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OPÉRA EN CINQ ACTES

REPRÉSEKTÉ, POUR LA PREMIÈRE FOIS, SCR LE THEATRE DE L ACADFllIE ROYALE DE MUSIQUE,

LE VENDREDI 8 JULN 1787.

Barbarui a$t ego mm...

AUX ABONNÉS DE L'OPÉRA

QUI VOUDRAIENT Al)IER l'oPëRA

Ce n'est point de l'art de chanter, du talent de bien moduler, ni de la combinaison des sons; ce n'est point de la musique en elle-même, que je veux vous entretenir : c'est l'action de la poésie sur la musique, et la réaction de celleci sur la poésie au théâtre, qu'il m'importe d'examiner, relativement aux ouvrages où ces deux aiis se Munissent. 11 s*agit moins pour moi d'un nouvel opéra que d'un nouveau moyen d'intéresser à l'Opéra.

Pour vous disposer à m'en tendre, à m'écouter avec un peu de faveur, je vous dirai, mes chers contemporains, que je ne connais point de siècle où j'eusse préféré de naiire, point de nation à qui j'eusse aimé mieux appartenir. Indépendamment de tout ce que la société française a d'aimable, je vois en nous, depuis vingt ou trente ans, une émulation vigoureuse, un désir général d'agrandir nos idées par d'utiles ricberches, et le bonheur de tous, par l'usage de la raison.

On cite le siècle dernier comme un beau siècle littéraire; mais qu'est-ce que la littérature dans la masse des objets utiles? Un noble amusement de l'esprit. On citera le nôtre comme un siècle profond de science, de philosophie, fécond en décowertes, et plein de force et de raisun. L'espril de la nation semble être dans une crise heureuse : une lumière vive et répandue fait sentir à chacun que tout peut être mieux. On s'inquiète, on s'agite, on invente, on réforme ; et depuis la science proronde qui régit les gouvernements, jusqu'au talent frivole de faire une chanson ; depuis cette élévation de génie qui fait admirer Voltaire et Duffon, jusqu'au métier facile et lucratif de critiquer ce qu'on n'aurait pu faire; je vois dans toutes les classes un désir de valoir, de prévaloir, et d'étendre ses idées, ses connaissances, ses jouissances, qui ne peut que tourner à l'avantage universel; et c'est ainsi que tout s'accroît, prospère et s'améliore. Essayons, s'il se peut, d'améliorer un grand spectacle.

Tous les hommes, vous le savez, ne sont pas avantageusement placés pour exécuter de grandes choses : chacun de nous est ce qu'il naquit, et devient après ce qu'il peut. Tous les instants de la vie du môme homme, quelque patriote qu'il soit, ne sont pas non plus destinés à des objets d'égale utilité: mais si nul ne préside au choix de ses travaux, tous au moins choisissent leurs plaisirs ; et c'est peut-être dans ce choix qu'un observateur doit chercher le vrai secret des caractères. 11 faut du relâche à l'esprit. Après le travail forcé des affaires, chacun suit son attrait

dans "ses amusements I l'un chasse, l'autre boit; celui-ci joue, un autre intrigue; et moi qui n'ai point tous ces goûts, je fais un modeste opéra.

Je conviendrai naïvement, pour qu'on ne me dL«pute rien, que de toutes les frivolités littéraires, une des plus frivoles est peul-êJre un poème de ce genre, je conviens encore que si l'auteur d'un tel ouvrage allait s'offenser du peu de cas qu'on en fait ; malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce malheur, il serait le plus sot de tous ses ennemis.

Mais d'où naît ce dédain pour le poëmed'un opéra? car enfin ce travail a sa diniculté. Serait-ce que la nation française, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madrigaux de sa musique l'épigramme et ses vaudevilles? Quelqu'un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons, mais n'avaient que la vanité d*un prétendu goût de musique. Ne pressons point celte opinion, de peur de la consolider.

Le froid dédain d'un opéra ne vient- il pas plutôt de ce qu'à ce spectacle la réunion mal ourdie de tant d'arts nécessaires à sa formation a fini par jeter un peu de confusion dans l'esprit, sur le rang qu'ils doivent y tenir, sur le plaisir qu'on a droit d'en attendre?

