LIVRE
4080 une minorité mécontente. Plusieurs barons et chevaliers im. renoncèrent à leur hommage, quittèrent Guillaume et l'Angleterre, et, passant la Tweed, allèrent offrir au roi d'Ecosse, Malcolm, le service de leurs chevaux et de leurs armes ^ Malcolm les accueillit favorablement, comme il avait accueilli avant eux les émigrés saxons , et leur distribua des portions de terre pour lesquelles ils devinrent ses hommçs-liges, ses soldats envers et contre tous. Ainsi TÉcosse reçut une population toute différente de celles qui s'y étaient n)êlées jusque-là. Les Normands, réunis par un exil commun et une hospitalité commune aux Anglais qui naguère avaient fui devant eux, devinrent, sous une bannière nouvelle, leurs compagnons et leurs frères d'armes. L'égatité régna au delà du cours de la Tweed entre deux raees d'hommes qui, en deçà du même fleuve, étaient de condition si différente ; il se fit rapidement des uns aux autres un échange mutuel de mœurs et même de langage, et le souvenir de la diversité d'origine ne divisa point leurs fils , parce qu'il ne s'y mêlait aucun souvenir d'injure ni d'oppression étrangère.
4085. Pendant que les conquérants s'occupaient ainsi à régler leurs affaires intérieures , ils furent subitement troublés par une alarme venant du dehors. Le bruit se répandit que mille vaisseaux danois, soixante vaisseaux norvégiens et cent vaisseaux de Flandre , fournis par Robert le Frison, nouveau duc de ce pays, et ennemi des Normands, se rassemblaient dans le golfe de Lymfiord, pour descendre en Angleterre et délivi^er le peuple anglo-saxon**
' Ellis's metrical Romances, toI. I , introduction , p. 125.
2 Rumore expeditionis eoruni Britanniam usque Teliflcante... ut gentem nobilissimam pristinœ liberlali restitueret. (Uist S. Canuti régis, apud Scripf. rer. danic, t. III , p. 348 et 349.) — Order. Vital. Hisl. ecclcsiast, lib. VII , apud Script, rcr. normaiir., p. 640. — Florent. Wigorn. cbron., p. 641.)
Les rois de Danemark qui , tant de fois depuis vingt an- «os». nées, avaient successivement flatté et trahi les espérances de ce peuple, ne pouvaient, à ce qu'il paraît, se résoudre à Tabandonner entièrement. L'insurrection qui , en 4080 , causa la mort de Tévéque de Durham , semble avoir été encouragée par l'attente d'un débarquement des hommes du Nord ; car on trouve les mots suivants dans les dépêches officielles adressées alors à cet évêque : «Les Danois « viennent : faites garnir avec soin vos châteaux de muni- « tions et d'armes *. » Les Danois ne vinrent pas , et peutêtre les précautions extraordinairement recommandées à cause d'eux à l'évêque Vaulcher furent-elles la cause du peu de succès du soulèvement où il périt.
Mais cette fausse alarme n'était rien auprès de celle qui se répandit en Angleterre dans l'année 4085. La plus grande partie des forces normandes fut promptement dirigée vers Test; on plaça des postes sur les côtes ; on mit des croisières en mer; on entoura de nouveaux ouvrages les forteresses récemment bâties , et l'on releva les murs des anciennes villes démantelées par les conquérants ^. Le roi Guillaume fit publier en grande hâte par toute la Gaule le ban qu'il avait proclamé , vingt années auparavant, sur le point de passer le détroit. 11 promit solde et récompense à tout cavalier ou piéton qui voudrait s'enrôler à son service. Il en arriva de toutes parts un nombre immense. Tous les pays qui avaient fourni des troupes d'invasion pour exécuter la conquête fournirent des garnisons pour la défendre'. Les nouveaux soldats furent
' DunL.. rêvera venlunt : castrum itaque vestrum hominibus et armis et aliinentis vigilanti cura munira facile. (Lanfranci Opéra, p. 3U.
' Uist s. GanuU régis, apud Script, rer. danic, t. III, p. 348 et seq.
3 Cum tanlo exercilu equitum ac peditum e Francorum regno atque e Britaniiia... , quanlus nunquam antea liane lerram pelebat. (Chron, saxon., éd. Gib;$on, p. 186.)
yGoogk
<d8». cantonnés dans les villes et les villages , et les comtes , vicomtes, évêques et abbég normands eurent ordre de les héberger et de les nourrir proportionuellemeut à l'étendue de leurs juridictions ou de leurs domaines*. Pour subvenir aux frais da ce gr^nd armemeiU;, on imagina de faire revivre Tancien impôt appelé Dane-gheld, qui, avant d'être levé par les conquérants scftudivayes, Pavait été pour la défense du pays contre leurs invasions. Il fut rétabli à raison de douze deniers d'argent pour cent acres de terre. Les Normands sur lesquels pesa cet impôt s'en fireut rembourser le montant p^r leurs fermiers ou lem$ serfs anglo-saxons, qui payèreut ^insi , pour repousser les Danois venant à leur sepours , ce que leurs ancêtre^ avaient jadis payé pour les repousser comme ennemis ^.
Des détachements de soldats parcoururent en tous seas les contrées du nord-est de l'Angleterre , afin de les dévaster et de les rendre inhabitables , soit pour les Danois, s'ils venaient à y débarquer, soit pour les Anglais mêmes , qu'on soupçonnait de désirer ce débarquement*. Il ne resta sur le rivage de la mer, à portée des vaisseaux , ni un homme, ni une bête, ni un arbre à fruit. La population saxonne fut de nécessité refoulée vers l'intérieur, et, pour surcroît de précaution contre la bonne intelligence de cette population avec les Danois, un ban royal, publié à son de trompe dans tous les lieux voisins de lamer^ prescrivk aux hommes de race anglaise de prendre des vêtements norms^ds, des armes normandes , et de se raser la barbe
» Pro sua... terrae porlione. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 186.) — Florent. Wigorn. chron., p. 641.
