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1071. le style hautain pouvait leur présager d^avance Tissue que ce grand concile, comme on l'appelait, devait avoir pour eux. <i Bien que Téglise de Rpme , disaient les envoyés , a ait le droit de surveiller la conduite de tous les chréa tiens, il lui appartient plus spécialement de s'enquérir c( de vos mœurs et de votre manière de vivre , à vous « qu'elle a instruits dans la foi du Christ, et de réparer la (( décadence de cette foi que vous tenez d'elle. C'est pour « exercer sur vos personnes cette salutaire inspection que (( nous, ministres du bienheureux apôtre Pierre , et repré- « sentants autorisés de notre seigneur le pape Alexandre , a nous avons résolu de tenir avec vous un concile , pour (( rechercher les mauvaises choses qui pullullent dans la « vigne du Seigneur et en planter de profitables au bien c< des corps et des âmes * . »
Le sens réel (Je ces paroles mystiques était que le nouveau roi , d'accor4 avec le pape , avait résolu de destituer en masse tout le haut clergé de race anglaise ; les légats venaient donner une sorte de couleur religieuse à cette opération politique. Telle était leur mission , et le premier prélat qu'ils frappèrent fut l'archevêque de Canterbury , Stigand, celui qui avait marché en armes à la rencontre de l'étranger, et refusé de le sacrer roi. Mais ces griefs restèrent secrets, et l'arrêt de dégradation ecclésiastique fut motivé sur d'autres causes, sur des prétextes plus honnêtes, comme s'exprime un vieil historien. * L'ordination de Stigand fut déclarée nulle; d'abord, parce qu'il avait pris l'archevêché de Canterbury du vivant de Tar-
< Quse-in yinca Domini Sabaoth maie pullulant resecemus , et animarum et corporum utilitati profulura planlemus. ( Wilkins Concilia magnœ Britan., t. I , p. 323.
* Honeslam de ipso volult habere ultionem. (Chron. Waltcri Hemingford., apud rer. anglic. Script., t. II, p. 468, éd. Gale.)
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chevêque Robert, exilé par le peuple anglais; ensuite, io7i. parce qu'il avait célébré la messe avec le pallium de ce même Robert; et enfin , parce qu'il avait reçu son propre pallium de Benoît, déclaré anti-pape et excommunié par TÉglise \
Quand Tami du roi Ilarold et de son pays eut été , selon le langage ecclésiastique , frappé , comme un arbre stérile, par la hache de correôtion*, ses terres furent partagées entre le roi Guillaume , Tévêqùe de Bayeux , frère du roi , et Adelise , femrtie de lïugues de Grantmesnil , qui , sans dout« gagnée par cette gracieuse largesse, vint habiter TAngleterre, et y ramena son mari'. Ceux des évêques anglais sur le compte desquels on ne trouva rien à objecter canoniquement n'en furent pas moins frappés de même. Alexandre, évêque de Lincoln, Eghelmar, évêque del'Estanglie, Eghelrik, évêque de Sussex, d'autres prélats et les abbés des principaux monastères , furent déposés presque à la fois. Au moment où l'on prononçait à quelqu'un d'entre eux sa sentence, on le contraignait de juret, sur l'Évangile, qu'il se regardait comme déchu de sa dignité à tout jamais, et que, quel que fût le successeur qu'on lui donnerait , il ne ferait rien pour le décréditer en protestant contre lui^. Ensuite chaque évêque dégradé était conduit soit dans une forteresse, soit dans
' Qaem ^ctn i^omana ccclesià excommnnlcavit. (Florent. Wigorn. Cfaron., p.63«.) — Voyez livre m, 1. 1 , p. 212 à 213.
' Infructuosam arborem securis canoDicœ animadversionis succidit. (Ghron. Walteri Hemingford., apud rer. anglie. Script, t. II, p. 458, éd. Gale.)
3 Domesday-book, vol. l, fol. U2 verso; vol. II, p. 142 et 288. — Voyez livre iv, l. Il, p. M.
* EpiBCopatum reddidit, se amplius non habiturum, née succe^sori
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wi. un monastère qui devait lui servir de prison. Ceux qui avaient été autrefois moines , on les recloîtrait de force dans leurs anciens couvents, et Ton publiait ofticiel'ement que, dégoûtés du monde et du bruit, il leur avait plu d'aller revoir les anciens conjpagnons de leur jeunesse *.
Plusieurs membres du haut clergé saxon trouvèrent moyen de se dérober à leur sort ; Tarchevéque Stigand et révêque de Lincoln s'enfuirent tous les deux en Ecosse ; Eghelsig, abbé de Saint-Augustin, s'embarqua pour le Danemark, et y resta, quoiqu'il fût réclamé comme fugitif du roi par un rescrit du conquérant^. Eghelvin, évêque de Durham , sur le point de partir aussi pour l'exil, maudit solennellement les oppresseurs de son pays , et les déclara séparés de la communion des chrétiens , suivant ^ les formules graves et sombres par lesquelles cette séparation se prononçait'. Mais le bruit de ses paroles frappa en vain les oreilles du roi normand : Guillaume avait des prêtres pour démentir les prêtres saxons , comme il avait des épées pour briser les épées saxonnes.
Lanfranc , ce religieux d'origine lombarde , qu'on a vu plus haut jouer le rôle de négociateur auprès de la cour de
calumniam autdaniDumillaturuni, jurejurando... flrmavit. (Lanfranci Opéra, p. 30<.)
' Dehinc ad monasterium , in quo ab infantia nutrilus monaehus fUerat, repedavit. (Ibid.)— Alderedus... abbas Abbendoniœ... in captione ponitur. (Hist. cœnob. abbendoniensis ; Anglia sacra, 1. 1, p. 468.)— Usque ad Ûnem vitae custodiae mancipaioB. (Hist. eliensis, apud rer. anglic. Script, t III, p. 546, éd. Gale.) — In ergaslulo carceris ferro adstrictus. (Ibid., p. 512.)
2 Legatio Helsini in Daniam, apud Script, rer. danic, t. III, p. S85, in notis.
3 Zelum Dei hal)ens , exulayit ispontaneus ab Anglia, volens oppressores vinculo excommunicationis innodare. ( Malth. Westmonast. Flor. histor., p. 326.)
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Rome *, vivait encore en Nonnandie, fort renommé pour wm. son savoir comme légiste , et toujours également chéri du pape et du nouveau roi ^. Ce fiitlui que les légats d' Alexandre II proposèrent pour remplacer Stigand dans l'archevêché de Canterbury, et Guillaume approuva pleinement ce choix, espérant beaucoup de Fhabileté de Lanfranc pour consolider la conquête. La reine Mathilde et les seigneurs de Normandie pressèrent vivement son départ; il fut accueilli avec joie par les Normands d'Angleterre , qui le célébraient hypocritement comme un instituteur envoyé de Dieu pour réformer les mauvaises mœurs des Anglais'. Lanfranc fut nommé archevêque par élection du roi et de ses barons, contre l'ancienne coutume de l'église anglosaxonne, où les prélats étaient choisis par le corps du clergé, et les abbés par les moines*. Cet usage était un ^ de ceux que la conquête ne pouvait laisser subsister, et tout le pouvoir religieux , aussi bien que le pouvoir civil , devait passer des indigènes aux conquérants.
Lorsque l'archevêque Lanfranc fit sa première entrée dans la métropole qu'on lui donnait à régir, il ne put s'empêcher d'être saisi d'un profond sentiment de tristesse , en voyant l'état où les Normands l'avaient réduite. L'église du Christ, à Canterbury, était dévastée par le pillage et l'incendie , et le grand autel , dépouillé d'ornements, se trouvait presque enterré sous les décombres^.
' Voyez liv. m, t. !, p. 243.
2 Vila Lîinfrarici , apiid Scripl. rer. gallic. et francic, t. XIV, p. 31 et bî. — Lanfranci Opéra , p. 299.
3 DIvinilus Aiiglis inslilutor datus. (Order. Vital. Hisl. ecclesiasl. , lib. IV, apud Scripl. rer. iiormann., p. 520.)
* Régis et omnium optimatum ejus beoevola electione. (lbid.,p. 519.) — Successio priorum dimelmeiisis ecclesiœ. (Anglia sacra, 1. 1, p. 785.)
^ Gum Gantuariam primo venisset, et ecclesiam Salvatoris, quam re-
4074. Aux fêtes de la Pentecôte , il y eut un second concile tenu à Windsor, et Thomas , l'un des chapelains du roi , fiit nommé archevêque d'York, à la place du Saxon Eldred, qui était mort de chagrin. Thomas, de même que Lanfranc, trouva son église métropolitaine détruite par le feu, avec ses ornements, ses chartes, ses titres et ses privilèges; il trouva le territoire de son diocèse tout ravagé, et les Normands qui l'habitaient , si attristés par le 'spectacle de leurs propres dévastations, qu'ils hésitaient même à s'établir sur les terres qu'ils avaient prises*. Thomas se mit en possession de tous les domaines de l'église d'York ; mais nul homme , Normand ou Saxon, ne voulut les prendre à ferme , soit par dégoût, soit par terreur*.
4074 Le pape envoya à Lanfranc son propre pallium, en signe d'investiture , et le combla de messages flatteurs : « Je « vous désire, lui disait-il, et ne me console de votre ab- « sence , qu'en pensant aux heureux fruits que l' Angle- « terre va recueillir par vos soms'. » C'est ainsi que, vues de loin , les hideuses opérations de la conquête prenaient des couleurs agréables. La mission de Lanfranc en Angleterre, sa mission réelle et avouée, c'était de faire servh* la religion à l'asservissement des Anglais, d'achever, comme dit un vieux narrateur, la ruine dû peuple vaincu par de
gère susceperat, incendio atque ruinis pêne nihilifactam invenisset, mente conBternatus est. ( Eadmeri Hist. nov., p. 7, éd. Selden.)
< Quando... archiepiscopatum suscepit, civitas Eboraca et tota regio circa... a Normannis ferro et flamma penilus fuit destructa, incensa quoque beali Pétri metropoiis ecclesia... cuncta circumcirca hostili vastationc invenit depopulata. (Thomffî Slubbs Act. pontif. eborac, apud hist. angl. Script., t. II , col. 4708, éd. Selden.)
2 Ipsis autem Normannis in tantum animus defecerat, ut... terras et honores qui eis olTerebantur, recipere non audereiit. (Ibid.)
3 tanfranci Opéra; notœ et observât., p. 337.
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mutuels embrassements de la royauté et du sacerdoce', im* Pour atteindre plus sûrement ce but, le nouvel arche- n^y^. vêque de Canterbury suggéra au conquérant un nouveau plan de constitution ecclésiastique , plan aussi favorable à l'ambition du prélat qu'à la stabilité de la conquête. a 11 faut, disait Lanfranc au roi Guillaume, qu'il n'y ait « en Angleterre qu'un seul chef religieux , pour que la a i^oyauté que vous avez conquise se maintienne dans son «îMégrité. Il faut que l'église d'York, Féglise du pays et des rébellions, quoique régie par un Normand, devienne « sujette de celle de Kent; il faut surtout que l'archevêque « d'York ne jouisse point de la prérogative de sacrer les « rois d'Angleterre , de crainte qu'un jour, soit de force , « soit de bon gré , il ne prête son ministère à quelque « Saxon ou Danois , élu par les Anglais en révolte ^. »
L'église de Kent ou de Canterbury avait été , comme on l'a vu plus haut, la premièi^e église fondée par les missionnaires venus de Rome, au milieu des Saxons encore païens ^. Sur cette primauté dans le temps , s'était établie l'idée vague d'une sorte de prééminence hiérarchique, mais sans qu'il en résultât pour l'église de Kent, ni pour ceux qui la gouvernaient , aucune suprématie effective. Le siège métropolitain d'York était resté l'égal de l'autre, et tous deux exerçaient conjointement la haute surveillance sur tous les évêchés de l'Angleterre*. C'est cet ordre de
' Dura regnura et sacerdotium in nostrum detrimentum mutuos commutarent amplexus. (Gervas. cantuar. Imag. de discordiis inter monac dorobor. et archiep. Baldewinum^apud hist. angl. Script., t. Il, col, 4333 éd. Selden.)
2 Dnas ab eboracensi archiepiscopo, et ab iHius proviDciee indigenis rex erearetur. ( Thom» Stubbs Act. pontif. eborac..'. spud hist. angl. Script., t. II, col. 4706, ed Selden.
» Voyez livre I, p. 61.
* Duo metropolitani , non solum potestate, dignitate et ofûcio, sed
4071 choses que Tarchevèque Lanfranc entreprit de réduire à 4072. ^'unité absolue , chose nouvelle , disent les historiens du siècle, chose inouïe avant le règne des Normands*. Il évoqua d'anciens privilèges et des actes ambigus de différents papes , qui s'étaient plu à témoigner leur affection pour Téglise de Ganterbury, fille aînée de la papauté en Bretagne. Il établit conmie axiome que la loi devait découler d'où avait découlé la foi, et que de même que le pays de Kent était sujet de Rome , parce qu'il en avait reçu le christianisme, par une raison semblable, le pays d'York devait être hiérarchiquement soumis à celui de Kent^.
Thomas, l'archevêque normand d'York, dont une pareille politique tendait à ruiner l'hidépendance personnelle , fut assez peu dévoué à la cause de la conquête pour entreprendre de s'opposer à cette nouvelle institution ^ Il pria son collègue Lanfranc de citer quelques titres authentiques à l'appui de ses prétentions. C'était une demande embarrassante : mais le Lombard l'éluda , en assurant que les actes en bonne forme et les titres ne lui manqueraient point , si, par malheur, tout n'avait péri , quatre ans auparavant, dans l'incendie de son église*. Cette réponse évasive termina le différend , grâce à certains avertissements officiels que reçut l'adversaire indiscret du confident du
suffraganeorum numéro pares. (Thomœ Stubbs Act. pontif. eborac, apud hîBt. angl. Script., t. II, col. 1705, éd. Selden.)
I Ut Britanuia uni quasi primati subderelur... nova res huic noslro eoeculo et, a lempore quo in Anglia Normanni regnare cœperunt, Anglis inaudiia. [ Eadmeri Hist. nov., p. 3, éd. Selden.)
* Sicut Caniia subjicitur Romœ, quod ex ea fîdem accepit, ita Eboracum âubjiciutur Cantiae. (Lanfranci Opéra, p. 378.)
^ Eboracensis ecclesiœ antistes adversum me palam murmuravit, clam detraxit... calumniam suscîtavit. ( Lanfï*anci Epist., npudWilkins Concilia magnae Britan., 1. 1 , p. 336.)
* In ea combustione atque abolilione quam noslra ecclesia ante quadriennium perpessa est. (Lanfranci Opéra, p. 302.)
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roi Guillaume : car on lui signifia que si , en vue de la <wi paix et de Tunité du royaume , il ne se résignait pas à iot*. recevoir la loi de son collègue , et à reconnaître que le siège d'York n'avait jamais été l'égal de l'autre siège métropolitain, lui et tous ses parents seraient bannis de l'Angleterre ^ Thomas n'insista plus, et fit son devoir de fidèle enfant de la conquête 3 il renonça, entre les mains de Lanfranc, à tout le pouvoir que ses prédécesseurs avaient exercé au sud de l'Humber, et, faisant profession solennelle d'obéissance et de fidélité , ne garda plus que le nom d'archevêque; car Lanfranc, sous le titre déprimât, en réunit seul tous les droits^. Selon le langage des vainqueurs , il devint , par la grâce de Dieu , le père de toutes les églises , et , selon le langage des vaincus , toutes tombèrent sous son joug et furent ses tributaires'. Il en chassa qui il voulut; il y mit des Normands, des Français, des Lorrains , des hommes de tous pays et de toutes races , pourvu qu'ils ne fussent pas Anglais*; et il est à remarquer que , dans la dépossession générale des anciens prélats de l'Angleterre , on épargna les hommes de naissance étrangère naturalisés dans le pays. Tels étaient Hermann,
' Propter unitatcm et pacem regni... suique et suorum omnium, tam de Anglia quam de Normannia, comminatus est expulsionem. ( Thomae Stubbs Act. pontif. eborac, apud hist. angl. Script., t. II, col. 4706 , éd. Selden.)
