie , agile et a rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, cr libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une croyance c< barbare, avec l'inspiration de Dieu , recherchant la clef c( de la science; selon la nature de ses qualités, désirant la a justice, gardant la piété; la loi salique fut dictée par les a chefs de cette nation , qui en ce temps commandaient cr chez elle.

« On choisit, entre plusieurs , quatre hommes, savoir :

> àuefrê Dto eamiUa, Cette idée parait étrangère à la religion chré- Uenne, qui n'aecorde à aucune nation, si ce n'est au peuple juif, l'iionneur d'avoir eu des relations spéciales avec la Divinité. Peyt-être , pour être exact et malgré la contradicUou i^parente, devraitron traduire ayoïii un Dieu pour fondattur.

a le Gast de Wise, le Gast de Bode, le Gast de Sale, et le « Gast de Wlnde , dans les lieux appelés canton de Wise, (c canton de Sale, canton de Bode et canton de Winde*. « Ces hommes se réunirent dans trois Mais*, discutèrent « avec soin toutes les Causes de procès , traitèrent de cha- « cune en particulier, et décrétèrent leur jugement en la a manière qui suit. Puis lorsque, avec Paide de Dieu , a Chlodowig le Chevelu, le beau, Tillustre roi des Franks, a eut reçu, le premier, le baptême catholique , tout ce a qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé a avec clarté par les illustres rois Chlodowig, Hildebert et « Chlother; et ainsi fut dressé le décret suivant :

« Vive le Christ qui aime les Franks; qu'il garde leur « royaume, et remplisse leurs chefs de la lumière de sa a grâce; qu'il protège l'armée, qu'il leur accorde des « signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et la a félicité ; que le Seigneur Christ-Jésus dirige dans les voies « de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car cette a nation est celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le a dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la « sainteté du baptême, orna somptueusement d'or et de cr pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les (c Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés a par le fer, ou fait déchirer par les bêtes ^. »

> Gast , dans les dialectes aclucls de la langue germanique , signifie hôte. Il paraît que, dan^ Tancienne langue, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On trouve encore dans Ja province d'Gvet^^Yssel , antique demeure des Salieni, un canton nommé Saîland, et un autre appelé Twenie, peut-être plus correctement t^Wente^ ce qui répond au Winde de la loi salique. Le canton de Wise tirait probablement son nom de sa situation occidentale, et celui de Bode rappelle Tancien nom de llle des Bataves.

' Hi per ires mallos convenientes... Mal, dans Tancienne langue teutonique, voulait dire signe, parole, et, par extension * conseil, assemblée.

3 Legis salicae prolOgus, apud script* rer. gallic* et francic, t. IV p. 423 et 123.

dbyGoogk

Sar l'état des Gaalois après la conquête.

« Si quelque homme libre a tué un Frank ou un Barbare et vivant sous la loi salique, il sera jugé coupable au taux « de deux cents sous. — Si un Romain possesseur, c'estc( à-dire ayant des biens en propre dans le canton où il « habite, a été tué, celui qui sera convaincu de l'avoir tué a sera jugé coupable à cent sous*. »

« Celui qui aura tué un Frank ou un Barbare, dans la a truste (service de confiance) du roi, sera jugé coupable « à six cents sous. — Si un Romain , convive du roi, a été c( tué, la composition sera de trois cents sous^. »

«Si quelqu'un, ayant rassemblé une troupe, attaque « dans sa maison un homme libre (Frank ou Barbare), « et Vy tue , il sera jugé coupable à six cents sous. — Mais c( si un Lite ou un Romain a été tué par un semblable c( attroupement , il ne sera payé que la moitié de cette composition'. »

a Si quelque Romain charge de liens un Frank sans

1 Lex salica, lit. xut, §§ I et 15, apud script, rer. gnliic. et francic., t. IV, p. 447. D'après la valeur du sol d'or fixée par M. Guérard (voyei plus haut la note de la page 33) , le taux de ces deux compositions s'élevait, pour la première, à l;856 fr., valeur intrinsèque, et 49,906 fr., valeur relative; et, pour la seconde, à 928 fr., valeur intrinsèque, et 9,953 fr., valeur relaUve.

» Ibid., til. XLiv, §8 4 et «. Ibid., 8,768 et 4,881 fr., valeur intrinsèque; 59,748 et 29,859 fr., valeur relative.

