SECTION IL
POCIlillB MlkCJM, ÉTABLUgmillT DE U OaniUn h'AMmfBK
La grande révolution municipale qui éclata dans les premières années du xu* siècle était depuis longtemps préparée; on a pu voir^ par ce qui précède , quelles forent les causes de cette révolution, car les griefs de la viile d'Amiens contre le régime seigneurial étaient communs à toutes les villes. Dans les cités comme dans les campagnes , Forganisation féodale avait en* vahi et transformé les anciens pouvoirs sociaux de toute nature et de toute origine. Elle avait ruiné plus ou moins complètement les vieilles institutions ur*
4. RccueU dei monumenti inédiU de rbisloire do Uera état, t. I,
haines 5 et les villes, morcelées en seignenries diverses^ privées de Tunité politique et de la juridiction civile, se voyaient régies, à titre de domaines , par des feu^ dataires grands ou petits. Rien , dans le cours du xi« siècle, n*avait pu remédier aux désordres et aux souffrances de tout genre qui résultaient d'un pareil état de choses^ ni les inslilullons de paix, ni les piain^ les et les protestations des bourgeois unis au clerg:é, ni la royauté capétienne trop faible encore et tfop indécise pour rendre efficaces et fécondes ses tentatives dlntervenlion.
Quand s'ouvrit le xn* siècle, un besoin nnif wse! de réforme politique agitait , d*uTie manière diverse et à différents degrés, la population des villes dans toutes les parties de la France actuelle * . Le but de ce mouvement j quels qu'en fussent les symptômes , était partout l^méme, et sa tendance peut se définir ainsi : raviver les souvenirs de l'ancien ordre civil et rallier tons les débris épars de l'existence municipale , les compléter et les fixer par une nouvelle constitution ; ressaisir, de gré ou de force ^ le droit de juridiction urbaine j et subsliluer aux oflTices féodaux des magistratures électives; reconquérir les droits utiles de Tancienne municipalité, ses revenus, ses biens com-
I. Deai^ ville». Cambrai et le Mao^^ devamÈreiit ton tel ks auU^i; leurs UntatiTes de révoluîion auïtïil du ïi» slèclu. Voveit les Leiirfs iîtr l'histoire de Francs , leUrca nv et tui».
muns, sa banlieue; enfin, ériger Funiversalité des citoyens en corporation libre investie des droits politiques et ayant le pouvoir de déléguer les fonctions administratives et judiciaires. Quant au caractère extérieur de cette révolution , aux causes occasionnelles qui la firent éclater simultanément ou la propagèrent de proche en proche , aux instruments politiques dont elle s'aida, aux événements qui raccompagnèrent et à ses conséquences sociales, il y eut de grandes difierences , suivant la condition des villes , dans telle ou telle portion du pays; et^ à cet égard, on peut distinguer deux grandes zones : celle du midi et celle du nord. Nous ne parlerons ici que de la dernière, dans laquelle se trouve Amiens.
Pour les villes du nord de la France, le moyen de renaissance civile, le ressort révolutionnaire, si Ton peut s'exprimer ainsi, fut l'association jurée, Isu^hilde provenant des mœurs germaniques, et employée dans le cours du xi*" siècle conrmie instrument de paix publique , sous rinspiration religieuse et Tautorité de rÉglise. L'application de cette pratique puissante à l'organisation municipale eut cela de nouveau, qu'elle fut toute politique. En outre , son objet fut non-seulement d'établir la paix dans les villes, mais d'y reconstituer la société par sa base, de fonder une assurance mutuelle pour tous les intérêts et tous les droits ; de faire sortir de l'association des citoyens une
puissance publique s'exerçant pour eux et par eux. Telle est, dans les documents du xif siècle, le sens des mots Conjuration et Commune* ; c'est la garantie réciproque organisée sous la foi du serment, pour un but de réforme sociale et de rénovation constitutionnelle. Les mcmtïrcs de la cité formée en Commune prenaient tous collectivement, et l'un à Tégard de Faiitrej le nom de Jurés ^ et parfois ce nom s'appliquait aussi d'une manière spéciale aux magistrats municipaux , h cause du serment particulier qu'ils prêtaient après leur élection. La constitution communale renfermait et garan lissait trois espèces de droits : 1** le droit politique , droit tout nouveau pour le fond et pom- la fomiGj sauf d'anciens titres d'offices conservés ou rétabliSj tels que ceux d'Èchevms et de Maire ^;
i. Commuïiio, novum ac [>ea?lnmm nomen. {GuibcH. obbal. de KûVJLieatû.dG ViUïUJi, lib. ui, upud. Script, rcr. gûlMc. et francic, , t XM, p. 2504 — Commun io quoique nvium TreiircTisium, qiiïE et
CommuiLium jui'iilam. (CfmrLe d^AIiéiior, reine d'Ant^lelerre d duclu'Sde d'Aqt.iiUiiiif]- I\ec,de<t ordoiiït. d^if rolsds Francs^ U XI^ p. B19, ïiole ff^) — Voyez les ConsMéeatiûna sur Vlîïittoirê de Fratîce^ placées er» UHe ûeA RêtîiJi des temps ihéiavingiens^ i;hap. vr.
