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(Chants populaires de la Grèce moderne, publiés par M. Fauriel , t. I , Sterghioa , chant n<» â4.)
3 Les Normands employaient queUpiefois le mol saxon francisé uilngfs, et quelquefois celui de forestiers.
«080. en canton, par la huée et par le cri \ il circulait des chansons anglaises en Thonneur de cet ennemi du pouvoir étranger, qui avait , disait-on , pour trésor la bourse des comtes, et pour troupeaux les daims du roi. Les poètes populaires célébraient ses victoires, ses combats, ses stratagèmes contre les agents de l'autorité. On chantait comment il avait lassé à la course les gens et les chevaux du vicomte, comment il avait pris Tévêque, l'avait rîuiçonné à mille marcs, et forcé d'exécuter un pas de danse dans ses liabits pontificaux ^.
1080 L'évêque normand Eudes de Bayeux, après son expédi- 108» ^^^^ ^^^^ ^^ Northumberland, devint fameux parmi les siens, comme Tun des plus grands dompteurs d'Anglais ' ; il était chef des juges, ou grand justicier de toute l'Angleterre, comte de Kent et de Hereford , depuis l'emprisonnement de Roger, fils de Guillaume fils d'Osbern. Le renom dont il jouissait l'enorgueillit , et le pouvoir qu'il exerçait en Angleterre et en Normandie excita en lui l'ambition de la plus grande puissance qu'il y eût alors , de la puissance papale. Des devins italiens avaient prédit qu'un pape nommé Eudes succéderait à Grégoire Vil * ; l'évéque de Bayeux, s' appuyant sur cette prédiction, commença des intrigues à Rome , y acheta un palais , envoya de riches présents à ceux que les gens de l'autre côté des Alpes appelaient encore sénateurs , et chargea de lettres et de dépêches les pèlerins de Normandie et d'Angleterre ^ ; il en-
> En anglais moderne bg hue and cry.
> Ballads of Robin Uood, Adam Bell, Glym o'the Ghlough, etc., passim. 3 Angles maxime perdomuit. (Willelm. Gemet. Uist. Normann., apud
Script, rer. normann., p. 282.)
Quidam sortilegi Romanorum. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. yii, apud Script, rer. normann., p. 646.
^ Palatium sibi cmit, senatores Quiritum, magnis muneribus datis, sibi amicilia copulavit. (Ibid.)
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gagea des bai'ons et des chevaliers normands, entre autres <08« Hugues le Loup, comte de Chester, à le suivre en Italie , ios*.. pour lui faire une brillante escorte*. Le roi Guillaume, encore en Normandie, fut averti de ces préparatifs, et ils lui déplurent, on ne sait pas pour quelle raison. Ne se souciant pas que son frère devînt pape, il s'embarqua et le surprit en mer, à la hauteur de Tîle de Wight^. Le roi assembla aussitôt les chefs normands dans cette île, et accusa devant eux Févêque d'avoir abusé de son pouvoir de juge et de comte j d'avoir maltraité les Saxons outre mesure, au grand danger de la cause commune^; d'avoir spolié les églises, et enfin d'avoir tenté de séduire et d'emmener hors de l'Angleterre les guerriers sur la foi desquels reposait le salut des conquérants *, « Considérez ces griefs, dit a le roi à l'assemblée, et apprenez-moi comment Je dois « agir envers un tel frère ^. » Personne n'osa répondre. « Qu'on l'arrête donc, reprit Guillaume, et qu'on l'enferme sous bonne garde ®. » Aucun des assistants n'osa mettre la main sur l'évêque. Alors le roi s'avança, et le saisit par ses vêtements. « Je suis clerc , s'écria Eudes, je suis ministre « du Seigneur : le pape seul a droit de me juger ^. » Mais Guillaume , sans lâcher prise , répondit : « Ce n'est point « un clerc que je juge; c'est mon comte et mon vassal que «j'arrête *. » Le frère du vainqueur des Anglais fut con-
' Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 646.
' Ex insperato in insula Vecta obviavit. (Ibid., p. 647.)
' Angllam yehementer oppressit. ( Ibid.)
* Ecclesias exspoliavit... mililesque meos qui... Angllam tuiari debuerant, seduxit ettrans Alpes... (Ibid.)
^ Considerate... (Ibid.)
« Coroprehendite... et... solerler custodite. (Ibid.)
' Clericu8 8una et minlâterDomini. (Ibid.)
' Ego non clericum nec antistitem damno, sed comilem meum , quem tiieo, vice mca, prœposui regno. (Ibid.)
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m LIVRE VI.
1080 duit en Normandie et emprisonné dans une forteresse , 1082. peut-être dans celle où languissait encore Ulfnoth, le frère du roi Harold, dont le sort était maintenant pareil au sien, après quinze ans d*une fortune si différente * .