8 ibid. , til. XLV, gg 1 et 3, apud script rer. gallic. et franclc, t IV, p. 418. (Voyez révaluaUon de la note précédente.)

LETTRE Vil. 85

cr motif légitime, il sera jugé coupable à trente sous. — a Mais si un Frank lie Un Romain pareillement sans motif^ ce il sera jugé coupable à quinze sous*.

« Si un Romain dépouille un Frank , il sera jugé coua pable à soixante-deux sous. — Si un Frank dépouille un a Romain, il sera jugé coupable à trente sous 2. b

Voilà comment la loi salique répond à la question tant débattue de la différence originelle de condition entre les Franks et les Gaulois. Tout ce que fournissent à cet égard les documents législatifs , c'est que le wergheld , ou pria? de V homme , était, dans tous les cas , pour le Barbare, double de ce qu'il était pour le Romain. Le Romain libre et propriétaire était assimilé au lite, Germain de la dernière condition, cultivateur forcé des domaines de la classe guerrière, et probablement issu d'une race anciennement subjuguée par la race teutonîque. Je doute que cette solution, bien qu'elle soit inattaquable, vous satisfasse pleinement , et vous paraisse contenir tout le secret de Tordre social établi en Gaule par la conquête des Franks. Le texte des lois est une lettre morte ; et c'est la vie de l'époque , dans sa variété , avec ses nuances toujours rebelles aux classifications légales, qu'il est curieux et utile d'observer. Or, rien ne facilite mieux , sous ce rapport, l'intelligence du passé, que la recherche et la comparaison de ce que l'état actuel du monde peut offrir d'analogue ou d'approchant.

Rappelez-vous la Grèce sous l'empire des Turks , rassemblez dans votre esprit ce que vous avez lu ou entendu

1 Lox Balica, Ut. xxxt, gg 3 et 4,apttd script, rer. gallic. etfrancic, l. IV, p. U4. (278 fr. 40 c. et 139 fr. 30 c, valeur intrinsèque; 2,985 fr. 90 c. et 4 ,492 fr. 95 c, valeur relative. )

> Lex salica ex MS. codice régie, a Jeanne Schiltere édita, tit. xy, apud script, rer. gallic. et francic. , l. IV, p. 488. (575 fr. 36 c et 278 fr. 40 c, valeur intrinsèque; 6,470 fr. 86 c. et 2,985 fr. 90 c, valeur relalive.)

dbyGoOgk

raconter des Raias et des PhanariotBs, de la masse dn peuple grec et de cette minorité que les Turks anobli»^ saienten lui conférant des emplois : ou je me trompe fort, ou, après avoir contemplé ce tableau d'oppression brutale, de terreur universelle , d'efforts constants pour sortir , à tout prix et par toutes les voies, de la classe commune des vaincus, quelque chose de vivant et de réel vous apparaîtra sous les simples mots de Romain possâsseuf^ Romûin triàutaire , Romain convive du roi. Vous comprendre^ combien de formes diverses pouvait revêtir la servitude gallo-romaine sous la domination des Barbares. Il y a plus, malgré la distance des temps et les différences de race et de position , non-seulement la destinée physique des vaincus dans l'ancienne Gaule et dans la Grèce mo^ derne, mais leur attitude morale, présentent de frappantes analogies. On retrouve dans les récits de Grégoire de Tours non^seulement les souffrances journalières des pauvres Raïas, vexés, pillés, déportés à plaisir, mais Tas^ tucieux esprit d'intrigue du noble voué au Service des con-* quérants, cette immoralité du Phanariote, si effrénée qu'on la prendrait pour une sorte de désespoir.

a Aux approches du mois de septembre (584), il arriva « au roi Hilperik une grande ambassade des Goths (chargée « d'emmener sa fille Rigonthe, promise au roi Rekkared). (( De retour à Paris, le roi ordonna qu'on prît un grand « nombre de familles dans les maisons qui appartenaient « au fisc, et qu'on les mît dans des chariots. Beaucoup « pleuraient et ne voulaient point s'en aller ; il les fit retenir « en prison afin de les contraindre plus facilement à partir a avec sa fille. On rapporte que, dans l'amertume de cette « douleur et de crainte d'être arrachés à leurs parents, plua sieurs s'ôtèrent la vie au moyen d'un lacet. Le fils était a séparé de son père et la mère de sa fille ; ils partaient en

