PREMIÈRE DECLARATION
« Je soussigné, Edme-Jean le Jay, pour rendre hom-
« mage à la vérité, déclare que le sieur Caron de Beau-
« marchais , ayant un procès considérable devant
« M. Goézman, conseiller de grand'chambre, m'a fait
« très-instamment prier par le sieur Bertrand*, son
« ami, de parler à madame Goëzinan en sa faveur, et
« même de lui offrir cent louis et une montre garnie
fl en diamants, pour l'engager à intercéder auprès de
« monsieur son mari pour le si(;ur de Beaumarchais;
• ce que j'ai eu la faiblesse de (aire, uniquement pour
« obliger le sieur Bertrand. Mais je déclare que cette
' Tous les mots écris en italique dans celte déclaration, figurée sur la copie du commis, sont ceux qui manquent h celle de le Jay; ce qui sera discuté dans un moment.
' Le sieur Bertrand, dont il s'agit ici, est le m«^me qui n'a consenti à être désigné dans mon premier mémoire que sons le nom de d'Airolles. En répondant an sieur Marin, nous aurons occasion de nou> expliquer sur celle laulaisie du «sieur I^rtrand d'Airolles, qui a précédé de quelques jours le service qu'il a rendu au sieur Marin, de lui accorder une lettre dont celui-ci espère tirer I*» plus grand avantage contre moi : ce qu'il l'andra voir.
« dame a rejeté hautement et avec indignation ma pro- « position, en disant que non-seulement elle oflensait « sa délicatesse, mais qu'elle était de nature à lui at- « tirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son « mari, s'il en apprenait quelque chose : en anuè- « quence, j'ai gardé la montre et les rouleaux jusqu'au fi moment oii je les ai rendus. Je déclare en outre quV « prés la perte du procès, le sieur de Beaumarchais, « piqué de son mauvais succès, m*a écrit une lettre « fort impertinente; comme si j*apais négligé ou trahi ^ ses intérêts dans cette affaire : attestant que tout ce ff qui pourrait être dit de contraire à la présente dé- « claration est faux et calonmieux : ce que je soutien- (( drai envers et contre tous. En foi de quoi j'ai signé, f approuvé récriture. LeJav, ce 50 mai 1775. ■
Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que le Jay en a faite sous la dictée de madame Goézman, tenant la minute de son mari ; indépendamment du style et d'une foule de grands mots qui ne sont point à l'usage du sieur le Jay, la manière inexacte dont elle est libellée, et les fautes d'orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui l'a écrite n'a jamais pu la composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux, porterait à l'esprit la conviction irrésistible de ce que j'aTance, j'observe :
!• Que si le Jay eût fait cette déclaration, il n^aurait pas manqué d'y parler des quinze louis, parce que c'élait ce qui avait engagé la querelle, le seul objet en litige, et parce qu'il avait un grand intérêt d^en parler, car il craignait dès lors qu'on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais comme M. Goézman avait un plus grand intérêt encore à les taire, la déclaration n'en dit pas un mot.
2* Si le Jay eût composé cette déclaratioii, il n'y aurait pas dit : Piqué de la perte de son procès, le sieur de lieaumarchais m'a écrit une lettre impertinente, comme si j'avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire; parce que le Jay savait bien que ma lettre, qu'i a déposée au greffe, loin d'être impertinente^ est nonseulement polie, mais obligeante; parce qu'il savait bien qu'elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d'abandon de mes intérêts dans Taffaire, raaû« uniquement sur les quinze louis, dont M. Goézman avait laiil d'intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n'en dit-elle pas un mot.
5" Si l'on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ail faite à le Jay, avant que d'écrire la minute de la déclaration, est celle-ci : PTest-H pas rrai, monsieur le Jay, que madame a refusé les cent louis et la montre que vous lui avez présentés? — Oui, monsieur. El si Ton compare ce texte si simple avec le commentaire'insidieux qui en est résulté, l'on sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d'avance avec SJi femme toutes les phrases de ct»tte déclaration, pour qu'elle pût servir de base à la dénonciation qu'il voubit faire au parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.
MÉMOIRES
4* Observez que M. Goêzman, en relisant depuis la ptu*ase où il avait fait ainsi parler le Jay dans la déclaration : Celte dame a rejeté hautement et avec indignation ma propoêition, en me disant que non-seulement elle offensait sa délicatesse ^ mais qu'elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son fnari, s'il en apprenait quelque chose ; observez, disje, que M. Goêzman s est aperçu qu'il n'avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de r argent était proffre, à Li'i attirer sa disgrâce, s'il l'apprenait; parce que c'était se faire son procès à soi-même.
Comment changer cela? Sa minute était chez le Jay, il n*avait en main que la copie de ce libraire : il voulait la déposer tout à l'heure au parlement. Mais rien n'emlxirrasse une bonne tète; et voici comment il a usé sans façon des droits d*un auteur sur son propre ouvrage.
11 a tout uniment rayé le mot lui, et a fait précéder le mot attirer par la lettre m, intercalée de sa main ; de sorte que, par cet innocent artifice, le sens de la phrase, qui présentait d'abord madame Goêzman comme exposée an re^ sentiment de son mari pour avoir refusé de l'arg«^nt, fait porter le ressentiment aujourd'hui sur le Jay pour avoir osé loffrir.