3, On a vïï pUi* haut Toriginf? (îa titre d'échtîvins; quîiTit A celui de moire, l'époque do âen iîitroduelion dutlâ la ncimenclalurc ùga ofnce» municipaux trgi incerlaine» et tout ce iiu^on peutdire^ c'eat qu'il Tut tjuipruiilé à i'drgiiniâatlon ûnA grands doiDiLines aouâ la prcmiùr^ Ct la âecondo race. Son ugai^cduns plusleurts vlSle^i du nord et du centre dç la Gaule remonte prubiiblemciit juiqu'riu tetnp^ où disparurent le nom et roflleu du dêfeiueur, pur l'ubËorplmti de eet omi^a dan a Ja Bcrtîneurie de l'évÊque; ce fui Io premier point de décadence ûe3 Tan-
no MONOGRAPHIE DE LA CONSTITUTION
T le droit civil , droit ancien fondé sur la coutume locale; 3<> le droit criminel, en partie ancien et résultant de la coutume , en partie renouvelé dans la prévision . de délits provenant du nouvel ordre de choses , tels que le crime de lèse-commune*
n paraît que la révolution d* Amiens fut déterminée ou du moins accélérée par une impulsion venue du dehors , par Fexemple de plusieurs villes voisines. De Tannée iiOO à Tannée 1112, des Communes jurées s*établirent successivement, avec des circonstances et des résultats divers, à Noyon, à Beauvais, à Saint- Quentin et à Laon. Dans cette dernière ville , Tévéque était seul seigneur, et Tabolition graduelle des anciens pouvoirs municipaux avait eu lieu à son profit et sous son nom; ce fut contre ses droits que se fit la Commune, ou, en d'autres termes, que les bourgeois de Laon s'associèrent pour la défense mutuelle de leurs personnes et de leurs bien», et pour TétâMissem^t d'une nouvelle constitution et d'une magistrature élective. La révolutioa, commencée paisiblentent , éprouva des résistances qui amenèrent bientôt le déchaînement de toutes les passions populaires; il y eut guerre civile accompagnée de pillage et d'incen-
eieii ré^me munieiptL Adopté eo 4lé|»it 4e eette orlgiM par la ré?o- Itttion comoimiale du m* «ède, te tilw de «aire reçut alors des prén)gêtiv«e poUtiqaes btoo piui hautes que oelte des cbe& de U curie ronnéne ou de la municipalité gallo-frauke.
die; Tévéque fut tué dans une émeute^ et les bourgeois révoltés se défendirent contre le roi en perscmne* Ces événements y quelque tristes et violents qu'il» fussent^ et par leur violence même , étaient bien pr<hprès à semer y dans le pays voisin de Laon , Teffer* vescence révolutionnaire. Nous savons par Texpérience contemporaine quel rôle ce genre d'excitation joue dans les mouvements politiques , et comment Tincendie s'allume de proche en proche ^ là où il trouve des aliments préparés. Ce fut en Tannée 1113, au plus fort de la révolution de Laon , que les bourgeois d'Amiens entreprirent d'ériger leur cité en Commune. Amiens^ comme on Ta vu plus haut, n'était point, quant à la seigneurie de la ville, dans la même condition que Laon) non-seulement l'évéque n'y possédait pas toute l'autorité temporelle, nutis sa puissance dans les afiaires civiles était de beaucoup inférieure à celle du comte > son droit de juridiction ne s'étendait que sur les domaines propres de l'Ëglise, soit dans la ville, soit au dehors, et, dans ces limites même, il était sans cesse envahi. Au contraire, la juridiction du comte d'Amiens embrassait, sauf de shnples enclaves, toute l'étendue de la cité et de sa banlieue. C'était par le comte et au profit du comte qu'avait eu lieu la ruine graduelle de la juridiction municipale, l'abolition plus ou moins complète de l'ancienne administration urbaine , la transformation des emplois municipaux
électifs et viagers en offices féodaux héréditaires, et la substitution des pairs de fief, appelés Vicomtes ^ aux juges élus ou Scabins de Fépoque carolingienne. La seigneurie du comte ayant ainsi absorbé graduellement tous les pouvoirs politiques, civils et judiciaires, Tassociation, jurée sous le nom de Commune, par les habitants d'Amiens, ne fut autre chose, dans le fait, qu'une conjuration contre cette seigneurie.