^ Danegeldi redditio propler piratas priraitus statuta est., ad corum insolentiam reprimendam. (WilUns Concilia magnœ Britann., t. I, p. 312.) — Voyez livre ii , 1. 1 , p. 123.
3 Experli sunt incolœ multos dolores..., et rex permisit devaBlari oianos terras maritimas. (Chron. saxon.» éd. Gibson» p. 166.)
Googk
àTinstardes Normands*. Cet ordre bizarre avait pour iom. objet d'ôter aux Danois le moyen de distinguer les amis qu'ils venaient secourir des enneoïis qu'ils venaient combattre ^
La crainte qui inspirait ces précautions n'était point sans fondement; il y avait réellement à F ancre sur la côte du Danemark une flotte nombreuse destinée pour l'Angleterre. Olaf Kyr, roi de Norvège, tils et successeur de ce Harold qui , ayant voulu conquérir Je pays des Anglais , n'y avait obtenu que sept pieds de terre, venait maintenant au secours du peuple qui avait vaincu et tué son père, sans peut-être se rendre bien compte du changement de destinée de ce peuple, et croyant aller venger Harold^. Quant au roi de Danemark , Knut , fils de Sven , promoteur de la guerre et chef suprême de l'armement, il comprenait la révolution opérée en Angleterre par la conquête normande , et c'était sciemment qu'il allait secourir les vaincus contre les vainqueurs. «Il avait cédé, disent les a historiens danois, aux supplications des exilés anglais, à « des messages reçus d'Angleterre , et à la pitié que lui « inspiraient les misères d'une race d'hommes alliée de la « sienne , dont tous les chefs , les riches , les personaages c( considérables , avaient été tués ou bannis , et qui , tout « entière, se voyait réduite en servitude sous la race étrancf gère des Français qu'on appelait aussi Romains*. »
' Anglis autem quibus non minimi desiderii danici exerciUis advenium didicerat, barbas radere , arma et exuvias ad instar Romanorum coaptare..., per omnia Francigenis, quos et romanosdici prœlulimus, assimilare praecipit. (Hist. S. Ganutt régis , apud Script, rer. danic, t. HI , p. 350.)
3 Ad deludendum adventantium visus. (Ibid.)
3 Sagan of Olafe Kyrra , cap. yiii ; Snorre's Helmskringla » t. III, p.185.
* Si quidem inclitis corum ducibus... et nobilibus diversarumque dignitatum personis, partira ferro perempiis... , bœreditale privalis, nativo
yGoogk
^085. Ces deux noms étaient en effet les seuls sous lesquels la nation normande fût connue dans le nord de TEurope, depuis que les derniers restes de la langue danoise avaient péri à Rouen et à Bayeux *, Quoique les seigneurs de Normandie pussent encore facilement prouver leur descendance Scandinave ; en oubliant Fidiome qui était le signe visible de cette descendance, ils avaient perdu leur titre au pacte de famille qui, malgré des hostilités fréquentes, produites par les passions du moment, unissait Tune à Fautre les populations teutoniques. Mais les Anglo-Saxons avaient encore droit au bénéfice de cette fraternité d'origine ; c'est ce que reconnut le roi de Danemark , selon le témoignage des chroniqueurs de sa nation , et si son entreprise n'était pas pure de toute vue d'ambition personnelle , du moins était-elle ennoblie par le sentiment d'un devoir
1086. d'humanité et de parenté. Sa flotte fut retenue dans le port plus longtemps qu'il ne l'avait prévu , et, durant ce retard , des émissaires du roi normand , adroits et rusés comme leur maître, corrompirent avec l'or de l'Angleterre plusieurs des conseillers et des capitaines du Danois^^. Le retard, d'abord involontaire, fut prolongé par ces intrigues. Les hommes vendus secrètement à Guillaume , et surtout les évêques danois, dont la plupart se laissèrent gagner, réussirent plusieurs fois à empêcher le roi Knut de mettre à la voile , en lui suscitant des embarras et des obstacles imprévus. Pendant ce temps , les soldats , fatigués d'un campement inutile , se plaignaient et murmuraient sous la
soîoextermjnatis, reliquis veluti publica servitute oppressis... quorum ungustiis piigsimus héros incitatus, in commodum eorum succurrendum decrevit, et ut gentem nobilissimam prislinœ libertafi resliluerel, et, Romanorum seu Francigenarum inâolenliam.... puuirel.... Classcm... (Hist. s. Canuti régis, apud Script, rer. danic, t. III, p. 347.)
' Voyez livre ii , t. ! , p. 155 et 156.
2 Uisl. S. Canuti régis, apud Script, rrr. danic, 1, II!, p. 351, in noUt>. — Torfœi Hist. rer. norweg., lib. vi, t. Il, p. 393 cl seq.
tente * . Ils demandaient qu'on ne se jouât pas d'eux, qu on lose. les fît partir , ou qu'on les renvoyât dans leurs foyers , à leur labourage et à leur commerce. Ils tinrent des conciliabules, et firent signifier au roi , par les députés qu'ils nommèrent , leur résolution de se débander si l'ordre du départ n'était donné sans plus de délai ^. Le roi Knut voulut user de rigueur pour rétablir la discipline. Il emprisonna les chefs de cette révolte , et soumit l'armée entière au payement d'une amende par tète. L'exaspération, loin d'être calmée par ces mesures, s'accrut tellement , qu'au mois de juillet 1086 il y eut une émeute générale où le roi fiit tué par les soldats' : ce fut le signal d'une guerre civile qui enveloppa tout le Danemark ; et de ce moment le peuple danois, occupé de ses propres querelles , oublia les Anglo-Saxons , leur servitude et leurs maux.