« sanglotant et en prononçant de grandes malédictioos : a tant de personnes étaient en larmes dans Paris, que cela « pouvait se comparer à la désolation de l'Egypte. B^ua coup de gens des meilleures familles, contraints à partir « de force , firent leur testament , donnèrent leurs biens « aux églises, et demandèrent qu'au moment où la fiancée « entrerait en Espagne, on ouvrît ces testaments, comme a si déjà eux-mêmes eussent été mis en terre '• .. »

« Le roi Gonthramn ayant obtenu , comme ses fi^ères , « une partie du royaume, destitua Agricola de la dignité a de patrice, et la donna à Celsus, homme d'une grande « taille, fort des épaules, robuste des bras, haut en paro-* « les, prompt à répondre, habile dans la pratique des lois, a Cet homme fot dès lors saisi d'une si grande avidité de

< s'enrichir, que souvent il enlevait les biens des églises

< pour les réunir à son domaine. Qn raconte qu'un jour , « entendant lire , dans l'église, cette leçon du prophète « Isaïe , dans laquelle il dit : Malheur à ceux qui joignent a maison à maison , et ajoutent champ à champ jusqu'à a ce que la terre leur manque ! il cria : C'est bien insolent a de chanter ici, malheur à moi et à mes fils^.«* »

a Ëonius , qui avait le surnom de Mummolus , reçut le « patriciat du roi Gonthramn ; je crois qu'il sera bon de dire a ici quelque chose sur l'origine de sa fortune. Il naquit « dans la ville d'Auxerre , et son père était Péonius. Ce « Péonius gouvernait la ville eu qualité de comte. VoU'a lant faire renouveler le brevet de son office, il envoya a au roi son fils avec des présents'. Celui-ci donna l'argent

I Greg. Turon. Hitt* Franc, lib. ti, cap* xlt, apud. soripU rer* gailio. etfrancic, t. U, p. 289.

* Ibid., lib. IT, cap. xxit, apud aoript rer. gallic. et flrancic, t. II , p.3U.

3 Ad renovandam ttciionem.,. Dca modèlei du protocole usilé pour les brevets de duc, de comte et de patrice, sous les rois de la première race,

a en son propre nom , brigua le comté , et supplanta son « père qu'il avait mission de servir. C'est de là que, s' élevant <r par degrés, il parvint à la plus haute des dignités/... »

a La dixième année du règne de Theoderik, à Tinstigaa tion de Brunehîlde, et par Tordre de Theoderik, Prota- « dius fut créé Majeur ( maire ) de la maison royale. Il était « d'une extrême finesse et d'une grande habileté ; mais il a exerça contre beaucoup de gens de cruelles iniquités; <r accordant trop au droit (lu fisc, et s'eflforçant, par tontes « sortes d'artifices, de le remplir et de s'enrichir lui-même « du bien d'autrui. Tout ce qu'il voyait d'hommes de naisc( sance noble, il travaillait à les abaisser, afin qu'il ne se a trouvât personne capable de s'emparer de la place qu'il a occupait"... »

Je pourrais multiplier les citations de détail : j'aime mieux prendre un long morceau d'histoire qui se présente à peu près tout fait, et dans lequel figureront successive-^ ment un noble Gaulois intriguant pour le service des Bar^ bares, des fils de grande famille vendus comme esclaves, et tout un pays dévasté par des exécutions militaires.

Caïus Sollius Apollinaris Sidonius, sénateur arvernien, gendre de l'empereur Avitus, et le plus grand écrivain de son temps, fut, en Gaule, le dernier représentant du patriotisme romain. Lorsqu'en l'année 4-75 l'Arvernie, ou, comme nous disons, l'Auvergne eut été cédée aux Goths par l'empereur Julius Nepos, Sidonius fut exilé du pays;

se trouyent parmi les formules connues sous le nom de Formules de Markulf. Voyez dans le Recueil des historiens de la France et des Gaules, t. IV, p. 471, une formule intitulée : Gharta de ducatu, pairitiatu, vel comitatu.

1 Greg. Turon. Hist. Franc, lib. it, cap. xui, apud script, rer gallic. el francic , t. Il, p. 324.

> Fredegarii Chron., cap. xxyii, apud script, rer. galiic. et francic, t. Il, p. 433.