Les reproches du roi à Tévêque sur sa conduite dans le nord de l'Angleterre , s'ils ne sont pas une invention de l'ancien historien, semblent déceler quelques craintes d'un nouveau soulèvement de ceux qui avaient tué Robert Comine, repris la ville d'York, massacré l'évêque Vaulcher, et qui couraient avec joie à la rencontre de tout ennemi des Normands qui venait descendre sur leurs côtes. Cette crainte n'était pas entièrement vaine; car plus d'une révolte éclata dans le voisinage de Durham, sous l'épiscopat de Guillaume , successeur du Lorrain ^. Dans le reste de l'Angleterre , les vaincus montraient moins d'énei^ie , et plus de résignation à leurs souffrances. Peu de faits positifs sur la nature de ces souffrances sont parvenus jusqu'à nous, et encore se rapportent-ils, pour la plupart, aux misères des gens d'église, la seule classe des opprimés de la vieille Angleterre qui ait trouvé des historiens. Toutefois ce qu'on osait contre cette classe privilégiée peut faire conjecturer, par induction , ce qu'avaient à subir les autres classes d'honunes que le scmpule religieux ne protégeait point; et un trait du régime intérieur d'un monastère anglais, sous le pouvoir d'un abbé normand, dans la seizième année de la conquête, aidera peuirêtre à deviner le régime des villes et des provinces, sous l'autorité des comtes, des vicomtes et des baillis du roi étranger ^.
> Voyez livre m, t. 1, p. 220.
2 Moritur Willelmus episcopus dunclmensis, et fit commolio hominum. (Annales de Margan, apud rer. anglic. Script., t. 11, p. 3, éd. Gale )
3 Monasterium Glastoniae... sempcr posl advenlum Normannorum pessimis est infractum laboribus... Abbates enim , rerum gloria elaU , non
Le couvent de Glastonbury, dans la province de Som- loso merset, après la déposition d'Eghelnoth, son abbé de race losa. saxonne, avait été donné àToustain, moine de Caen*. Toustain , suivant la coutume des autres Normands devenus abbés en Angleterre, avait commencé par diminuer la portion de nourriture de ses religieux, pour les rendre plus maniables; mais la famine ne fit que les irriter davantage contre le pouvoir de celui qu'ils qualifiaient hautement d'intrus ^. L'abbé, par esprit national , ou par fantaisie de despotisme , voulait que ses moines saxons apprissent à chanter les offices d'après la méthode d'un musicien fameux dans la ville de Fécamp , et les Saxons , autant par haine de la musique normande que par habitude, tenaient au chant grégorien ^. Ils reçurent plusieurs fois l'injonction d'y renoncer, ainsi qu'à d'autres anciens usages ; mais ilà résistèrent jusqu'au point de déclarer un jour, en plein chapitre , leur ferme résolution de ne pas changer *. Le Normand se leva furieux, sortit, et revint aussitôt à la tête d'une compagnie de gens armés de toutes pièces ^.
A cette vue, les moines s'enfuirent vers Féglise et se ré- loss. fugièrent dans le chœur, dont ils eurent le temps de fermer la porte*. Les soldats qui les poursuivaient, se trouvant
religiosos sed tirannos agunt, foris tumidi... inlus criidelcs et incommodi. ( Adamus de Domeram , nd. Hearne, p. 443.)
* Voyez I. II. livre V, p. 459.
* Monachos in viclualibus miserabililer tractare, hinc Htes verborum, animorum discordias qua, ul ait Lucanus, iiescit piebes jejuna timere. (Wilielm. Malmesb. , de Gest. pontif angl., lib. ii, apud rer. anglic. Script., p. 254, cd. Savile.)
* Dt cujusdam Willielmi Fiscanensis cantum diacerent et cantarenl. (Willelm. Malmesb., de Antiquil. glaston. eccleâ. , apud rer. anglic. Script, t. III, p. 331, éd. Gale.)
* Ibid., p. 33«.
^ Milites ac satellites suos phaleratos. (Ibid.)
« Chron. saxon., éd. Gibson, p. 484. — Willelm. Malmesb , loc. sapr. cit.
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î78 LIVRE VL
«082. arrêtés , essayèrent de la forcer. Pendant ce temps, quelques-uns d'entre eux escaladèrent les piliers, et se plaçant sur les solives qui couronnaient la clôture du chœur, commencèrent l'attaque de loin et à coups de flèches*. Les moines , réfugiés près du maître-autel , se glissaient dessous ou se tapissaient derrière les châsses et les reliquaires, qui, leur servant de rempart, reçurent les flèches lancées contre eux; le grand crucifix de l'autel en fut hérissé de toutes parts 2. Bientôt la porte du chœur céda aux efforts de ceux qui Tébranlaient, et les Saxons, forcés dans leur retraite , furent chargés de près à coups d'épées et de lances ; ils se défendirent le mieux qu'ils purent avec les bancs de bois et les candélabres de métal; ils blessèrent même quelques soldats '; mais les armes étaient trop inégales : dix-huit d'entre eux furent tués ou blessés mortellement, et leur sang, dit la chronique contemporaine, ruissela sur les degrés de l'auteP. Un autre historien annonce qu'il pourrait mentionner beaucoup d'aventures semblables à celle-ci, mais qu'il aime mieux les passer sous silence comme également pénibles à raconter et à entendre '.
<083. Dans l'année i 083 mourut Mathilde , épouse du roi Guillaume. Un ancien récit dit que les conseils de cette femme adoucirent plus d'une fois l'âme du conquérant; qu'elle le
* Quidam etiam solaria inler columnas erecta scand^bant. (Willelm. Malmcsb., de Antiquit. glaston. eccles., apud rer. aogiic. Script.» t. 111, p. 331, éd. Gale.)
2 Cruciûxurh sagitlis inborrere feccrant. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 110, éd. Savile.)
3 Ubicumquepoterant se defendentes cum scamniset candelabris quosdam de militibus vulneraverunt. (Benrici Knyghton, de Event. angl., lib. II, apud hist. angl. Script., t. Il , col. 2353, éd. Selden.)