Ce fut la dernière fois que la sympathie des Teutons du Nord s'exerça en faveur de la race teutonique qui habitait l'Angleterre. Par degrés les Anglais, désespérant de leur propre cause, cessèrent de se recommander au souvenir et à la bienveillance des peuples septentrionaux. Les exilés de la conquête moururent dans les pays étrangers et y laissèrent des enfants qui, oubliant la patrie de leurs ancêtres, n'en connurent plus d'autre que la terre où ils étaient nés^. Enfin, dans la suite, les ambassadeurs et les voyageurs danois qui se rendaient en Angleterre, n'entendant retentir à leurs oreilles, dans les maisons des grands et des riches, que la langue romane de Norman-
» Vulgus... impatiens more el lillorese delentionis, prœstolationes domestieis mutiles negotiis querebantur. (Hist. S. Canuti régis, apud Script, rer. danic.,t. III, p. 351.)
' Régi nuncios... consilio crebrius iuito.... (Ibid.)
* Ibid., p. 352 el seq.
♦ Ipsorum eUam Anglorum qui in Dauiam lœdio Normannorum dominatioiiisprofugi... (Ponlani rcr. danic. Ilist., lib. v, p. 107.)
«086. die, et faisîmt peu d'attention au langage que parlaient les marchands anglais dans leurs échoppes ou les bouviers dans leurs étables, s'imaginèrent que toute la popution du pays était normande, ou que la langue avait changé depuis Finvasion des Normands*. En voyant les trouvères français parcourir les châteaux et les villes , et faire les délices de la haute classe en Angleterre, qui eût pu croire, en effet, que, soixante ans auparavant, les scaldes du Nord y avaient joui de la même faveur^? Aussi , dès le xn« siècle, l'Angleterre fut-elle regardée par les nations Scandinaves comme un pays de langage absolument étranger. Cette opinion devint si forte, que dans le droit d'aubaine du Danemark et de la Norvège les Anglais furent classés au rang des peuples les plus maltraités. Dans le code qui porte le nom du roi Magnus , à l'article des successions , ou rencontre les formules suivantes : a Si des hommes de race anglaise ou d'autres a encore plus étrangers à nous... si des Anglais ou d'aua très hommes parlant un idiome sans aucune ressema blance avec le nôtre ^... » Ce défaut de ressemblance ne pouvait s'entendre de la simple diversité des dialectes ; car, aujourd'hui même, le patois des provinces septentrionales de l'Angleterre est, à la rigueur, inteUigible pour un Danois ou un Norvégien *.
* Lingua vero in Anglia tnulata est, ubi Wilhelmus Nothus Angliam subegit; ex eo euim tempore ia Anglia invaluit lingua francico-normannica (walska). (Sagan af Gunnlaugi , cap. vu , p. 87, Bafniae, 1775.)
^ Gunnlaugus (isiandensis)... ad regem (Ethelredum) accessit... c Carmen heroicum de te composui cui vellem audiendo vacares.» Rex itafore annuit, unde Gunnlaugus... recilavit... Badem tum Angliœ qu» ( Daniœ et) Norwegiœ fuit iingua. (ïbid.)
'*Si jam Angli aut alii qui communi nobiscun; sermone vel lingua noa utuntur... Si homines Angli, vel alii magis adhuc nobis ignoli. (Codex juris Islandorum diclus Gragas, T. de hœredit., cap. vi et XTio; disvert. de ling. danic, apud Sagan af Gunnlaugi , p. 347.)
* La principale et presque la seule différence vient des mots français qui s'y sont introduits en grand nombre.
Vers la fin de l'année 1086, il y eut à Salisbury, d*autres lose. disent à Winchester, un rendez-vous général de tous les conquérants ou fils de conquérants. Chaque personnage en dignité, laïque ou prêtre, vint à la tète de ses hommes d'armes et des feudataires de ses domaines. Us se trouvèrent soixante mille, tous possesseurs au moins d'une portion de terre suffisante pour Tentretien d'un cheval ou d'une armure complète ^ Ils renouvelèrent successivement au roi Guillaume leur serment de foi et d'hommage, en lui touchant les mains et en prononçant cette formule : « De cette heure en avant , je suis votre homm&4ige, de « ma vie et de mes membres; honneur et foi vous porte- <x rai en tout temps , pour la terre que je tiens de vous ; c( qu'ainsi Dieu me soit en aide ^. » Ensuite la colonie armée se sépara, et ce fut probablement alors que les hérauts du roi publièrent en son nom les ordonnances suivantes ^ :
« Nous voulons fermement et ordonnons que les comtes, « barons , chevaliers , sergents, et tous les hommes libres « de ce royaume, soient et se tiennent convenablement « pourvus de chevaux et d'armes pour être prêts à nous « faire en tout temps le service légitime qu'ils nous doi- « vent pour leurs domaines et tenures *.
c( Nous voulons que tous les hommes libres de ce
1 Omnes terrarii. (Annales waverleicnses , apud rer. anglic. Script, t. II, p. 433, éd. Gale.) — Ealle... land sittende-men. (Gbron. saxon., éd. Gibson, p. 487.) — El lx miliia militum invenit. (Order. Vital. Hist. ccclesiast., Hb. vu, apud Script, rer. normann., p. 649.)
2 Ghron. saxon., éd. Gibson, p. 487. — Matlh. Westmonast. Flor. histor., p. 229.
^ Quos omnes, dum necesse esset, paratos esse prœcepit. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast.» 11b. tu, apud Script, rer. normann., p. 649.)
* Slatuimus... et flrmiter prœcipimus, ut omnes comités et barones, et milites et seryientes , et... liberi bomincs totius regni nostri... habeant et teneant se semper bene in armis et in equis ut decet et oportet. (Seldéni nota) ad Ëadmeri Hist. nov., p. 191.
yGoogk
i(»83. « royaume soient ligués et conjurés comme des frères «d'armes pour le défendre, maintenir et garder selon c( leur pouvoir *.