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et tant qu'il vécut , il conserva un profond dégoût pour le gouvernement des Barbares. Son fils , du même nom que lui , s'accommoda mieux aux circonstances : il s'attacha aux Visigoths , et en 507 combattit pour eux contre les Franks , à la fameuse journée de Vouglé '. Les Franks , vainqueurs, occupèrent bientôt l'Auvergne ; et alors Arcadius j petit-fils de Sidonius Apollinaris , mettant dans un égal oubli la patrie gothique et la patrie romaine, ne songea qu'à profiter de son nom, de son habileté et des biens qui lui restaient , pour faire une grande fortune sous le patronage des nouveaux maîtres. Chlodowig I venait de mourir, et, dans le partage de ses conquêtes entre ses quatre fils , l'Auvergne était échue à Theoderik , roi des Franks orientaux, qui l'avait conquise en personne. Il paraît que l'héritier du nom des Apollinaires réussit mal auprès de ce roi et fut mieux accueilli de son frère Hildebert, qui, maître de tout le Berry , ambitionnait la possession de l'Auvergne.

Arcadius n'eut pas de peine à flatter les espérances du roi barbare, à lui persuader que les habitants de TArvernie le désiraient vivement pour seigneur , au lieu de son frère Theoderik. Peut-être y avait-il au fond de cela quelque chose de vrai : au milieu des souffrances dont le gouvernement de la conquête accablait les indigènes, Tidée de changer de maître pouvait s'offrir à leur esprit comme une perspective de soulagement. Quoi qu'il en soit, en l'année 530, lorsque le roi Theoderik était occupé au delà du Rhin dans une guerre contre les Thuringiens , le bruit de sa mort, répandu en Auvergne, y fut reçu avec une grande joie. Arcadius se hâta d'envoyer à Paris, résidence du roi

> Maximus ibi lune Arvernonim populas, qui cum Apoîiinare yenerat, et primi qui erant ex senatoribus conruerunt. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. II, cap. xxxYii , apud script, tqt. gallic. et francic., t. Il , p. 483.)

90 LETTRE Vil.

Hildebert, des messugers qai rinvitèvent à venir prendre possession da pays. Hildebert assembla son armée et partit «iiS8il6t« Il arriva au pied de la hauteur sur laquelle était bâtie la <»té des Arvernes, aujourd'hui Glermont, par un temps de brouillard très-épais ; en montant la colline, le roi disait d*un ton de contentement : « Je voudrais bien « reconnaître par mes yeux cette Limagne d'Auvergne (K que l'on dit si s^éable. i> Mais il avait beau regarder, il ne pouvait rien découvrir au delà de quelques centaines de pas*.

Parvenu au pied des murs de la ville, Hildebert, contre son attente et malgré les promesses d'Arcadius, trouva les p(»*tes fermées; il paraît que les habitants avaient craint de se compromettre, si la mort de Theoderik était un faux bruit, ou qu'ils cherchaient dans tous les cas à se délivrer de la présence des Franks* Le roi fut obligé d'arrêter ses troupes, et de camper jusqu'à la nuit, ne sachant s'il devait forcer le passage ou retourner sur ses pas. Son ami le tira d'incertitude en brisant , avec l'aide de ses clients, la semire d'une des portes de la ville par laquelle les Franks entrèrent^. La capitale prise , le reste du pays ne tarda pas à se soumettre au roi Hildebi^, ma^s de cette soumission vî^ue dont se contentaient les rois de la première race et qui consistait à promettre fidélité et à livrer quelques otages»

Pendant que ces arrangements se faisaient, l'on apprit que Theodcffik était revenu vainqueur de la guerre contre les Thuringiens. A cette nouvelle, Hildebert, comme s'il eût craint d'être pris sur le fait ou de voir ses possessions attaquées , partit en grande hâte et se rendit à Paris, lais-

* Greg. Ttiron. Hitt. Franc.» Ub. . m , cap. ix> apud écriât, rer. gallic. et francie., t. Il, p. 491.

' Incita Arcadius sera uiiius port», eum civiiati introtfiisii. (Ibid.)

saut une faible garnison dans la capitale de TAuveiigoe. Deux ans se passèrent , durant lesquels le roi des FraidLS orientaux ne fit aucune tentative pour reprendre tes viUes qui avaient cessé de le reconnaître pour seigneur. Le pa^ était nominalement soumis au roi Hildebert, mais gouverné sous son nom par des indigènes, par la faction d'Arcadius, qui jouit probablement alors des honneurs dont l'acquisition était le but de ses intrigues. Mais Torage qu'il avait imprudemment amassé «ur son pays ne tarda pas à éclater, et cet orage fut terrible.

