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1075 N'ayant pu sauver Waltheof , les Saxons portèrent le 1076. deuil de sa mort, et l'honorèrent du nom de martyr, qu'ils venaient de décerner, au même titre , à Tévêque Eghelwin, mort de faim dans l'un des donjons normands *. « On a voulu, dit un contemporain , effacer sa mémoire « de ce monde ; mais on n'y a pas réussi ; car nous « croyons fermement qu'il est au ciel avec les bienheu- « reux 2. » Le bruit courut parmi les serfs et les bourgeois de l'Angleterre qu'après quinze jours le corps du dernier chef de race anglaise, enlevé par les moines de Croyland, avait paru intact et arrosé de sang frais*^. D'autres miracles , propagés de même par la superstition patriotique, s'opérèrent, dit-on, près du tombeau de Waltheof, dressé , avec la permission du roi , dans le chapitre de l'abbaye dont il avait été le bienfaiteur*. La nouvelle de ces prodiges effraya l'épouse normande du chef décapité. Pour apaiser l'âme de celui qu'elle avait trahi, et dont elle avait causé la mort, elle se rendit à Croyland, au tombeau de Waltheof, et offrit un drap de soie qu'elle posa sur la pierre du sépulcre. Les chroniques du temps racontent qu'un bras invisible repoussa son offrande, qu'on vit la pièce d'étoffe soulevée et jetée au loin, comme par un violent coup de vent'^.
' Order. Vital. Bisl. eccicsiasi.. lib. ir, apud Script, rer. normaiin., p. 537. — Caerti»» WalUilofl liirii, cap ci ; Snorre's Heimskringla, l. III, p 169.
' Cujus mcraoriam voluerunl in terra delere , sed creditur vere illum, cum sanctis, in cœlo gaudere. ( Florent. Wigorn. Chron., p. 639.)
3 Order. Vital. Hl*l. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 537.)
* Permissu régis... abbas... in capilulo monachoriim reverenter sepelivil. (Ibid.) — Quorum auditis rumoribus Angli lœlati sunl. (Vila et pasàio WaUevi coinitis; Chron. anglo-norm., t. Il, p. H9.)
■> Uxor sua.. , uudieiis Christ! mugnalia, ad tumuluin viri sui accessit , et... pallium .. sericum... quod, quasi maiiibus alicujus rfjectum fuisset, 'onizjuA a tuinulo resilull. (Hit^t. IngulT. Croyland., apud rer. an^lle,
L'abbé de Croyland , Wulfketel , Anglais de race , se iotk hâta de piîïîlier ces faits miraculeux , et les prêcha en lan- ^^^^ gue saxonne aux visiteurs de son couvent. Mais Tautorité normande ne le laissa pas longtemps faire en paix ses prédications*, et il fut accusé d'idolâtrie, devant un concile tenu à Londres^. Les évêques et les comtes assemblés le dégradèrent de sa dignité ecclésiastique , et l'envoyèrent , comme simple reclus , au couvent de Glastonbury, gouverné par un Normand appelé Toustain , renommé , entre tous les abbés de la conquête , pour son naturel dur et féroce \ Ce châtiment ne découragea point la superstition populaire : fondée sur des regrets nationaux, elle ne s'éteignit qu'avec ces regrets, quand les fiis des Saxons eurent oublié la vieille cause pour laquelle avaient souffert leurs aïeux. Mais ce temps ne vint pas aussi vite que l'eussent désiré les conquérants ; et quarante années après la mort de Waltheof , lorsque le gouvernement du monastère de Croyland avait déjà passé, par une succession d'abbés étrangers , sous l'autorité d'un certain Geoffroy, venu de la ville d'Orléans, les miracles recommencèrent à s'opérer sur le tombeau du dernier chef saxon *. Les Anglais de race venaient en foule visiter sa sépulture ; et les moines d'origine normande qui se trouvaient dans l'abbaye tour-
Script., t. I, p. 72, et. Gale.)— Venil Croiiandiam ad tumulum ejus pannum sericum deferens; quem cùm super sepulchrum illiusoptulisset,... velut venli vehemenlis impulsa long! us est projcctus. ( Vita et passio Waldevi comitis; Chron. anglo-norm. , t. Il, p. 118.)
' Unde Normanni , nimium indignati. ( Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., 1. 1 , p. 73, éd. Gale.)