La véritable hiérarchie de ces arts devrait, ce me semble, ainsi marcher dans l'estime des spectateurs. Premièrement, la pièce ou l'invention du sujet, qui embrasse et comporte la masse de l'intérêt ; puis la beauté du poème, oala manière aisée d'en narrer les événements ; puis le charme de la musique, qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers; enfin, l'agrément de la danse, dont la gaieté, la gentillesse, embellit quelques froides situations. Tel, est, dans l'ordre du plaisir, le rang marqué pour tous ces arts.

Mais, par une inversion bizarre particulière à l'opéra, il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyen banal, un prétexte pour faire briller tout ce qui n'est pas elle. Ici, les accessoires ont usurpé le premier rang, pendant que le fend du sujet n'est plus qu'un très-mince accessoire; c'est le canevas des brodeurs que chacun couvre à volonté.

Comment donc est-on parvenu à nous donner ainsi le change? Nos Français, que l'on sait si vifs sur ce qui tient à leure plaisirs, seraient-ils froids sur celui-ci?

Essayons d'expliquer pourquoi les amateurs les plus zélés (moi le premier) s'ennuient toujours à l'Opéra. "Voyons pourquoi dans ce spectacle on compte le poëme pour rien"; et comment la musique, tout insignifiante qu'elle est lorsqu'elle marche sans appui, nous attache plus que les paroles, et la danse plus que la musique. Ce problème, depuis long)temps, avait besoin qu'on l'expliquât ; je vais le faire à ma manière.

AUX ABONNÉS DE L'OPÉRA

D'abord, je me suis ooiivaiiicu que, de la part du public, il n'y a point d'erreur dans ses jugements au spectacle, et qu'il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir, il le cherche, il le suit partout. S'il lui échappe d'un côté, il tente à le saiâir de l'autre. Lassé, dans l'opéra, de n'entendre point les paroles, il se tourne vers la musique : celle-ci, dénuée de riutéi*ét du poëme, amusant à peine l'oreille, le cède bientôt à U danse, qui de plus amuse les yeux. Dans cette sub>ersion funeste à l'effet théâtral, c'ebt toujours, conime on \oit, le plaisir que l'on cherche : tout le reste est iudiirérent. Au lieu de m'inspirer un puissant intérêt, si l'opéi-a ne m'offre qu'un puéril amusement, quel droit a-t-il à mon cbtime ? Le s|»ectateur a donc raison ; c'est le spectacle qui a lort.

lioikau écrivait à r«acine : On ne fera jamaU un bon opéra. Im musique ne taU pa* narrer, 11 avait raison, pour >on temps. 11 aurait pu même ajouter : La musique ne sait pas dialoyuer. On ne se doutait pus alors qu'elle en devint jamais susceptible.

Dans mic Itttre de cet homme qui a tout pensé, tout écrit ; dans une lettre de Voltaire à Cideville, en 1752, on lit ces mots bien remarquables : c L'opéra n'est qu'un rendezc vous public, où l'on s'assemble à certains jours, sans c trop savoir pourquoi . c'est une maison où tout le t monde va, quoiqu'on pcuse mal du maître, et qu'il soit c ëssez ennuyeux. »

A\aot lui, la Bruyère avait dit : c On voit bien que l'o-

< péra est l'ébauche d'un grand spectacle ; il en donne M l'idée; mais je ne toïs pas comment l'opéra, avec une

< umsique si pai faite et une dépense toute royale, a pu « réussira m'ennuyer. •

lu disaient librement ce que chacun éprouvait, malgré je lie »ais quelle vanité nationale ({ui portait tout le monde à le dissimuler. Quoi ! de la vanité jusque dans l'ennui d'un ^pectacle! Je dirais volontiei^ comme l'abbé Basile : Qui est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le secret!

Ouant à QM>i, qui suis né très-sensible aux charmes de la bonne musique, j'ai bien longtemps cherché pourquoi l'opéra m'ennuyait, malgré tant de soins et de frais employés à l'efTet contraire ; et pourquoi tel morceau détaché qui me charmait au clavecin, reporté du pupitre au grand cadre, était prés de me fatiguer s'il ne m'ennuyait pas d'at>ord ; et voici ce que j'ai cru voir.