Le royaume des Burgondes , rendu tributaire par GhkH dowig , avait continué, après sa mort, d'exciter Tambitioft des rois franks. Une première expédition, entreprise, en 523 , par les rois Hildebert , Chk>domir et Chlotber, fut d'abord heureuse ; mais bientôt les Burgondf^ reprirent l'avantage : Chlodomir fut tué dans un combat, et les Franks évacuèrent le pays. Neuf ans après cette défaite ^ en l'année 532, l'ambition des rois se réveilla , excitée, à ce qu'il parait , par la haine nationale des Franks contre ks conquérants des b(xtds du Rhôoe. Une seconde inTasion fut résolue entre Chlother et Hildet)ert : ils firent inviter leur frère Theoderik à se joindre à eux , lui promettant de tout partager en commun. Dans son message , le roi Hildebert ne disait rien de l'occupation de l'Auvergne ; Theoderik n'en parla pas non plus, et s'excusa simplement de prendre part à la guerre entreprise par ses deux frères, ne laissant rien voir de son mécontentement ni de ses projets. Les deux rois partirent ; et, dès que la nouvelle de leur entrée sur le territoire des Burgondes flit connue des Franks orientaux , ils commencèrent à murmurer contre leur roi, de ce qu'il les privait des immenses profits que promettait cette g^rre. Ils se rassemblèrent en tumulte autour de la demeure royale , et dirent à Theo-

derik : « Si tu ne veux pas aller en Burgondie avec tes « frères, nous te quittons et les suivons au lieu de toi*. »

Le roi , sachant que la cause de la révolte était le regret de n'avoir point part au butin qui allait se faire, ne s'en émut pas, et dit aux Franks : a Suivez-moi vers la cité des « Arvernes, et je vous ferai entrer dans un pays où vous « prendrez de For et de l'argent autant que vous en pourrez a désirer, où vous enlèverez des troupeaux, des esclaves, (( des vêtements en abondance : seulement ne suivez pas « ceux-là". » Cette proposition eut un plein succès, et les Franks promirent de faire gi tout point la volonté du roi Theoderik. Pour mieux s'assurer de leur foi, il leur répéta encore qu'il serait permis à chacun d'emporter avec lui tout ce qu'il pourrait , et de faire esclave qui il voudrait parmi les gens du pays. L'armée, toute joyeuse, courut aux armes; et, pendant que les Franks occidentaux passaient la Saône , les Franks orientaux partirent de Metz , résidence de leur roi, pour le long voyage qui devait les conduire en Auvergne.

Dès que les soldats du roi Theoderik étirent mis le pied sur les riches plaines de la Basse-Auvergne , ils commencèrent à ravager et à détruire, sans épargner ni les églises, ni les autres lieux saints '. Les arbres à fruit étaient coupés et les maisons dépouillées de fond en comble. Ceux des habitants que leur âge et leur force rendaient propres à

* « Si cum frairibuB tuis in Burg^ndiam ire despexeris, te rclfnquimus, K et illos saUas sequi prseoptamus. » (Grcg. Turon. Uist. Franc., lib. m, cap. XI, apud script, rer. gallic et francic, t. Il , p. 191.)

^ « Ad Arvemos, inquit , me sequimini , et ego tos indueam in patriam « ubi aurum et argentum accipiatis, quantum vestra potest desiderare « cupiditas, de qua pecora, de qua mancipia, de qua veslimenta inabun- « dantiam absumatis; tantum hos ne sequamini. » (Id., ibid.)

* Arvernis ingressus, monasteria et ecclesias solo tenus, ut jam praelibavimus, coaequans... (Vita S. Austftmonii, Arvern. episc, apud script, rer. gallic. et francic, t III, p* 407.)

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LETTRE Vil. 93

être vendus comme esclaves, attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots de bagages, où leurs meubles étaient amoncelés. Les Franks mirent le siège devant Clermont, dont la population, voyant du haut de ses murs le pillage et Tincendie des campagnes , résista aussi longtemps qu'elle put. L'évêque de la ville , Quintianus, partageait les fatigues et soutenait le courage des citoyens. « Pendant toute la durée du siège, dit un ancien a auteur, on le vit de nuit faire le tour des murailles, chan> a tant des psaumes et implorant par le jeûne et les veilles « Taide et la protection du Seigneur', d