« Nous voulons que toutes les cités , bornas , châteaux « et cantons de ce royaume soient gardés toutes les nuits, « et qu'on y veille à tour de rôle contre les ennemis et les « malfaiteurs ^.
« Nous voulons que tous les hommes amenés par nous « d'outre-mer, ou qui sont venus après nous, soient, par « tout le royaume, sous notre paix et protection spéciale ; « que si Tun d'eux vient à être tué, son seigneur, dans c< l'espace de cinq jours, devra s'être saisi du meurtrier; « sinon il nous paiera une amende conjointement avec les c( Anglais du district où le meurtre aura été commis ^.
« Nous voulons que les hommes libres de ce royaume « tiennent leurs terres et leurs possessions bien et en paix, c( franches de toute exaction et de tout tailiage, de façon « qu'il ne leur soit rien pris ni demandé pour le service c< libre qu'ils nous doivent et sont tenus de nous faire à « perpétuité *.
c( Nous voulons que tous observent et maintiennent la « loi du roi Edward , avec celles que nous avons établies, c( pour l'avantage des Anglais et le bien commun de tout c( le royaume ^. »
1 Prœcipimus ut omnes liberi homines totius regni prsedicti sint tra- Ires conjuraU. {Scldeni noiœ ad Eadmeri Hist. nov., p. i9î»)
3 Singulia noclibus vigilentur el custodiantur in gyrum. (Ibid.)
•*> Ut omnes homines quos nobiscum adduximus aut post nos venerint , sint sub prolcctione et in pace noslra per uniTersum regnum, et si quia de illis occisus fueril... (Ibid., p. 490.)
^ Ut omnes liberi homines... habeant el teneant terras suas et possessiones suas bene el in pace, libère ab omni exactione injusta et ab omni lallugio. (n^id.)
^ Ut omnes habeant et teneant legem Edwardi régis, in omnibus rébus, adauclis biis quas constituimus ad utilitatem Anglorum. f Ibid. p. 192.)
Ce vain nom de loi du roi Edward était tout ce qui losc,
restait désormais à la nation anglo-saxonne de son antique
existence ; car la condition de chaque individu avait charigé
par la conquête. Depuis le plus grand jusqu'au plus petit,
chaque vaincu avait été rabaissé au-dessous de son état
antérieur : le chef avait perdu son pouvoir, le riche ses
biens, l'homme libre son indépendance; et celui que la
dure coutume du temps avait fait naître esclave dans la
maison d' autrui j devenu serf d'un étranger, n'obtenait
plus les ménagements que l'habitude de vivre ensemble et
la communauté de langage lui attiraient de la part de
son ancien maître *. Les villes et les bourgades anglaises
étaient affermées par les comtes et les vicomtes normands
à des traitants qui les exploitaient en propriétés privées ,
sans aucun mélange de procédés administratifs. Le roi
faisait la même spéculation sur les grandes cités et les
immenses terres qui composaient son domaine ^. « Il
« louait , disent les chroniques, au plus haut prix possible
« ses villes et ses manoirs; puis venait un traitant qui
« proposait davantage, et il lui accordait la ferme ; puis
a venait un troisième qui haussait le prix , et c'était à ce
« dernier que définitivement il adjugeait ^. Il adjugeait au
«plus offrant, ne s'inquiétant point des crimes énormes
« que commettaient ses prévôts en levant la taille sur les
« pauvres gens. Lui et ses barons étaient avares à l'excès,
« et capables de tout faire s'ils voyaient un écu à gagner * . »
' El jus libertalis est abreptnm, et jus mancipii coangustatum. (Sermo Lupi ad Anglos, apud Hickesii Thesaur. ling. septenlrional , t. Il , p. 100.)
2 He sotte hys tounes and hys tondes lo Terme wel vaste.
(Robert of Glouci-ster's cliron., p. 378, éd. Hearne.) ' Prelio quam poluit maximo... tune accedens aliusquispiam... qui plus obtulit... tcrtius iis plus obtulit, atque re\ terrns istis tradidit qui omnium plurimum offiîrcbant. (Chron. saxon., cd. Gibson , p. 188.) < Elnoncurabatcum qnantopoccato prnppositi ccnsum a pauperibus II. 48
yGoogk
1086. Guillaume avait, pour sa part de conquête, près de quinze cents manoirs ; il était roi d'Angleterre, chef suprême et inamovible des conquérants de ce pays , et pourtant il n'était pas heureux. Dans les cours somptueuses qu'il tenait trois fois Tannée, la couronne en tête, soit à Londres , soit à Winchester, soit à Glocester, lorsque les compagnons de sa victoire et les prélats qu'il avait institués venaient se ranger autour de lui, son visage était triste et sévère ; il semblait inquiet et soucieux , et la possibilité d'un changement de fortune assiégeait son esprit*, n doutait de la fidélité de ses Normands et de la soumission du peuple anglais. Il se tourmentait de son avenir et de la destinée de ses enfants , et interrogeait sur ses pressentiments les hommes renommés comme sages dans ce siècle où la divination était une partie de la sagesse. Un poète anglo-normand du xn' siècle le représente assis au milieu de ses évêques d'Angleterre et de Normandie, et sollicitant de leur part , avec de puériles instances , quelques éclaircissements sur le sort de sa postérité ^. 4087. Après avoir soumis à un ordre régulier, sinon légitime , les résultats mobiles et turbulents de la conquête, Guillaume quitta une troisième fois l'Angleterre, et traversa le détroit, disent les vieux historiens , chargé d'innombrables malédictions '. Il le traversa pour ne le repasser jamais :
hominibus adquisissent... Bex... et pêne omnes capitales hommes valde et nimium cupiditate auri et argent! repleli erant. (Annales waverleienses, apud rer. anglic. Script., 1. 11, p. 434, éd. Gale.) — Faceret, diceret... pêne omnia... ubi spes nutnmi elFulsisset. (Willelm. Malmesb., deGcst. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 112, éd. Savile.)