11 y a trop de musique dans la musique du théâtre, elle en est toujours surcliargée ; et, pour employer l'expresbion naïve d'un honune justement célèbre, du célèbre chevaher Gluck, notre opéra pue de musique : puzia di musica.

Je pense donc que la musique d'un opéra n'est, comme sa poésie, qu'un nouvel art d'embellir la parole, dont il ne faut point abuser.

>os poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots, que tout ce luxe poétique dont l'ode se pare avec succès, était un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que, pour ijitéresser au théâtre, il fallait adoucir, apaider cette poésie éblouissante, la rapprocher de la nature ; l'intérêt du spectacle exigeant une vérité simple et naïve, incompatible avec ce luxe.

Cette réforme, faite, heureusement pour nous, dans la poésie dramatique, nous restait à tenter sur la musique du tiiéâtre. Or, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que la musique soit à l'opéra ce que les vers sont à la tragédie, une expression plus Bgurée, une manière seulement plus forte de présenter le sentiment ou la pensée, gardonsnous d'abuser de ce genre d'affectation, de mettre trop de luxe dan» cette manière de peindre. Une abondance vicieuse étouffe, éteint la vérité : l'oreille est rassasiée, et le

cœur i^te vide. Sur ce point, j'en appelle à l'expérience de tous.

Mais que &era-ce donc, si le musicien orgueilleux, sain» goût ou sans génie, veut dominer le poète, ou faire de sa musique une œuvre séparée? I^ sujet devient ce qu'il peut ; on n'y sent plus qu'incohérence d'idées, division d'effets, et nullité d'ensemble ; car deux effets distincts et séparés ne peuvent concomiràcette unité qu'on dcsire, et sans laquelle il n'est point de charme au spectacle.

De même qu'un auteur français dit à son traducteur : Monsieur, êtes- vous d'Italie? traduisez-moi cette œuvre en italien, mais n'y mettez rien d'étranger ; (*oête d'un opéra, je dirais à mon partenaire : Ami, vous êtes musicien : traduisez ce poème en musique; mais n'aUez pas, comme Phidaïc, vous égarer dans vos images, et chanter Ca^^tor et Pollux sur le triomphe d'un athlète ; car ce n'est pas d'eux qu'il s'agit.

Et si mon musicien possède un vrai talent, s'il réfléchit avant d'écrire, il sentira que son devoir, que son succès consiste à rendre mes pensées dans une 'langue seulement plus harmonieuse ; à leur donner une expres>sion plus forte, et non à faire une œuvre à part. L imprudent qui veut briller seul n'est qu'un phosphore, un feu follet. Cliercbe-t-il à vivre sans moi, il ne lait plus que végéter : un orgueil si Uial entendu tue son existence et la mienne ; il meurt au dernier coup d'archet, et nous précipite à grand bruit, du théâtre au fond de lÉrèKe.

Je ne puis assez le dire, et je prie qu'on y réfléchisse : trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras.

Voilà pourquoi tout y languit. Sitôt que l'acteur chante, la scène se repose (je dis s'il chante pour chanter), et partout où la scène repose l'intéiètest anéanti. Mais, direz-vous, si faut-il bien qu'il chante, puisqu'il n'a pas d'autre idiome ! — Oui; mais tâchez que je l'oublie. L'art du compositeur serait d'y parvenir. Ûu'il chante le sujet comme on le versifie, uniquement pour le parer; que j'y trouve un charme de plus, non un sujet de distraction.

< Moi, qui toujours ai chéri la musique, sans inconstanoc c et même sans infidélité, souvent aux pièces qui m attac cbent le plus, je me surprends à pousser de l'épaule, à

< dire tout bas avec humeur : Va donc, musique I Pourquoi

< tant répéter? 5'es-tu pas assez lente? Au lieu de narrer c vivement, tu rabâches : au lieu de peindre la passion, tu

< t'accroches otseusement aux mots ^ ! • Qu'arrive-t-il de tout cela ? Pendant qu'avare de paroles,

le poète s'évertue à ^errer son style, à bien concentrer sa pensée; si le musicien, au rebours, délaye, allonge, les syllabes, et les noie dans des fredons, leur ôte la force ou le sens ; l'un tire à droite, l'autre à gauche ; on ne sait plus auquel entendre : le triste bâillement me saisit, l'ennui me chasse de la salle.