En 1113, le comté d'Amiens était possédé, peu légitimement à ce qu'il semble, par Ënguerrand de Boves, seigneur de Coucy; et Geoffroy, que TÉglise compte au nombre des saints, occupait le siège épiscopal. Cet homme, plein de zèle pour le bien général et aussi éclairé que le comportait Fesprit de son siècle, sentit ce qu'avait de légitime le désir d'indépendance et de garanties, pour les personnes et pour les biens, qui portait les bourgeois à s'unir en un corps politique se régissant lui-même, capable de résistance et d'action. Des motifs moins désintéressés contribuèrent à incliner Févéque Geoffroy vers le parti de la bourgeoisie, car, comme nous l'avons déjà dit, l'entreprise révolutionnaire des habitants d'Amiens tendait à créer dans la ville une nouvelle puissance^ ennemie avant tout de celle du comte.
Cette puissance, il est vrai, une fois constituée, pouvait et devait même se tourner contre la seigneurie épiscopale -, mais c'était un danger éloigné que Févéque
ne prévit pas ou jugea moindre que le danger présent. Selon les paroles d'un narrateur contemporain, il prêta faveur à la Commune sans que personne l'y contraignît, et quoiqu'il sût bien ce qui venait d'arriver à Laon , Tefiroyable meurtre d'un de ses collègues, et tous les désastres de cette ville. Probablement par son entremise , les bourgeois d'Amiens négocièrent avec le pouvoir royal, et obtinrent de Louis le Gros, au prix d'une somme d'argent, l'approbation verbale ou écrite de ce qu'ils venaient d'instituer, c'est-à-dire, de l'association ou Commune, et des nouvelles magistratures qui^ émanées d'elle, étaient destinées à la maintenir, à lui donner force de loi et forme de gouvernement*.
Cette adhésion du roi fixa dans la ville d'Amiens l'état des partis, dont la lutte à main armée était inévitable. D'un côté, la Commune, l'évêque , les officiers royaux et le vidame de l'église épiscopale; de l'autre, le comte Enguerrand de Boves, d'abord seul, puis assisté du châtelain qui, bien qu'il ne fût pas son homme-lige, mais celui du roi, se joignit à sa cause et lui ouvrit W forteresse du Castillon^. Tels furent les
I. Post funestam excidii Laudunensis eventum, Ambiani, rege illeclo pecuniis, fecere communiam, cui episcopus , uuUa vi exacluB, debuisset prœstare favorem , prœserUm cum et nemo eum urgeret, et coepiscopi sui eum miserabile exitium, et infaustorum civium confligium non lateret. ( GuiberU abbat. de Novigento, de Vita sua, lib. m, inter cjus opéra omnia, p. 515.)
3« Ipse autem in Qd^itate Ingelranni hue usque contra burgenses
«eteurs et les rôles dans la guerre civile qui résulta de rérection de la cité d'Amiens en Commune, rôles dont la distribution s'accordait assez bien avec les vieux souvenirs de son histoire municipale. Les événements qui signalèrent la révolution d'Amiens ont été racontés avec prévention et aveo un certain sentiment de haine par un contemporain, Guibert, abbé de Nogent. Toutefois, ce récit, rapproché d'autres documents originaux et dépouillé par la critique de son excessive partialité , donne sur la position des deux partis> sur leurs pté-^ tentions, leurs efforts et les divers incidents de la lutte, de précieux renseignements.
a Ënguerrand, comte de la ville (dit le narrateur que « nous venons de nommer), voyant que les anciens « droits du comté se trouvaient supprimés pour lui par a la conjuration des bourgeois, traita ceux-ci en re«- « belles et les attaqua par les armes avec tout ce quMl a avait de forces. De plus, il rencontra un auxiliaire « dans le châtelain Adam, et un poste avantageux « dans la tour où celui-ci commandait; chassé de la « ville par les bourgeois, il se renferma dans la tour*. »
Bteterat... et certe Adam régi bomlnium fecerat, nec ab eo àefecerat, reique eum in saa flde susceperat. (Ibid., p. 516.)