2 Thoms Budborne Hist. major Winton. ; Anglia sacra, 1. 1, p. 253. — Ab universisAnglisB episcopis, prius ab aliissacratis professiones peliit et aceepit. (Benrici Knyghton, de Eyent. Angl., lib. i , apud hist. angl, Script., t. Il, col. «34», éd. Selden.)
^ Disposilione divina. (Lanrranci Opéra, p. 306.) — Omnes Angtiae subjugavil ecdesias... et nostram tributariam effecit. (Gervas. cantuur., Imagines de discordiis, etc., apud hist. angl. Script., t II, col. 4333, éd. Selden.)
* Tantum tuncanglicos abominati suntj ut... multo minus habiles alienigenae de quacumque alla natione, quœ sub cœlo est, extitissent, gratenler assumerentur. (Hist. Ingulf, Groyland^ apud rer. anglic. Script., 1. 1 , p. 70, éd. Gale.)
*^* Guis, et Walter ou Gautier, tous trois Lorrains, qui coni07f. servèrent les évêchés de Wells, de Sherborn et de Hereford.
La plupart des évêchés et des abbayes furent employés, comme Tavaient été naguère les biens des riches, la liberté des pauvres et la beauté des femmes , à payer les dettes de la conquête. Un certain Rémi , ci-devant moine à Pécamp , reçut Tévêché de Lincoln , pour un navire et vingt hommes d'armes qu'il avait amenés en i066, au rendezvous des troupes normandes ^ Cet homme, et les autres prélats venus d'outre-mer, comme un arrière-ban de milice, expulsèrent partout les moines qui , selon une coutume particulière à l'Angleterre , Vivaient sur les domaines des églises épiscopales ; et le roi Guillaume les en remercia , pensant, dit un contemporain, que des moines de race anglaise ne pouvaient lui souhaiter que du maP. Une foule d'aventuriers qui n'avaient de clercs que le nom, vînt fondre sur les prélatures, les archidiaconats, les doyennés de l'Angleterre^. Ils y portèrent l'esprit de violence et de rapine, les airs hautains et méprisants du dominateur étranger; beaucoup d'entre eux se rendirent célèbres par leur faste . et leurs désordres, plusieurs par des actions infâmes*. Robert de Limoges , évêque de Litchfield , pilla le monas-
» Voyez livre m, p. 238. — Willelm. Malmesb., de Gest. ponUf. angl., lib. IV, apud rer. anglic. Script., p. 290, éd. Savile. — Illum (ponlificatum)a Willelmo, post rege facto, emerat. (Eadmeri Hist. nov., p. 7, éd. Selden.)
2 Ibid., p. 40. — Monachorum angîicanorum sibi semper mala imprecantium. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script, t. I,p. 86, éd. Gale.)
3 Pro famalatu suo dabantur a laïcis episcopatus et abbatiœ , ecclesîarum prœpositurœ, archidiaconatus et decaniœ. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. K33 .)
* Lautitiarum appetenlissimus... uno et ip&o immani commisso infamis. (Willelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib. t, apud rer. anglic Script., t. m, p. 377, éd. Gale.)
tère de Goventry; il prit les chevaux et les meubles des lovi religieux qui Thâbitaient, ouvrit, par effraction, leurs |^g cassettes ,. et finit par faire abattre leurs maisons , pour coi)struire avec les matériaux un palais épiscopal , dont l'ameublement fut payé par la fonte des ornements d'or et d'argent qui décoraient Téglise*. Ce même Robert fit un décret pour interdire aux clercs saxons Tusage des aliments nourrissants et des livres instructifs, de crainte, dit l'historien , que la bonne nourriture et la science ne leur donnassent U*op de force et de hardiesse contre leur évéque ^.
Les évêques normands dédaignèrent, presque tous, d'habiter les anciens chefs-lieux des diocèses, qui étaient , pour la plupart , de petites villes , et se transportèrent dans des lieux qui offraient plus de commodités pour le luxe et les jouissances de la vie • c'est ainsi que Coventry, Lincoln, Chester, Salisbury, Thedford, devinrent des villes épiscopales ^ En général , les hommes d'église amenés par l'invasion furent pour l'Angleterre une nouvelle plaie , et leur tyrannie , qui atteignait les consciences , eut quelque chose de plus odieux que la force brutale des hommes d'épée *. Quelquefois les abbés normands maniaient aussi l'épée , mais contre des moines sans armes ; et plus d'un couvent anglais fut le théâtre d'exécutions
' Arcas eorum fregisti, et equos et omnes proprietates quas habebant rapuiftti, insuper domos eorum deslruxisli. (Lanfranci Opéra, p. 345.) — De una trabe divitis ecclesis corrosit 500 marcas argent!. ( Additam. ad hist. yeterem lichfeldensem ; Anglia sacra, 1. 1 , p. 445.)
' Monachos loci illius agresti victu eibavit, et non nisi triviali lilleraturapermisitinforinari, ne deliciœ aul litterœ redderent monachos contra episcopum elaios, ( Hcnrici Knyghton , de Event. Angl , lib. ii , apud hist. angl. Script, 1. 11 , col. S35i, éd. Selden.)
3 Lanfranci Opéra, p. 338. — Chron. saxon., éd. Gibson , in nolis.
* Stipendiarii, non monaciii, scd tyranni... inlrudebantur. (Order. Vital. Hist. ecolesiast., lib. iv, apud Script rer. normann., p. 5i3.)
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4<ni militaires. Dans celui que gouvernait un certain Turauld %m ^" Torauld , venu de Fécamp , Tabbé avait pour coutume de crier : A moi , mes hommes d'armes , toutes les fois que ses religieux lui résistaient en quelque point de discipline ecclésiastique. Ses exploits belliqueux devinrent même si célèbres, que le conquérant se crut obligé de Ten punir, et que , par un genre de châtiment bizarre , il renvoya régir le couvent de Peterborough , dans la province de Northampton , poste dangereux à cause du voisinage du camp de refuge des Saxons , mais fort convenable, disait Guillaume, pour un abbé si bon soldat*. Délivrés de ce chef redoutable , les moines n'en furent pas plus heureux ; car ils reçurent à sa place un certain Guérin de Lire, qui , selon les paroles d'un ancien récit , prit dans leurs bourses jusqu'au dernier écu , pour se faire un renom auprès de ceux qui naguère l'avaient vu pauvre ^. Ce Guérin fit déterrer de l'église les cadavres des abbés de race anglaise , ses prédécesseurs , et jeter leurs ossements hors des portes '.
Pendant que de pareils actes avaient lieu en Angleterre, la renommée allait publiant au dehors, par la plume des clercs salariés, ou iqui souhaitaient de l'être , que Guillaume le puissant, le victorieux, le pieux, civilisait ce pays , jusque-là barbare , et y ranimait le christianisme , auparavant fort négligé *. La vérité , toutefois , ne fut pas
* Quia magis se agit militem quam abbatem. ( Willelm. Malmesb. , de Gestis pontif. angl. , lib. y, apud rer. anglic. Script., t. Hl, p. 37S, éd. Gale.)
' Idoneus monachorum marsupia evacuare, undecunque nummos rapere... ut... apud eos, qui eum olim pauperem vidissent, compararet Jactantiam. (Ibid.)
^^Omnia (ossa) conglobata, vel ut acervum ruderum... ecclesiœ foribus alienavit. (Willelm. Malmesb., de Yita Adhelmi episcopi scireburnensis; Anglia sacra , t. Il , p. U2.)
4 Gujus (insulse) rex effectus (Willelmus) barbares iliius mitigavit
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entièrement étouffée : les plaintes des opprimés parvinrent mi même jusqu'à Rome ; et , dans cette cour romaine que ^^2. les historiens du temps accusent d'être si vénale * , il se trouva quelques hommes consciencieux qui dénoncèrent la révolution opérée en Angleterre comme odieuse et contraire aux lois ecclésiastiques. La dégradation en masse des évêques et des principaux abbés saxons et l'intrusion des Normands furent vivement blâmées ^, Mais la mort d'Alexandre II, et l'avènement, sous le nom de Grégoire VII , de cet archidiacre Hildebrand , qui , ainsi qu'on l'a vu plus haut , avait déployé tant de zèle en faveur de l'invasion , réduisirent presque au silence les accusateurs de la nouvelle église fondée par la conquête normande *. Sa légitimité canonique cessa d'être mise en question , et deux individus seulement, Thomas, archevêque d'York, et Rémi , évêque de Lincoln , furent cités à la cour pontificale , l'un parce qu'il était fils de prêtre, l'autre parce qu'il avait acheté à deniers comptants la dignité épiscopale*.
Lanfranc partit avec eux, muni de présents pour le pape et les principaux citoyens de Rome. Tous les trois distribuèrent largement l'or des Anglais dans la ville des
mores, cultumque chriâlianse religionis, qui in ea modicus erat, ampliavit. ( Historiae franctcse Fragm., apud Script, rer. gallic et francic, t. XI,
' Cum fama... Romanos nota cupidltaUs aaperserit. (Radulphi de Di celo imag hislor., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XHI, p. 202.)
2 Prigci abbates, quos canonicœ leges non dumnabant, secularis coniminatione potestatis terrebantur, etsinesynodali di^cussione de scdibus Buift injuste fugabanlur. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lih. iv, apurl Script, rer. normann., p. 523.) — Eadmeri Hist. nov., p. 6 el 7, éd. Selden.
3 Voyez livre m , 1. 1, p. 234 .
* Primus namquepresl)iteri fllius eral. (Henrici Knyghton, de Everit. angl., lib. i , apud hisl. angl. Scripl., t. II, col. 2348, cd. Selden.) II. 10
1074 apôtres, et s'y firent par là un grand renom*. Cette 4072. conduite leur aplanit toutes les difficultés; Taffaire des deux prélats normands fut arrangée sous main , et , au lieu d'enquête sur leur compte , il n'y eut qu'une scène d'apparat, où tous les deux remirent au pape , en signe d'obéissance , leur anneau et leur bâton pastoral. Lanfranc plaida leur cause, en prouvant qu'ils étaient utiles et môme nécessaires au nouveau roi, pour les nouveaux arrangements du royaume ^ ; et le pape lui répondit : (( Décide l'affaire comme tu l'entendras , toi qui es le père « de ce pays; je remets à ta disposition les deux verges cr pastorales ^. » Lanfranc les prit et les rendit à Rémi et à Thomas ; puis , ayant lui-même, reçu de Grégoire VII la confirmation de son titre de primat de toute l'Angleterre , il repartit avec ses compagnons.
Ainsi les églises des Anglais continuèrent d'être livrées , sans obstacle, et avec l'aveu de l'églil^e romaine, à des clercs venus de tous pays. Le prélat de race étrangère prononçait devant un auditoire saxon ses homélies en langue française, et quand elles étaient écoutées patiemment, ou par surprise ou par terreur, l'homme d'outremer s'enorgueillissait de la puissance de ses discours , qui, disaitril, s'insinuaient, par miracle, dans l'oreille des barbares *. Une sorte de pudeur et l'envie d'offrir au monde chrétien autre chose que ce ridicule spectacle fit
I De divitiis anglicis larga munera cupidis Romanis ubertim dederunt, sic mirabiles LaUls visi sunt. (Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. iy, apud Script, rer. normann., p. 548.)
3 Novo régi... in novis regni disposilionibus , peraecessarios. ( Badmeri Hist. nov., p. 7, éd. Selden.)
>> Tu paler es patriae illius. ( Ibid,)
* Qui, licet latine vel gallice loquentem, illum minime inlelligeient, tamen , intendente^ ad illum, Tirlutc yerbi Dei... ad lacrymas multoties compuncti. (Pelri Blesensis Inguifl Continuât., apud rer. anglic. Script., t. l.p. lis, éd. Gale.)
rechercher par le roi Guillaume quelqu'un des hommes \oi\ <|ue l'opinion du temps préconisait au loin , à cause de ^q-^ l'austérité de leur vie religieuse. Tel était Guimond, moine du couvent de la Croix-Saint-Leufroi , en Normandie ; le roi lui envoya l'invitation de passer la mer, et il obéit sans délai aux ordres de son seigneur temporel. Quand il fut arrivé en Angleterre , le conquérant lui dit qu'il avait dessein de l'y retenir , et de l'élever à une haute dignité ecclésiastique : voici ce que répondit le moine , si l'on en croit un historien postérieur de peu d'années • :
« Beaucoup de motifs m'engagent à fuir les dignités et a le pouvoir ecclésiastique ; je ne les énoncerai point tous, a Je dirai seulement que je ne conçois pas de quelle maa nière il me serait possible d'être dignement le chef reli- « gieux d'hommes dont je ne connais ni les mœurs ni la a langue , et dont les pères , les frères , les amis , sont morts « sous votre épée , ou sont déshérités , bannis , emprison- <c nés , durement asservis par vous ^. Parcourez les saintes « Écritures , voyez si quelque loi y tolère que le pasteur du « troupeau de Dieu lui soit imposé violemment par le choix a d'un ennemi. Ce que vous avez ravi par la guerre, au « prix du sang de tant d'hommes , pourriez-vous sans « péché le partager avec moi, avec ceux qui , comme moi, « ont juré mépris au monde , et , pour l'amour du Christ , « se sont dépouillés de leurs propres biens? C'est la loi de « tous les religieux que de s'abstenir de rapines, et de n'ac- « cepter aucune part de butin , même comme offrande à « l'autel, car , ainsi que le disent les Écritures , celui qui
* Order. Yitil. Hist. ecclpsiast. , lib. it, apud Script, rer. normann., p. 521.
> Quorum patres charosque parentes et amlcos occidistis gladio, vcl eiberedatos opprimilis eiiiio, vel carcere indebito, vel intolerabili servitlo. (Ibid.)
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Ui LIVRE V.
1074 « oflTre en sacrifice le bien des pauvres fait comme s'il ^^^ « immolait le fils en présence de son père *. Quand je me « rappelle ces préceptes divins , je me sens troublé de « frayeur; votre Angleterre me semble une vaste proie; « et je crains de la toucher, elle et ses trésors, à Tégal « d'un brasier ardent'... »
Le moine de Saint-Leufroi repassa la mer , et retourna au fond de son cloître ; mais le bruit se répandit bientôt qu'il avait exalté la pauvreté des religieux au-dessus de la richesse des prélats , et nommé rapine , à la face du roi et de ses barons, l'acquisition de l'Angleterre; qu'enfin il avait traité de ravisseurs et d'intrus tous les évéques et les abbés installés dans ce pays contre la volonté des Anglais ^. Ses paroles déplurent à beaucoup de gens qui , ne se souciant pas de l'imiter, le calomnièrent et firent tant par leurs intrigues, qu'ils le contraignirent à quitter le pays. Guimond se rendit à Rome, et de là en Apulie, dans l'une des villes conquises et possédées par les Normands *.
La haine que le clergé de la conquête portait aux indigènes de l'Angleterre s'étendit jusque sur les saints de race anglaise , et dans plus d'un lieu leurs tombeaux furent ouverts et leurs ossements dispersés ^. Tout ce qui avait été anciennement un objet de vénération dans le pays fut re-
* Omnium religiosorum lex est a rapinisabsiinere. (Order. Vital. Hist. ecclesiast, lib. it, apud Script, rer. normann., p. 524.)