Que demandons-nous au théâtre? Qu'il noiu procmre du plaisir. La réunion de tous les arts charmants devrait certes nous en offrir un des plus vifs à l'Opéra. N'est-ce pas de leur union même que ce spectacle a pris son nom ? Leur déplacement, leur abus en a fait un séjour d'ennui.

Essayons d'y ramener le pUisir. en les rétablissant dans l'ordre naturel, et sans i>river ce grand théâtre d aucun des avantages qu'il offre; c'est une belle tâche à remplir. Aux efforts qu'on a faits depuis Iphigénie, Âlceste, et le chevalier Gluck, pour améliorer ce spectacle, ajoutons quelques observations sur le poëme et son amalgame. Posons une «aine doctrine, joignons un exemple au précepte, et tâchons d'entraîner les suffrages par l'heureux concours de tous deux.

* Préface du Barbier de SévdU.

ÏAHAKE.

Souvenons-nous d'abord qu'un opéra n'est point une tragédie ; qu'il n'est point une comédie ; qu'il participe de chacune, et peut embrasser tous les genres.

Je ne prendrai donc point un sujet qui soit absolument tragique : le ton deviendrait si sévère, que les fôtes y tombant des nues, en détruiraient tout l'intérêt. Éloignons-nous également d'une intrigue purement comique, où les passions n'ont nul ressort, dont les grandseffets sont exclus: l'expression musicale y serait souvent sans noblesse.

Il m'a semblé qu'à l'Opéra les sujets historiques devaient moins réussir que les imaginaires.

Faudra- l-ll donc traiter des sujets dépure féerie, de ces sujets où le merveilleux, se montrant toiyours impossible, nous paraît absurde et choquant? Mais l'expérience a prouvé que tout ce qu'on dénoue par un coup de baguette, ou par l'intervention des dieux, nous laisse toujours le cœur vide ; et les sujets mythologiques ont tous un peu ce défaut-là. Or, dans mon système d'<>pé?rfl, je ne puis être avare de musique qu'en y prodiguant l'intérêt.

N'oublions pas surtout que, la marche lente de la musique s'opposant aux développements, il faut que l'intérêt porte entièrement sur les masses, qu'elles y soient énergiques et claires ; car, si la première éloquence au théâtre est celle de situation, c'est surtout dans le drame chanté qu'elle devient indispensable, par le besoin pressant d'y suppléer aux mouvement^î de l'autre éloquence, dont on est trop souvent forcé de se priver.

Je penserais donc qu'on doit prendre un milieu entre le mei*veilleux et le genre historique. J'ai cru m'apercevoir aussi quclesmœui*s très-civilisées étaient trop méthodiques pour y paraître théâtrales. Les mœurs orientales, plus disparates et moins connues, laissent à l'esprit un champ plus libre, et me semblent très-propres à remplir cet objet.

Partout où règne le despotisme, on conçoit des mœurs bien tranchantes. Là, l'esclavage est près de la grandeur ; l'amour y touche à la férocité : les passions des grands sont sans frein. On peut y voir uiiie, dans le même homme, la plus imbécile ignorance à la puissance illimitée, une indigne et lâche faiblesse à la plus dédaigneuse hauteur. Là, je vois l'abus du pouvoir se jouer de la vie des hommes, de la pudicité des femmes ; la révolte marcher de front avec l'atroce tyrannie : le despote y fait tout trembler, jusqu'à ce qu'il tremble lui-même; et souvent tous les deux se voient en même temps. Ce désordre convient au sujet ; il monte l'imagination du poëte, il imprime un trouble à l'esprit, qui dispose aux étrangetés ^selon l'expression de Montaigne.) Voilà les mœurs qu'il faut à l'opéra; elles nous permettent tous les tons : le sérail offre aussi tous les genres d'événements. Je puis m'y montrer tour à tour vif, imposant, gai, sérieux, enjoué, terrible, ou badin. Les cujtes môme orientaux ont je ne sais quel air magique, je ne sais quoi de iiicrvct7/<?iij', très-propre à subjuguer l'esprit, à nourrir l'intérêt de la scène.