1. Videns itaquc Ingelrannus urbiscomcs, ex conjuratione bargen- 8ium, comitatus Bibi juravetusta recîdi, prout poterat, jam rebelles armis aggreditur. Gai etiam non defuit Adam, sic enim Tocatur, et 8uae, cui praeerat ipse, tnrris auxllium : a burgenslbus ergo urbis pul* lus, ab urbe in turrim se contulit (Ibid., p. 5is.}
Voilà par quelles hostilités s'ouvrit , dans Amiens, une guerre civile qui dura plus de trois ans. Les bourgeois, armés sous la conduite des chefs de leur commune , étaient soutenus par toutes les forces de Tévéque et par Tassistance personnelle de Guermond, seigneur de Picquigny, vidame ou avoué héréditaire de Févêché. Durant tout le cours de la guerre^ ce secours ne leur manqua point, et au commencement ils trouvèrent un auxiliaire inespéré dans le fils même d'Ënguerrand de Boves, dans le fameux Thomas de Marie, le plus turbulent et le plus (^uel peut--étre des barons du xn* siècle. Il avait pris parti pour la commune de Laon , ce qui l'indiqua sans doute aux Amiénois comme un allié possible pour leur cause; sans doute aussi de grosses sommes d'argent furent le prix de cette alliance, en vertu de laquelle Thomas, adopté pour seigneur par les bourgeois d'Amiens, prêta le serment d'associé à la Commune, et se mit en campagne contre son pèro et contre le châtelain Adam^
Durant plusieurs mois, le comte et le châtelain, can^ tonnés dans la tour du Castillon , et serrés de près par les bourgeois et par Thomas de Marie, furent réduits à se tenir sur la défensive 3 mais Thomas ayant reçu de
4. Qui Cburgenses^, oum in eomitem irremiasis asauIUbus gras- Barentur, et Thomam , quasi amantiorem auum dominum , ad eom* munîœ illluB sacramenta vocantes, contra parentem, ut putatur, suum fUium susoitarunt. (Guiberti abbat. de NoTigento, de vilâsuft, lib. 111, p. 515.)
son père des propositions d'alliance et des offres d'argent, se réconcilia avec lui et s'engagea par serment à tourner ses forces contre les bourgeois, Févêque et le vidame. Dès lors la face des affaires changea : les assiégés du Castillon reprirent Toffensive , et Thomas de Marie se mit à harceler la ville et à ravager les domaines de Féglise épiscopale, joignant au pillage le massacre et Tincendie * .
Il paraît que dans cette crise une partie des bourgeois, et surtout le clergé de la ville , qui adhérait à leur cause , furent saisis d'un grand découragement. Des voix de blâme s'élevèrent contre une révolution dont le triomphe semblait impossible; on reprochait amèrement à Tévêque d*y avoir pris part et d'avoir excité des troubles qu'il était incapable d'apaiser. Affligé par ces attaques, et doutant peut-être lui-même de la cause qu'il avait embrassée, Geoffroy prit la résolution de s'éloigner d'Amiens. Dans l'année 1114, il renvoya à Tarchevôque de Reims les insignes de sa dignité épiscopale, et se rendit au monastère de Cluny, puis à la grande chartreuse près de Grenoble. D revint
I. Exhausio deniqne Thomas plurimo quem habebat thesauri cumulo, opem quoque Ingelranno spopondit contra burgenses, quibus cum vicedomino adnitebatur episcopuB. Thomas igitur et Adam, qui turri praesidebat, cœperuntacerrime insistere \icedomino atqueburgensibus. Et quamprimum, quoniam episcopum et clericos focUe cum burgensibus facUonis arguebaut, res pervasU Thomas ecclesiffi. (Ibid.)
de cet exil volontaire, sur Tinjonction de son archevêque, vers le commencement de Tannée 1115 *.
A son retour, il vit à Beau vais le célèbre Ives de Chartres, auquel il fit part du déplorable état de la ville et de Téglise d* Amiens. La ville était sans cesse attaquée par la garnison de la forteresse; on se battait de rue en rue, et les bourgeois, barricadant leurs maisons pour s'y défendre, transportaient dans les monastères du voisinage ce qu'ils avaient de plus précieux*. Toutes les terres de Pévéque et du chapitre avaient été envahies par Thomas de Marie et occupées par ses gens de guerre. Consulté par Pévéque d'Amiens sur ce qu'il y avait à fabe dans de si tristes conjonctures ,
4. Cum ergo vidisset CGodefridusH suam nec clero nec populo praesentiam esse gratam, quia nemincm juvare poterat, aasumpto quodam nostro mouacho, inconsuUis omnibus clero suo ac populo libeilum, ut ita dicam, repudii dédit, et archiepiscopo remensi annulum, sandaliaque remisit, et se in exilium iturum, numquamque deinceps episcopum ftiturum , utrobique mandavit... Ipse enim turbam modérât quam sedare non poterat.(Guiberli abbat. de Novigento, de Vila sua, lib. m, inter ejus opéra omnia, p. 516.)