' Ter gessit suam coronam singulis annis. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 490.) — Feritate qua mullis videbatur ssevus et formidabilis. (Eadmeri Hist. nov., p. 43, éd. Selden.)
* Continuation du Brut de Wace par un anonyme; Chroniques anglonormandes, t. I, p. 80 à 94. —Voyez Pièces justificatives, livre VI, no 4.
3 In Normanniam innumeris maledictionibus laqueatus transrretavit. (Thomœ Rudborne Hist. major winton ; Anglia sacra, 1. 1, p. 288.)
izedbyCOOgle
car la mort, comme on le verra bientôt, le retint sur im. Fautre rive. Parmi les lois et les ordonnances qu'il laissait à son départ , deux surtout méritent d'être mentionnées comme se rapportant spécialement à la conservation de Tordre établi par la conquête ^ La première de ces deux lois, qui n'est que le complément d'une proclamation déjà citée plus haut (si 1^ proclamation elle-même n'en est pas une version double), ^vait pour objet de réprimer les as-» sassinats commis contre les membres de la nation victorieuse 5 elle était conçue en ces termes : « Quand un a FrançaU sera tué ou trouvé mort dans quelque canton, « les habitants du canton devront saisir et amener le meur- « trier dans le délai de huit jours; sinon ils payeront à a frais conununs quarante-sept marcs d'argent ^. »
Un écrivain anglo-normand du xii« siècle fait de la manière suivante l'exposé des motifs de cette loi ; « Dans les «premiers temps du nouvel ordre de choses, ceux des « Anglais qu'on laissa vivre dressaient une foule d'em- « bûches aux Normands % massacrant tous ceux qu'ils a rencontraient seuls dans les lieux déserts ou écartés. il Pour réprimer ces assassinats, le roi Guillauipe et ses a barons employèrent contre les subjugués les supplices c( et les tortures *. Mais les châtiments produisant peu a d'effet, on décréta que tout district, ou, comme on
I Quœdam de eis quœ nova per Angliam servari consliiuit. (Eadmeri Hist nov., p. 6, éd. SeLden.)
3 Ki Franceis occist, e les hommes del hundred nel prengent et mènent à la justice dedenz les yiii jurs, pour mustrer Kil ait fait; si renderunt le murdrexLTii mars. (Leges Willelmi conquest. ; Hisl. Inguif. Croyiand., apudrer. angUc. Script., 1. 1, p. 90, éd. Gaie.)
3 Qui relicli fuerunt de Anglicis subactis, in suspectam et exosam sibi Normannorum gentem... (Dialog. de Scaccario, in notis ad Mattb. Paris., 1. 1, ad initium.)
* Reges et eorum ministri per aliquot annos desaevirent exquisitis tormentorum generibus in Anglicos. (Ibid.)
yGoogk
1087. « dit en anglais , tout hundred dans lequel un Normand a serait trouvé mort , sans que personne y fût soupçonné « d'avoir commis l'assassinat , payerait néanmoins au « trésor royal une forte somme d'argent. La crainte saluer taire de cette punition , infligée à tous les habitants en « masse, devait procurer sûreté aux passants , en excite tant les hommes du lieu à dénoncer et à livrer le couce pable, dont la faute seule causait une perte énorme à c( tout le voisinage *. »
Pour échapper à cette perte, les habitants du canton dans lequel un Français , c'est-à-dire un Normand de naissance ou un auxiliaire de l'armée normande, était trouvé mort , avaient soin de détruire promptement tous les signes extérieurs capables de prouver que le cadavre était celui d'un Français ; car alors le canton n'était point responsable; et les juges normands ne poursuivaient point d'office. Mais ces juges prévirent la ruse, et la déjouèrent par un genre de procédure assez bizarre. Tout homme trouvé assassiné fut considéré comme Français, à moins que le canton ne prouvât judiciairement qu'il était Saxon de naissance, et il fallait que cette preuve se fît devant le juge royal par serment de deux hommes et de deux femmes les plus proches parents du mort*. Sans ces quatre témoins, la qualité d'Anglais, Xanglaiserie, comme disaient les Normands , n'était pas suffisamment constatée, et le
> Ul scilicet pœna generaliter inflicta prœtereuntium indemnitatem procuraret, et feslinaret quisque... offerre judicio per quem tam enormis jactura totam Isedebat viciniam. (Dialog. de Scaccario in nolis ad Matth. Paris., 1. 1, ad inilium.)
2 ... Quia inlerfeclus pro alienigena reputabitur, nisi de eo fuerit anglescheria prœsenlala... et licilum est cuilibet palriae sua uti consuetudine, dum tamen prsesentaniur, ut per duos masculos ex parte patris , et per duas fœminas ex parte matris de propinquioribus parcntibus interfecli... (Flela, seu Commrnlarius juris anglicani , lib. i, cap. xxx, p. 46. Londîni, 1685.)
canton devait payer l'amende ' . Près de trois siècles après * W7. rinvasion, si Ton en croit les antiquaires, cette enquêté se faisait encore en Angleterre sur le cadavre de tout homme assassiné; et, dans le langage légal du temps, on rappelait démonstration d^anglaiserie ^,
L'autre loi du conquérant eut pour objet d'accroître d'une manière exorbitante l'autorité des évéques d'Angleterre. Ces évéques étaient tous Normands : leur puissance devait s'exercer tout entière au profit de la conquête; et, de même que les guerriers qui avaient fait cette conquête la maintenaient par l'épée et par la lance, c'était aux gens d'église à la maintenir par l'adresse politique et l'influence religieuse. A ces motifs d'utilité générale il s'en joignait un autre plus personnel à l'égard du roi Guillaume : c'est que les nouveaux évéques d'Angleterre, bien qu'installés par le conseil commun de tous les barons et chevaliers normands , avaient été choisis parmi les chapelains, les créatures ou les amis particuliers du roi^. Jamais aucune intrigue, du vivant de Guillaume, ne troubla cet arrangement; jamais il ne rencontra un seul évêque qui eût d'autre volonté que la sienne. La situation des choses changea, il est vrai, sous les rois ses successeurs; mais le conquérant ne pouvait prévoir l'avenir, et l'expérience de tout son règne le justifiait quand il fit l'ordonnance suivante :
c( Guillaume, roi d'Angleterre, par la grâce de Dieu , « aux comtes, vicomtes , et à tous les honames français et « anglais de toute l'Angleterre, salut. Sachez, vous et
1 Nisi legaliter conslarct de englescheria interfrcti. (GIoss. Spelmani , verbo Englecheria.) — Les Normands prononçaient quelquefois Anglech, Englech, pour Anglez, Englez; anglécherie, pour anglezerie.