< De altari in gradus et de gradibus in aream. (Gbron. saxon., éd. Gibson, p. 185.)
^ Multa bis similia referre possem.. , verum quia bsec sunt minus iœta, his omissis... (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. iiormann., p. 524.)
disposa souvent à la clémence envers les Anglais, mais 4083. qu'après sa mort, Guillaume s'abandonna sans réserve à son humeur tyrannique ' . Les faits manquent pour constater cet accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un seul degré de plus au malheur des années précédentes. La seule différence qu'on puisse remarquer entre l'époque de la conquête qui suivit la mort de Mathilde et celles que le lecteur a déjà parcourues, c'est que le roi Guillaume, n'ayant plus rien à gagner en pouvoir sur les indigènes , commença dès lors à se créer une domination personnelle sur ses compagnons de victoire. La nécessité eut probablement à cette entreprise autant de part que l'ambition; et, comme il ne restait plus rien à enlever aux Anglais, le roi se vit obligé de lever sur les Normands eux-mêmes des contributions pour le maintien de la propriété commiine. Dans cette année 4083, il exigea six sous d'argent pour chaque hyde ou journée de terre , dans tout le royaume , sans dictinction de possesseur ^, Le guerrier normand , usé par vingt ans de combats, se vit contraint de payer, sur les revenus du do maine qu'il avait conquis dans ses jours de force et de jeunesse, la solde d'une nouvelle armée.
De celte époque date l'origine d'un esprit de défiance mutuelle et d'hostilité sourde entre le roi et ses vieux amis. Ils s'accusaient réciproquement d'avarice et d'égoïsme. Guillaume reprochait aux chefs normands de tenir plus à leur bien être personnel qu'à la sûreté commune, de songer
1 IsUus... consilio... rex paciûce cutn Anglis iractubat, post mortem vero ipsius... omiiem induit tyrannidein. (Thomœ Rudborne Hist major winlon. ; Anglia sacra , 1. 1 , p. 257.)
2 De unoquoque aratro, id e^i hyda lernc, lotius retijni , sex solldo cepit ^^^enti. (Mallh. Pari*., i. I, p. <»0
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4083. plutôt à bâtir des fermes, à élever des troupeaux, à former des haras, qu'à se tenir prêts contre Tennemi indigène ou étranger '. A leur tour, les chefs reprochaient au roi d'être avide de gain au delà de toute mesure, et de vouloir s'approprier, sous de faux prétextes d'utilité générale , les richesses acquises par le travail de tous. Afin d'asseoir sur 1080 une base fixe ses demandes de contributions ou de services 1086. d'argent, pour parler le langage du siècle, Guillaume fit faire une grande enquête territoriale, et dresser un registre universel de toutes les mutations de propriété opérées en Angleterre par la conquête; il voulut savoir en quelles mains, dans toute l'étendue du pays, avaient passé les domaines des Saxons, et combien d'entre eux gardaient encore leurs héritages par suite de traités particuliers conclus avec lui-même ou avec ses barons ^ ; combien , dans chaque domaine rural , il y avait d'arpents de terre ; quel nombre d'arpents pouvait suffire à l'entretien d'un honune d'armes, et quel était le nombre de ces derniers dans chaque province ou comté de l'Angleterre ; à quelle somme montait en gros le produit des cités, des villes, des bourgades, des hameaux ; quelle était exactement la propriété de chaque comte, baron, chevalier, sergent d'armes ; combien chacun avait de terre, de gens ayant fiefs sur ses terres, de Saxons, de bétail, de charrues^.
* Ricbardus de Ruios... multum agriculturae deditus, ac injumentorum et pecorum multiiudine plurimum délectai us. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. angJic. Scripl., l. I , p. 77, éd. Gale.)
' Quomodo incoleretur et a quibus hominibus. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 486.)
' l^uot jugala et virgatœ terrae, quidque uni militi sufRcere possel. Feeitque inquirere de urbibus el villis et viculis ad quid in BOlidum ascenderent; inquisivit eliam quot animalid po^'sentsufnceread uniiis hidae culluram... et quot milites essent iii unoquoque comilatu. (Florent. Wltçorn. chron. , p. 229.) — Thomae Rudtmrne Hist. major winton. ; AntJlia sacra , t. I , p. 257.
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LIVHE VI. 481
Ce travail , dans lequel des historiens modernes ont cru loso voir la marque du génie administratif, fut le simple résultat de la position spéciale du roi normand comme chef d'une armée conquérante , et de la nécessité d'établir un ordre quelconque dans le chaos de la conquête. Cela est si vrai, que, dans d'autres conquêtes dont les détails nous ont été transmis, par exemple dans celle de la Grèce par les croisés latins, au xiii' siècle, on trouve la même espèce d'enquête faite sur un plan tout semblable par les chefs de l'invasion*.