Malgré leurs prières et leurs efforts, les habitants de Clermont ne purent tenir longtemps contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage : la ville fut prise et saccagée. Le roi , dans sa colère, voulait en raser les murailles; mais les hommes qu'il chargea de l'exécution de cet ordre furent arrêtés par des terreurs religieuses, seule garantie qu'eussent les indigènes de la Gaule contre la furie des Barbares. Sur les remparts de Clermont s'élevaient de distance en distance un grand nombre d'églises et de chapelles qu'il était impossible d'épargner en démolissant les murs. La vue de ces édifices effraya les chefs des Franks, qui reculèrent devant un sacrilège commis de sangfroid et sans profit. L'un d'eux , nommé Hilping , vint dh*e à Theoderik : « Écoute, glorieux roi , les conseils de ma e petitesse : les murailles de cette ville sont très-fortes, eUes « sont flanquées de redoutables défenses; je veux parler « des basiliques des saints qui en garnissent le pourtour; et a en outre Tévéque de ce lieu passe pour grand devant le et Seigneur. N'exécute pas ce que tu médites : ne détruis

< Sanctus Dei muros eju8 per noctem psallendo circuiret... in jcjuniis atque yigiliis instanter orabat. (Vita S. Quiiitiani, epise. Arvern., auct. Greg. TuroD., apud script, rer. gallic. et francic, i. lU, p. 408 )

« pfts. la vîHe et ne maltraite pas Té^éque •. » La nuit suivante le roî eut dans son sommeit une attaque de somnambulisme : il se leva de son lit, et, courant sans savoir où, fut arrêté par ses gardes , qui l'exhortèrent à se munir du signe de la crcm. H ne fallut pas moins que cet accident pcNtr le (iKsposerà ta ctém^ice : il épargna la ville et interdit même le pillage dans xm rayon de huit mille pas ; mm»y lorsque cette défense ftrt prononcée , il ne restait phis rien à pïïter.

Mattre cte 1» capitale de TArvemie , Theoderil attaqua Tun ^près l'autre tous les lieux fortifiés , ou fes gens du p»y» s'élaî«iit renfermés avec ce quHs avaient de plus précm». Il bfiila* le cfcâtean de Tigemum, aujourd'hui Tfern , où» se trouvait «ne église construite en bois , qui fht consumée par Fiiicendîe*. A Lovolotnim (Volorre)^, où les Franks entrèrent par la trahison d'unxcsclave , ils mirent ea pièces au pied de fautel un prêtre nommé ProcuFus *. La ville de Brivate (Brioudey fiit saccagée, et la basilique de Saint-Jolien dévastée, malgré phisieurs miracles, dont lie bruit détermina Theoderik à faire rendre une partie du butin et à punir quelques-uns des soldats qui avaient violé te sanctuaire. A Iciodorum (lissoire), un monastère célètwe fiit réduit en soFitude, selon l'expression des contemporains^. Le château de Meriolacum (Merliac) résista

>*THaSk Quintrani, episc. Aryem., anct. Greg. Toron., apud script, rer. gallicet ânncic^ t Ul vP* ^OS.

3 Greg. Turon. Gloria Martyrum, lïh. i, apud acripL, rer^ gallie. et fronde., t. Il , p^ 485.

3 ProttoIttSh.. presbyter» inraptKi LoTolautreDalB oastH muriff, a& ingredientibug hoslibus anle ipaumecclesia&aUare gladiorum ictibus^in-Cruita diseerpti» est. (Vita S. QuinUani , loc. supr. cit. — Greg. Turon. Hist Franc, lib. m , cap. ii.)

« Icidlorense adit cœnobium, et eum pristina gloria spoliavit, et ad Bolitudinem rcdegit. (Vita S. Austremonii , apud script rer. gallie et francic, t. IH , p* ¥n,)

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LETTRE Vil. 95

longtemps : c'était «a )k» nalureltemenl; Ibrt, entouré de rochers à pic ^ et renfermant dans ses fmiiS pkistetirs sources dont l'eau s'échaf^ait en ruisseau par Tune des portes. I^es Franks désespéraieiil de prendve oett» place ^ lorsque le basard fit to^Bbev eiikpe leurs aiaiiis einquante botfHoes de U giurnisaa^ qui étaient sortis pour fourrager. Us ks arneuèreat aux pieds destempurts, tes mains liées derri^ le dos^ e4 firent signe qtt'oa les meltrati à mert sur Vbei^€> si le dbUemi a*élail reodiii. L» pitié pMir des coaipaVriotes et des paraits détamina tes défeMeiirs de Mei'U^ à ouvrir leurs porlesi e^ k payer ctnçoo K