2 Présentement û' anglécherie. Voyez Blacksionc. — Celle loi ne fut abrogée que par un statut d'Edward III , en Tannée 1311.
3 Anglia sacra, et Wilkins Concilia, passim.
40W. « tous mes aub*6S fidèles , que, du oommun conseil des « archevêques, évoques, abbés et seigneurs de tout mon « royaume, j'ai jugé convenable de réformer les lois épis«u copales qui , mal à pvofOB et contre les canons , ont été, c( jusqu'au temps de ma conquête, en vigueur dans ce « pays ^ J'ordonne que désormais nul évéque ou archia diacre ne se rende plus aux assemblées de justice pour a y tenir les plaida des causes épiscopales , et ne soumette a plus au jugement des hommes séculiers les procès qui u se rapportent au gouvernement des ftn^s : je veux que a quiconque sera interpellé, pour quelque motif que ce (K soit, par la justice épiscopale, aille à la maison de a Févêque ou au lieu que Tévêque lui-même aura choiâ u et désigné ^; que là il plaide sa cause et fasse drc»t à a Dieu et à Tévôque, non pas selon la loi du pays , mais c( selon les canons et les décrets épiscopaux ^ ; que si quela qu'un , par excès d'orgueil , refuse de se rendre au Mc( bunal de l'évêque, il sera appelé par une, deux et trois <i fois; et si , après trois appels consécutifs , il ne compa*a raît pas, il sera excommunié, et, au besoin , la force et a la justice du roi et du vicomte seront employées contre «lui*. »
* Sciatis vos omnes et cseterî mei fidèles... quod épiscopales leges, quse non bene, née secundum sanctoram canonum prsecepta, usque ad meatempora in regno Anglorum fuernnt... emendandas Judicavi. (Seldéni nolœ ad Eadmeri Hist. nov., p. 467.) — Monast. anglic, Dugdale, t. III, p. 308.
3 Nec causam quœ ad regimen aniœarum pertinet, ad judicium ssecularium hominum adducant. Sed quicumque secundum épiscopales leges, de quacumque causa... interpellatus fuerit, ad locum quem ad lioc episcopus elegerit et nominaverit, veniat. (Seldeni notse ad Eadmeri Hisl. nov., p. 167.) — Uonast. angl., Dugdale, t. in,p. 308.)
^ Et non secundum hundret^ sed secundum canoncs et épiscopales leges, rectum Deo et episcopo faciat. ( Seldeni notœ ad Eadmeri Hist. nov., p. 468.) — Monast. anglic, Dugdale , t. III , p. 308.)
* Si vero aliquis per superbiam elatus... excommunicetur, et ci opus uerit ad hoc vindicandum, fortitudo et justitia régis vel vice-comifls ad?
C'est en vertu de cette loi que s'effectua en Angleterre ^ost. la ^aration des tribunaux civils et des tribunaux ecclésiastiques, et ainsi s'établit pour ces derniers une indépendance absolue de tout pouvoir politique, indépendance qu'ils n'avaient jamais eue dans le temps de la nationalité anglo-saxonne. Alors les évêques étaient obligés de se rendra à rassemblée de justice, tenue deux fois par an dans chaque province et trois fois par an dans chaque district; Us joignaient leurs accusations aux accusations portéeg par les magistrats ordinaires , et jugeaient conjointement avec eux et avec les hommes libres du district les procès où la coutume du siècle leur permettait d'intervenir, ceux des veuves , des orphelins , des gens d'église, et les causes de divorce et de mariage. Pour ces causes, Gomme pour toutes les autres , il n'y avait qu'une loi , qu'une justice et qu'un tribunal. Seulement, quand on veuait ^ leg débattre, l'évêque s'asseyait à côté du sheriff et de l'ealdorman * ou ancien de la province; puis , suivant l'usée ordinaire, des témoins assermentés répondaient i5ur les faits, et les juges décidaient du droit". Le changement de ces usages nationaux ne date que (Je la conquête normande. C'est le conquérant qui, brisant les anciennes pratiques d'égalité civile, donna pouvoir aux membrcis du haut clergé d'Angleterre de tenir un tribunal dans leur propre maison, et de disposer de la force publique pour y traîner les justiciables^; il soumit ainsi la
hibeatur. (Charta régis WilUelmi primi, apudWilkins Concilia Magnœ Britann., 1. 1, p. 369.)
» Voyez livre ii , 1. 1 , p. 119 et 420.
' Hœbbe man thriwa on gear burhgemote and twa acyregemote ; and Ihœr gcyregemole bisceop and se ealdorman , and Uiaer œgter tœcon ge godes rihte ge woruldes rihte. (Leges Edgari régis, cap. v ; Seldeni noUB ad Eadmeri Hisl. nov., p. 466.)
3 Quicumque secundum episcopales leges, de quacunque causa vel culpa interpellatus fuerit , ad locum quem ad hoc episcopus elegerit et
1087. puissance royale à l'obligation de faire exécuter les arrêts rendus par la puissance ecclésiastique en vertu d'une législation qui n'était pas celle du pays. GuiDaume imposa cette gène à ses successeurs, sciemment et volontaii'ement , par politique et non par dévotion ou par crainte de ses évéques, qui lui étaient tous dévoués *.