Ah ! si l'on pouvait couronner l'ouvrage d'une grande idée philosophique, même en faire naître le sujet, je dis qu'un tel amusement ne serait pas sans fruit; que tous les bons esprits nous sauraient gré de ce travail. Pendant que l'esprit départi, l'ij^norance ou l'envie de nuire arme raient la mente aboyante, le public n'en sentirait pas moins qu'un tel essai n'est point iine œuvre méprisable. Peut-être irait-il même jusqu'à encourager des hommes d'un plus fort génie à se jeter dans la tuirrière, et à lui présenter un nouveau genre de plaisir, drgne de la première nation du monde

Quoi qu'il en puisse être des aulres, voici ce qu'il en est de moi. Tarare est le nom de mon opéra ; mais il n'en est pas le motif. Cette maxime, à la fois consolante et sévère, est le sujet de mon ouvrage :

Homme, ta grandeur sur la terre N'appartient point à ton état; Elle est toute à Ion caractère.

La dignité de l'homme est donc le point moral que j'ai voulu traiter, le thème que je me suis donné.

Pour mettre en action ce précepte, j'ai imaginé dans Ormus, à l'entrée du golfe Persique, deux hommes de l'état le plus opposé ; dont l'un, comblé, surchargé de puissance, un despote absolu d'Asie, a contre lui seulement un effroyable caractère. Il est né méchant, ai-je-dit, voyons s'il sera malheureux. L'autre, tiré des derniers rangs, dénué de tout, pauvre soldat, n'a reçu qu'un seul bien du ciel, un caractère vertueux. Peut-il être heureux ici-bas?

Cherchons seulement un moyen de rapprocher deux hommes si peu faits pour se rencontrer.

Pour animer leurs caractères, soumettons-les au même amour ; doifnons-leur à tous deux le plus ardent désir de posséder la même femme. Ici, le cœur humain est dans son énergie, il doit se montrer sans détour. Opposons passion à passion, le vice puissant à la vertu privée de tout, le despolisnie sans pudeur à l'influence de l'opinion publique, et voyons ce qui peut sortir d'une telle combinaison d'incidents et de caractères.

Les Français chercheront le n.olif qui m'a fait donnera mon hér( s un nom proverbial. Il faut avouer qu'il entre un peu de coquetterie d'auteur dans ceci. J'ai voulu voir si, lui donnant un nom usé, qui jetterait dans quelque erreur, qui ferait dire à tous nos bons plaisants que je suis un garçon jo\ial. et que l'on va bien rire, ou de l'opéra ou de moi, quand j'aurai mis sur le théâtre Tarare-Pompon en musique ; j'ai voulu, dis-je, voir si, lui donnant un nom insignifiant, je parviendrais 5 l'élever à un très-haut degré d'estime avant la fin de mon ouvrage. Quant au choix du nom de Tarare, il me suftît de dire aux étrangei*s qu'une tradition assez gaie, le souvenir d'un certain conte, nous i-appelle, en riant, que le nom de Tarare excitait un étonnement dans les auditeuis, qui le faisait répéter à tout le monde aussitôt qu'on le prononçait. Hamilton, auteur de ce conte, a tiré très-peu de parti d'une bizarrerie qu'il aurait pu rendre plus gaie.

Voici, moi, ce que j'en ai fait. De cela seul que la personne de Tarare^ en vénération chez lo peuple, est odieuse à mon despote, on ne prononce point son nom devant lui sans le n:ettre en fureur, et sans qu'il arrive un gi*and changement dans la situation des pei'sonnages. Ce nom fait toutes mr s transitions : avantage précieux pour y\\\ gcni*c de spectacle où l'on n'a point de temps à perdre en situations transitoires, où tout doit être chaud d'action, brûlant de marche et d'intérêt.

La musique, cet invincible obstacle aux dévelojtpements des caractères, ne me permettant point de faire connaîire assez mes personnages dans un sujet si loin de nous connaifsance pourtant sans In«juelle on ne prend intérêt à rien\ m'a fait imaginer un prologue d'un nouveau genre, où tout ce qu'il importe qu'on saclie do mon plan et do mes acteurs est tellement présenté, que le spectateur entre sans fatigue p.'ir le miliru, dans l'action, avec l'instruction convenable. Ce prologue osirexposilion. Composé d'êtres aériens, d'illusions, d'ombres légères, il est la partie merveilleuse du poëme; et j'ai prévenu que je ne vouhûs priver l'Opéra (l'aucun des avantages qu'il offre. Le merveilleux même est Irês-bon. si l'on veut n'en point abuser.