C'est «.vee djos paroles toudbasÉea que tes> bistanens àe répoque décrivent kâéaotaiMitt de FAm:«rgite,: « Tout ce a qu'il y aKaU d'hommes lustres par leiw rang ou leurs (L richesses set t^uxateot réduits an fnkk de l'âusiÔDe^ ri^ « gés d'aller hoirs éà pays mendier ou ^vre de salaire. <i Ri^ ne fut[ laissé aux hdMtaiits^ si ce n'est la terre que a leaBarbares ne pouvaient empcwter^. i^ Après la védue^ tîoR de toutes, les. places fcnrtes, et la distribulio» du butin^ de longues files de cbark)ts.et de prisoniûers, escortées par les soldais fcanks, prâent la route, du Nord. Des gêna de tput état, dercs et laïlqifês^ étaient ainsi emmeiràsà la si^ite des bagages; et Foa remarquait surtout iMkgraml nombre d'^faAts et de j^ines gens des deux sexe», que les Franks mettaient à l'enchère dans tous les lieux où ils passaient ^.

> Gr«& Turon. Hist Frane^ Ub. m, np. xin, apud script, rer. gallie. et franc, t. II , p, f93.

' Ul neque minoribut nata» aeqiis m^rilx», q«idqiiM»prof»rii rtll»^ tum slt, prœter tecmm^aolam, quam Barbari seeum ferre- non poteranl. (Bugonis, abbat* Flaviniac. cron.» Tirdani, apud seript ror. gaRi«. et francic.» t. UI , p.. 36S.) — Vita S. Vidoti ^ ibi<L« j). 48f .

3 Pucros..- quQsqiie alque adAlaaœnte» venu^ionir formai, tuittsque vultibus puellas exercitus adventilius, vinctis postterga manibus, tecuflux duaens, per dWersa Xq/qa pretlo aeeeph) dialrabebat ( Hugoni», abbat Flaviniae., cron. Yirdun.^apud script, rer. gallie. et francic, t. UI, p. 38t.}

La plupart de ces captifs suivirent l'armée jusqu'aux bords de la Moselle et du Rhin. Beaucoup de prêtres et de clercs, emmenés comme les autres, furent répartis entre les églises de ce pays ; car le roi, qui venait d'incendier les basiliques et les monastères de l'Auvergne , voulait que chez lui le service divin se fît de la manière la plus convenable. Parmi ces clercs déportés se trouvait un nommé Gallus, d'une famille sénatoriale. Il fut attaché de force à la chapelle royale, et convertit beaucoup de païens parmi les Franks des bords du Rhin '. Un autre fils de sénateur , nommé Fidolus, n'alla pas plus loin que la ville deTroyes*. Là, un saint abbé, nommé Aventin, averti, disent les légendaires, par une révélation d'en haut , et probablement touché de la figure et de la résignation du jeune esclave , paya aux Barbares tout ce qu'ils demandaient pour sa rançon et le prit dans son couvent. Ayant ainsi embrassé la vie monastique , Fidolus s'y distingua tellement qu'il fut mis au nombre des saints'. Ce sont des Vies de Saints qui ont fourni la plupart des détails qui précèdent. Les hommes qui les composèrent, il y a treize siècles, dans le seul but d'exalter les vertus religieuses, ne se doutaient pas qu'un jour leurs pieuses légendes seraient les seuls documents capables de constater, aux yeux de la science, l'état du monde romain, tourmenté et désolé par ses conquérants.

> L'Église le irénère bous le nom de saint Gai. — Vita S. Galli, episc., auct Greg. Turon,, apud script, rer. gallic. et francic, t. III, p. 409.

' Le litre de sénateur, d'abord réservé exelusivement à ceux des Gaulois qui avaient entrée au sénat de Rome, était devenu, dans l'usage, un titre commun de noblesse. Les premiers de chaque ville, les chefs des grandes familles, surtout depuis la chute de l'empire» prenaient et rece- "vaient le nom de sénateur. Le mot archonte a subi en Grèce des vicissitudes analogues : ApxovT««, en grec moderne, signifie un noble, un grand propriétaire,

? Vita s. Fidoli (saint Fal), apud script, rer. gallic. et iVancic. t. fil, p. 407.

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