' Ad proximum concllium, Londoniis... summonilum... de idolatria... accusant. (Ibid.)
3 Glasloniae, sub cruentissimo tum abbal& Thorslano, procul a noUs et a sua palrin... (Ibid.)
* Ad tumbam Guallevi comllis miracula demonstrari cœperunt... (Order. Vital. Hi8t. ecclesiast., lib. iy, apud Script, rer. normann.» p. 543.)
4075 naient cet erapressenient en ridicule, et inj^u&iaientles 4076. pèlerins, ainsi que Tobjet de leur culte , disant que c'était un méchant traître justement puni de mort ' .
La veuve de Waltheof hérita de tous ses biens , et même on enleva pour elle au monastère de Croyland des terres que son mari avait données en possession pleine et entière ". Judith espérait partager ce vaste héritage avec un époux de son choix; mais elle se trompa, et la même puissance qui avait disposé de sa main pour faire déserter un Saxon voulut l'employer cette fois à payer les services d'un Français. Sans consulter sa nièce plus qu'il n'avait fait précédemment, le roi Guillaume la donna, avec les biens de Waltheof, à un certain Simon, venu de la ville de Senlis, brave chevalier, mais boiteux et mal fait'. Judith témoigna pour cet homme un dédain qui courrouça le conquérant * ; peu disposé à faire plier sa politique devant rintérêt d'une femme, il adjugea à Simon de Senlis le comté de Northampton et tout Théritage de Waltheof, dont la veuve perdit ainsi le fruit de sa trahison. Restée seule avec deux enfants , elle mena une vie obscure et triste dans plusieurs cantons retirés de l'Angleterre. Les Normands la méprisaient, parce qu'elle était devenue pauvre ; les Saxons l'abhorraient comme infâme , et les
* Anglicœ plebrs ad tumulum sancti compatriotae... Trequenler accurrunt... quidam de Normaniiis monachus... advenienles derisit... dicens quod nequam proditor fueril, et pro reatu suo capitis obtruncatione mulclari meruerit. (Order. Vital. Hist. ecclesiast. lib. ir, apud Script, rer. normann., p. 543.)
' Terra Judithœ comitissœ. ( Domesday-book , vol. I, fol. 158 verso, «oa re<îlo. 228 reclo.) — Totam banc terram lenult Wallef cornes. (Ibid., fol. 228 recto.) — Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., p. 78, éd. Gale.)
3 In altéra sua tibia claudicavil. (Hist. Ingulf. Croyland., loc. aupr. cit.) ^ nia nuptias ejus respuit. ( Ibid.)
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vieux historiens de race anglaise montrent une sorte de 1075 joie en racontant ses années d'abandon et de chagrin *. ^^^
L'exécution de Waltheof mit le comble à l'abattement du peuple vaincu. Il paraît que ce peuple n'avait point encore perdu toute espérance tant qu'il voyait l'un des siens investi d'un grand pouvoir, même sous l'autorité de l'étranger. Après le fils de Siward , il n'y eut plus en Angleterre, parmi les hommes investis d'honneurs et de fonctions politiques, un seul qui fût né dans le pays, qui ne regardât pas les indigènes comme des ennemis ou des brutes. Toute l'autorité religieuse avait aussi passé aux mains d'hommes de nation étrangère , et , des anciens prélats saxons , il ne restait plus que Wulfstan , évéque de Worcester ^. C'était un homme simple et faible d'esprit, incapable de rien oser, et qui, ainsi qu'on l'a vu plus haut, après un moment d'entraînement patriotique, s'était réconcilié de tout son cœur avec les conquérants. Depuis, il leur avait rendu d'importants services ; il avait fait des visites pastorales et proclamé les amnisties du roi dans les provinces encore mal pacifiées ^ ; il avait marché en personne contre Roger de Hereford, au passage de la Sâveme ; mais il était de race anglaise : son joui* vint comme était venu celui des autres.
Dans Tannée 1076, Wulfstan fut cité devant un concile 1070. d'évêques et de seigneurs norniands, réunis dans l'église de Westminster, et présidés par le roi Guillaume et par l'archevêque Lanfranc. L'assemblée déclara unanimement que le prélat saxon était incapable d'exercer en Angle-
> Justo Dei judicio mullum deapecta, odio omnibus habita, per dirersa loca et latibula diu fovit (Hist. Inguir. Croyland, apud rer. anglic. Script., t. I,p. 73.)