En vertu des ordres du roi Guillaume , Henri de Ferrières, Gaultier GifTard, Adam, frère d'Eudes le sénéchal, et Rémi , évéque de Lincoln , ainsi que d'autres personnages pris parmi les gens de justice et les gardiens du trésor royal, se mirent à voyager par tous les comtés de l'Angleterre, établissant dans chaque lieu un peu considérable leur conseil d'enquête ^. Ils faisaient comparaître devant eux le vicomte normand de chaque province ou de chaque shire saxonne, personnage auquel les Saxons conservaient dans leur langue l'ancien titre de shire-reve, ou sheriff. Ils convoquaient ou faisaient convoquer par le vicomte tous les barons normands delà province, qui venaient indiquer les bornes précises de leurs possessions et de leurs juridictions territoriales 5 puis quelques-uns des hommes de l'enquête, ou des commissaires délégués par eux , se transportaient sur chaque grand domaine et dans chaque district ou centurie , comme s'exprimaient les Saxons. Là ils faisaient déclarer, sous serment, par les hommes d'armes français de chaque seigneur, et par les habitants anglais de la centurie, combien il y avait, sur le domaine, de possesseurs
• Pnëme sur la conquête dt; la Moiée, mss de la Bibliothèque royale, traduit et publié par M. Buchon.
2 Miltcbat... SU08 homincs. (CI»ron. saxon., cd. Gibson , p. ISC.i u. <6
4080 libres et de fermiers * ; quelle portion chacun occupait en 4oee. propriété pleine ou précaire; les noms des détenteurs actuels, les noms de ceux qui avaient possédé avant la conquête , et les diverses mutations de propriété survenues depuis : de façon, disent les récits du temps, qu'on exigeait trois déclarations sur chaque terre : ce qu'elle avait été au temps du roi Edward, ce qu'elle avait été quand le roi Guillaume Tavait donnée , et ce qu'elle était au moment présent *. Au-dessous de chaque recensement particulier on inscrivait cette formule : a Voilà ce qu'ont juré a tous les Français et tous les Anglais du canton ^. »
Dans chaque bourgade on s'enquérait de ce que les habitants avaient payé d'impôt aux anciens rois , et de ce que le bourg produisait aux officiers du conquérant ; on recherchait combien de maisons la guerre de la conquête ou les constructions de forteresses avaient fait disparaître; combien de maisons les vainqueurs avaient prises ; combien de familles saxonnes, réduites à l'extrême indigence, étaient hors d'état de rien payera Dans les cités, on prenait le serment des grandes autorités normandes, qui convoquaient les bourgeois saxons au sein de leur ancienne chambre du conseil , devenue la propriété du roi ou de quelque baron étranger; enfin, dans les lieux de moindre importance on prenait le serment du préposé ou prévôt royal , du prêtre et de six Saxons ou de six villains de chaque ville , comme s'exprimaient les Normands ^. Cette
< Per sacramentum vice-comiUs scirse et omnium baronum et eorum Francigenarum et toUus cenluriaius. (Ex anonym. mss. apudSelden, prœfal. ad Eadmeri Hist. nov., p. xy.)
2 Hoc lolum tripliciter, scilicet tempère régis Kdwardi, el quando rex Willielmus dédit, et quomodo sit modo... ( Ibid.)
3 Omnes Franci et Angli de hundredo juraverunt. (Ibid., p. xvi.) * Domesday-book, passim.
& Per sacramentum... presbyteri, praeposiU, sex Tillani uniusciùusquc viilae. (Ibid., p. XV.)
recherche dura six années, pendant lesquelles les commis- ^oso saires du roi Guillaume parcoururent toute F Angleterre, low. à Texception des pays montagneux au nord et à l'ouest de la province dToriL, c'est-à-dire des cinq comtés modernes de Durham , Northumberland , Cumberland , Westmoreland et Lancaster*. Peut-être cette étendue de pays, cruellement dévastée à deux reprises différentes, n'offraitelle point assez de teires en valeur, ni des propriétés assez fixement divisées, pour que le cadastre en fût ou utile ou possible à dresser; peut-être aussi les commissaires normands craignirent-ils, s'ils transportaient leurs assises dans les boui^ades de la Northumbrie, d'entendre retenth* à leurs oreilles les mots saxons qui avaient été le signal du massacre de l'évêque Vaulcher et de ses cent hommes.
Quoi qu'il en soit , le rôle de cadastre , ou , pour parler l'ancien langage , le terrier de la conquête normande ne fit point mention des domaines conquis au delà de la province d'York. La rédaction de ce rôle pour chaque province qu'il mentionnait fut modelée sur un plan uniforme. Le nom du roi était placé en tête, avec la liste de ses terres et de ses revenus dans la province ; puis venaient à la suite les noms des chefs et des moindres propriétaires, par ordre de grade militaire et de richesse territoriale *. Les Saxons épargnés par grâce spéciale dans la grande spoliation ne figuraient qu'aux derniers rangs; car le petit nombre d'hommes de cette race qui restèrent propriétaires franchement et librement, ou tenants en chef du roi,
1 Anno millesimo octogesimo sexlo ab incarnatione Domini, vigesimo quinto regni Willelmi fada est ista deftcripUo. (Domesday-book, vol. II, p. 450.)
2 Prsenotato in ipao capite régis nomine, et deinde seriatim aliorum procenim nominibus appositis , secundum status su! dignitalem. ( Liber niger de Scaccario, apud gloss. Spelmaai, verbo Domesday-)
loae.
comme s'exprimaient les conquérants , ne le furent que pour de minces domaines. Ils furent inscrits à la fin de chaque chapitre sous le titre de thegns du roi *, ou avec diverses qualifications d'offices domestiques dans la maison royale*. Le reste des noms à physionomie anglosaxonne, épars çà et là dans le rôle, appartient à des fermiers de quelques fractions plus ou moins grandes du domaine des comtes , barons , chevaliers , sergents d'armes ou arbalétriers normands'.