' Totam Angliam quasi amplissimam prsedam dijudico, ipsamque, cum gazis suis, velut ignem ardentem, conlingere formido. ( Ibid., p. 535.)
3 Quod obtentum Anglise, in presentia régis et optimatum ejus, rapinam appelluverit, et quod omnes episcopos vel abbates qui, nolentibus Anglis, in ecclesiis Angliœ prœlaU sunt, rapacitatis redarguerit (Ibid., p. 536.)
* Verba igiturejus... multis di8plicuerunt.'(lbid., p. 526.)
^ Typho quodam et nausea sanctorum corporum. (Willem. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib. t, apud rer. anglic. Script., t \U, p. 373, éd. Gale.)
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gardé, par les nouveaux venus, comme vil et méprisable \ <®7i Mais Faversion violente qu'inspiraient aux Normands les 4072. saints anglais tenait à des raisons politiques , autres que leur dédain commun pour tout ce qu'honoraient les vaincus. Souvent la vénération religieuse n'avait été pour les Anglo- Saxons qu'un reflet du patriotisme , et parmi les saints qu'on invoquait alors en Angleterre , plusieurs l'étaient devenus en mourant de la main de l'ennemi, au temps des invasions danoises, comme Ëlfeg , archevêque de Ganterbury , et Edmund , roi de l'Est-Anglie*. De pareils saints devaient porter ombrage aux nouveaux envahisseurs , car leur culte alimentait l'esprit de révolte , et consacrait de vieux souvenirs de courage et d'indépendance. Aussi les prélats étrangers, et à leur tête l'archevêque Lanfranc , ne tardèrent-ils pas à proclamer que les saints saxons n'étaient pas de vrais saints , les martyrs saxons de vrais martyrs *. Guérin de Lh»e attaqua saint Adhelmj Lanfranc entreprit de dégrader saint Ëlfeg , en rabaissant les mérites de sa mort si belle et si patriotique : « Ce qui fait le martyr , « disait le primat , c'est la cause et non le supplice ; je ne a vois là qu'un homme tué par des païens faute d'une ran- « çon qu'il ne pouvait payer et qu'il ne voulut pas mettre « à la charge d' autrui *. »
Des violences faites à la conviction populaire , soit raisonnable , soit superstitieuse , excitent souvent le courage
^ Penecuncta quse ab Anglis antiquitus quasi sacro sancta celebrabantur, nunc vix postremœ auctoritatis... habentur.(Eadmeri Hist. nov., p. 426, éd. Selden.)
2 Voyez livre 11, 1. 1, p. 403 et 4«6.
3 Angli... inlerquos vivimu8,quo8dam sibi institueruntsanctos, quorum incerta sunt mérita. (Jehan. Sarisburiensis , de Vita Anselmi archiep. canluar. ; Anglia sacra, t. II , p. 162.)
* Gùm itaque marlyrem non faciat poena sed causa... eum ob hoc a paganis... interemptum deprehendo, quod, ad redemptionem corporis sui , pecuniam , quse exigebatur, noiuit extorquere. ( Ibid.)
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4071 des opprimés plus que la perte même de la liberté et du 1072 bien-être. Les insultes prodiguées aux objets d'une ancienne dévotion , les souffrances des évoques, une sorte de haine fanatique contre les innovations religieuses de la conquête, agitèrent fortement les esprits, et devinrent le mobile d'une grande conspiration, qui s'étendit sur toute l'Angleterre *. Beaucoup de prêtres s'y engagèrent, et trois prélats en furent les chefs : c'étaient Frithrik , abbé de Saint-Alban, Wulfstan, évêque de Worcester, le seul homme de race anglaise qui eût encore un évêché, et Walter, évêque de Hereford, Flamand de naissance , le seulparmi les étrangers, évêque avant la conquête, qui se soit montré fidèle à la cause de sa patrie adoptive^. Le nom du jeune roi Edgar fut prononcé de nouveau; il circula des chants populaires où on l'appelait ie beau , le brave, Venfant chéri de r Angleterre^, Les deux frères Edwin et Morkar quittèrent pour la seconde fois la cour du Normand. La ville de Londres , jusque-là paisible et résignée à la domination étrangère , commença à se montrer turbulente, et , comme disent les vieux historiens dans un langage malheureusement trop vague , à résister en face au roi Guillaume ^.
Pour conjurer ce nouveau péril , Guillaume prit le parti qui lui avait déjà réussi plus d'une fois, celui de promettre
* Plures conYOcando, exerciium numerosum ac fortissimum conflaverunt. (Uatth. Paris, Vilœ abbatum S. Aibani, 1. 1, p. 48.) Mbid., p.47.
3 SpeciosUsimura et fortissimum... unde in Angliam taie exiit eulogium :
« iBdgar, Ethelinge, « Engeloiides dereling. »
CIbid.,p. 48)
< Cives Londonlœ in faciem restiterunt. (Matth. Pari?., Vitœ abbatum 8.Albani,t. I,p. 47.)
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et de mentir. Frithrik et les autres chefs des insui^és, 1071 invités par ses messages à se rendre à Berkhamsted, pour ^^ traiter de la paix, vinrent à ce lieu de mauvais augure, où pour la première fois des mains saxonnes avaient touché , en signe de sujétion , la main armée du conquérant. Ils y trouvèrent le roi et le primat Lanfranc , son conseiller le plus intime. Tous deux affectèrent à leur égard un air de douceur et de bonne foi * ; et il y eut , sur les intérêts réciproques , une longue discussion qui se termina par un accord. Toutes les reliques de Téglise de Saint-Alban avaient été portées au lieu des conférences; un missel fut ouvert sur ces reliques , à la page de l'Évan- gile; et le roi Guillaume , se plaçant dans la situation où lui-même autrefois avait placé Harold, jura, par les saints ossements et par les sacrés Évangiles , d'observer inviolablement les bonnes et anciennes lois que les saints et pieux rois d'Angleterre , et surtout le roi Edward , avaient établies ci-devant^. L'abbé Frithrik et les autres Anglais, satisfaits de cette concession, répondirent au serment de Guillaume par le serment de fidélité qu'on prêtait aux anciens rois , et se séparèrent ensuite , rompait la grande association qu'ils avaient formée pour la délivrance du pays'. L'évéque Wulfstan fut député vers l'ouest, dans la province de Chester, pour y calmer les esprits , et faire une visite pastorale dont aucun prélat normand n'osait encore se charger *.
' Et serena facie vocavit eos ad pacem. { Ibid., p. 48.)
' Juravit super omnes reliquias ecclesiœ Sancti Albani, tactisque sacrosancUs BvangeliiB... bonas et approbatas antiquas regni leges... inviolabiUler observare. ( Ibid., p. 48.)
' Ad propria lœti recesserunt. (Ibid. p. 48.)
* Episcopatus ei cestrensis à Lanfranco... visitatio commissa est... ea enim provincia... erat adhuc .. Normannis inaccessa et impacata. ( Wlllhelm. Malmeéb., de Vila S. Wulfstaiii, lib. i, cap. i, AngUa sacra , t. Il , p. 256.)
ij^i Ces bonnes et antiques lois, ces lois d'Edward , dont la promesse avait le pouvoir d'apaiser les insurrections , n'étaient point un code particulier, un système de dispositions écrites , et Ton entendait simplement par ces mots Tadministration douce et populaire qui avait existé en Angleterre au temps des rois nationaux. Durant la domination danoise, le peuple anglais, dans ses prières adressées au vainqueur, demandait, sous le nom de lois d'Ethelred, l'anéantissement du régime odieux de la conquête * ; demander les lois d'Edward, sous la domination normande, c'était former le même souhait, mais un souhait inutile, et que , en dépit de ses promesses, le nouveau conquérant ne pouvait remplir. Quand bien même il eût maintenu, de bonne foi , toutes les pratiques légales de l'ancien temps, quand même il les eût fait observer à la lettre par ses juges étrangers , elles n'auraient point porté leurs anciens fruits. Il y avait erreur de langage dans les demandes de la nation anglaise 5 car ce n'était pas le défaut d'observance de ses vieilles lois criminelles ou civiles qui rendait sa situation si désastreuse , mais la ruine de son indépendance et de son existence comme nation^. Ni Guillaume ni ses successeurs ne montrèrent jamais une grande haine pour la législation saxonne , soit civile , soit criminelle ; ils la laissèrent observer en beaucoup de points , et les Saxons ne s'en trouvèrent pas mieux. Ils laissèrent le taux des amendes pour le vol et le meurtre commis contre des Anglais, varier comme avant la conquête , suivant la division des grandes provinces ' ; ils laissèrent le Saxon accusé
» Voyez livre 11 , 1. 1 , p. 483.
' Ils requirent... estre tenus et gouvernez comme le Roy Edouart lea avoit gouvernez. (Chron. de Normandie; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 239.)
3 Si home occitaltre... xx 1. en Merchenelac et xxv 1. en Westsaxenlae.
de meurtres et de brigandage se justifier, selon l'antique <07i usage, par le fer rouge et Teau bouillante, tandis que le \m^. Français, accusé par un Saxon, se défendait par le duel ou simplement par le serment, selon la loi de Normandie * . Cette différence de procédure , toute au détriment de la population vaincue, ne disparut qu'après un siècle et demi, quand les décrets de Téglise romaine eurent interdit partout les jugements du feu et de Teau^.
D'ailleurs, parmi les anciennes lois saxonnes, il s'en rencontrait quelques-unes qui devaient être spécialement favorables à la conquête , comme celle qui rendait les habitants de chaque district responsables de tout délit commis dans le district, et dont l'auteur serait inconnu • 5 loi commode entre les mains de l'étranger pour mettre la terreur dans le pays. Quant à ces sortes de lois, il était de l'intérêt du conquérant de les maintenir; et, quant aux autres, relatives à des transactions particulières, leur maintien lui était à peu près indifférent. Aussi exécuta-t-il en ce sens la promesse qu'il avait faite aux conjurés saxons, sans s'inquiéter si eux-mêmes comprenaient autrement cette promesse. Il fit venir auprès de lui, à Londres, douze hommes de chaque province, qui déclarèrent, sous le serment, les anciennes coutumes du pays*; ce qu'ils dirent
(Leges WiUhelmi régis ; Hist Ingulf- Groyiand., apud rer. anglic. Script, 1 1 , p. 89 , éd. Gale.)
' Anglicus se purget ad judicium... defendatse Francigena per bcllum, et si Angiicus non audeat eu m probare per bellum , defendat se Francigena pleno juramento. (Leges Willhelmi régis ; Ghron. Johan. Bromton , apud hist. angl. Script., l. I, col. 982, éd. Selden.)
' Seldeni notœ ad Eadmeri Hist. nov., p. 204.
' Borhs, firith-borh8,borh8-holders. ( Vid. Canciani Leg.antiq. barbar., t. IV, p. 273, 338 et 340.)
< Electi sunt de singulls tolius Angiiae comiiatibus xu viri sapienliores, quibus jurejurando injunctum erat coram rege Willhelmo ut, quoad poBsent... legum suarum consuetudinumque sancita patefacerent, nil
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4071 fut rédigé en une espèce de code dans Fidiome français du ijjj^ temps , seul langage légal reconnu par le gouvernement de la conquête. Ensuite , les hérauts normands allèrent criant à son de cor, dans les villes et dans les bourgades , « les lois que le roi Guillaume octroyait à tout le peuple « d'Angleterre, les mêmes que le roi Edward, son cousin, « avait tenues avant lui *. »
Les lois d'Edward furent publiées , mais le temps d'Edward ne revint pas pour l'Angleterre, et les chefs du mouvement patriotique éprouvèrent les premiers le peu de valeur de cette concession. Du moment que leur ligue fut dissoute, ils se virent persécutés à outrance par le pouvoir qu'ils avaient contraint de capituler avec eux*. L'évêque Walter s'enfuit dans le pays de Galles ; les soldats normands eurent ordre de le poursuivre jusque dans ce pays, sur lequel ne s'étendait point la domination du roi Guillaume ; mais il leur échappa, à la faveur des forêts et des montagnes^. Le roi Edgar, s'apercevant qu'on lui dressait des pièges , prit de nouveau la fuite vers l'Ecosse. Quant à l'évêque Wulfstan , homme faible d'esprit et de caractère , il donna toutes les sûretés qu'on exigeait de lui , et de cette manière il trouva grâce auprès du conquérant : il offrit à l'abbé de Saint-Alban d'obtenir au même prix son pardon; mais Frithrik fut plus fier\ Il assembla tous
prœtermit tentes, niladdente^. (Thomae Rudboriic, Hist. major, winton.; Anglia sacra, 1. 1 , p. 259.)
' Ces sount les leis et les custumes que li reis Will. grentat a tut le piiple de Kngleterre... iceles mesmes que li reis Edward sun cosin Unt devant lui. (Leges Willhelmi régis ; Hist. Ingulf. Croyiand, apud rer. anglic. Scripl., 1. 1, p. 88, éd. Gale.)
2 Tyrannus inexorabilis, quosnon poterat confœderatos et congregatos superare , singulos disperses ac semotos.... studuit... infeslare... et subpeditare. ( Matth. Paris. Vitse abbatum S. Albani , 1. 1 , p. 48.)
» In abditisWalliae vix tutus l^titavit. ( Ibid., p. 49.)
* Et,cùm possitipsumWuirstanus... régi vel archiepiscopo paclflcare, ipse abbas noiens ei crcdere. ( Ibid.)
ses moines dans la salle du chapitre , et , prenant congé «ni d'eux avec émotion : « Mes frères, mes amis, leur dit-il, 4^2. «f voici le moment où, selon les paroles de FÉcriture sainte, « il nous faut fuir de ville en ville devant la face de nos « persécuteurs*. » Emportant avec lui quelques provisions et des livres, il gagna secrètement Tîle d'Ély et le camp du refiige , où il mourut peu de temps après ^.
Le roi Guillaume, irrité de cette fuite d'un homme qu'il croyait dangereux, tourna toute sa fureur contre le monastère de Saint-Alban. Il en saisit les domaines, en fit arracher les forêts, et résolut de le détruire de fond en comble *. Mais le primat Lanfranc lui en fit des reproches, et, à force d'instances, obtint de lui la conservation du couvent, et la j>ermission d'y mettre un abbé de son choix. Lanfrmic avait amené en Angleterre un jeune homme appelé Paul, qui passait pour être son fils ; c'est à lui qu'il conféra l'abbaye vacante*. Le premier acte administratif du nouvel abbé fut de démolir les tombeaux de tous ses prédécesseurs, qu'il qualifiait de brutes et d'idiots parce qu'ils étaient de race anglaise^. Paul fit venir de Normandie ses parents , et leur distribua les offices et une partie des biens de son église* : « Us étaient tous, dit l'an- « cien historien , sans la moindre culture littéraire, et de
' Fratres ac aiii... rugiendum est a facie persoquentium, a civitate in efvitatem(Ibid.)
> Ibid.
' Extirpatia sUyis et depauperatis hominibus... et nisi correptionibus Lanfranci refrenaretur, irrestaurabiliter lotuin cœnobium desti'uxiss< 1. (Ibid.)
* Et, ut quidam autumant, filius. (Mattb. Paris. Vilœ abbatum S. Albanl , 1. 1 , p. 49.) — Seldeni nolœ ad Eadmcri Hist. nov., p. 196.
^ Quos rudrs et idiotas consuevit appeliare... eontemnendo eos quia An^Iicos. ( Matlh. Paris. Vitae abbatum S. Albani , t. I , p. 52.)