3 Quasi unus ex anglicis superstes. (Ghron. Johan. Bromton.apud hist. angl. Script., 1. 1 , col. 975 , éd. Selden.)
3 Voyez livrer, t. Il, p. «8.
1076. terre les fonctions épiscopales, attendu qu'il ne savait pas parler français *. En vertu de cet arrêt bizarre , le roi et Tarchevêque ordonnèrent au condamné de rendre le bâton et Panneau*, insigne de sa dignité. L'étonnement et Tindignation d'être si mal récompensé inspirèrent à Wulfstan une énergie toute nouvelle pour lui; il se leva, et , tenant à la main son bâton pastoral, marcha droit au tombeau du roi Edward, enterré dans Téglise; là, s' arrêtant et s'adressant au mort en langue anglaise : a Edward, dit-il, « c'est toi qui m'as donné ce bâton ; c'est à toi que je le a rends et le confie^. » Puis se tournant vers les Normands : a J'ai reçu cela de qui valait mieux que vous; je « le lui remets, ôtez-le-lui , si vous pouvez*. » En prononçant ces derniers mots, le Saxon frappa vivement la pierre de la tombe avec la pointe du bâton pastoral. Son air et ce geste inattendu produisirent sur l'assemblée une grande impression de surprise , mêlée d'un effroi superstitieux : le roi et le primat ne réitérèrent point leur demande , et laissèrent le dernier évéque anglais garder son bâton et son office'*.
L'imagination populaire fit de cette aventure un pro-
* Quia nescivit galiicum. (Annales BurtoniensM, apud rer. anglic. Script., t. 1, p. t64« éd. Gule.) - Qui linguam gullicanam non noverul. (Matth. Paris., 1. 1, p. 20.) — Propler... gallicae linguœ carenliam. (Heurici Knyghton, de Event. angl., lib. ii, apud liist. angl. Script,!. Il, col. 3368,ed. Selden.)
2 Jubetur baculum et annulum resignare, archiepiscopo Lanfranco prœcipiente et rege hoc prescribente. ( Gbron. Jehan. Bromton , apud hist. angl. Script., 1. 1, col. 976, éd. Selden.)
' Bldixit in lingua sua : Edwarde, dedisti mihi baculum... et ideo illum tibi committo. (Annal. Curton., apud rer. anglic Script., 1 1, p. S64 , ed Gaie.) — Chron. Johan. Bromton, apud hist. angl. Script., t.], col. 976, éd. Selden.)
* Meiior te, hune mihi dédit , cui et retrado. Avelle, si poleris. (Henrici Knyghton, de Event. angl., iib. ii,apud hist. angl. Script., t II, col. 3S68,ed. Selden.)
^ Bestitutus est. (Matth. Paris., Vitœ abbatum S. Albani . 1. 1, p. 49.)
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dige, et Von répandit la nouvelle que le bâton pastoral de 407c. Wulfstan , quand il en frappa la pierre , s'y était enfoncé profondément, comme dans une terre molle , et que personne n'avait pu Ten arracher, excepté le Saxon lui-nïême lorsque les étrangers eurent révoqué leur sentence *. Après la mort de Wulfstan , et après qu'un chanoine de Bayeux appelé Samson, lui eut succédé dans Fépiscopat de Worcester, les Anglais de race le décorèrent , comme Waltheof et comme Eghelwin , des noms de saint et de bienheureux ^. Ce fut le lot de presque tous les hommes éminents par la dignité ou par le caractère qui subirent là mort ou la persécution pour la cause de la nationalité anglo-saxonne.
Tout cela est un peu étrange pour nous; car les nations opprimées ont perdu Tusage de faire des saints de leurs défenseurs et de leurs amis ; elles ont la force de conserver le souvenir de ceux qu'elles ont aimés, sans décorer leurs noms d'une auréole superstitieuse. Mais quelque différence qu'il y ait entre nos mœurs patriotiques et celles des hommes qui nous ont précédés sur la terre , que celte différence ne nous inspire envers eux ni sévérité, ni dédain. La grande pensée de l'indépendance humaine leur fut révélée comme à nous ; ils l'environnèrent de leurs symboles favoris ; ils rassemblèrent autour d'elle ce que leur esprit imaginait de plus noble , et la firent religieuse , comme nous la faisons poétique. C'est la même conviction et le même enthousiasme exprimés d'une autre manière , le même penchant à immortaliser ceux qui ont dévoué leur vie au salut et au bien-être de tous.