3. Eitra muros urbis Ambianensis est monaslerium S. Dionisii. In illud tum cives Ambianenses aurum, argentum aliasque res comportarant, monacbisque diligenter asservandas commendarant Sœyiebat enim per id tempus in urbe seditio etbellum intestinum, et sicarii passim toto oppido vagabantur magnum omnibus terrorem afférentes. (Vita S. Godefridi Ambian. episc, apud Surium, mens, novemb., p. 924.) ^ Referri non possunt ab aliquo, ne ab eis quidem quorum pars periclitabatur, factœ neces de burgensibus per turrenses, cum ante obsidionem, tum postea crebriores. Nullus enim apud urbanos actus erat, sed passio 8ola.(Guiberti abbat. de Novigento de Vila sua, lib. ui, inter ejus opéra omnia, p. 5ie.)
ns MONOGRAPHIE DE LA CONSTITUTION
Ives de Chartres lui donna Favis de s'adresser au roi et de réclamer aide et secours , au nom de la paix publique) lui-même écrivit à Louis le Gros une lettre qui s'est cons^^ée jusqu'à nous *•
Le r(H, déjà sollicité contre Thomas de Marie , ami et fauteur des bourgeois de Laon ^ par la plupart des évéques de la jHrovince rémoise ^ marcha sur Laon^ punit cette ville des excès qui avaient souillé sa révoluticHii ei s'empara de plusieurs châteaux appartenant au fils d'Ënguerrand de Boves; puis il se dirigea vers Amiens. En intervenant au milieu de la guerre à outrance que se faisaient les bourgeois de cette ville et leur comte ^ Louis le Gros n'eui point en vue la poursuite de projets politiques, l'exécution d'un plan conçu dans le double intérêt du peuple et de la royauté; au
l« Domnai 6oâ6fridiu Ambiautnilt ^iieopne, vlr rtligtoiut et bonetiuf, nuptr llAlvaci hospiUtus, ad eolloquiuin notlnini pro humilitaU tua venit, importabilet miitriai tuas et aDgiiatiai« qnlbot a violatorilmi paeis veiatur, laehnrmabilitcr nobit aporuit, «t eon&i* lium quomodo tanta mala mitisart poieet* a me anxie quietiTit Quod ottm exMcUret viril meai,quia eomiUiim sina forUtuâina inutUe este solet, ho« unum mibi pre osetorit oeeurrit, quaUDni eam noonerem, ut regiam migeitatem adiret, apnd quam %i oontUium InTtniri , at ainilU ftrtitttdo valeat todart. Ex jure ergo Ûdelitatit et dUeeUonlt monemot et rogamua regiam majeetatem veitram, qoaUnut laebrymabUee coût queitlonet intenta aura perpendaUi» et cor vettrum aeu* leii dolorii ejot, auggerente pietate* eompnngatie. Decet enim regiam mi^ettalem ▼eetram ut paetum pacit, quod Dec inspirante in regno Testro oonfirmari feoisUs, nulle Icnooinante amicitia Tel Isllentedesidia violari permltlatis. (ItonisCarnoté epiai<f apud Soript rer. galllo. et francic, t. XV, p. 464 et tes.)
COMMUNALE D'AMiENS. 479
bruit des violences et des profanations commises par les adversaires de la commmie d'Amiens, il leva sa bannière et se présenta dans la lutte comme mainteneur de la paix publique, défenseur des faibles et I»otecteur des églises*. La royauté ne concevait pas alors d'autre rôle pour elle, et c'est la glofre de Louis Vï d'avoir en toute occasion rempli ce rôle avec un courage admirable et une infatigable activité.
Sur ces entrefaites, Thomas de Marie reçut , dans une rencontre qu'il eut avec le vidame, des blessures qui le mirent hors d'état de continuer la guerre en personne; il se retira dans son château de Marie, laissant les plus braves de ses hommes de guerre dans la tour du Casdllon, qui passait pour imprenable ■. Ce fut vers la fête des Rameaux de l'année 4115, que l'année du rot, peu nombreuse, nmis composée de gens exercés aux travaux militaires, arriva aux portes
1 . Hala autem ubique tanta egerat HTbeoKiftJ lU arcbiepÂieopi et prœsules pro «ccleftiia qttserimoaia data ad reifi^m dicerenit, ëe Ib regDO €jus Dei oillcia non facturos, uisi uleisceretur in illum^ 4e hU ergo ac similibus cum maiimis eccieftiariun do]orll)us, apud réglai cum impeterentur auras... oollecio rex adversus eum exercâtu... (Guiberti abbat. de HlovigentOf de Vita sua, lU). lu, iiUer ejus opéra omnia, p. 517.)