Telle est la forme du livre authentique , et conservé jusqu'à nos jours , dans lequel ont été puisés la plupart des faits d'expropriations présentés çà et là dans ce récit. Ce livre précieux , où la conquête fut enregistrée tout entière pour que le souvenir ne pût s'en effacer, fut appelé par les Normands le grand rôle, le rôle royal, ou le réle de Winchester, parce qu'il était conservé dans le trésor de la cathédrale de Winchester*. Les Saxons l'appelèrent d'un nom plus solennel, le livre du dernier jugement, Domesday-hooky parce qu'il contenait leur sentence d'expropriation irrévocable *. Mais si ce livre fut un arrêt de dépossession pour la nation anglaise, il le fut aussi pour quelques-uns des usurpateurs étrangers. Leur chef s'en servit habilement pour opérer à son profit de nombreuses mutations de propriété , et légitimer ses prétentions personnelles sur beaucoup de terres envahies et occupées par d'autres. 11 se prétendait propriétaire, par héri-
' Thani régis. ( Domcsday-book , passim.)
2 Venatores , accipitrarii , osUarii , pistorcs.
3 Nicolaus balistarius. (Domesday-book.)
< Rotulus régis, rolulus Vintoniœ et liber Vintoniie. ( Gloss. Spelmanni , verbo Domesday.)— Magnus liber... habitus in thesauro ccclesiœ cathedralis wintoniae. (Thomse Budborne Bist. major, win ton. ; Anglia sacra, 1. 1, p. 257.)
^ Vocatus Domysday... quia nulli pareil sicut nec magnus dics judicii. (Ibid.)
tâge, de tout ce qu'avaient possédé Edward, Tavaiit-der- loso nier roi des Anglo-Saxons, Harold, le dernier roi, et la ^^^ famille entière de Harold ; il revendiquait au même titre toutes les propriétés publiques et le haut domaine de toutes les villes , à moins qu'il ne les eût expressément aliénées, soit en entier, soit en partie, par diplôme authentique, /^ar/e^/re et saisine, comme disaient les juristes nwmands*.
Au moment de la victoire , personne n'avait songé aux formalités de lettre et de saisine , et chacun de ceux à qui Guillaume avait dit avant le combat' : c< Ce que je « prendrai , vous le prendrez, » s'était fait sa portion luimême 2 ; mais, après la conquête, les soldats de l'invasion sentirent peser sur leurs propres têtes une partie de la puissance qu'ils avaient élevée sur celle des Anglais. C'est ainsi que le droit de Guillaume de Garenne sur la terre de deux Anglais libres, dans la province de Norfolk , lui fut contesté , parce que cette terre avait dépendu autrefois d'un manoir royal d'Edward^; il en fut de même d'un domaine d'Eustache , dans la province de Huntingdon , et de quinze acres de terre que tenait Miles dans celle de Berks^; une terre qu'Engelry occupait dans la province d'Essex fut, selon l'expression du grand rôle , saisie en la main du roi, parce qu'Engelry n'envoya personne pour rendre compte de ses titres^. Le roi saisit pareillement
' Brève sigillum , liberatio , saisi lio. ( Domesday-book , passim.) 2 Voyez livre m, l. I^p. 258.
^ Quod pertînebant T. R. E. ad faganaham mansi régis. (Dorpcsdaybook, vol. Il, p. 172.)
* Grafham dicunl socam régis fuisse et esse , nec brevcin , nec saisitorem vidisse qui liberassct eam Eustaehio. ( Domcsday-book , vol. !, fol. 208 recto.) — Rcx E. habuit xv acras... Mile Crispin. lenel eas nescluntquomodo (Ibid., fol. 56 recto )
* Et quia neque legatus ncque alius homo vcnit ex parte sua qui dcrulionassc't liane Icrrum , ideo tsl in manu régis. ( Il»id.. \ol. Il, p. 25.)
486 LIVRE V.ï.
1080 toutes les terres sur lesquelles il avait prétention , et dont 1086. ^® détenteur, quoique Normand, ne put ou ne voulut pas rendre compte*.
Une autre prétention de sa part, c'était que chaque domaine qui avait payé au roi Edward quelque rei^te ou quelque service , lui payât , bien qu'il fût tenu par un Normand, la même rente ou le même service- Cette prétention , fondée sur une succession aux droits d'un roi anglais, que ne pouvaieat admettre ceux qui avaient déshérité la race anglaise , fut d'abord m^ accueillie par les conquérants. La franchise d'impôts ou de service d'argent, hors quelques contributions volontaires, leur paraissait la prérogative inviolable de leur victoire , et ils regardaient la condition de contribuables par coutume comme l'état spécial de la nation subjuguée^. Plusieurs résistèrent aux réclamations du roi, dédaignant de se voir imposer des servitudes personneUes pour la terre qu'ils avaient .conquise. Mais il y en eut qui se soumirent; et leur complaisance , soit volontaire , soit aphetée par le roi Guillaume , énerva l'opposition des autrjes. Raoul de Courbespine refusa loijgtemps de p^yer aucune redevance pour les maisons qu'il avait prises dans la ville de Caqterbury, et Hugues de Montfort pour les terres qu'il occupait dans la {wovince d'Essex'. Ces deux chefs pouvaient être fiers impunément; mais la fierté des honmies moins puissants et moins considérables fut quelquefois durement
* Rationare, derationare, reddere rationem. (Domesday-book, pasaim.) 3 CoDsuetudo, custuma» custuwaiii, cousiumes. Ce mot subsisle dans la langue anglaise moderne.