I BacuiuDi in solida pelra ita deûxit, ut a nullo posset avelli,d«neo illa, ad régis rogatum, baculum resumeret. (Uenrici Knyghton, de Everit. angl., 11b. II, apud hist. aiigl. Script., t. Il , col. 2368, éd. Setden.)
' Siiiclué Wulfât-inu». ( Annal. Burlon., apud rer. anglic. Script., 1. 1, p. 247, éd. Gale.)
Depuis la querelle du roi Guillaume avec son flis atué, Robert, jusqu^au dernier passage de Gnilbnme sur le r^ntinent.
1077 Une des phases nécessaires de toute conquête, grande <079. ^" petite , c'est que les conquérants se querellent entre eux pour la possession et le partage du bien des vaincus. Les Normands n'échappèrent pas à cette nécessité. Quand il n'y eut plus de rebelles à soumettre, l'Angleterre devint pour ses maîtres une cause de guerres intestines ; et même ce fut dans la nouvelle famille royale , entre le père et son fils aîné , que la dispute éclata d'abord. Ce fils , appelé Robert , et que les Normands surnommaient , dans leur langue, Gnmberon ou Courte-Heuse, à cause du peu de longueur de ses jambes^, avait été, avant la bataille de Hastings, désigné par le duc Guillaume, héritier de ses terres et de son titre* Cette désignation s'était faite, selon l'usage, avec le consentement formel des barons de Normandie, qui tous avaient prêté serment au jeune Robert , comme à leur seigneur futur ^. Lorsque Guillaume fut devenu roi, le jeune honmie, dont l'ambition s'était éveillée
* Vulgo Gambarom cognominalus est, et Brevis Ocrea. (Order. Vital. Hist. ecclesiast, Ub. iy, apud Script, rer. normann., p. 545., ' Optimates... grataiilcr... acquieverunt. (Ibid.)
à la vue des succès de son père , le requit d'abdiquer au 4077 moins, en sa faveur, le gouvernement de la Normandie; ^^^ mais le roi refusa , voulant garder ensemble son ancien duché et son nouveau royaume*. Il s'ensuivit une querelle violente , où les deux plus jeunes frères , Guillaume le Roux et Henri, prirent parti contre leur aîné, sous couleur d'affection filiale, mais réellement pour le supplanter, s'ils le pouvaient, dans la succession que leur père lui avait assuré^.
Un jour que le roi était à Laigle avec ses fils, Guillaume et Henri vinrent au logement de Robert , dans la maison d'un certain Roger Ghaussiègue, et, montant à l'étage supérieur, ils se mirent d'abord à jouer aux dés, à la façon des gens de guerre du temps ; puis ils firent grand bruit et versèrent de l'eau sur Robert et sur ses amis qui étaient au-dessous '. Irrité de cet affront , Robert courut , l'épée à la main , sur ses deux frères : il y eut un grand tunmlte que le roi calma , non sans peine * ; et , dès la nuit suivante , le jeune homme , suivi de tous ses compagnons, sortit de la ville et gagna Rouen, dont il essaya de surprendre la citadelle. Il n'y réussit point; plusieurs de ses amis furent arrêtés ; lui-même échappa avec quelques autres, et, passant la frontière de Normandie, il se réfugia dans le Perche, où Hugues, neveu d'Aubert le Ribaud, l'accueillit dans ses châteaux de Sorel et de Reymalard^.
' Postulata denegavit. (Order. Vital. Hist. eccleaiast. , lib. iy, apud Script, rep. normann., p. 545.)
2 Guillelrnus Ruftis et Henricus palri favebant. ( Ibid.)
3 Iii domo Regerii et Gaicegii... venerunl ibique super solarium (sicui mililibus moris est) tesseris ludcre cœperunt.Deindeingentemstrepitum fecere, et aquam.... ( Ibid.)
* De hospitio suo rex accurrit. ( Ibid., p. 546.) ^ Tum Hugo... nepos Alberti Ribaldi... exules suscepit eisque novum castellum Raimalasl atque Sorellum... patefecit. ( Ibid.)