SU Gonfossus membra vulneribus etiam îu popUle laaeeam hoaiis pedealrifl acc^it. Qui cum alias, tune in geniculo durissime lœsus, TeUet nollet, a ccepto desiit... Thomas igitur lurri subvenire Aoa potuit intra quam et Ûliam suam et miUtum suorum probiores dkniserat..... Thomas autem apud Mamam tuebatur se. (Ibid., p. AlSet
d'Amiens. La venue d'un pareil secours avait rendu à révêque Geoffroy toute son énergie politique; le dimanche des Rameaux, il prêcha devant le roi. Tannée et les citoyens, un sermon où il prcwnettait le royaume du ciel à ceux qui périraient à Fattaque de la forteresse. Guibert de Nogent parle de ce discours avec une colère mêlée de réminiscences classiques, et dit que c'était, non la parole de Dieu, mais la harangue d'un Catilina*.
Dès le lendemain, les machines de siège furent dressées contre la tour du Castillon , et l'évêque se rendit, nu-pieds, au tombeau de saint Acheul, pour implorer l'assistance divine en faveur des assiégeants ^. Les troupes royales , réunies aux plus déterminés et aux mieux armés d'entre les bourgeois, et conduites par le roi en personne, livrèrent un assaut général; mais, malgré l'ardeur des assaillants et la puissance des machines employées à battre les murs du Casiillon, cette
1. Igitur, Dominica Palmarum, reversus a Garthusia, Godefridus episcopus, longe aliaquam ibi didicerat, incipit propagare. Begem ergo arcessit, et die celebri ac verendo, ipsum et astantem populum ad versus Turrenses, sermone habito, non Dei, sed Catilinario, irritare intendit, spondens régna caelorum bis qui turrim expugnando perierint. ( Guiberl. abbat. de Novigenlo, de Vila sua, lib. m, inter ejus opéra omnia, p. 517.)
2. Postridie pro muro Gasteliionis (sic enim vocatur) ingénies machins porriguntur, eisque milites imponuntur. Turrenses ante cortinis sese protexerant, ne esse eorum proderetur... Episcopus vero nudipes ad Sanctum Aceolum, non tune pro hoc exaudiendus, abic« rat. (Ibid.)
COMMUNALE D'AMIENS. m
forteresse, bien défendue , résista. Les machines d'attaque furent démontées par les pierres lancées du haut des murs; beaucoup de soldats et de bourgeois périrent , et le roi lui-même fut blessé à la poitrine d'une flèche qui traversa son haubert *. Jugeant la place trop forte pour être enlevée d'assaut , Louis VI résolut de ne point tenter sur elle un nouveau coup de main , et de tourner le siège en blocus; il partit d'Amiens, et y laissa des troupes, qui, avec la coopération des bourgeois et de leurs adhérents , devaient cerner le château jusqu'à ce que la famine contraignît ceux qui le défendaient, à se rendre*.
Le blocus de la citadelle d'Amiens dura près de deux ans; ce ne fut qu'en H17 qu'elle se rendit aux ofticiers royaux, et que sa reddition délivra la commune de toute hostilité à main armée. Par ordre du roi , la tour et tous les ouvrages de défense qui la protégeaient furent démolis'; mais, malgré la forfaiture du
1. Et fervcpcente jaclu missilium... eliamregem jaculoin peclore loricalo lœserunt. (Guiberli abt)at. de Novigeiilo, de Vita sua, lib. iiu p. 517.)
2. Videns igitur rex inexpugnabilem locuni, cessit: obsideri juben& dum famé coacli se redderent. (Ibid.)
â. Regressus, turrim ejusdem cîvitatis, Adse cujusdam tyranni, ecclesias et totam viciniam dilapidenUs, obsedit : quum fercbiennaU coarctans obsidione, ad dedlUonem defensores cogens, expugnavit, expuynalam fundilus suhvertit, ejusque subversionepacem patriœ, régis fungens offlcio, qui non sine causa gladium portât, gralanUsgime roformavit.(Sugerii abbat, liber de Vita Ludovici Grossi régis, a[iud. Scripl. rer. gallic. et francic, t. XU,p. 42.)
ehàtelain Adam^ qui^ sans griefs personnels , avait guerroyé contre son seigneur immédiat, Louis le Gros ne lui enleva point son fief ni ses droits seigneuriaux; seulement , ces droits ne ftirent plus attachés qu'à un amas de décombres et à une vaste étendue de terrain qui , dans la suite , réunie à la ville et comprise dans son enceinte, retint à travers les siècles et conserve encore aujourd'hui le vieux nom de Castillon^ En* guerrand de Boves et sa famille fiirent dépossédés du comté d'Amiens, et la famille des anciens comtes, celle de Raoul P"', rentra dans ses droits*.