3 Radulfus de Giirbespine habet it mansuras de quîbus est saca et soca régis, sed usque nunc non habuit. (Domesday-book, vol. I, fol. 2 recto.) — Huic manerio adjacebant if liberi homines de iv hidis, T. R. E. reddentes consuetudinem. Modo lenet Robertus HliusCorbutionis... et Hugo de Monteforti... et non reddiderunt consuetudinem ex quo eus habuerunt. (Ibid., vol. II, p. 2 et seq.)
punie. Un certain Osbern , dit le Pêcheur, n'ayant point loso voulu acquitter la rente que sa portion de terre payait anciennement au roi Edward , comme dépendant de son domaine , fut exproprié par les agents royaux , et sa terre offerte à qui voudrait payer pour lui : Raoul Taille-Bois paya , dit le grand rôle , et prit possession du domaine conune forfait par Osbern le Pécheur ^ .
hà roi tâchait aussi de lever sur ses propres compatriotes, dans les villes et les terres de son domaine, rimpôt anciennement établi par la loi saxonne. Quant aux Anglais de ces ^lles et de ces domaines , outre cet impôt rigoureusement exigé au nom de la coutume du lieu, et souvent doublé ou triplé, ils étaient encore soumis à une redevance éventuelle, arbitraire , inégale , levée capricieusement et durement, que les Normands appelaient taille ou taillage^. Le grand rôle donne Tétat des bourgeois taillables du roi par cités, par villes et par bourgs : « Voici les bourgeois du roi à Colchester^ : c'est a Keolman qui tient une msûson et cinq acres de terre; aLeofwin qui tient deux maisons et vingt-cinq acres; a Ulfrik , Ëdwin , Wulfstan , Manwn , etc. » Les chefs et les soldats normands levaient aussi la taille sur les Saxons qui leur étaient échus, soit dans les bourgs, soit hors des villes*. C'est ce qu'on appelait, dans le langage des conquérants, avoir un bourgeois ou un Saxon libre; et, dans ce sens, les hommes libres se comptaient par tête, se vendaient, se donnaient, s'engageaient, se prêtaient, ou
> Osbernus piscator... eed... ille gablum de hac terra dare noluit, et Badulfus Taillgebosc gablum dédit et pro fprisfacto ipsam terram sump- Bit. (Domesday-book, toI. I , fol. S46 verso.)
2 En latin tallagium,
3 Isti sont burgenses régis... (Domesday-book, vol. Il , p. 104.)
* Omnes isti sunt libeii honnines Bogerii Bigot, et Normannus (enct cosdeeo. (Ibid.,p. 341.)
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^080 même se divisaient par moitié entre Normands * . Le grand 1086. ^^^® ^^^ qu'un certain vicomte avait dans le boui^ d'Ipswich deux bourgeois saxons , Tun en prêt et Fautre en nantissement*; et que le roi Guillaume avait, par acte authentique, prêté le Saxon Edwig à Raoul Taille-Bois pour le garder tant qu'il vivrait'.
Beaucoup de querelles intestines dans la nation des vainqueurs pour la dépouille des vaincus, beaucoup d'invasions de Normands sur Normands, comme s'exprime le rôle d'enquête *, furent aussi enregistrées dans tous les coins de l'Angleterre. Par exemple , Guillaume de Garenne, dans le comté de Bedford, avait dessaisi Gaultier Espec d'un demi-hyde ou d'un demi-arpent de terre , et lui avait enlevé deux chevaux 5. Ailleurs, c'était Hugues de Corbon qui avait usurpé sur Roger Bigot la moitié d'un Anglais libres c'est-à-dire cinq acres de terre. Dans le comté de Hauts, Guillaume de la Chesnaye réclamait contre Picot une certaine portion de terre , sous prétexte qu'elle appartenait au Saxon dont il avait pris les biens®. Ce dernier fait et beaucoup d'autres du même geni^ prouvent que les Normands considéraient comme leur propriété légitime tout ce que l'ancien propriétaire aurait
• Islos liberos homines calumpnialur Rogerus de Ramis. (Domesdaybook, vol. II, p. 337.) - Iiivasit Hugo de Corbuu. sub Rogeiio Bigot medlelatem unius liberi hominis. ( Ibid., p. 278.)
2 Habet Normaniius ii burgcnses, unuin in vadimonio contra eundem et allerum pro debilo. (Ibid., p. 438.)
3 Hanc terram lenuit Avigi, et potuit dare cui voiuit. T. R. E. hanc ci poâiea W. rex concessit, et pur suum brevem RaduKo Tallebosc comniodavit, ut cum servaret quamdiu viverel. ( Ibid., vol. 1 , fol. 2H verso.)
* Invasiones. (Ibid., passim.)