* Parentibus suis normannis, de substanlia ecclesiae... (Ibid., p. 53. )
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«wi « mœurs ignobles à tel point qu'on ne saurait récrire*. » 4012. Il faut que le lecteur se reporte maintenant vers Tîle d'Ély, vers cette terre marécageuse et plantée de roseaux, comme s'expriment les chroniques du temps , qui était le dernier asile de l'indépendance anglo-saxonne ^. L'archevêque Stigand et Tévêque Eghelwin quittèrent l'Ecosse pour s'y rendre^. Edwin et Morkar, après avoir quelque temps erré par les forêts et les campagnes, y arrivèrent aussi avec d'autres chefs *. Le roi, qui venait de réussir, par sa seule ruse , à dissoudre la conjuration des prêtres patriotes, essaya de même la tromperie, avant d'employer 1072. la force contre les Saxons du camp d'Ély. Morkar fut, pour la troisième fois , dupe de ses fausses paroles : il se laissa persuader d'abandonner le camp du' refuge et de retourner à la cour * ; mais à peine eut-il mis le pied hors des retranchements élevés par ses compagnons , qu'il fut saisi , et mis aux fers dans une forteresse dont le gardien était Roger, fondateur et propriétaire du château de Beaumont en Normandie •. Edwin quitta aussitôt l'île d'Ély, non pour se soumettre comme son frère, mais pour travailler à le délivrer. Durant six mois il chercha du secours et rassembla des amis en Angleterre, en Ecosse , et dans le pays de Galles ^ ; mais, au moment où il se trouvait assez fort pour exécuter son entreprise , deux traîtres le dénon-
• Litteraturae ignaris, et origine ac moribus ignobilibus quœ non posaunlscribi. (Matth. Paris., Vilae abbatum S. Albani, t. I, p. 53.)
2 Paludum terra. (Chron. saxon , éd. Gibson, p. 476.)
3 Tbomœ Eliensi» Hist. eliensis; Anglia sacra, 1. 1, p. 609.
* Vagati suut per silvas et campos (Chron saxon., éd. Gibson, p. 181.) ? Falsis allegationibus simpliciter acquievit. (Order. VitaK Hist. ec-
clesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann,, p. 531.)
« Caulelœ Rogerii , oppidani Belmontis, mancipavit. (Ibid.) — Beaumont-le-Roger, département de l'Eure.
? Sex igitur mensibus a Scotis et Guallis vel Anglis auxilia sibi qumsivit. (Order. Vital., loc. supr. cit.)
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cèrent et le vendirent aux Normands. Il se défendit long- <wt. temps, avec vingt cavaliers, contre dès forces supérieures. Ce combat eut lieu près des côtes de la mer du Nord, vers laquelle le chef saxon faisait retraite, espérant trouver quelque moyen de s'y embarquer; mais il fut arrêté par un ruisseau que la marée montante avait grossi. Accablé par le nombre, il succomba; ses ennemis lui coupèrent la tête, et la portèrent au conquérant', qui s'attendrit et pleura, disent quelques historiens, sur le sort d'un homme qu'il aimait et qu'il aurait voulu attacher à sa fortune.
Tel fut le destin d'Edwin et de Morkar , fils d'Alfgar , beaux-frères du roi Hardd, tous deux victimes de la cause qu'ils avaient plusieurs fois abandonnée. Leur sœur, nommée Lucie, éprouva le sort de toutes les femmes anglaises demeurées sans protecteur. Elle fut livrée en mariage à Ives Taille-Bois, chef d'auxiliaires angevins, qui reçut, avec elle, tous les anciens domaines de la famille d'Alfgar 2. La plus grande partie de ces terres était située aux environs de Spalding, vers les confins des provinces de Cambridge et de Lincoln , dans la contrée marécageuse qu'on appelait HoUand , c'esirà-dire le pays bas , près du camp des réfiigiés d'Ély. Ives Taille-Bois s'établit dans ce lieu; il devint , pour les fermiers de l'ancien domaine , ce que , dans la langue saxonne , on appelait le hlaford, et, par contraction, le lord de la terre ^. Ce nom signifiait ordinairement distributeur du pain , et c'est ainsi que dans la vieille Angleterre on désignait le chef d'une grande mai-
' Ad hoc faeinus exaestuatio marina Normannos adjuvit... prodi tores... pro favore iUius, ei caput doniini gui dererebant. (Ibid.)
' Quorum sororem, uomine Luciam, cum omnibus lerris eorum,Ivoiii Taylboyg, tum andegavensi comili, muritavit. (Monasl. anglie., Dugdale, U I , p. 306.)
' Dominuft Spaldyngae et lolius Holandiœ. ( Hist. Ingulf. Croyiand., apud rer. angllc. Scripl.. 1. 1 , p. 74, ed Gale.)
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io7i. son 9 celui dont la table nourrissait beaucoup d'hommes. Mais à cette signification inofiensive se substituèrent d'autres idées, des idées de domination et de servitude , lorsque les hommes de la conquête reçurent des indigènes le nom de lords. Le lord étranger fut un maître ; les habitants du domaine tremblèrent en sa présence, et n'approchèrent qu'avec terreur de son manoir ou de sa halle , comme parlaient les Saxons, demeure autrefois hospitalière, dont la porte était toujours ouverte et le foyer toujours allumé, maintenant fortifiée, murée, crénelée, garnie d'armes et de soldats , à la fois citadelle pour le maître et prison pour le voisinage.
« Aussi , dit un contemporain , tous les gens du pays « bas avaient grand soin de paraître humbles devant Ives (c Taille-Bois , et de ne lui adresser la parole qu'un ge- « nou en terre * ; mais , quoiqu'ils s'empressassent de lui « rendre tous les honneurs possibles, et de payer tout ce « qu'ils lui devaient, et au delà, en redevances et en ser- « vices , de son côté il n'avait pour eux ni affabilité ni a bienveillance. Au contraire, il les vexait, les tourmen- « tait, les torturait, les emprisonnait, les accablait de corc vées, et, par ses cruautés journalières , contraignait la « plupart d'entre eux de vendre le peu qu'ils possédaient a encore, et de s'en aller en d'autres pays ^. Par un instinct a diabolique , il se plaisait à malfabe pour le mal seul : « souvent il lançait ses chiens à la poursuite du bétail des « pauvres gens, dispersait les animaux domestiques à tra- « vers les marécages, les noyait dans les lacs, ou les mu-
1 Omnefl Hoylandenses eum... genu flexo deprecabantur. (Hist. Ingulf. Groyiand ,apud rer. anglic. Script., 1. 1, p.7i, éd. Gale.)
2 Sed torquens el tribulans , angens et angarians , incarcerans et excrucianB , ac quotidie novis servitiis onerans , plurimos omnia sua vendere, ac alias patrias pelere, crudeliter compeltebat. ( Ibid.)
« iilait de diverses manières , et les rendait incapables de <«74. a servir en leur brisant les membres ou le dos '. »
Une partie des moines anglais de Tabbaye de Croyland. • habitaient près de Spalding , dans une succursale que le monastère possédait à la porte même du mancir de ce redoutable Angevin. Il leur fit éprouver encore plus violemment qu'au reste du voisinage les effets de sa manie destructive contre tout ce qui était Saxon , ou appartenait à des Saxons^. Il estropiait leurs chevaux et leurs bœufs, tuait leurs moutons et leurs oiseaux de basse-cour , accablait leurs fermiers d'exactions, et faisait assaillir leurs serviteurs sur les routes à coups de bâton ou d'épée' . Les moines essayèrent auprès de lui les supplications et les offres; ils donnèrent des présents à ses valets; «ils tentè- « rent tout et souffrirent tout, ditFhistoire contemporaine^; « puis, voyant que leurs efforts étaient superflus et que la «malice du tyran et des siens ne faisait que s'accroître, « ils prirent avec eux les vases sacrés , leurs lits et leurs «livres, et, laissant leur habitation en la main de Dieu « tout-puissant, secouant la poussière de leurs pieds contre « les fils du feu éternel, ils retournèrent à Croyland^. »
Ives Taille -Bois, joyeux de leur retraite, fit partir promptement un message pour Angers, sa ville natale, demandant qu'on lui envoyât des moines, auxquels il offrait , disait-il, une maison honnête et suffisante pour un
> Diabolico instinctu... animalia in mariscis cum canibus suis insectans,... el crebro spiiiis ac tibiis jumenlorum fractis. (Ibid. )
> Inejusjanuis... tota die... conversantes, tanta tyrannide debacchatur. (Ibid.)
* Ut jumentiseorum, tam bobus quam equis, muUotles mutilatis, ovibus ac avibus quotidic imparcatis... famuli prions... gladiis et fustibus In compitis sœpius caederenlur... (Ibid.)
* Post innumera suis ministris donaria, post peracta omnia. ( Ibid.)
* Relicta cellain manu Domini, excutientes pulverem pedum suorum In filios ignis (Pterni. (Ibid.)
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mi. prieur et cinq religieux, toute bâtie , toute meublée , bien pourvue de terres et de fermages •. Les moines français passèrent le détroit et s'emparèrent de la succursale de Croyland. L'abbé du lieu, qui, par hasard, était encore un Anglais , eut la hardiesse d'adresser quelques plaintes au conseil du roi contre le chef angevin ; mais Ives Taille- Bois fut absous et félicité même de tout ce qu'il avait commis en vexations , en pillages et en meurtres ^. « Ces « étrangers se soutenaient mutuellement, dit l'ancien nar- «rateur; ils formaient une ligue étroite, serrés les uns « contre les autres , comme sur le corps du dragon l'éc( caille est jointe à récaille***. »
Il y avait dans ce temps, en Flandre, un Saxon nommé Hereward, anciennement établi dans ce pays, et à qui des émigrés anglais, fuyant leur patrie après y avoir tout perdu , annoncèrent que son père était mort , que son héritage paternel était la propriété d'un Normand, et que sa vieille mère avait subi et subissait encore une foule d'afflictions et d'insultes *. A cette nouvelle , Hereward se mit en route pour l'Angleterre, et arriva, sans être soupçonné, au lieu habité autrefois par sa famille ; il se fit reconnaître de ceux de ses parents et de ses amis qui avaient survécu à l'invasion , les détermina à se réunir en troupe armée , et, à leur tête , attaqua le Normand qui avait insulté sa mère et occupait son héritage^. Hereward l'en chassa et
I Paratam et œdiflcatam, etiam lerrU et ienementis satis diUitaro. ( Hist. Ingulf. Croyland., apud nr anglic. Script, 1 1, p. 7f , éd. Gale.)
> Prœdas et pressuras, caedes et caeteras injurias uuiversas Ivonia Talbois... jusUflcant et acceptant. ( Ibid.)
* Velut in corpore Behemoth squama squamœ conjuncta fuissel. (Ibid.)
* Paternam haereditatem... munere regio, cuidam Normanno donari , matremque viduam mullis injuriis et maximis molestiis affligi... ( Ibid.. p. 70.)
& GoIIectaque cognatonim non;contemnenda manu... de sua hœreditate procul fUgat et éliminât. ( Ibid.)
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prit sa place ; mais contraint , pour sa propre sûreté , de <07s ne point s'en tenir à ce seul exploit , il continua la guerre de partisan aux environs de sa demeure, et soutint, contre les gouverneurs des forteresses et des villes voisines , de nombreux combats , où il se signala par sa bravoure , son adresse et sa force extraordinaires*. Le bruit de ses actions d'éclat se répandit par toute l'Angleterre , et les regards des vaincus se tournèrent vers cet homme avec un sentiment d'espérance ; on fit sur ses aventures et à sa louange des vers populaires qui maintenant ont péri , et qui furent chantés dans les rues aux oreilles des conquérants, grâce à leur ignorance de l'idiome du peuple anglais^.
L'héritage reconquis sur les Normands par le Saxon Hereward était situé à Brunn, aujourd'hui Boum, au sud de la province de Lincoln , près de l'abbaye de Croyland, non loin de celle de Peterborough et des îles d'Ély et de Thorneye : les insurgés de ces cantons ne tardèrent pas à pratiquer des intelligences avec les bandes que commandait le brave chef de partisans. Frappés de sa renommée et de son habileté , ils l'invitèrent à se rendre auprès d'eux, pour être leur capitaine, et Hereward, cédant à leur prière, passa au camp du refuge avec tous ses compagnons^. Avant de prendre le commandement d'hommes dont plusieurs étaient membres de la haute milice saxonne, espèce de confrérie ou de corporation autorisée par les anciennes lois du pays, il voulut s'y faire agréger lui-même, et devenir, suivant l'expression des auteurs contempo-
^ Ingeiitia praelia et mille pericufa , tam contra regem Angliœ, quam coraitcs et baroiies , contra praefectos et prœsides. ( Ibid., p. 68.)
2 Prout adhuc in trlviis canuntur. ( Ibid.)
* Céleri nuncio... ad eos accersitus, dux belli et magister militum efÛcilur. (Ibid.,p.74.)
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1072. rains, un homme de guerre légitime'. L'institution d'une classe supérieure parmi ceux qui se vouaient aux armes , et de cérémonies sans lesquelles nul ne pouvait être admis dans cet ordre militaire , avait été apportée et propagée dans tout l'occident de l'Europe par les peuples germaniques qui démembrèrent l'empire romain. Cette coutume existait en Gaule , et , dans la langue romane de ce pays , un membre de la haute milice se nommait cavalier ou chevalier y parce que les guerriers à cheval étaient alors , dans toute la Gaule, et en général sur le continent, la principale force des armées. Il n'en était point de même en Angleterre; la perfection de la science équestre n'entrait pour rien dans l'idée qu'on s'y formait de l'homme de guerre accompli ; les deux seuls éléments de cette idée étaient la jeunesse et la force , et , en langue saxonne, on appelait hnit , c'es^à-dire jeune homme , celui que les Français, les Normands, les Gaulois méridionaux et même les Allemands , appelaient homme de cheval^.
Malgré cette différence , les cérémonies par lesquelles un guerrier était agrégé à la haute milice nationale, en Angleterre et sur tout le continent, étaient exactement les mêmes: l'aspirant devait se confesser un soir, veiller dans l'église toute la nuit, et le matin, à l'heure de la messe , placer son épée sur l'autel , la recevoir des mains de l'officiant, et communier après l'avoir reçue'. Tout combattant qui s'était soumis à ces diverses formalités était dès lors réputé un homme de guerre en titre , et capable de
1 Needum mililari morebalteo legiUmese accinctum... legitimœ mililisu.. legitimum militem... (BUt. Ingulf. Croyland-, apud rer. anglic. Script., t. I , p. 70, éd. Gale.)
2 AI. Knight , aut Cild, al. CMld, Les Allemands avaient pareillement employé le mot Hild ou Held, avant celui de Reiier ou hitier,
^ Anglorum erat consuetudo quod qui mililisB légitime consecrandus esset vespere précédente.... ( Ibid., p. 70.)
commander dans tous les grades *. C'était de cette ma- 4072. nière qu'un homme d'armes était fait chevalier en France et dans toute la Gaule, à l'exception de la Normandie, où, par un reste des usages danois, l'investiture de la chevalerie avait lieu sous des formes plus militaires et moins religieuses. Les Normands avaient même coutume de dire que celui qui s'était fait ceindre l'épée par un clerc n'était point un vrai chevalier, mais un bourgeois sans prouesse ^. Ce propos dédaigneux fut proféré contre le Saxon Hereward, quand les chevaliers avec lesquels il s'était souvent mesuré apprirent qu'il venait d'aller au monastère de Pe- terborough prendre le baudrier militaire de la main d'un abbé saxon. Toutefois, il y eut alors, de la part des Normands, autre chose que leur aversion habituelle pour les rites qui faisaient dépendre la chevalerie du sacerdoce ; ils ne voulaient pas qu'un Anglais rebelle obtînt , de quelque manière que ce fût, le droit de s'intituler chevalier comme eux. Leur oi^eil de conquérants semble avoir été, dans cette occasion, plus vivement blessé que leur point d'honneur comme guerriers ne l'était par la cérémonie religieuse ; car eux-mêmes, dans la suite, se soumirent à cette cérémonie, et accordèrent aux évêques le droit de conférer la chevalerie*.