La crainte du pape Grégoire VII n'influa pas davantage sur cette détermination. Car, malgré les services que lui avait rendus autrefois la cour de Rome , le roi normand savait repousser durement ses requêtes quand elles ne lui convenaient pas. Le ton d'une de ses lettres à Grégoire montre avec quelle liberté d'espi'it il envisageait les prétentions pontificales, et ses propres engagements envers l'église romaine. Le pape avait à se plaindre de quelque retard dans le payement du denier de saint Pierre, stipulé par le traité d'alliance conclu à Rome en l'année 1066 ; il écrivit pour rappeler à Guillaume cette stipulation, et l'argent fut aussitôt envoyé. Mais ce n'était pas tout; en levant contre les Anglais la bannière du saint-siége , le conquérant semblait s'être reconnu vassal de l'Église, et Grégoire, s'autorisant de ce fait, n'hésita pas à le sommer de faire hommage de sa conquête , et de prêter le serment de foi et de vasselage entre les mains d'un cardinal. Guillaume répondit en ces termes : « Ton légat m'a requis , de ta (f part, d'envoyer de l'argent à l'église romaine et de jurer c( fidélité à toi et à tes successeurs; j'ai admis la première « de ces demandes; pour la seconde , je ne l'admets ni ne ce veux l'admettre. Je ne veux point te jurer fidélité, parce
nominaverit, veniat. (CbarlaWilIelmi régis; Seldeni notœ ad EadniRri Uist. nov., p. 467.)
' Curialis niiuis et aiiiicus... pro famulatu siio... slipendiarii... (Malth. Paris*., VilîR abbaluni 8. Albani, t. I, p. 47.) — Order. ViUl. Hisl. ecclesiiist., paesim, apiid Script, rcr. normann.
yGoogk
« que je ne Fai point promis , et qu'aucun de mes prédé- lo»?; <f cesseurs n'a juré fidélité aux tiens *. »
En terminant le récit des événements que le lecteur vient de parcourir , les chroniqueurs de race anglaise se livrent à des regrets vifs et touchants sur les misères de leur nation. « Il n'y a point à en douter, s'écrient les uns, Dieu a ne veut plus que nous soyons un peuple, que nous ayons « l'honneur et la sécurité^. » D'autres se plaignent de ce que le nom d'Anglais est devenu une injure', et ce n'est pas seulement de la plume des contemporains que s'échappent de semblables plaintes : le souvenir d'une grande infortune et d'une grande honte nationale se reproduit de siècle en siècle dans les écrits des enfants des Saxons , quoique plus faiblement à mesure que le temps avance*. Au xv« siècle, on rattachait encore à la conquête la distinction des rangs en Angleterre; et un historien de couvent, peu suspect de théories révolutionnaires , écrivait ces paroles remarquables : « S'il y a chez nous tant de distance tf entre les conditions diverses, on ne doit point s'en éton- « ner, c'est qu'il y a diversité de races; et , s'il y a parmi « nous si peu de confiance et d'affection mutuelle , c'est a que nous ne sommes point du même sang^. » Enfin, un
' Uiium admisi, allerum non admisi. Fidelitalem facere noiui nec volo , quia nec ego promisi... (Seldeni notsead Eadmeri Hisl. nov., p. 164.)
' Salutem et honorem genli Anglorum... abstulerit , et jam populum non esse jusserit. (Chron. Johan. Bromion, apud hist. angl. Script., 1. 1 , col. 984, éd. Selden.) — Malth. Weslmônast. Flor. hislor., p. 229.
* Ita at Anglum vocari foret opprobrio. (Matth. Paris., 1. 1 , p. 12.)
* Amplas Anglorum terras et predia multa Distribuens, quas adbuc presens Yidet et dolet œtas.
(Heame notœ ad Guilielm. Neubrig., p. 722 ) ^ Non miretur quis si varietas nationum tribaat varielatem condilionum, et inde crescai nimia difûdentia naturalis amoris, et dispersio sanguinis tribuat dispersam credulitatem mutusB confidcntiiB et dilectionis. (Henrici Knyghton, de Bvent. angl., apud hist. angl. Script, t. H, col. 2343 , éd. Selden )
«087» auteur qui vivait au commencement du xvii^ siècle rappelle la conquête normande par ces mots : Souvenir de dou" leur ; il trouve des expressions tendres en parlant des familles déshéritées alors et tombées depuis dans la classe des pauvres, des ouvriers et des paysans * ; c'est le dernier coup d'œil de regret jeté dans le passé sur Févénement qui avait amené en Angleterre des rois, des nobles et des chefs de race étrangère.
Si , résumant en lui-même tous les faits exposés plus haut, le lecteur veut se faire une idée juste de ce qu'était TAngleterre conquise par Guillaume de Nœ'mandie, il faut qu'il se représente non point un simple changement de régime ni le triomphe d'un compétiteur, mais l'intrusion de tout un peuple au sein d'un autre peuple , dissous par le premier, et dont les fractions éparses ne forent admises dans le nouvel ordre social que conune propriétés personnelles, comme vêtement de la terre^ pour parler le langage des anciens actes ^. On ne doit point poser d'un côté Guillaume roi et despote , et de l'autre des sujets grands ou petits, riches ou pauvres, tous habitants de l'Angleterre et par conséquent tous Anglais; il faut s'imaginer deux nations, les Anglais d'origine et les Anglais par invasion , divisés sur le même pays , ou plutôt se figurer deux pays dans une condition bien différente : la terre des Normands, riche et franche de taillages, celle des Saxons, pauvre, serve et grevée de cens ; la première , garnie de vastes hô-
< Tfae memorie of sorrow... By Whfch great yiolence, suddain et lamentable désolation , it may wel hava corne to passe that many beeing anciently of the races and descenU of meny woorlhy familles, yea even of Princes , hâve sinoe become poor artifleers and pesants. (A restitution of decayed intelligence in anlîquitie», by BiOhard Yerstegan, p. 178, 4605, in-4.)