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4077 II y eut ensuite entre le père et le fils une réconciliation qui ne fut pas de longue durée ; car les jeunes gens qui entouraient le dernier recommencèrent bientôt à stimuler son ambition par leurs conseils et leurs plaisanteries'. « Noble fils de roi , lui disaient-ils , il faut que les gens « de ton père gardent bien son trésor, puisque tu n'as pas « un denier pour donner à ceux qui te suivent. Conunent « souffres-tu de demeurer si pauvre , lorsque ton père est « si riche? Demande-lui donc une partie de son Angle- « terre , ou tout au moins le duché de Normandie qu'il « fa promis devant tous ses barons ^. » Robert , excité par ces propos et d'autres semblables, alla renouveler son ancienne requête; mais le roi refusa encore une fois, et l'exhorta, d'un ton paternel, à rentrer dans le devoir, et surtout à faire choix de meilleurs conseillers , de personnes d'un âge mur, graves et sages, telles que l'archevêque Lanfranc'. « Seigneur roi, répliqua brus* « quement Robert , je suis venu ici pour réclamer nion « droit, et non pour écouter des sermons ; j'en ai entendu « assez , et d'assez ennuyeux , lorsque j'apprenais la « grammaire. Réponds-moi donc positivement, afin que « je voie ce qae j'aurai à faire ; car je suis fermement ré- « solu à ne plus vivre du pain d' autrui , et à n'être aux « gages de personne*. »
Le roi répondit, en colère, qu'il ne se dessaisirait point de la Normandie, où il était né, et ne partagerait avec qui
< Seditiosi tyrones.... Rodberto juveni régis fllio... dixerunt. (Oder. Vital. Hist. eccleslast., lib. ir, apud Script, rer. norman., p. 869.)
2 Nobilissime flii régis... patris tui satellites regale sic servant œrarium, ut vix unum tuis clientibus inde possis dare denarium... cur hoc paleri8?(Ibid.)
» Ibid.,p. 570.
* Hue, domine mi rex, non accessi pro sermonibus aadiendis... hoc... flxum est apud me... quod... neminimilitabo. (Ibid.)
que ce fïlt TAngleterre, le prix de ses fatigues*. «Eh ivn (cbien! dit Robert, je m'en irai, j'irai servir les étran- 4^79, « gers, et peut être obtiendrai-je chez eux ce qu'on me « refuse dans mon pays *. » Il partit en effet et parcourut la Flandre, la Lorraine, l'Allemagne, puis la France et l'Aquitaine, visitant, dit l'ancien historien, des ducs, des comtes et de riches seigneurs châtelains, leur contant ses griefs, et leur demandant des secoure'; mais tout ce qu'il recevait pour le soutien de sa cause, il le donnait à des jongleurs , à des parasites ou à des femmes débauchées , et se trouvait bientôt obligé de mendier de nouveau , ou d'emprunter à grosse usure *. Mathilde, sa mère, lui envoyait quelquefois de l'argent à l'insu du roi. Guillaume l'apprit, et le lui défendit; elle recommença, et le roi irrité lui reprocha, en termes amers, « de distribuer à a ses ennemis le trésor qu'il lui donnait en garde ^ ; » puis il fit arrêter le porteur des présents de Mathilde, avec ordre de lui crever les yeux*. C'était un Bas-Breton <079. d'origine, appelé Samson ; il prit la fuite et devint moine, dit la vieille chronique , pour le salut de son âme et de son corps ^
Après beaucoup de voyages , le jeune Robert se rendit sous les auspices de Philippe , roi de France , au château
* Natale solum Normanniae... Angliae qiioquc regnum , quod ingenti nactus sum labore. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast., iib r, apiid Script, rer. normann., p. 570.)
2 Exlraneis tentaboservire. (Itdd.)
3 Nobiles... expetit cognato8 duces comitesque et potentes oppidanott. mis querelas suas deprompsit. (Ibid.)
* Histrionibus et parasltisac mereiricibus insîpitnter distribuebat... egostate gravi compressuB raendicabat , et «s alienum ab exiernis fœncratoribusexul egeniis quœntal)at. (Ibid.
^ iDÎmicos oieos... sustentai opibus meis. ( Ibid., p. 571.)
« Rpgiiiae veredarum... comprehendi , et niox ocuiis privari. (Ibi<l.)
' Pro wilvatioiie corporis et animfB. (Ibid.)