Le monastère de Peterborough était alors gouverné par ce même Brand qui, après son élection par les içoines du lieu, était allé demander à Edgar la confirmation de son titre d'abbé *, Cet homme , d'un esprit fier et incapable de plier, ne songeait en aucune manière à rentrer en grâce
I Denuo miles legitimus permanerel (Ibid. )
^ Hanc consecrandi militis consuetudinem Normanni abominantes, non mllilem legitimum talem tenebant, sed socordem equitem et quiritem degenerem d^pulabant. ( Ibia.)
* Voyeï Sharon Turner, Hist. des Anglo-Normands, 1. 1, p. 440.
* Voyez livre iy, t. II , p. 49.
<07i. auprès du roi Guillaume. En se prêtant à faire pour un chef de rebelles la cérémonie de la bénédiction des armes, il donna un second exemple de courage patriotique et de mépris pour le pouvoir étranger. Sa perte était inévitable ; mais la mort Fenleva de ce monde avant que les soldats normands vinssent le saisir au nom du roi ; et c'est alors que fut envoyé comme son successeur, à Tabbaye de Peterborough , le Normand Turauld , ce moine batailleur déjà nommé ci-dessus'. Turauld menant avec lui cent soixante hommes bien armés, s'arrêta dans la ville de Stamford, à quelques lieues de Peterborough, et envoya des coureurs pour observer la position des réfugiés anglais, et s'assurer des obstacles qu'il trouverait à prendre possession de l'abbaye^. De leur côté , les réfugiés, avertis de l'approche du Normand , firent une descente au monastère , et, trouvant les moines peu résolus à se défendre contre l'abbé et ses hommes d'armes , ils enlevèrent tous les objets précieux qu'ils trouvèrent, des croix, des vases, des étoffes, et les transportèrent, par eau, dans leur quartier, afin d'avoir, disaient-ils, des gages de la fidélité du couvent'. Le couvent ne fut pas fidèle, et reçut les étrangers sans résistance.
Turauld s'y installa comme abbé , et prit soixante-deux hydes de terre sur les domaines de l'Église pour le salaire ou le fief de ses soldats *. L'Angevin Ives Taille-Bois, vicomte de Spalding, proposa bientôt à l'abbé , son voisin ,
« Voyez liv. y, t. II , p. 408.
2 Venit TurolduB abbas et cenlum et sexaginta homines cum illo, omnes bene armati... ( frencisce me» mid Mm), ( Ghron. saxon. , ed Gibson, p. 477.)
* For Ihea mynslress hold.^cipc. (Ibid.)
* Turoldus abbas .. lerras bene congregatas maie dUtraxit, et dédit eas parentibus et militibus suis. ( Ex lib. Hugonis monaehi petriburgensifi; Leiandi CoUectanea, 1. 1, p. 44.)
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une expédition de guerre contre Hereward et le camp des 4072 Saxons. Turauld parut accepter la proposition avec joie; mais comme sa bravoure était moins grande contre les gens armés que contre les moines , il laissa le vicomte angevin s^avancer seul à la découverte, au milieu des forêts de saules qui servaient de retranchements aux Saxons , et demeura fort en arrière avec quelques Normands de haut parage*. Pendant qu'ïves entrait d'un côté dans le bois, Hereward en sortit par l'autre, assaillit à rimproviste Tabbé et ses Normands, les fit tous prisonniers, et les retint dans ses marais jusqu'à ce qu'ils eussent payé une rançon de trente mille marcs d'argent *.
Cependant la flotte danoise, qui, après avoir passé dans le golfe de l'Humber Thiver de 1069, repartit au printemps sans livrer aucun combat, et causa ainsi la seconde prise delà ville d'York, était arrivée en Danemark. Ses chefs furent mal accueillis, à leur retour , par le roi Sven, dont ils avaient violé les ordres en se laissant gagner par Guillaume. Le roi irrité bannit son frère Osbiorn , et, prenant lui-même le commandement de la flotte , fit voile pour la Grande-Bretagne ^ ; il entra dans l'Humber, et, au premier bruit de son approche, les habitants de la contrée voisine se soulevèrent encore, vinrent au-devant des Danois, et firent alliance avec eux*. Mais, dans ce pays si dévasté , si abattu par les exécutions militaires , il n'y avait plus assez 'de moyens pour entreprendre efficacement une grande résistance. Le roi danois repassa la mer, et ses
* Sed venerabilis abbas , ac majores proceres angustias sylvarum ingredi formidantes... (Pétri Blesensis Ingulfl Continuât., apud rer. anglic. Script. , 1. 1 , p. 435 , éd. Gale.)
3 In locis abditis custodivil. ( Ibid.) 3 Florent. Wigorn. chron., p. 636.
* Et ejus regionis incolœ ei obviam venerunt, et fœdus inibant cum eo. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 176.)
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407*. capitaines et ses guerriers , continuant leur route vera le sud , descendirent dans le golfe de Boston , et , par Vextkbouchure de FOuse et de la Glen , arrivèrent dans l'île d'Ély. Les réfugiés les y accueillirent comme des libérateurs et des amis * .
Aussitôt que le roi Guillaume fut informé de l'apparition de la flotte danoise, il envoya en toute hâte des messages et des présents au roi Svenen Danemark; et ce roi, qui, si peu de temps auparavant, avait puni son frère d'avoir trahi les Saxons, gagné lui-même on ne sait pourquoi , car il y a beaucoup de choses obscures dans rhistoire de ce temps, les trahit à son tour^ . Les Danois , stationnés sur leurs vaisseaux, près d'Ély, reçurent Tordre de fah'e retraite : ils ne se contentèrent pas de s'éloigner simplement , mais ils enlevèrent et emportèrent avec eux une partie du trésor des insurgés, et , entre autres choses, les croix, les vases sacrés et les autres ornements de l'abbaye de Peterborough. Alors , de même qu'en l'année 1069, le roi normand rassembla toutes ses forces contre les Saxons délaissés. Le camp du refuge fut investi par terre et par eau, et les assaillants construisirent de toutes parts des digues et des ponts sur les marais. Hereward et les autres chefs , parmi lesquels on distinguait Siward Beom, compagnon de la fuite du roi Edgar, résistèrent quelque temps avec bravoure. Guillaume commença, du côté de l'occident, à travers les eaux couvertes de saules et de joncs , une chaussée qui devait être longue de trois mille pas '; mais ses travailleurs étaient continuellement . inquiétés et troublés dans leur ouvrage.
* Deinde fenerunt in Elig... atque Angli de omni paludum terra iis Base adjunxerunt. (Gbron. saxon., éd. Gibson , p. 476.)
^ Tune duo regcs, Willbelmus et Swanus in graliam rediere. ( Ibid.» p. in.)
> I3bi adductis instrumentis et etructuris lignorum el lapidum et ex
Hereward faisait des attaques si brusques, il employait lo?». des stratagèmes si imprévus , que les Normands, frappés d'une crainte superstitieuse, attribuèrent ses succès à l'assistance du démon. Croyant le combattre avec ses propres armes, ils eurent recours à la magie; ïves Taille-Bois, désigné par le roi pour surveiller les travaux, fit venir une sorcière qui devait, selon lui, déconcerter par ses enchantements toutes les ruses de guerre des Saxons ^ La magigienne fut placée sur une tour de bois à la tête des ouvrages commencés ; mais au moment où les soldats et les pionniers s'avançal^at avec confiance , Hereward déboucha par le côté , et , mettant le feu à la forêt d'osiers dont le marécage était couvert , il fit périr dans les flammes la sorcière et la plus grande partie des hommes d'armes et des travailleurs normands *.
Ce succès des insurgés ne fut pas le seul : malgré la supériorité de l'ennemi , ils l'arrêtèrent à force d'adresse et d'activité. Durant plusieurs mois, la contrée d'Ély tout entière resta bloquée comme une ville de guerre, ne recevant aucune provision du dehors. Il y avait dans l'île un couvent de moines , qui , ne pouvant supporter la famine et les misères du siège , envoyèrent au camp du roi , et offrirent de lui livrer un passage , s'il promettait de les
omni génère struis, aggregationem in palude, viam licet nimis sibi perinulilem et anguslam , straverunt. ( De Gestis Uerwardi Saxonis ; Ghron. anglo-norm., t. II, p. 57.)
' Quandam sacrilegam exercitui prœponere, et ejus carminibus et funesUs incantationibus adversarios non posse resistere. ( Pétri BiesensU Ingulfi Continuât., apud rer. anglic. Script., t. 1, p. 424 et lis, éd. Gale.)
3 Occurrebat a latere sagacisslmus baro Herewardus, de Brunna arundf nelum proximum inflammans , et tam magam quam milites omnes foco et flamina exUnguens. ( Pctri Blesensis Ingulfl ConUnuat., apud rer. anglic. Script., 1. 1, p. 135, éd. Gale.') — Et Btridor flammarum crepidantibus ¥irgi8 virgultorum cum arboribiu salicum terribiliter insonuit. (De gestis Herwardi Saxonis ; Chron anglo-norm., t. il, p. 76. )
407«. laisser en possession de leurs biens. L'offre des moines fut acceptée, et deux seigneurs normands , Gilbert de Clare et Guillaume de Garenne , engagèrent leur foi pour Texécution de ce traité*. Grâce à la trahison des religieux d'Ély , les troupes royales pénétrèrent inopinément dans nie, tuèrent mille Anglais, et, cernant de près le camp du refuge, forcèrent le reste à mettre bas les armes ^. Tous se rendirent, à Texception de Hère ward , qui , audacieux jusqu'au bout , fit sa retraite par des lieux impraticables, où les Normands n'osèrent le poursuivre '.
Il gagna, de marais en marais, les terres basses de la province de Lincoln, où des pécheurs saxons, qui portaient chaque jour du poisson au poste normand voisin , le reçurent dans leurs bateaux, lui et ses compagnons, et les cachèrent sous des tas de paille. Les bateaux abordèrent auprès du poste, comme à l'ordinaire : le chef et ses soldats, connaissant de vue les pêcheurs, ne conçurent ni alarmes ni soupçons; ils apprêtèrent leur repas, et se mirent tranquillement à manger sous leurs tentes. Alors Hereward et ses amis s'élancèrent, la hache à la main, sur les étrangers, qui ne s'y attendaient point, et en tuèrent un grand nombre. Les autres s'enfuirent, abandonnant le poste qu'ils gardaient et laissant leurs chevaux tout sellés, dont les Anglais s'emparèrent*.
Ce hardi coup de main ne fiit pas le dernier exploit du grand capitaine de partisans. On le vit se promener encore en plusieurs lieux avec sa bande recrutée de nouveau , et
^ Quibus graUnler a rege susoeptis, repente porro regem cum suis infiulam clam venire fecerunt. (De gestis Herwardi Saxonis; Chron. anglonormann., t. II, p. 78.)
> iohn Slow'B AnnalB, p. 4U, Londoii, 4631.
^ Prœter Herewardum solum singulo&que ejus sequai-es , quos ipse viriliter eduxil. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184.
* Chronique de Geoffroy Gaymar; Chron. anglo-norm. , 1. 1, p. 10.
dresser des embûches aux Nonnands , sans jamais \evœ 4072. faire de quartier, ne voulant pas, dit un auteur du temps, que ses compatriotes eussent péri sans vengeance*. Il avait avec lui cent hommes bien armés et d'une fidélité à toute épreuve , parmi lesquels on distinguait , comme les plus dévoués et les plus braves, Winter, son frère d'armes; Gheri, son parent; Alfrik, Godwin, Leofwin, Torkill, Siward, et un autre Siward surnommé le Roux^. Quand Fun d'entre eux, dit un vieux poëte, rencontrait trois Normands, jamais il ne refusait le combat; et, pour le chef, souvent il lui arriva de tenu» tête à sept ennemis^. Il paraît que la glcnre de Hereward, si cher à tous les cœurs saxons, lui gagna Famour d'une dame nommée Alswithe, qui avait conservé de grands biens , probablement parce que sa famille s'était de bonne heure déclarée pour le nouveau roi. Elle offrit sa main au chef de rebelles, par admiration pour son courage; mais, craignant en même temps les dangers et les aventures, elle usa de son empire sur lui pour le décider à vivre en repos , et à faire sa paix avec le conquérant^.
Hereward, qui Faimait, se rendit à ses instances, et, comme on disait alors", accepta la paix du roi. Mais cette paix ne pouvait être qu'une trêve ; malgré la parole de
■ Insidias exquisiias. (Matth. Paris., t. I, p. 7.) — Inultos abire ad iororosnon permisit (Hist. Ingulf. Groyiand., apud rer. angUo. Script., l.l,p.74,ed. Gale.) ^ De gesUs Herwardi Saxonis; Chron. anglo-norm., t. Il, p. 5S. 3 En plusurs lius ceo avint.
Encontre yii très bien se tint
(Chron. de Geoffroy Gaymar; Chron. anglo-norm. 1. 1 , p. 22.)
* Ceo fui Alsued qe ço manda
A Ereward, que mull ama...
Au roi se devoil accorder.
( Ibid., p. ii et 23.) II. ^2
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m LIVRE V.
407S. Guillaume , et peut-être d'après ses ordres, les Normands cherchèrent bientôt à se défaire du redoutable chef saxon. Sa maison fut plusieurs fois assaillie à Fimproviste ; et un jour qu'il reposait en plein air après son dîner, une troupe d'honunes armés , parmi lesquels se trouvaient plusieurs Bretons, le surprit et l'entoura. Il était sans cotte de mailles et n'avait pour armes qu'une épée et une courte pique dont les Saxons marchaient toujours munis. Éveillé en sursaut par le bruit, il se leva, et, sans s'effrayer du nombre : a Traîtres félons , dit-il , le roi m'a donné sa paix ; et si a vous en voulez à mes biens ou à ma vie , par Dieu , je « vous les vendrai cher, • »
En disant ces mots , Hereward poussa sa lance avec tant de vigueur contre un chevalier qui se trouvait en face de lui, qu'il lui perça la poitrine à travers son haubert. Malgré plusieurs blessures , il continua de frapper de sa demi-pique tant qu'elle dura^ puis il se servit de l'épée; et cette arme s'étant brisée sur le heaume d'un de ses ennemis , il combattit encore avec le tronçon qui lui restait dans la main. Quinze Normands, dit la tradition, étaient déjà tombés autour de lui , lorsqu'il reçut à la fois quatre coups de lance ^. 11 eut encore la force de se tenir à genoux , et , dans cette position , saisissant un bouclier qui était par terre, il en frappa si rudement au visage Raoul de Dol, chevalier breton, que du coup il le renversa mort; mais en même temps lui- même, défaillit et expira,
' Mult fièrement disl as François :
Triwes m'avoit doné li rois...
Fel trailres, vendrai moi cher.
(Chron. de Geoffroy Gaymar ; Chron. anglo-norm., 1. 1, p. 24.) > Mes un vindrent à son dos
Qui l'ont fcru par mi le cors, Od un lances Font féru.
(lbid.,p. se.)