3 Yeslura, fructus quilibet agro hœrentes. (Ducange GIdbs. ad script, mediae et inûmœ laUnilatis, verbo Veslura,) — Gloss. Spelmaoi, ?erbo Accola,
tels, de châteaux murés et crénelés , la seconde, parsemée io87. de cabanes de chaume ou de masures dégradées ; celle-là peuplée d'heureux et d'oisifs , de gens de guerre et de cour , de nobles et de chevaliers ; celle-ci peuplée d'hommes de peine et de travail, de fermiers et d'artisans ; sur l'une, le luxe et l'insolence ; sur l'autre, la misère et l'envie, non pas l'envie du pauvre à la vue des richesses d' autrui, mais l'envie du dépouillé en présence de ses spoliateurs.
Enfin , pour achever le tableau , ces deux terres sont, eh quelque sorte , entrelacées Tune dans l'autre; elles se touchent par tous les points , et cependant elles sont plus distinctes que si la mer roulait entre elles. Chacune a son idiome à part, idiome étranger pour l'autre; le français est la langue de la cour, des châteaux, des riches abbayes, de^tous les lieux où régnent le luxe et la puissance, tandis que l'ancienne langue du pays reste aux foyers des pauvres et des serfs. Durant longtemps ces deux idiomes se IM^pagèrent sans mélange, et furent, l'un, signe de noblesse, et l'autre , signe de roture. C'est ce qu'expriment avec une sorte d^amertume quelques vers d'un vieux poëte qui se plaint de ce que l'Angleterre , de son temps, offre l'étrange spectacle d'un pays qui renie sa propre langue '.
* Thus corne lo ! Engelond inlo Normanncs bonde.
Aud Ihe Normanes ne couthe speke tho bote ber owe specbe And speke frencb as dude atom , and ber cbyldren dude aiso teebe; So tbat heymen of ibis lond tbat of hèr blod corne Holdeth aile tbulke specbe tbat bii of bem nome ,
Ac lowe men boldeth to englyss and to ber Kunde specbe gut. (Robert of Gloucester's chronicle, éd. Hearne, p. 364.)
yGoogk
Depois b mort de Guillaume le Conquérant, jusqu'à la dernière conspinUon générale des Anglais contre les Normands.
1087. Durant son séjour en Normandie, dans les premiers mois de Tannée 1087, le roi Guillaume s'occupa de terminer avec Philippe P% roi de France, une ancienne contestation. A la faveur des troubles qui suivirent la mort du duc Robert , le comté de Vexin , situé entre TEpte et rOise , avait été démembré de la Normandie et réuni à la France. Guillaume se flattait de recouvrer sans guerre cette portion de son héritage ; et , en attendant Tissue des négociations, il prenait du repos à Rouen; il gardait même le lit, d'après le conseil de ses médecins, qui tâchaient de réduire par une diète rigoiu»euse son excessif embonpoint. Croyant avoir peu de choses à craindre d'un homme absorbé dans de pareils soins , Philippe ne faisait aux réclamations du Normand que des réponses évasives; et, de son côté, celui-ci semblait prendre le retard en patience ' . Mais un joiu» le roi de France s'avisa de dire en
« Calumniam de Vulcassino comilalu. (Ordcr. Vital. Hist. ecclesiast., lib. VII, apud Script, rcr. normann., p. 655.) — Seditlosorum frivolissophismatibus usur est. (Ibid.)
plaisantant avec ses amis : « Sur ma foi , le roi d'Angle- io87 « terre est long à faire ses couches; il y aura grande fête « aux relevailles. » Ce propos rapporté à Guillaume le piqua au point de lui faire tout oublier pour la vengeance. Il jura par ses plus grands serments , par la splendeur et la naissance de Dieu, d'aller faire ses relevailles à Notre- Dame de Paris, avec dix mille lances en guise de cierges '.
En effet, reprenant tout à coup son activité, il assembla ses troupes, et, au mois de juillet , il entra en France par le territoire dont il revendiquait la possession. Les blés étaient encore dans les champs , et les arbres se chargeaient de fruits. Il ordonna que tout fût dévasté sur son passage , fit fouler les moissons par la cavalerie , arracher les vignes et couper les arbres fruitiers^. La première ville qu'il rencontra fiit Mantes-sur-Seine; on y mit le feu par son ordre , et lui-même , dans une espèce de rage destructive , se porta au milieu de Tincendie pour jouir de ce spectacle et encourager ses soldats.
Comme il galopait à travers les décombres , son cheval mit les deux pieds sur des charbons recouverts de cendre, s'abattit, et le blessa au ventre. L'agitation qu'il s'était donnée en courant et en criant, la chaleur du feu et de la saison rendirent sa blessure dangereuse'; on le transporta malade à Rouen y et de là dans un monastère hors des murs de la ville dont il ne pouvait supporter le bruit*. Il languit durant six semaines, entouré de médecins et de
< Chron. de Normandie; Recueil des hisl. de la France, t. XIII, p â40. - Quod quandocumque a puerperio suo levaret... mille candelas in regno Francise illuminaret. (Chron. Johan. Bromlon. , apud hist. angl. Script., 1. 1, col. 980, ed.Selden.)
* Conculeationem segetum et exlirpationem vinearum. (Order. Vilal. flistecelesiast, lib. tu, apud Script, rer. normann., p. 655.)
3 Tune ibi ex nimio aestu ac labore pinguissimus rex Guillelmuj inftrmatus est. (Ibid., p. 656.)
< Quiaslrepilus Rhotomagi .. intolerabilis eratfPgrotanli. ( ibid.)