£• Fuit Willclmus Spcc saisitus per regem et ejus liberatorem, sed W. de Warenna sine brève régis eum dessaisivit et ii equos ejus hominibus abslulil et ueedum reddidil. (Domesday-book, vol. 1, fol. 241 verso.)
e Islam torram ralumniatur Willclmus de Chcrnet , per hœredilatem sui antecL'S.<oi Is. ilbid., fol. 44 verso.)
pu légalement revendiquer, et que Tenvahisseur étranger, 4080 se regardant comme un successeur naturel, faisait les ^^^^ mêmes recherches , exerçait les mêmes poursuites civiles qu'eût exercées l'héritier du Saxon*. Il appelait en témoignage les habitants anglais du district, pour constater rétendue des droits que lui avait communiqués sa substitution à la place de l'homme tué ou expulsé par lui ^. Souvent la mémoire des habitants , troublée par la souffrance et par le fracas de la conquête, répondait mal à ces sortes de demandes; souvent aussi le Normand qui voulait contester le droit de son compatriote , refusait Je s'en tenir à la déposition de cette vile populace des vaincus^. Dans ce cas , le seul moyen de terminer la dispute était le duel judiciaire entre les parties, ou le jugement devant la cour du roi*.
Le terrier normand parle, en beaucoup d'endroits, d'envahissements injustes, de saisies, de prétentions injustes^. C'est sans doute une chose bizarre que de voir le mot de justice écrit dans le registre d'expropriation de tout un peuple; et l'on ne comprendrait point ce livre si l'on ne songeait à chaque phrase qu'héritage y signifie spoliation d'un Anglais; que tout Anglais dépouillé par un Normand prend dès lors le nom de prédécesseur du Normand: qu'être juste , pour un Normand , c'est s'interdire de toucher au bien de l'Anglais tué ou chassé par un autre , et que le contraire s'appelle injustice , comme le prouve le
' Hanc clamant... per antecessorem... cujus terras omnesW. rex sibi donavit. (Domesday-book, vol. I, fol. 215 recto.)
' De hoc suum testimonium adduxit de... auliquis hominibus totius oomitatus. (Ibid., fol. U verso.)
» Testimonium de villanis et vUi plèbe. (Ibid.)
< Judicium per rcgem in curia regis; judicio, seu bello, seu duello. ( Ibid., passîm.)
s Invasit, injuste saisivit, injuste dissaisiYit, injuste occupavil. (Ibid., passim.)
1080 passage suivant : « Dans le comté de Bedford, Raoul 4086. ^ Taiilebois a iiyustement dessaisi Neel de cinq hydes de a terre , faisant notoirement partie de Fhéritage de son a prédécesseur j et dont la concubine de ce même Neel « occupe encore une portion ^ »
Quelques Saxons dépossédés osèrent se présenter devant les commissaires de Tenquète pour faire leurs réclamations; il y en eut même plusieurs d'enregistrées avec des termes de supplication humble que nul des Normands n'employait. Ces hommes se déclaraient pauvres et misérables; ils en appelaient à la clémence et à la miséricorde du roi ^. Ceux qui, après beaucoup de bassesses, parvinrent à conserver quelque mince partie de leurs héritages paternels, furent obligés de payer cette grâce par des services dégradants et bizarres, ou la reçurent au titre non moins humiliant d'aumône. Des fils sont inscrits dans le rôle coname tenant par aumône le bien de leurs pères *. Des femmes libres gardent leur champ par aumône^. Une autre femme reste en Jouissance de la terre de son mari , à condition de nourrir les chiens du roi ^. Enfin une mère et son fils reçoivent en do» leur ancien héritage , à condition de dire chaque jour des prières pour Fâme de Richard, fils du roi^.
1 Clamât Nigellus ipse i virgatam quam tenuit aBtccessor s^m T. B. E. Ipse Nigellus inde saisitus fuit... , sed Radulfus Tallgebosc eum desaieivil... Tenet quaedam concubina Nigelli ii hid. (Domesday-book, yoI. I, fol. 24lreeto.)
2 Quam pauper cum matre réclamât... Ipsi réclamant misericordiam régis. ( Ibid., fol. 203 recto.)
3 Hanc terram tenuit pater hujus hominis et yeadere poluit T. B. E. ; hanc rex W. in elemosina eidem concessit. (Ibid., fol. 218 recto.)
* Ibi babct... OEldeva libéra femina i hidam de rege in elemosina quam eadem tenuit. T. R. E. ( Ibid., fol. 63 verso.)
^ Godricus tenuit... dicit se vidisse brevem régis quod eam dederit feminse Godrici in dono , eo quod nutriebat canes suos. (Ibid., fol. B7 verso.)
^ Hoc manerium tenuit... Aldene teignus R. E. et vendere potuH, sed
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Ce Richard , fils de Guillaume le Conquérant , mourut <o8o en Tannée 4 081 , froissé par son cheval contre un arbre dans ^q^^^ le lieu que les Normands appelaient la Fc«*êt-Neuve*. C'était un espace de trente milles, nouvellement planté d'arbres , entre Salisbury et la mer. Cette étendue de terre , avant d'être mise en bois , contenait plus de soixante paroisses que le conquérant détruisit , et dont il chassa les habitants «. On ne sait si la raison de cet acte singulier ne fut pas purement politique, et si Guillaume n'eut pas pour objet spécial d'assurer à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement sûr, où nul ennemi saxon ne pût se rencontrer; ou bien si, comme le disent la plupart des anciennes histoires , il ne voulut que satisfaire sa passion et celle de ses fils pour la chasse. C'est à cette passion effi*énée qu'on attribue aussi les règlements bizarres et cruels qu'il fît sur le port d'armes dans les forêts d'Angleterre; mais il y a lieu de penser que ces règlements eurent un motif plus sérieux , et furent dirigés contre les Anglais , qui , sous le prétexte de chasse , pouvaient se donner des rendez-vous en armes. « Il ordonna, dit une chronique contemporaine, « que quiconque tuerait un cerf ou une biche eût les yeux « crevés; la défense faite pour les cerfs s'étendit aux sauce gliers; et il fît même des statuts pour que les lièvres « fussent à l'abri de tout péril. Ce roi aimait les bêtes sauce vages comme s'il eût été leur père ^. » Ces lois , exécu-
W. rex dedil hoc manerium huic Aldene et matri ejus, pro anima Ricardi filii sui. ( Ibid., fol. Ui verso.)
* Nove foresty Vide Gloss. Spelmani , verbo foresta.