Le chef de la troupe , nommé Asselin , hii coupa la tête , 4079. jurant , par la vertu de Dieu, que de sa vie il n'avait vu un si vaillant homme. Ce fut dans la suite un dicton populaire parmi les Saxons , et même parmi les Normands , que s'il y en avait eu quatre comme lui en Angleterre , jamais les Français n'y seraient entrés, et que, s'il ne fût pas mort de cette manière, un jour ou l'autre, il les eût chassés tous *. Ainsi fut détruit, en l'année 1072, le camp d'Ély, qui avait donné un moment l'espoir de la libellé à cinq provinces. Longtemps après la dispersion des braves qui s*y étaient réfugiés, on trouvait encore , sur ce coin de terre marécageuse , les traces de leurs retranchements , et les restes d'un fort de bois , que les habitants du lieu nommaient le château de Hereward *. Beaucoup de ceux qui avaient mis bas les armes eurent les mains coupées ou les yeux crevés, et, par une sorte de dérision atroce , le vainqueur les renvoya libres en cet état' ; d'autres furent emprisonnés dans des châteaux forts sur tous les points de TAngleterre. L'archevêque Stigand fut condamné à la réclusion perpétuelle ; l'évêque de Durham , Eghelwin , accusé par les Normands d'avoir dérobé les trésors de son
I Et s'il eusl eu od lui trois ,
Mar i enlrass(mt li François; Rt s'il ne fust issi occis , Tous les chaçast for del paYs.
( Ibid., p. 97.)
— La mort violente de Hereward , sur laquelle se taisent les chroniques laUnes est attestée par un ancien rôle de la généalogie des seigneurs de Brunne : • Qui Hugo, dum semel cum prœrulo Herewardo apud Hun- « lyngdone hospitatus fuisset, orta inter eos gravi contencione, maligno • spiritu instigante, ipsum Hcrewardum miserabiliter peremit « (Ghron.' angio norm., t. II, préface, p. xi7.)
' Quod usque in hodiemum diem castellum Herewardi acomproTlneialibus nuncupatur. ( Matth. Paris., 1. 1 , p. 7.)
' Manibus truncatis Tel oculis erutis, abire permisit (Florent. Wigorn. Chron., p. 637.)
4071. église , parce qu'il les avait employés à soutenir la cause patriotique, fut enfermé à Abingdon, où, peu de mois après, il mourut de faim*. Un autre évêque, Eghelrik, fut mis en prison dans l'abbaye de Westminster, pour avoir, disait la sentence rendue par les juges étrangers, attenté à la paix publique et exercé la piraterie'. Mais le jugement des Anglais et Topinion populaire sur son compte étaient bien différents; on le loua tant qu'il vécut, et, après sa mort , on l'honora comme saint. Les pères enseignèrent à Ifurs enfants à implorer son intercession ; et , un siècle après, il venait encore des visiteurs et des pèlerins à son tombeau'.
4072 La trahison des moines d'Ély reçut bientôt sa récom- 4«r3 pense ; quarante hommes d'armes occupèrent leur couvent comme un poste militaire, et y vécurent à francs quartiers. Chaque matin il fallait que le cellérier leur distribuât des vivres et une solde dans la grande salle du chapitre*. Les moines se plaignirent amèrement de la violation du traité qu'ils avaient conclu avec le roi , et on leur répondit que l'île d'Ély avait besoin d'être gardée ^. Ils offrirent alors la somme de sept cents marcs pour être délivrés de la charge d'entretenir les soldats étrangers , et cette somme , qu'ils se procurèrent en dépouillant leur église , fut portée au Normand Picot, vicomte royal à Cambridge. Le vicomte
' Direpti ecclesis suse thesauri accusatus... in carcerem detruaus est. ubi etnimio dolore et inasdia seu spontanea, seu... coacta, obiit. (Uist. episcop. dunelm.; Auglia sacra, 1. 1 , p. 703.)
^ Quod turbasset pacem regiam , piraticam adorsus. ( Willhelm. Malmesb., de Gest. pontiflc. angl., lib. m , apud rcr. anglic. Script., p. 277, éd. Savile.)
3 Sanciitalis opinionem apud homines concepit... hodieque tumulus ejus^ nec votis nec frequentia pelitorum caret. ( Ibid.)
* Militum numerum infra aulam ecclesisp. victum quotidie de manu cellerurii capientcm atque stipendia. (Thomœ Eliensis Hist. eliensis; Anglia sacra, 1. 1 , p. 612.)
& Ob custodiam. (Ibid.)
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fit peser Targent, et trouvant que par hasard il y manquait «07a le poids d'un gros , il accusa judiciairement les moines du 1(^73, crime de fraude envers le roi, et les fit condamner par sa cour à payer trois cents marcs de plus , en réparation de cette offense*. Après le paiement des mille marcs, vinrent des commissaires royaux, qui enlevèrent du couvent d'Ély tous les objets de quelque valeur, et tirent un recensement des terres de l'abbaye, afin de les partager en fiefs'. Les moines se répandirent en plaintes qui ne fiu'ent écoutées de personne ; ils invoquèrent la pitié pour leur église , autrefois la plus belle , disaient-ils , entre les filles de Jérusalem, maintenant souffrante et opprimée ^. Mais pas une larme ne coula , pas une main ne s'arma pour leur cause. Après l'entière défaite et la dispersion des réfugiés de l'île d'Ély, l'armée normande de terre et de mer se dirigea vers les provinces du nord pour y faire en quelque sorte une battue , et empêcher qu'il ne s'y formât de nouveaux rassemblements. Passant pour la première fois la Tweed , elle entra sur le territoire d'Ecosse , afin d'y saisir tous les émigrés anglais, et d'effrayer le roi Malcolm, qui, à leur sollicitation , avait fait dans la même année une incursion hostile en Northumberland^. Les émigrés échappèrent à cette poursuite , et le roi d'Ecosse ne les livra point aux Normands; mais, intimidé par la présence de troupes plus régulières et mieux armées que les siennes, il vint à la
I John Stow's Annals, p. 144.
' Quidquid opUmum in ornameuUs et in rébus aliis... quœcunqae bona ac prœdia ecclesiae suis militibus diTisit. (Thomœ Eliensis Hist. eliensis ; Anglia sacra , 1. 1 , p. 610.)
* Quondam famosissima, inter fllias Jérusalem speciosa... calamitatis nunc oppressa amaritudine. (Hist. eliensis, apud rer. anglic Script., t. 111, p. 501, éd. Gale.)
* Credens aliquos ibidem de hostibussuis indomilis el profugis, pœnes Te^cm vel suos deliluisse. (Matlh. Westmonast. Flor. hislor., p. 2i7 ) — Matth. Paris., t. l,p. 7.)
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4072 rencontre du roi Guillaume dans un appareil tout pacifique, 4073. lui toucha la main en signe d'amitié , lui promit d'avoir ses ennemis pour ennemis, et s'avoua, de plein gré, son vassal et son homme-lige , comme on s'exprimait alors*. Guillaume se retira satisfait d'avoir enlevé à la cause saxonne le dernier appui qui lui restât ; et , à son retour d'Ecosse , il fut reçu à Durham par l'évêque Vaulcher, Lorrain de nation, que les Normands avaient mis à la place d'Eghelwin, dégradé par eux et condamné, comme on l'a vu, à un emprisonnement perpétuel. Il paraît que le triste sort du prélat saxon avait excité dans le pays une haine violente contre l'élu des étrangers. Quoique la ville de Durham , située sur des hauteurs , fût très-forte par sa position , Vaulcher ne s'y croyait point en sûreté contre l'aversion des Northumbriens. A sa demande , disent les chroniques , le roi fit bâtir, sur la plus haute colline , une citadelle où il pût séjourner avec ses gens à l'abri de toute espèce d'attaque ^.
Cet évêque, après sa consécration à Winchester, avait été accompagné jusqu'à York par une escorte nombreuse de chevaliers normands; et, dans cette ville, le Saxon Gospatrik, devenu, au prix d'une grande somme d'argent, comte du pays au delà de la Tyne, était venu recevoir le pontife lorrain pour le conduire à Durham'*. Ce bon ofQce rendu à la cause de la conquête ne put faire oublier au conquérant que Gospatrik était Anglais, et qu'il avait été patriote : aucune complaisance n'était capable d'effacer cette tache originelle. Dans Tannée même, le roi
1 Rex ad manus Teniena deditionem fecit... accepte regia Scolorum, cum obsidibus, homagio. (Uatth. Paris., p. 6 el7.)
^ Ubi se episcopus, cum suis, tute ab incursantibus babere poluisaet. (Roger de Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic. Seript., p. 454, éd. SavUe.)
3 Suscepit ponUflcem perducendum. ( Ibid.)
Guillaume enleva au Saxon la dignité qu'il avait achetée^ fu72 mais sans lui rien restituer; et la raison qu'il allégua fut 4073 que Gospatrik avait combattu au siège d'York , et pris part à rinsurrection où avait péri Robert Comine *. Saisi du même chagrin et du même remords qu'autrefois l'archevôque Eldred^, Gospatrik abandonna pour jamais l'Angleterre, et s'établit en Ecosse, où sa famille se perpétua longtemps, honorée et opulente*. Le gouvernement, ou, pour parler comme les Normands , le comté de Northumberland fut donné alors à Waltheof , fils de Siward, qui , de même que son prédécesseur, s'était trouvé dans les rangs saxons au siège d'York , mais dont l'heure fatale n'était pas encore venue.
Après cette suite d'expéditions heureuses , le roi Guil- 4073. laume, trouvant en Angleterre un moment d'abattement profond, ou d'heureuse paix, comme disaient les vainqueurs, hasarda un nouveau voyage en Gaule, où il était rappelé par des troubles et une opposition élevée contre son pouvoir. Le comté du Maine, enclavé, pour ainsi dire, entre deux États beaucoup plus puissants , la Normandie et l'Anjou, semblait destiné à tomber alternativement sous la suzeraineté de l'un ou de l'autre. Mais , malgré ce désavantage de position et l'infériorité de leurs forces , les Manceaux luttaient souvent avec vigueur pour le rétablissement de leur indépendance nationale; et l'on disait d'eux , au xi« siècle, qu'ils étaient d'un naturel dur, hau-
1 Multa emptum pecunia... comitatum. (Monaal.ang1ic., Dugdale, 1. 1, p. 41.) — Quia in parle hoatium fuissel, eum Normanni apud Eboracum necarentur. (Roger de Boved., Annal., para prior, apud rer. angiic. Script., p. 454, éd. Saviie.)
3 VoyezUv.iT, t. II,p.5S.
3 Boger. de Hoved., loc. aupr. cit , p. 484. — Yoyei Dugdale's Baronage.
no LIVRE V.
4073. tain, et peu disposé à Tobéissance *. Quelques années avant sa descente en Angleterre, Guillaume fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert, comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de l'Anjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique A' Éveille-Chiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux lui fournirent de bonne grâce leur contingent de chevaliers et d'archers; mais quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête , ils songèrent à s'af&anchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois , toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique ; les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l'un après l'autre; Turgis de Tracy et Guillaume de la Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient éxhappé aux représailles et aux vengeances populaires ^.
Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s'arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux; et l'on vit alors éclater dans la principale ville une révolution d'un nouveau genre. Ajwès avoir combattu pour l'indépendance du pays , les bourgeois du Mans , rentrés dans leurs foyers , commencèrent à trouver gênant et vexatoire le gouvernement de leur comte, et s'irritèrent d'une foule de choses qu'ils avaient tolérées jusque-là. A la première taille un peu lourde qui
« Cenomants a canina rabie dicta. Urbs est antiqua, et plebs ejus flnitimis procax el Banguinolcnla, dominiaque suis semper conlumax et rebellionls avida. (Order. Vital., Bist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann.,p. 534.)
. 3 Ejiciunt, quoBdam.... perimunt... et , cum libertate... !de Normannis uUionem... assumunt. (Ibid., p. 533.)
leur fut imposée, ils se soulevèrent , et , se liant ensemble <073. par le serment de se soutenir Tuil Tautre, ils formèrent ce que , dans le langage du temps , on appelait une commune^. L'évêque du Mans, les nobles de la ville, et Geofroi de Mayenne, tuteur du comte régnant, furent obligés , par force ou par crainte, de jurer la commune, et de confirmer par ce serment les nouvelles lois établies contre leur pouvoir ; mais quelques nobles des environs s'y refusèrent, et les bourgeois, pour les réduire, se mirent en devoir d'attaquer leurs châteaux et leurs hôtels.
Ils marchaient à ces expéditions par paroisse, la croix et la bannière en tête de chaque compagnie ; mais , malgré cet appareil religieux , ils faisaient la guerre à outrance , avec passion , avec cruauté même , comme il arrive toujours dans les troubles politiques. On leur reprochait de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte; on leur reprochait aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ennemis , pendant les uns et mutilant les autres , sans aucun égard pour le rang des personnes ^. Objet de la haine de presque tous les seigneurs du pays , la commune du Mans , à une époque où ces sortes d'institutions étaient rares, défendit opiniâtrement sa liberté. Un complot, qui livra au comte Geofroi de Mayenne la foi-teresse de la ville, contraignit les bourgeois à combattre dans les rues, et à mettre eux-mêmes le feu à leurs maisons, pour pousser les travaux du siège. Ils le firent avec ce dévoue-
* Facta igitur conspiratione quam communionem vocabant, sese omnes pariter Bacramentis astringunt. (Gest. ponUf. cenomann., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII , p. 540.)
' GiguB conspirationis audacia innumera scelera commiserunt, passim pIurimoB sine aliquo judieio condemnantes.. muUitudinis agmina concitantes, congregatoque exercitu... cum crucibus et vexillis... (lt)id.)
4073. ment courageux qu'on vit éclater, un demi-siècle après, dans les grandes communes du royauthe de France *.
C'est durant cette lutte entre la puissance féodale et la liberté bourgeoise que le roi d'Angleterre fit ses préparatifs pour envahir le Maine, et imposer sa seigneurie aux deux partis rivaux. Habile à profiter de l'occasion, il ordonna d'enrôler partout les hommes de race anglaise qui voudraient le servir pour une solde ; il comptait sur la misère où la plupart se trouvaient réduits pour les attirer par l'appât du butin que cette guerre semblait promettre. Des gens qui n'avaient plus ni feu ni lieu, les restes des bandes de partisans détruites sur plusieurs points de l'Angleterre, et même des chefs qui s'étaient signalés au camp du refuge, se réunirent sous la bannière normande , sans cesser de haïr les Normands. Ils étaient joyeux d'aller combattre contre des honmies qui , bien qu'ennemis du roi Guillaume, leur semblaient être de la même race que lui par la conformité du langage. Sans s'inquiéter si c'était de gré ou de force que les Manceaux avaient, sept ans auparavant , pris part à la conquête, ils marchèrent contre eux, à la suite du conquérant, comme à un acte de vengeance nationale. Dès leur entrée dans le pays, ils se livrèrent avec une sorte de fi:*énésie à tous les genres de dévastation et de rapine, arrachant les vignes , coiipant les arbres, brûlant les villages; en un mot, faisant au Maine tout le .mal qu'ils auraient voulu faire à la Normandie ^.
La terreur causée par leurs excès contribua , plus que la
1 Gest. pontif. cenoman., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII, . p. 540-541. — Voyez les Lettre» iur l'histoire de France^ lettre xiii et 8uiv.
2 Urbes, vicos et vineas eiim frugibus depopulantes omnem provinciam debiliorem sioiui et pauperiorem mullo pofit tempore reliquerant. (Mailh.Paris., t. I,p. 8.)
bravoure des chevaliers normands et la présence même du roi Guillaume, à la soumission du pays. Les places « fortes et les châteaux se rendirent , pour la plupart , avant le premier assaut , et les principaux bourgeois du Mans apportèrent les clefs de leur ville au roi dans son camp sur les bords de la Sarthe. Us lui prêtèrent serment comme à leur seigneur légitime, et Guillaume, en retour, leur promit la conservation de leurs anciennes franchises, mais sans maintenir, à ce qu'il paraît , rétablissement de la commune. Ensuite Tarmée repassa en Angleterre, où les soldats saxons abordèrent chargés de butin ; mais ces richesses mal acquises devinrent fatales à plusieurs d'entre eux, parce qu'elles excitaient Tenvie et la cupidité des Normands*.