1079. de Gerberoy, situé dans le Beauvoisis, sur les confins de la Normandie. 11 y fut bien accueilli par Élie , vicomte du château, et par son collègue; car, dit l'ancien narrateur, c'était la coutume de Gerberoy qu'il y eût deux seigneurs égaux en pouvoir, et qu'on y reçût les fugitifs de tous pays * . Là, le fils du conquérant réunit des chevaliers à gages 2; il lui en vint de France et de Normandie ; plusieurs hommes d'armes de la maison du roi Guillaume , plusieurs de ceux qui lé flattaient chaque jour et vivaient à sa table , quittèrent leurs offices pour se rendre à Gerberoy'; et lui-même alors, passant la mer, vint en personne assiéger le château où son fils s'était renfermé.
Dans une sortie que fit Robert , il engagea le combat , seul à seul , avec un cavalier couvert de son armure , le blessa au bras et le renversa de son cheval ; la voix du blessé lui fit reconnaître son père , et aussitôt il mit pied à terre, l'aida à se relever et à se mettre en selle, et le laissa repartir librement*. Les chefs et les évêques normands s'employèrent à réconcilier de nouveau le père avec le fils* Mais Guillaume résista d'abord à leurs instances : « Pourquoi , leur disait-il , me sollicitez-vous en « faveur d'un traître qui a séduit contre moi mes gens de « guerre, ceux que j'avais nourris de mon pain, et à qui «j'avais donné leurs armes*? » Il céda pourtant à la fin ; mais le boa accord entre le père et le fils ne fut pas de
' Helias quoque vicedominus, cum comparisuo... moriBeiiim est iUiu.s c'iâtri ul ibidem duo pares doinini sint, et omnes... fugilivi susclpiantur. (Order. Vital. Hisl. eccle8*ast., lib. v, apud Script, rer. norinaii., p. 572.)
2 Gregarios équités. (Ibid.)
■^ Muiti de bis, qui... régi... adulabantur. ( Ibid.)
'* Chron. saxon., éd. Gibson, p. 484.
* Mirer quod lantopere pro perfide supplicatis hominc... Tirones mecs, quos alui et militaribus armis decoravi, abduxit. (Order. Vital Hist. eeele8ia8i.,lib. V, apud Script, rer. normann., p. 573.)
longue durée ; pour la troisième fois Robert s'éloigna, alla 1(^79. en pays étranger, et ne revint plus du vivant de son père *. Le roi le maudit à son départ; et les historiens du siècle attribuent à cette malédiction les infortunes qui remplirent toute la vie du fils aîné de Guillaume le Bâtard, infortunes dont la conquête de FAngleterre fut, comme on voit, la première cause ^.
De ces dissensions qui troublaient le repos du chef des conquérants, le peuple vaincu ne retirait aucun profit; et si, dans Tabsence de Guillaume, la main royale , comme on disait alors, ne pesait plus sur ce peuple, d'autres mains, celles des comtes, vicomtes, juges, prélats et abbés , de race étrangère , lui faisaient sentir leur poids. Parmi les plus impitoyables de ces ministres de la conquête, figurait le Lorrain Vaulcher, évéque de Durham , qiii, depuis Texécution de Waltheof , cumulait avec son office ecclésiastique , le gouvernement de tout le pays situé entre la Tweed et la Tyne^. Les amis du comteévêque vantaient beaucoup son administration , et le louaient d'être aussi habile à réprimer par le tranchant de répée les rébellions des Anglais, qu'à réformer leurs mœurs par la puissance de ses discours ^. Ce qu'il y avait de réel, c'est que Vaulcher tourmentait sa province par des exactions insupportables , qu'il permettait à ses offi-
• A patre receisit, nec poslea rediil.. (Order. Vital. Hist ecclesiast., lib. T. apud Script, rer, normann., p. 573.)
2 Quapropter rex maledixit Roberto fllio^uo, quam malediciioncm , antequam obiret , expertus est evidenter. (Malth. Parid , t. I, p. 10.)
•■» Iiiterfeclo... Wallheofo, comité Norihumbriœ... Walcherus epii^copus comitalum a rege ohtinuil. (Hist. episcop. dunelm.; Anglia sacra, t. I, p. 703.)
* Fraenaret... rebeliionem genlis gladio, et reformaret mores cloquio. (Willelm. Maimesb. de Gest. pontif. ans!., iib. m, apud rer. anglic. Script. , p. 977, éd. Saviie. )
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no LIVRE VJ.