Cette famille, étrangère à la lutte contre la commune, et devant, au contrabe, sa restauration à l'affranchissement municipal^ était disposée à reconnaître les faits accomplis, et à terminer la révolution par un accord pacifique, un règlement de droits, et un partage de pouvoir entre la seigneurie et la cité. Quant à Févêque Geoffroy, il mourut dans l'année 4116'; il ne
I. Une des ptroisBee d'Amiens se nomme Saint-Firmin en CastiUon.
9. Ettam ipsum prœfatum Tbomam nequiBsimum, quam suos, dominio ejusdem civitalisperpetualiter exhœredavit. (Sugerii abbat., lib. de vita Ludov. Grossi^ ap. Script rer. gallic. et francic, t. XII, p. 4t.) — Voy. plus baut, p. 321, note. Adèle, soeur des comtes Simoii^ Gui et Ives, et son mari Renaud» comte de Vermandols, prirent possession du comté d'Amiens en 1147; ils le transmirent, enIHS, à leur gendre Charles de Danemark.
8. Bnguerrand , qui lui succéda , tint jusqu'à la fin de la guerre le parti de la commune; ii est nommé une fois par Guibert de Nogent, dont le récit s'arrête ayant la prise du Castillon : « Hue usque pcrse^
vit point s'organiser et prospérer, au sein de la paix, cette constitution libre qui était en partie son ouvrage. Sa mémoire, entourée d'hommages religieux , mériterait bien aussi des honneurs civils. Un jour peut-être ( et nous voudrions que le présent travail pût hâter ce jour) on verra s*éleverj au milieu d'uuo des places publîfjtie^ d'Amiens , la s1ntu« de saint Geoffroy j tenant à la main k; pacte d'asÊOciation communale, et , sur le rouleau déployé, ou lira ces mots expressifs qui foi^ matent le premier article , ei qui contenaient tout Tes* prît de ce pacte civique : « Cliftcun gardera fidélité à « son juré, et lui prêtera secours et conseil en tout ce i( qui est juste'. »
La loi de la commune, délilKWe par les eit^ycns îipr^s lenr assoeintion sous le serment ^ fut, selon toute probabilité j sonmise en 4117 à Tacceptation de la famille qui recouvrait ses titres seigneuriaux ^ et alors sans doute elle devint Fobjet d'un contrat formel entre le corps des bourgeois et le nouveau comte. Gg traité , dont aucune mention ne s*est conservée jusqu'à nous, mais dont il est impossible de ne pas con-
Tcml obalUfa : et dicl non poi^i quot Ûe Sar^tiitbus i^ilU (|uolîdie pptie dcpcrennt. Adiim Tero e\îm po*i1iri! , suburbïa €l IngelraTinum alquo Tleeclominum rrebrjâ bo^ilUuUbus ur^et. {GulberU abbat* de Sovi^nt» rtc Vita auajib. ru, înter^jus opiçra omnia, p. 517,)
i. lîiiu«ltjlsqti(! jiïpalo 9IJ0 flilrm, îiuxilium, cotisîliumqué per omt\Sn JuBti^ ob'Pi vfibîL {Charlo de la commune d'Amiens). — Voyei ci^
jecturer l'existence, fut la première charte de la commune d'Amiens. La mesure des droits que la ville s'était créés par sa révolution, et la mesure de ceux qu'en vue d'une paix durable elle reconnaissait à ses anciens seigneurs, furent établies dans cette charte constitutionnelle, où la souveraineté urbaine était posée comme principe et comme règle , et le pouvoir seigneurial comme exception. Au moyen âge, Tattribut essentiel de la souveraineté , c'était la haute juridiction. Celle du comte passa tout entière à la commune, sauf réserve de Fassistance d'un prévôt, qui faisait les sommations, instruisait d'office, veillait aux juge- . ments , mais ne jugeait pas ' , et sauf réserve d'une part dans le produit des amendes, saisies et confiscations judiciaires. La juridiction de Tévêque et celle du chapitre furent maintenues intactes dans leur ancien ressort; celles du vidame et du châtelain semblent avoir été supprimées dans leur exercice et réservées quant aux droits utiles et aux profits pécuniaires^. Les
1. Cela était liUéralemenl vrai pour les causes criminelles. Dana les causes civiles, surtout en matière de créances et d'obligations, le prévôt du comte pouvait juger, si les parties y consentaient; sinon , l'affiiire était portée devant les magistrats municipaux.