J'ai fait en sorte que l'ouvrage eût la variété qui pouvait le rendre piquant ; qu'un acte y reposât de l'autre acte ; que chacun eût son caracicro. Ainsi le ton élevé, le ton gai, K* style tragique ou comiiiiic, «'es fét( s. une musique noble et sinipe, un grand spectacle et des situations fortes soutien^

AUX ABONNÉS DE L'OPÉRA

droiil lidir à tour, j'espère, et l*inléi*ét et la curiosité. Le danger toujours iinmineiit de mon principal personnage, sa vertu, ^a douce conGance aux divinités du pays, mis en opposition avec la férocité d'un despote et la politique d'un brame, («ffrirout, je crois, des contrastes et beaucoup de moralité.

Malgi'é tous ces soins, j'aurai tort si j'établis mal dans l'action le précepte qui fait le fond de mon sujet.

Depuis que l'ouvrage est iini, j'ai Irouvé dans un conte arabe quelques situations qui se rapprochent de Tarare; dles m'ont mppelé qu'auti'efois j'avais entendu lire ce conte à la campaj;ne. Heureux, disais-je en le feuilletant de nouveau, d'a\oir eu une si faible mémoire 1 Ce qui m't'St re^té du conte a son prix ; le reste était impraticable. Si le lecteur fait comme moi, s'il a la patience de lire le volume m des Génies^ il verra ce qui m'appartient, ce que je dots au conte arabe, comment le souvenir confus d'un objet qui nous a frappés se fertilise dans l'esprit, peut iennenter dans la mémoire, sans qu'on en soit même averti.

Mais ce qui m'appartient moins encore est la belle musique de mon ami Salieri. Ce grand compositeur, l'honneur de l'école de Gluck, a>ant le style du grand maître, avait reçu de la nature un sens ex(]uis, un esprit juste, le talent le plus dramati(|ue, avec une fécondité presque unique. Il a eu la vertu de renoncer, pour me complaire, à une foule de l>eaulés musicales dont son opéra scintillait, uniquement parce qu'elles allongeaient la scène, qu'elles alanijttUnaient l'action ; mais la couleur mâle, énergique, le ton rapide et fier de l'ouvrage, le dédommageront bien de tant de sacrifices.

Cet homme de génie si méconnu, si dédaigné pour son liel o\)én des HomceSt a répondu d'avance, dans Tarare, à cette objection qu'on fera, que mon poëme est peu lyrique. Aussi n'est-ce pas là l'objet que nous cherchions ; mais seulement à faire une nmsitpie dramatique. Mon ami, lui disais-je, amollir des pensées, efféminer des phrases, pour les rendre plus musicales, est la vraie source des abus qui nous ont gâté Topera. Osons élever la musique à la hauteur d'un poëme nerveux et très-lortement intrigué ; nous lui ivndrons toute sa noblesse; nous atteindrons, peut-être, à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles des Grecs. Voila h-s travaux ambitieux qui nous ont pris plus d'années. Et je le di"< sincèrement ; je ne me serais soumis pour aucune considération à sortir de mon cabinet, pour faire avec un homme ordinaire un travail qui est devenu, par M. Salieri, le délassement de mes soirées, souvent un plaisir délectable.

Nos discussions, je crois, auraient formé une très-bonne IKx'Mique à l'usage de l'opéra ; car M. Salieri est né po€te, et je suis un peu musicien. Jamais, peut-être, on ne réussira sans le concours de tout(^ ces choses.

Si la partie qu on nemme récitante, si la scène, en un mot. n'est pas aus^i simple à Tarare que mon système l'exigeait, b raison qu'il m'en donne est si juste, que je veux la transmettre ici.

Sans doute on ne peut trop simplifier la scène, a-t-il dit ; mais la voix humaine, en parlant, procède par des grad.-inons de tons firesque impossibles à saisir; par quart, sixième ou huitième de ton : et dans le système harmonique, on n écnt pour la voix que sur l'intervalle en rigueur des ion<i entiers et des demi-tons ; le reste dépend des acteurs : obt#'nez d'eux qu'ils vous secondent, lia phrase musicale e.^-t posée dans la n'»gle austère de l'art : mais vous me dites sans ces-e que, dans la comédie, le plus grand talent d'un atieur e^l l'e faire oublier les vers, en en conservant la mesure. Eh bien ! m^s b*»ns chanteurs seront des comé- •ùens, quand ils auront vaincu cette difficulté.