107». ciers de lever , après lui , des tributs pour leur propre compte, et qu'il laissait ses gens d'armes piller et tuer impunément*. Parmi ceux qu'ils firent périr sans aucun jugement se trouvait un certain Liulf, homme chéri de toute la contrée, qui s'était retiré à Durham après avoir été dépouillé, par les Normands*, de tous les biens qu'il possédait au sud de l'Angleterre. Ce meurtre, exécuté avec des circonstances atroces, mit le comble à la haine populaire conti'e l'évêque lorrain et ses agents. L'ancien esprit du Northumberland se réveilla , et les habitants de cette terre fatale aux étrangers se réunirent , comme au temps de Robert Comine *.
1080. Ils tinrent de nuit des conférences, et délibérèrent unanimement de venir avec des armes cachées à l'assemblée de justice que tenait de temps en temps l'évêque, à la cour du (fomté, comme on disait en langue normande \ Cette jcour se tenait sur les bords de la Tyne, près du château neuf, bâti par les conquérants siu» la grande route d'Ecosse, dans un lieu appelé en saxon Gotes-Heavd, ou Tête-de-Chèvre *. Les Northumbriens s'y rendirent en grand nombre, comme pour adresser à leur seigneur d'humbles et pacifiques requêtes. Ils demandèrent réparation des torts qui leur
' Extersil pecuniam infinitam. (Matih. Paris., 1. 1, p. 40.) ~ Ministris suis durissimam plebis oppressionem permiltens... ut«!rque provinciales cœdibus, rapinis el injnriis aiTlixit. (Hisl. episcop. dunelm.; Anglia sucra, 1. 1, p. Î03.)
2 Vir... toti. . provinciœ charissimua , qui possessionibus suis a Normannis spoliatus, Dunelmuîn secesserat. ( Ibid., p. 704.)
3 Odiaetfurorem...(Ibid., p. 703.) — Northanimbri, populus semper rebellioni dedilus. (Willelm. Malmesb., deGest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. HO, éd. Savile.)
* Decreverunt unanimiter... ul occulte armati venirent ad placila cemitatus... (Matlh. Paris., 1. 1, p. 40.)— In quodam convenlu {Gemote). (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184.)
^ Ad Caput-Caprae. (Florent, Wigorn. Chron., p. 689,)
avaient été faits * : « Je ne ferai droit , répondit Tévêque , <o«o. « à aucune de ces plaintes, à moins qu'auparavant vous « ne me comptiez quatre cents livres, en bonne monnaie ^.w Celui des Saxons qui, sachant le français, parlait au nom de tous les autres, demanda permission de s'entendre avec eux^, et tous s'éloignèrent un moment, comme pour consulter ensemble sur le payement de la somme demandée ; mais tout à coup Torateur, qui était le chef du complot , s'écria en langue anglaise : « Courtes paroles, bonnes pa- « rôles; tuez l'évêque^.» A ce signal, ils tirèrent leurs armes , se jetèrent sur le Lorrain , le tuèrent , et avec lui une centaine d'hommes de race normande ou flamande *. Deux serviteurs , Anglais de nation , furent seuls épargnés par les conjurés*. Le soulèvement populaire s'étendit jusqu'à Durham ; la forteresse qu'y avaient bâtie les Normands fut attaquée; mais la garnison , nombreuse et bien pourvue de munitions, résista aux Northumbriens, qui se dispersèrent, découragés, après un siège de quatre jours ^ A ce nouveau signe de vie donné par la population du nord, Eudes, évêque de Bayeux, frère du roi et l'un de ses lieutenants en son absence, marcha promptement vers Durham, avec une nombreuse armée. Sans prendre le temps ni la peine de faire une enquête sur le soulèvement,
1 De diversis injuriié sibi jiulitiam fleri. ( Halth. Paris., t. 1 , p. 40.) > Niai antea sibi libras quadrîngentas monetœ opUmaR numerassent. (Ibid.) « Unus eonim , pro omnibus loquens. ( Ibid.)
* Prsecipitanter, patria lingua, dixil .- Short red, goot rei,slea ye ihe byihoppe. (Ibid.)
* Et centum homines ciim eo Franci et Flamingi. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184.)
' Duobus tantum anglicis ministris, proplerconsanguinitalem, pepercerunt. (Florent. Wigorn. Chron., p. 640.)