2 Plus quam lx parrochias ultro devastavit, ruricolas ad alia loca transmigrare compulit, et silvestres feras pro hominibus... ibidem constituit. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast., lib. x, apud Script, rer. normann., p. 784.)
8 Amabal... rex férus feras, ac si essel paier ferarum. (thomae Rudborne Hist. major. Winlon. ; Anglia sacra, 1. 1, p. 258.) — lia vero mullura amavil feras majores, ac si fiiisset earum pater. {Swa swithe he lu-
à iom.
«080 tées avec rigueur contre les Saxons, accrurent singulièrement leur misère; car beaucoup d'entre eux n'avaient plus que la chasse pour unique moyen de subsistance. «Les « pauvres murmurèrent, ajoute la chronique citée plus a haut; mais il ne tenait compte de leur haine, et force « leur était d'obéir sous peine de la vie ^ »
Guillaume comprit dans son domaine royal toutes les grandes forêts de TAngleterre, lieux redoutables pour les conquérants, asiles de leurs derniers adversaires. Ces lois, que les historiens saxons ridiculisent en les montrant destinées à garantir la vie des lièvres , étaient ime puissante sauvegarde de la vie des Normands; et, afin que l'exécution en fût mieux assurée , la chasse dans les forêts royales devint un privilège dont la concession appartenait au roi seul, qui pouvait à son gré l'octroyer ou l'interdire. Plusieurs hauts personnages de race normande, plus sensibles à leur propre gêne qu'à l'intérêt de la conquête, s'irritèrent de cette loi exclusive *. Mais , tant que l'esprit de nationalité se conserva parmi les vaincus, ce désir des Normands ne prévalut pas contre la volonté de leurs rois. Soutenus par l'instinct de la nécessité politique, les fils de Guillaume conservèrent aussi exclusivement que lui le privilège de chasse; et ce ne fut qu'à l'époque où ce privilège cessa d'être nécessaire, que leurs successeurs se virent forcés de l'abdiquer, quelque regret qu'ils en eussent '. Alors, c'est-à-dire au xiii* siècle, les parcs des proprié-
fode iha headeor sivyice he wœre heora fœder.) Item statuit de leporibus ut peiiculo immunes cssent (Ghron. saxon., éd. Gibson, p. 191.)
• Hoc .. pauperes œ^re ferebanl; yerum is ita rigibus ( fuit) , ul iiihili baberrt omnium eorum odium r t^os... oportuit... obsequi, si Ycllent vivorp. (Ibid.)
2 Hoc viri »ummi conqucsti sunt. ( Ibid.)
•'» BlacKtone's Comment, on ihe laws* of England, vol. H, p. 41,^ et sniv.
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taires normands ne furent plus compris dans l'étendue des ^oao forêts royales, et le seigneur de chaque domaine obtint la loee. libre jouissance de ses bois; ses chiens ne furent plus soumis à la mutilation des jambes * , et les forestiers, verdiers ou regardeurs royaux ne rôdèrent plus sans cesse autour de sa maison pour le surprendre dans quelque délit de chasse et lui faire payer une grosse amende. Au contraire, la garantie de la loi royale pour la conservation du gibier de grande et de petite espèce s'étendit au profit des descendants des riches Normands; et eux-mêmes eurent des gardes-chasse pour tuer impunément le pauvre Anglais surpris en embuscade contre les daims et les lièvres ^. Plus tard, le pauvre lui-même, le descendant des Saxons, ayant cessé d'être redoutable aux riches issus de l'autre race, ne fut puni, quand il osa chasser, que d'une seule année d'emprisonnement, à la charge de trouver ensuite douze cautions solvables pour répondre qu'à l'avenir il ne commettrait plus aucun délit « ni en parcs, ni en forêts, ni en ga- « rennes, ni en viviers, ni en quoi que ce fût, contre la « paix du seigneur roi ^. »
Pour dernière particularité qu'offre le grand registre de la conquête normande , on y trouve la preuve que le roi Guillaume établit, en loi générale, que tout titre de propriété antérieur à son invasion , et que tout acte de transmission de biens fait par un homme de race anglaise postérieurement à l'invasion , étaient nuls et non avenus , à moins que lui-même ne les eût formellement ratifiés. Dans la première terreur causée par la conquête , quelques An-
^ Ne ampHus expeditenlur. (Gharta Henrici 111.)
' Si fugil et occidalur malefaclor, non obtinebit jus nec appellum. (Addilamenta ad MaUh. Paris, 1. 1, p. 456.)
' El post... inveniet duodecim plegios qui ipsum manucapient qnod deinceps non malcfaciel in parcis, vlvariis vcl foresliî^, nec in aliqiio conira pacem domini régis. (Ibid.)