Simplifier le chant du récit sans contrarier l'harmonie, le rapprocher de la parole, est donc le vrai travail de nos répétitions ; et je me loue publiquement des efforts de tous nos chanteurs. A moins de parler tout à fait, le musicien n'a pu mieux faire; et parler tout à fait eût privé la scène des renforcements énergiques que ce compositeur habile a soin de jeter dans l'orchestre à tous les intervalles possibles.

Orchestre de notre Op.'ra ! noble acteur dans le système de Gluck, de Salieri, dans le mien 1 vous n'exprimeriez que du bruit, si vous étouffiez la parole ; et c'est du sentiment que votre gloire est d'exprimer.

Vous l'avez senti comme moi. Mais si j'ai obtenu de mon compositeur que, par une variété constante, il partageât notre œuvre en deux, que la musique reposât du poème, et le poëme de la musique ; l'orchestre et le chanteur, sous peine d'ennuyer, doivent, signer entre eux la même capitulation. Si l'âme du musicien est entrée dans l'âme du poëte, l'a en quelque sorte épousée, toutes les parties exécutantes doivent s'entendre et s'attendre de même, sans se croiser, sans s'étouffer. De leur nnion sortira le plaisir : l'ennui vient de leur prétention.

1^ meilleur orchestre possible, eût-il à rendre les plus grands effets, dès qu'il couvre la voix, détruit tout le plaisir. Il en est alors du spectacle comme d'un beau visage éteint par des monceaux de diamants : c'est éblouir et non intéresser. D'où l'on voit que le projet qui nous a constammenf occupés a été d'essayer de rendre au plus grand spectacle du monde les seules beau'és qui lui manquent, une marche rapide, un intérêt vif et pressant, surtout l'honneur d'être entendu.

Deux maximes fort courtes ont conii)osé, dans nos répétitions, ma doctrine pour ce théâtre. A nos acteurs pleins de bonne volonté, je n'ai proposé qu'un précepte ; Pho^oxcez iîif!<. Au premier orchestre du monde, j'ai dit seulement ces deux mots: Apaisez-vocs. Ceci bien compris, bien saisi, nous rendra dignes, ai-je ajouté, de toute l'attention publique. Mais, me dira quelqti'un, si nous n*entendons rien, que voulez- vous donc qu'on écoule? Messieurs, on entend tout au spectacle où l'on parle, et Ton n'entendrait rien au spectacle où l'on chante 1 Oubliez- vous qu'ici, chanter n'est que parler plus fort, plus harmonieusement ? Qui donc vous assourdit l'oreille? est-ce l'empâtement des voix, ou le trop grand bruit de l'orchestre? Prononcez bien, apaisez-vous, sont pour l'orchestre et les acteurs le premier remède à ce mal.

Mais j'ai découvert un secret que je dois vous communiquer. J'ai trouvé la grande raison qui fait qu'on n'entend rien à l'Opéra, la dirai-je, messieurs? Cest qu'on n'écoute pas. Le peu d'intérêt, je le veux, a causé cette inattention. Mais, dans plusieurs ouvrages modernes, tous remplis d'excellentes choses, j'ai très-bien remarqué que des moments heureux subjuguaient l'attention publique. Et moi, que j'en sois digne (»u non, je la demande tout entière pour le premier jour de Tarare; et qu'un bruit infernal venge après le public, si je m'en suis rendu indigne.

Me jugerez-vous sans m'entendre? Ahl laissez ce triste avantage aux affiches du lendemain, qui souvent sont faites

la veille.

Est-ce trop exiger de vous, pour un travail de trois années, que trois heures d'une franche attention*? Accordezles-moi, je vous prie. Je prie surtout mes ennemis de prendre cet avantage sur nwi ; et c'est pour eux seuls que j'en parle. S'ils me laissent la moindre excuse à la première séance, ils peuvent bien compter que j en abuserai pour me relever dans les autre.<. Leur intérêt est (|ue je tombe, et non de me faire tomber.

On dit que les journaux ont l'injonclion de ménager

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