2. Le titre de vidame d'Amiens et les droits seigneuriaux attachés à ce titre se continuèrent dans la famille des sires de Plcquigny. Le titre de châtelain et les droits conservés par Adam subsistèrent dans sa famille; ils échurent par héritage aux sires de Vignacourt, qui, comme co-seigneurs avec Tévêque, le comte et le vidame, ajou^ tèreut à leurs prénoms le nom d'Amiens,
droits de cens, de tonlieii, de travers et autres, les moulins et les fours banaux restèrent en la possession du seigneur en litre sur chaque portion du territoire communal, et, plus tard, lorsque la Commune voulut réunir ces droits à son domaine propre, il fallut qu'elle les obtînt de chaque titulaire par cession ou par achat * . La Commune d'Amiens était souveraine, car elle avait le droit de se gouverner par ses propres lois , et le droit de vie et de mort sur tous ses membres; elle avait, suivant le langage de l'ancienne jurisprudence, haute, moyenne et basse justice. Son pouvoir législatif, administratif et judiciaire était délégué par elle à un corps de magistrats électifs renouvelé chaque année, et dont le chef portait le titre de Mayeur (maire), et les membres celui i^Échevin ou les titres réunis A*Échevin et Prévôt^, Ainsi le vieux nom des juges élus de la constitution carolingienne, qui avait disparu sous le régime féodal, reparaissait avec une signification bien plus étendue, et le titre de Maire, peut-être ancien dans la ville, prenait une valeur po-
%. La preuve de ce fait et rcxplicalion des termes qui servaient à désigner les diverses catégories de redevances seigneuriales se trouvent dans une charte de Pliîlippo d'Alsace, comte d'Amiens, donnée entre les années H6I et 4<85. Yoy. cette pièce, texte et notes, dans le tome 1 du Rec.des monum. inéd. de l'hisL du tiers étal, p. 74»
2. On trouve leUtre ûe prêtât dans l'échevinage d'Amiens dès le xiie siècle, c'est'à-dire deux siècles avant l'acquisition faite par ceUe ville de la prévôté du roi. Voyez ibid., p. 96, une charte de il 77.
litique dont rien jusque-là n'avait pu donner Tidée. L'élu aux fonctions de Maire ou d'Échevin était contraint d'accepter ces fonctions sous peine de bannissementy loi remarquable en ce qu'elle faisait revivre et sanctionnait par des garanties toutes nouvelles ce principe de la législation romaine, que lés offices mu* nicipaux sont une charge obligatoire ^
De même que la curie des temps romains, Téchevinage régissait les propriétés communes et gérait les finances de la cité; il réglait et administrait la police urbaine; il donnait Tauthenticité aux actes de tout genre , et constituait dans son sein un tribunal chargé de réprimer les infractions aux ordonnances de police et aux règlements municipaux; mais, nous Tavons déjà dit, ses attributions ne se bornaient pas là. Â la simple police et à la police correctionnelle, il joignait la juridiction civile et la juridiction criminelle; en toute matière, le droit commun pouvait être modifié
1. 1 ... Bt convient que ohis qui pris ett faiehe le serment de le mairie, et se il ne veult faire, on abatera se maison et demourra en le mer« cliy duroy, au jugement des esquevins.
R De rekief, se li maires qui eslus seroit refusoit le mairie et Tausist souffrir le damage, jà pour clie ne demoureroit qu'il ne fesist l'office; et se aucuns refusoit l'esquevinage, on abateroit se maison et l'amenderoit au Jugement des esquevins, et pour ohou ne demoureroit mie que il ne fesist l'offlce de l'esquevinage.» (Ancienne coutume d'Amiens.) Voyez le texte entier de cette coutume, ibid., p. 157 et suiv. ;'Toyei aussi God. theod., lib. xii, lit. i, de dicurionibuê et P. lib. I, tit. iT, de muneribus et honoribus.
par ses décrets ou par sa jurisprudence. EtiRn, comme exerçant la souveraineté municipale au nom du corps des citoyens, il scellait ses actes du sceau de la Commune, sceau qui, durant plusieurs siècles, eut pour légende à son revers ces mots : Segrstum meuh llIHI^ Bien que la charte de transaction, qui, pour la Commune d'Amiens, fit succéder au mouvement révolutionnaire le régime constitutionnel, ne subsiste plus dans sa teneur authentique, il nous serait possible d'en présenter, non-seulement le fond, mais la forme probable, d'après un acte postérieur où elle se trouve encadrée pour ainsi dire, et modifiée simplement dans quelques-unes de ses formules. Il s'agit des lettres accordées en 1190 par le roi Philippe-Auguste aux bourgeois d'Amiens, et portant concession ^ ou, pour parler plus exactement, confirmation de leur Commune^. Nous pourrions extraire de la charte royale, coname plus ancien qu'elle, tout ce qui s'y trouve depuis l'article premier, qui énonce les devoirs mutuels des Jurés ou membres de la Commune, jusqu'à l'article quarante-cinq, où on lit : « Tous ces droits n'existent
I. L'autre face, le scel t>roprementdit, portait: SigiUum civium Àmblanensium* Quant à la monnaie d'Amiens, dont un échantillon célèbre est le denier d'argent qui a pour légende Paœ civibus luis^ et qui semble appartenir à la seconde moitié du xi« siècle , rien ne montre qu'à l'établissement de la commune , elle ail passé , de la dépendance du comte ou de l'évêque, sous celle des magistrats municipaux.