Pendant que ces choses se passaient , le roi Edgar alla , d'Ecosse en Flandre, négocier auprès du comte de ce pays , rival politique, quoique parent de Guillaume, quelques secours pour la cause saxonne, plus que jamais désespérée. Ayant peu réussi , malgré ses efforts , il repassa en Ecosse, où il fut surpris de recevoir un message amical de la part du roi de France, Philippe, premier du nom *. Philippe, alarmé des succès du roi normand dans le Maine, avait résolu , en aidant les Saxons, de lui susciter des obstacles qui le rendissent moins actif de l'autre côté de la mer ; il invitait Edgar à venir près de lui , pour assister à son conseil ; il lui promettait une forteresse sur les bords du détroit , à portée de l'Angleterre, pour y descendre, et de la Normandie, pour y faire du
> Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. it, apud Script, rer. normann., p. 533. — Gest. pontif. cenoman., apud Script rer. gallic. et francie.^ t.XII,p.539'54f.
' Misitrex de Francia (of France rtce ) litteras ad eum. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXX V, apud Gioss. Ed Lye , t. H , ad flnem.)
1073. ravage *. Edgar accepta cette proposition , et disposa tout pour son voyage en France. Le roi Malcoloi, son beaufrère, devenu honime-lige et vassal de Guillaume, ne pouvait , sans fausser sa foi , fournir au Saxon des soldats pour cette entreprise ; il se contenta de lui donner des secours secrets en argent , et distribua , selon Tusage du siècle, des armes et des habits à ses compagnons de fortune ^.
Edgar mit à la voile ; mais à peine en pleine mer, ses vaisseaux furent dispersés et ramenés par une tempête violente '. Quelques-uns vinrent échouer sur les côtes septentrionales de TAngleterre, et les hommes qui les montaient devinrent prisonniers des Normands; les autres périrent en mer *. Le roi et les principaux d'entre ceux qui raccompagnaient échappèrent à ces deux périls, et rentrèrent en Ecosse, après avoir tout perdu , les uns à pied, les autres pauvrement montés, dit une chronique contemporaine ^. Après ce malheur, Malcolm donna à son beau-frère le conseil de ne plus s'obstiner contre le sort , et de demander, pour la troisième fois , la paix au conquérant ®. Edgar, se laissant persuader, envoya au delà du détroit un message au roi Guillaume, et celui-ci Tinvita à passer auprès de lui en Normandie. Pour s'y rendre, if traversa TAngleterre entière, escorté par les chefs et les comtes normands des provinces, et accueilli dans
1 Voluit dare ei castellum apud Mustrelam {MontreuU), ut iile possct inde quotidie ejus inimiciâ incommoda inferre. (Gbron. saxon. Fragm. âub anno MLXXV, apud Gloss. Ed. Lye« t. Il, ad flnem.)
2 Dederunt ei magna dona et multas opes et omnibus etjus bominibus. (Ibid.)
3 Et ftirens ventus eos in terram conjecit. ( Ibid.) * Nonnulli capli a francicis bominibu8. (Ibid.)
^ Aliî funeste pedibus iter facientes, alii misère {earmlice) equilantes. (Ibid.) « Tum conàllium dédit rex Malcolmus ei... ( Ibid.)
leurs châteaux *. A la cour de Rouen , où il séjourna onze io7i. années, il vécut dans Thôtel du roi, s'habilla de ses livrées, et s'occupa de chiens et de chevaux plus que d'intérêts politiques^; mais, après ces onze ans, il éprouva un sentiment de regret , et revint en Angleterre habiter au milieu de ses compatriotes ^ : dans la suite , il retourna encore en Normandie, et passa toute sa vie dans les mêmes irrésolutions , ne sachant prendre aucun parti durable, jouet des événements et d'un caractère sans énergie et sans fierté \
La triste destinée du peuple anglais paraissait déjà fixée <074. sans retour. Dans le silence de toute opposition . une sorte de calme, celui du découragement , régna par tout le pays. Les marchands d'outre-mer purent étaler sans crainte, dans les villes et les bourgs, des étoffes et des armes fabriquées sur le continent, qu'ils venaient échanger contre le butin de la conquête ^. On eût pu voyager, dit l'histoire contemporaine, portant avec soi son poids en or, sans que personne vous adressât autre chose que de bonnes paroles ®. Le soldat normand, plus tranquille dans la possession de son lot de terre ou d'argent , moins troublé par les alarmes de nuit , moins souvent obligé de dormir dans son haubert , devint moins vîblent et moins haineux. Les vaincus eux-mêmes eurent quelques mo-
' Et suppedilavit ei cibum et pabulum apud omne castellum* ( Ibid.) ' Et ilie eral in eju» familia. (Ibid.)— Wiilelm. Malme»b., de Gesl.
reg. an($l., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 103, éd. Savile. ^ Recessit a rege. ^Annales waverleienses, sub anno MLXXXVI , apud
rer. anglic. Script., t. Il , p. 133 « ed Gule.)
* WUIelin. Malmesh., loe. supr. cit.
^ Fora urbana gallicis mercibus et mangonibus referta coiispiceres. (Order. Vital, Hist. ecclesiast, lib. it, apud Script, rer. normanii.,
• Rtiamsi aureia thesauris onerali viderentur. ( Malth. WealmonasI. Flor. hislor., p. 229.)
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«074. ments de repos * , les femmes anglaises craignirent moins pour leur pudeur : un grand nombre d'entre elles , qui s'étaient réfugiées dans les monastères , et avaient pris le voile, comme une sauvegarde contre la brutalité des conquérants", commencèrent à désirer la fin de cette retraite forcée, et voulurent rentrer dans la vie de famille. Mais il n'était pas aussi aisé aux femmes saxonnes de quitter le cloître que d'y entrer. Les prélats normands tenaient la clef des monastères , comme les barons normands tenaient la clef des villes ; et il fallut que ces maîtres souverains des corps et des âmes des Anglais délibérassent en assemblée solennelle, sur la question de laisser libres des femmes devenues religieuses à contre-cœur et par nécessité. L'archevêque Lanfranc présidait ce concile, où assistèrent tous les évêques nommés par le roi Guillaume, avec plusieurs abbés de Normandie et d'autres personnages de haut rang 3. L'avis du primat fut que les Anglaises qui , afin de sauver leur chasteté, avaient pris le couvent pour asile, ne devaient point être punies d'avoir obéi aux saints préceptes, et qu'il fallait ouvrir les portes des cloîtres à toutes celles qui le demanderaient *, Cette opinion prévalut dans le concile normand, moins peutêtre parce qu'elle était la plus humaine, que parce qu'elle venait d'un confident et d'un ami intime du roi Guillaume ; les réfugiées à qui il restait encore une famille ou des protecteurs recouvrèrent ainsi leur liberté.
Vers le même temps, Guillaume, fils d'Osbern, l'un
I Securitag aliquanta... habitatoro terrœ refovebat... Civiliter Angli cum Normannis cobabitabant... (Order. Vital. Rist. ecclesiast.lib. it, apud Script, rcr. iionnann., p. 520.)
'^ Normannorum libidinem..., suo pudori metuentes, monasteria virginum pelivere, acceploque vélo, sei«e inter ipsas a tailla infamia prolcxprc. (EadiTHTi Hist. nov., p. 57, éd. Selden.)
3 Ibid. - < Ibid.
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des plus hauts barons normands, périt de mort violente <W4. en Flandi'e, où , pour Tamour d'une femme, il s'était engagé dans des intrigues politiques*. L'aîné de ses fils, appelé du même nom que lui, hérita de ses terres en Normandie, et Roger, le plus jeune, eut les domaines conquis en Angleterre, avec le comté de Hereford. 11 se chargea du soin de pourvoir et de doter sa jeune sœur, appelée Emma, et négocia bientôt pour elle un mariage avec Raulf de Gaël , seigneur breton , devenu comte de Norfolk ". On ne sait pour quelle raison cette alliance déplut au roi , qui envoya de Normandie une défense expresse de la conclure. Mais les parties n'en tinrent compte, et au jour fixé pour la cérémonie, la nouvelle épouse fut conduite à Norwich, principale ville du comté de Norfolk , où se firent , dit la chronique saxonne, des noces qui furent fatales à tous ceux qui y assistèrent'. 11 y vint des évêques et des barons normands, des Saxons amis des Normands, et même des Gallois, invités par le comte de Hereford : Waltheof , fils de Siward , mari d'une nièce du roi , et comte de fluntingdon , de Northampton et du Northumberland , figurait à Tune des premières places *.
Après un repas somptueux , où le vin fut versé en abondance , les langues des assistants se délièrent : Roger de Hereford blâma hautement le refus du roi Guillaume d'approuver l'union formée entre sa sœur et le comte de Norfolk ; il s'en plaignit comme d'un affront fait à la mémoire de son père, l'homme à qui le bâtard , disait-il , de-
' Totus in amorem mulieris. (Willelm. Malmesb.,) de Gest. reg. angl., iib. m, apud rer. anglic. Script., p. 105, éd. Savile.) ' ChroD. saxon., éd. Gibson , p. 18S.
* Ubi es nuptisB erant omnibuB qui aderant fatales. (Ibid.)
* Ibid. — Plures episcopi et abbates, cum baronibus et lïellaloribus multis. (Matth. Paris., 1. 1 , p. 9.)
ns LIVRE V.
<074. vait incontestablement sa conquête et sa royauté*. Les Saxons, qui avaient reçu de Guillaume des injures bien autrement cruelles, applaudirent avec véhémence aux invectives du comte normand ; et , les esprits s'échauffant par degrés , Ton en vint, de toutes parts, à un concert d'exécrations contre le conquérant de l'Angleterre *.
« C'est un bâtard , un homme de basse lignée, disaient « les Normands; il a beau se faire appeler roi, on voit (( clairement qu'il n'est pas fait pour l'être , et que Dieu « ne l'a point pour agréable ^. — Tl a empoisonné, disaient « les Bas-Bretons , Gonan , ce brave comte de Bretagne , a dont tout notre pays garde encore le deuil ^. — Il a ena vahi le noble royaume d'Angleterre, s'écriaient à leur c( tour les Saxons : il en a massacré injustement les hérite tiers légitimes , ou les a contraints de s'expatrier •. — a Et ceux qui sont venus à sa suite ou à son aide, répli- « quaient les gens d'outre-mer, ceux qui l'ont élevé plus « haut que pas un de ses devanciers, il ne les a point hoa norés comme il le devait ; il est ingrat envers les braves « qui ont versé leur sang à son service®. Que nous a-t-il adonné à nous, vainqueurs et couverts de blessures? « des fonds de terres stériles et dévastés; et encore , dès c( qu'il voit nos tiefs s'améliorer, il nous les enlève ou les
I Wilielm. Malmesb. , de Gcst. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Script, p. 104, éd. Savile.
^ Gœperunt unanimiter iii régis proditionem voce clamosa conspirare. (Mallii Paris., M, p. 9.)
' Degener (ulpotenolhus) est qui rex nuncupatur. ( Order. Vital. Hisl. eeclesiast., lib. it, apud Script, rer. normann., p. 534.)
* Gonanum... slrenuissimum consulem veneuo iDfecit. (Ibid.) - Voyei liyre m, t. I,p.240.
'> Nobiie regnum Augliœ temere invasit, genuinos heredes injuste truciduvit, vel in exilium crudeliter pepultt. ( Order. Vilal., loc. supr. cil.)
*^ Suos quoque adjutores, per quos super omne gcDUs suum sublimatus p»l...(lbid.)
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« diminue *. — C'est vrai, c'est la vérité, s'écriaient tu- 4074. « niultueusement tous les convives ; il est en haine à tous, « et sa mort réjouirait beaucoup d'hommes ^. »
Après ces propos, jetés d'une manière confuse, l'un des deux comtes normands se leva , et s' adressant à Valtheof : « Homme de cœur, lui dit-il , voici le moment ; voici pour « toi , l'heure de la vengeance et de la fortune '. Unis- toi « seulement à nous, et nous rétablirons, en toutes choses, « le royaume d'Angleterre conune il était au temps du « roi Edward. L'un de nous trois sera roi , les deux autres « commanderont sous lui , et toutes les seigneuries du «pays relèveront de nous*. Guillaume est occupé ou- « tre-mer par des affaires interminables ; nous tenons « pour assuré qu'il ne repassera plus le détroit 5. Allons, « brave homme de guerre , embrasse ce parti ; c'est le a meilleur pour toi, pour ta famille, pour ta nation, « abattue et foulée ®. » A ces paroles, de nouvelles acclamations s'élevèrent; les comtes Roger et Raulf , plusieurs évêques et abbés, avec un grand nombre de barons normands et de guerriers saxons, se conjurèrent par serment contre le roi Guillaume'. Waltheof, après une résistance qui prouvait son peu de goût pour cette bizarre association , se laissa persuader et entra dans le complot. Roger de Hereford se rendit promptement dans sa province, afin d'y rassembler ses amis, et il engagea dans sa cause beaucoup de Gallois des frontières , qui se lièrent à lui , soit
' Vulneratis victoribus stériles fundos et.... desolato»... poslmodum restauratOB, avaritia cogente, absluUl seu minoravit .( Ibid.) ' Omnibus igilur est odio, et, si pcriret, mullis esset gaudio. (Ibid.)
* Ecce peroptatum tempus, o strenue vir. (Ibid.)
* Unus ex nobis sit rex , et duo sint duces. ( Ibid.)
^ Pro certo scimus quod in Angliam... rediturus non est. ( Ibid.) « Tibi, générique tuo..., omniquegenti luœ quœ prostrata est. (Ibid.) ' Ingenti plausu dicenti acclaitiant. (Willelm. Maimesb., de Gest. reg. angl.. iib. m, apud rer. anglic. Script., p. 404 , éd. Savilr.)
mh. pour une solde, soit en haine du conquérant, qui menaçait leur indépendance *. Dès que le comte Roger eut ainsi réuni toutes ses forces, il se mit en marche vers Test , où Fattendaient les autres conjurés.
Mais lorsqu'il voulut passer la Saverne au pont de Worcester, il trouva des préparatifs de défense assez redoutables pour l'arrêter: et, avant qu'il eût pu trouver un autre passage, le Normand Ours , vicomte de Worcester, et l'évéque Wulfstan , toujours fidèle au roi Guillaume, dirigèrent des troupes sur différents points de la rive orientale du fleuve. Eghelvirig, cet abbé courtisan qui s'était fait le serviteur des étrangers contre ses compatriotes, détermina, par ses intrigues, la population de la contrée de Glocester à écouter l'appel des chefs royaux plutôt que les proclamations et les promesses du conspirateur normand*. En effet, les Saxons se réunirent sous la bannière du comte Gaultier de Lacy contre Roger de Hereford et ses Gallois, dont la cause ne leur parut pas assez évidemment liée à leur cause nationale. Entre deux partis presque également étrangers pour eux , ils suivirent celui qui offrait le moins de périls, et servirent le roi Guillaume qu'ils haïssaient à la mort. Dans son absence , c'était le primat Lanfranc qui , sous le titre de lieutenant royal , administrait toutes les affaires ' ; il fit partir en grande hâte de Londres et de Winchester, des troupes qui marchèrent vers la province où Roger était tenu en échec, et, en même temps, il lança contre lui une sen-
I Allexerunl ii Brilonas in suas partes... el congregaverunt suos contra regem. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 182.)