' Quarto die obsidlonis, abscedenles per diversa disperguntur. (Siin(K)n. Dunelm. Hist. dunelm écries., lib. m, apud hist. angl. Script., t. i, col. 48,ed.Selden.)
il se saisit au hasard d'hommes qui étaient restés dans leurs maisons, et les fit décapiter ou mutiler ' . D'autres ne rachetèrent leur vie qu'en abandonnant tout ce qu'ils possédaient ^. L'évêque Eudes pilla l'église de Durham, et enleva ce qui restait des ornements sacrés qu'Eghelwin avait sauvés en les transportant dans l'île de Lindisfarn ^ Il renouvela dans tout le Northumberland les ravages que son frère y avait faits en l'année 1070; et c'est cette seconde dévastation qui , ajoutée à la première, imprima aux contrées du nord de l'Angleterre l'aspect de désolation et de tristesse qu'elles présentaient encore plus d'un siècle après *. « Ainsi, dit un historien postérieur de soixante-dix « années, furent tranchés les nerfs de cette province, jadis c( si florissante. Ces villes autrefois renommées, ces hautes « tours qui menaçaient le ciel , ces campagnes riantes de « pâturages et arrosées d'eaux vives , l'étranger qui les « voit gémit de pitié, l'ancien habitant ne les reconnaît « plus *. »
Sur ce pays tout ruiné qu'il était, la population, demisaxonne, demi-danoise, garda longtemps son ancien esprit d'indépendance et de fierté un peu sauvage. Les rois normands successeurs du bâtard habitaient en pleine sûreté
■ Miseros iiidigenas, qui, sua eonûsi innocentia, domi resederant, pierosque ut noxios aut decollari aut membrorum delruncatione praeceperunt debilitari. (Simcon. Dunelm. Uist duiielm. eccies., lib. m, apud hist. aiigl. Script., 1. 1, col. 48, éd. Seiden.)
2 Nonnuliis ut salulem et vitam prelio redimerent, crimen faiso impoiiebatur. (Ibid.)
^ Quœdum ex ornamentis ecclesiae... abstulit. (Ibid.) — Voyez livre iy« t. II , p. 67.
* Ut provinciae illius reliquias, quœ aliquantum respiraverant, f^ndîtus exierminaret. ( Willelm. Malmesb. , de Gest. ponlif. angl., lib. m, apud rer. anglic. Scripl., p. «77, éd. Savile.)
& Si qui» modo videt perngrinus, ingemit ; si quis... vêtus incola, non agnoscit. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 403, éd. Savile.)
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les provinces méridionales; mais ce n'était guère sans ^oso. appréhension qu'ils voyageaient au delà de l'Humber, et un historien de la tin du xii* siècle assure qu'ils ne visitaient jamais cette partie de leur royaume sans conduire avec eux une armée de soldats aguerris * . C'est dans le nord que se conserva le plus longtemps le penchant à la rébellion contre l'ordre social établi par la conquête ; c'est là que se recrutèrent encore pendant plus de deux siècles ces bandes d'outlawSf successeurs politiques des réfugiés du camp d'Ély et des compagnons de Hereward. L'histoire ne les a point compris ; elles les passe sous silence, ou bien, suivant le langage des actes légaux du temps, elle les flétrit d'un nom qui écarte d'eux tout intérêt, du nom de séditieux , de voleurs et de bandits. Mais que ces titres , odieux en apparence , ne nous en imposent point ; dans tout pays subjugué par l'étranger, ils furent ceux des braves qui , en petit nombre , se réfugièrent sur les montagnes et dans les forêts, laissant l'habitation des villes à qui supportait l'esclavage ^. Si le peuple anglo-saxon n'eut pas le courage de suivre cet exemple , il aima du moins ceux qui le lui donnaient et il les accompagna de ses vœux. Pendant que des ordonnances , rédigées en langue française, prescrivaient à tout habitant des villes et des bourgs d'Angleterre, de traquer l'homme mis hors la loi, Vhomme des forêts y comme un loup% de le poursuivre , de canton
> Rcx... 8i qaando partes illas regni adit, nonnisi magno auxiliatorum nomitati vadit. (Willelm. Malmesb., de Gesi. pontif. angl., lib. m, prolog., apud rer. angiic. Script, p. 458, éd. Savile.)