3 Restilil Wulfslanus wigorniensis episcopus, cum magna militari manu, et Egelwlus evesiiamenslà ah)t)as, cum suis. (Script, rer. daiiic, t. III , p. 407.) — Voyez livre it, t. H , p. 40.
3 Laufrancus erat princeps et cusios Angliœ. (Vita Lanfranci ; Lanfranci Opéra , p. 45.)
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LIVHE V. 451
tence d'excommunicdtioji conçue dans les termes sui- <074. vants:
« Puisque tu t'es départi des règles de conduite de ton « père, que tu as renoncé à la foi qu'il garda toute sa vie « à son seigneur, et qui lui fit acquérir tant de richesses, « en vertu de mon autorité canonique, je te maudis, t'ex- « conmiunie, et f exclus du seuil de l'église et de la cornet pagnie des fidèles * . »
Lanfranc écrivit aussi au roi , en Normandie, pour lui annoncer cette révolte et Tespérance qu'il y avait d'y mettre fin promptement. « Ce serait avec plaisir, lui di- « sait-il , et comme un envoyé de Dieu même, que nous « vous verrions au milieu de nous. Ne vous hâtez cepen- « dant pas de traverser la mer ; car ce serait nous faire « honte que de venir nous aider à détruire une poignée de « traîtres et de brigands ^. » La première de ces épithètes parîdt avoir été destinée aux Normands qui suivaient le comte Roger, et la seconde aux Saxons qui se trouvaient en assez grand nombre dans Tarmée de Raulf de Gaël , campée auprès de Cambridge, ou bien qui , encouragés par la présence de cette armée, commençaient à s'agiter dans les villes maritimes de l'est , et à renouer avec les Danois leurs anciennes négociations ®.
Le roi de Danemark promit, encore une fois, d'envoyer contre le roi Guillaume des troupes de débarquement;
■ Te ei omncs adjutores tuos , maledixi et exconrimunicavi , alque a liminibus sanctœ ecclesiœ et consortio ûdelium separavi. ( Lanfranci Opéra, p. 321.)
2 Libenler vos videremus, sicut angelum Dei... Magnum nobisdedecus faceretis si, pro talibus perjuris et lalronibus vincendis, ad nos veoiretis. (Ibid.,p. 347.)
3 Gonjurata rebellio per regiones Angllœ subito erupil.'XOrder Vilal. Hist. ecclesiast, lib. it, apud Script, rer. nonnann., p. 535.) — Communiter ad regem Danorum nuncios dirigentes. (Matth. Paris., l I , p. 9.)
i074. mais, avanl l'arrivée de ce secours , l'armée du cbmte de Norfolk fut attaquée , avec des forces supérieures , par Eudes, évéque de Bayeux, Geoffroy, évêque de Goutances, et le comte Guillaume de Garenne. La bataille se donna dans un lieu que les anciens historiens nomment Fagadon *. Les conjurés normands et saxons y furent complètement défaits, et Ton raconte que les vainqueurs coupèrent le pied droit à tous leurs prisonniers, de quelque nation et de quelque rang qu'ils fussent^. Raulf de Gaél s'échappa et courut se renfermer dans sa citadelle de Norwich ; puis il s'embarqua pour aller chercher du secours auprès de ses amis en Basse-Bretagne, et laissa le château à la garde de sa nouvelle épouse et de ses vassaux *. La fille de Guillaume fils d'Osbern opposa une longue résistance aux attaques des officiers royaux , et ne capitula que quand elle y fut contrainte par la famine *. Les hommes d'armes qui défendaient la forteresse de Norwich se rendirent , sous condition d'avoir la vie sauve s'ils quit^ taient l'Angleterre dans le délai de quarante jours *. i> (c Gloire à Dieu au plus haut des cieux , écrivit alors le « primat Lanfranc au roi Guillaume, votre royaume est «enfin pui^é de Tordure de ces Bretons*. » En effet, beaucoup d'honunes de cette nation , qui étaient venus comme auxiliaires ou conune aventuriers à la conquête, enveloppés dans la disgrâce de Raulf de Gaël, perdû-ent
' In campo qui Fagaduna dicitur. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iT, apud Script, rer. normaDo., p. 535.)
' Guju8cumque conditionis sinl, deilruni pedem, ut noUflcentur, amputant. ( Ibid.)
sMatth. Paris., t.I,p.9.
* Dt'flcientibus sibi alimenlis. (Ibid.)
^ Concessa eis vita cum membris. (Lanfranct Opéra y p. 318.)
« Gloria in excelsls Deo, cujus misericordia regnum Testrum purgatum est spurcitia Brilonum. ( Ibid.)
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les terres qu'ils avaient enlevées aux Anglais*. Pendant 1074. que les anois de Raulf étaient ainsi vaincus et dispersés, ceux de Roger de Hereford furent défaits dans Touest , et leur chef emmené prisonnier.
Avant de passer en Angleterre pour jouir de ce nouveau triomphe, le roi Guillaume fit une incursion hostile sur le territoire des Bretons ses voisins. Tl voulait y poursuivre le comte Raulf de Gaël , et tenter, sous ce prétexte, la conquête d'une portion du pays, objet constant de Tambition et de la politique de ses aïeux ^. Mais , après avoir vainement assiégé la ville de Dol , il se retira devant Tarmée du duc de Bretagne, qui marchait contre lui soutenu par le roi de France '. Traversant alors le détroit , il vint à Londres, aux fêtes de Noël , présider le grand conseil des barons normands et juger les auteurs et les complices de la dernière conspiration*. Raulf de Gaël, absent et contutumace, fut dépossédé de tous ses biens; Roger de Hereford comparut , et fut condamné à perdre aussi ses terres et à passer toute sa vie dans une forteresse ^. Au fond de sa prison , son caractère fier et indomptable lui fit souvent braver par des injures le roi qu'il n'avait pu détrôner. Un jour, aux fêtes de Pâques, Guillaume, suivant l'usage de la cour de Normandie , lui envoya , comme s'il eût été libre, un habit complet d'étoffes précieuses, cotte et manteau de soie, justaucorps garni de fourrures étrangères*.
< Britonesqui in eo eranl, et terras in anglica terra hahel)ant, concessa eis Tita cum membris, juraverunt quod intra quadraginta die» de regno vestro exirent. ( Lanfranci Opéra, p. 148.)
2 Cupiens fines suos dilatare sibique Brilones, ut sibi obsecundarent..., subjugare. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. ly, apud Script, rer. normann., p. 5U.) — ^ Ibid.
* Guriam apud Westmouasterium tenuit. ( Alured. Beverlac. Annal, de gest. reg. britann.,p. 434, éd. Hearne.) — ^ Ibid.
* Structum preliosarum vestium. (Order. Vilai. Hist. ecclesiast., lib. ir, apud Script, rer. normann., p. 535.)
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45i LIVRE V.
to7i. Roger examina en détail ces riches vêtements avec un air de satisfaction ; puis il fit allumer un grand feu et les y jeta '. Le roi , qui ne s'attendait point à voir ses dons reçus de la sorte, en fut vivement courroucé, et jura, par la splendeur de Dieu ( c'était son serment favori ) , que rhomme qui lui faisait un tel outrage, de sa vie ne sortirait de prison ^.
Après avoir raconté cette déplorable destinée du fils de rhomme le plus puissant après le roi , et qui avait le plus excité Guillaume à entreprendre sa conquête', Thistorien né en Angleterre , et , quoique étranger d'origine , touché des misères de son pays natal, s'écrie dans une sorte d'enthousiasme patriotique : « Où est-il à présent ce Guilc( laume, fils d'Osbem, vice-roi , comte de Hereford , sénéci chai de Normandie et d'AngleteiTe*? Lui qui fut le pre- « mier et le plus grand oppresseur des Anglais , qui , par « ambition et par avarice , encouragea la fatale entreprise « où périrent tant de milliers d'hommes, ij est tombé à son « tour, et a reçu le prix qu'il méritait '^. Il avait tué beauce coup d'hommes par l'épée , et il est mort par l'épée ; et, c( après sa mort , l'esprit de discorde a fait révolter son c( fils et son gendre contre leur seigneur et leur parent. La c( race de Guillaume , fils d'Osbem , a été déracinée de c( TAngleterre , tellement qu'aujourd'hui elle n'y a pas un c( seul coin où mettre le pied®. »
■ Pyram ingentem ante se jussit preparari. (Oder. Vital. Hist. ecclesiast., lib. it, apud Script, rer. norniann., p. 535.)
2 Per splendorem Dei, de carccre meo, in omni vila, non exibil. (Ibid., p. 536.)
3 Voyez livre m, 1. 1, p. 234.
* Ubi est Guillelmus, Osberni fliius? (Order. Vital. Bist. ecclesiast., lib. iT, apud Script, rer. normann., p. 536.)
^ Recepil quod promeruit. ( Ibid.)
« Guilielmi progenies eradicatasic est de Aiigiia , ut nec passum pedis jnm iianciscatur in illa. ( Ibid.)
La vengeance royale s'étendit sur tous ceux qui avaient «orr*. assisté au banquet des noces de Norwich; et la ville même où ce fatal banquet avait eu lieu fut frappée sans distinction et en masse '. Des vexations multipliées en ruinèrent les habitants saxons, et forcèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer dans la province de Suffolk , aux environs de Beecles et de Haies worth. Là, trois Normands, Roger Bigot , Richard de Saint-Clair et Guillaume de Noyers, s'emparèrent de leurs personnes et en firent des serfs tributaires , bien qu'ils fussent devenus trop misérables pour être un propriété avantageuse^. D'autres Saxons et les Gallois faits prisonniers les armes à la main, sur les bords de la Saveme , eurent les yeux crevés et les membres mutilés , ou furent pendus à des gibets , par sentence des comtes , des prélats , des barons et des chevaliers normands , réunis à la cour du roi ^.
Sur ces entrefaites , une nombreuse flotte , partie du Danemark, et conduite par l'un des fils du roi Sveti, redevenu l'ami des Anglais, s'approcha de la côte orientale; mais quand les Danois apprirent ce qui se passait, ils n'osèrent engager le combat contre les Normands , et relâchèrent en Flandre*. Ce fut Waltheof qu'on accusa de
' Quolquot nuptiis inlerfueruiit apud Northwic. (Cbron. saxon. , éd. tiibson , p. 183.)
' De burgeiisibus qui manserunt in burgo de Norwic, abierunt et manentin Beecles. .. xxii, et ti in Humilgar..., et dimiserunt burgum... In terra Rog. Bigot, i , et sub W. de Noies i , et Ricardus de Seiit-Cler i. Isti fugientes et alii rémanentes , cm nino sunt vaslati, partim propicr forisfacturas Rodulû eomilis, partim propter arsuram, pattim propler {<eltum régis, partim propter Walerannum. { Domesday-booli , vol. Il, p. H7.)
^ Quosdam luniinibus jussit privari , quosdam in exjiium cogi, nonniillos vero f<;cit palibiilo su9pendi.(Matth. Paris., 1. 1, p. 9.) ~ Quorum aliqui excfcali , aliqui et terra pulsi. (Cliron. saxon., éd. Gibson,
♦ Venerunt ab orienlee Denmearcia ce naves... verum non ansi prjplio eongredi, ( Ibid.) — Mallli, Paris., I. I , p. 9.
1074. les avoir appelés par des messages : il nia cette imputation; mais la femme normande qu'il avait reçue en mariage du roi Guillaume , se fit sa dénonciatrice , et porta témoignage contre lui * . Les voix de rassemblée ou de la cour (comme on disait alors) se divisèrent sur Tarrêt à porter contre le chef saxon. Les uns votaient la mort, comme pour un Anglais révolté; les autres la prison perpétuelle, comme pour un officier du roi". Ces débats se prolongèrent presque une année , pendant laquelle Waltheof fut enfermé dans le fort royal de Winchester. A la fin, ses ennemis prévalurent, et dans Tune des cours qui se tenaient trois fois Tan , Farrét de mort fut prononcé*. Les contemporains anglais accusent Judith , la nièce du roi , mariée à Waltheof contre son gré , d'avoir souhaité et pressé la sentence qui devait la rendre veuve et libre ^ En outre , beaucoup de Normands ambitionnaient les trois comtés que possédait le chef saxon 5; et Ives Taille-Bois, dont les terres touchaient aux siennes, et qui désirait s'ar^ rondir, fut un des plus acharnés à sa perte*. Enfin le roi , à qui Waltheof ne pouvait plus être utile , fut joyeux de trouver un prétexte pour se défaire de lui ; déjà , depuis longtemps , il avait conçu ce projet , si Ton en croit les anciens narrateurs'.
' Ipsum... missis nuntiis... danicam classem invitasse. (Johan. d« FordumScoUchroiiicon, lib. vi,p. 510, éd. Hearne.) — Per delationem Judith uxorissuœ accusatus est. (Order. Vital. Hisl. ecclesiast , lib. iv, apud Script, rer. norniann., p. 536.)
2 Secunduin loges Normannorum. ( Ibid., p. 535.)
^ Prœvaleiis concio semulorum ejus in curia regali coadunata esl. (Ibid., p. 536.)
^ Inipiisiiima uxore sua novas nuptias arfeclante. ( Hist. Ingulf. Croyland., apud ht. aiiglic. Script., t. I , p. 7S, éd. Gale.)
^ liiliiantibus etiam nunnullis Normannis ad ejus comitatus ( Ibid.)
• Pro terris suis et tenementis..., suum sanguinem siUente. (Ibid.)
' Quaesivitet occasionem inveiiit .. eum tollendi de medio. (Johan de Fordun Scotichronicon., lib. ti, p. 509, éd. Hearne.)
De grand matin , pendant que le peuple de Winchester ws. dormait encore, les Normands conduisirent le chef saxon hors des murs de la ville * . Waltheof marcha au supplice revêtu de ses habits de comte , et les distribua à des clercs et à des pauvres qui l'avaient suivi , et que les Normands laissèrent approcher à cause de leur petit nombre et de leur aspect tout pacifique^. Arrivés sur une colline , à peu de distance des murs, les soldats s'arrêtèrent, et le Saxon, se prosternant la face contre terre , pria à voix basse durant quelque minutes; mais les Normands, craignant que le moindre relard ne fît répandre dans la ville la nouvelle de l'exécution , et qu'il n'y eût un soulèvement pour sauver Waltheof, lui dirent avec impatience : « Lève-toi , afin « que nous accomplissions nos ordres^. » Il leur demanda pour dernière grâce d'attendre encore qu'il eût récité pour lui et pour eux l'Oraison Dominicale ^ Ils le permirent , et Waltheof se relevant de terre , mais restant agenouillé , se mit à dire à haute voix : « Notre père , qui «es dans les cieux...; » mais aux premiers mots du verset « Et ne nous induis pas en tentation..., » le bourreau, qui aperçut peut-être quelque rayon du jour naissant, ne voulut plus tarder davantage, et , tirant subitement sa large épée , il abattit d'un seul coup la tête du condamné^. Son cadavre fut jeté dans une fosse creusée entre deux chemins, et recouvert de terre à la hâte®.
> Dum adhucpopuluB dormirel. (Oïder. Vilal. Hisl. eeclegiagl., lib. iv, apud Script, rer. iiormann., p. 536.)
» Ibid.
^ Cumque carniâces Irepidareiil ne cives excili... Surge, inqulunl prostrato comiti. ( tbid.)
* Pro me el pro vobis. ( Ibid.)
^ Carnifex aulem ullerius prœBtolari noiuil, sed mox, oxeniplo gladio...(Ibid.)
« In bivio. (Malth. Paria., l-II, p. 9.)