Voici le sens, suivant la première leçon : Madame Goêzman m'a dit que mes propositions rejetées étaient propres à lui attirer la disgrâce de son mariy s'il en apprenait quelque chose, etc. Et voilà le sens, suivant la seconde : Madame Goêzman m'a dit que mes propositions rejetées étaient propres à M'attire}- la disgrâce de son mari, s'il en apprenait quelque chose. Ce qui est bien din«Vent.
Or, si la copie de la main de le Jay eût été la vraie minute de la déclaration, on sent qu'un criminalisle éclairé comme M. Goêzman n'aurait jamais voulu commettre le faux d'y changer le sens, en effaçant un mot, et y substituant une lettre de sa main.
t^ie si M. Goêzman prétend nier la liberté qu'il s'est donnée sur une déclaration à hiquelle il dit n'avoir aucune part, nous lui opposerons une réponse à deux tranchants, que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l'avoir écrite : c'est que Taddition de la lettre m, substituée au mot lui, est faite avec si peu de précaution, que le Jay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous avons tous facilement reconnu cette correction d'auteur, lorsque j'ai lait l'examen de la pièce en leur présence aux confrontations.
Hira-t-il que, s'étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d*ètre écrite? Voici le second tranchant de ma réponse : S'il eût fait ce changement à la copie de le Jay tout de suite et en sa présence, il n'eût pas manqué de le faire de même à la minute que le Jay emportait pour quf son commis en tirât copie ; mais dans cette copie, aussi authentique que celle déposée par M. Goêzman, puisque c'est madame qui la dépose, la méprise est restée tout entière : on y lit la'
phrase écrite ainsi, suivant la première leçon : Ma dame Goêzman m*a dit que ma proposition rejetée était de nature à lui attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies, prouve que celle de le Jay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez le Jay, sur la minute non corrigée de M . Goêzman ; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j'ai données, qu'il existait une minute de la main du magistrat.
Et mes remarques sur cette correction d'auteur s'appliquant également à toutes les différences qui se trouvent entre- la déclaration dictée à le Jay par madame Goêzman, et celle de la main de M. Goêzman, copiée par le commis de le Jay.
C'est ainsi qu'en les confrontant on voit (dans celle de le Jay) une montre garuie en diamants ; (dans celle du commis) une montre à diamants; (dans celle de le Jay) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s'il en apprenait quelque chose, j'ai gardé la montre, etc., ce qui présente un sens fort niais; (dans celle du commis) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s'il en apprenait quelque chose. En conséquence, j'ai gardé la montre, etc. ; en conséquence est une liaison très-nécessaire entre les deyx phrases : (dans celle de le Jay) le sieur de B. m'a écrit une lettre impertinente, comme si négligé ou tri ses intérêts; ce qui n'a nul sens; mais à quoi M. Goêzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en interligne, au-dessus des mots si et négligé, le mot j'etês, et en chargeant le mot tri, dont il a fait à peu près trahi ; et la phrase marche ainsi corrigée : Le sieur de B. m'a écrit une lettre impertinente, comme si j'eus négligé ou trahi ses intérêts, etc. , ce qui devient au moins intelligible : j'eusse négligé eût été plus correct, mais enfin on l'a corrigé comme cela. La copie du commis porte : Le sieur de B. m'a écrit une lettre impertinente, comme si j'avais négligé ou trahi ses intérêts, etc. Le mot j'eus, interligné par M. Goêzman, complète la preuve que ce magistrat n'a corrigé la copie de le Jay que pendant l'absence de sa propre minute ; au lieu d'écrire feus, il n'aurait pas manqué d'écrire j'avais, comme le porte la copie du commis, fidèlement transcrite sur sa minute : (le Jay) soutenant tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux, etc.; (le commis) soutenant que tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux, etc.
Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un mot interligné et un mot chargé, dans celle de le Jay, par une main étrangère : et c'est sur une pareille pièce, mendiée, sollicitée, suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce magistrat, qu'il établit une dénonciation en corruption déjuge et en calomnie contre un homme innocent!
Quelle étrange opinion aviez- vous donc de votre pouvoir, monsieur, si vous avez pensé qu'il vous suffit, pour me faire condamner au parlement, de m'y dénoncer
MÉMOIRES
sur la foi d'un tel litre ? Ave^-vous présumé que ce tribunal m*empôcherait d*opposer à la rau!>selé de votre attaque la vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens? Détrompez-vous, monsieur ; la vivacité de ses recherches prouve l'austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos ressentiments. C'est à vous de vous justifier, homme criiel, qui, après avoir opiné si durement à ce qu'on m'enlevât ma fortune, m'avez ensuite injurieusement dénoncé : car je vous préviens que cet argument ne convaincra personne : Je suis conseiller au parlement ; donc j'ai raison.
Mais n'anticipons rien : avant de parler de la dénonciation de M. Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la première à examiner.
J'écarte en vain une foule de moyens, pour me renfermer dans les principaux : leur abondance m'accable. Oh ! monsieur Goézman, que de mal vous me donnez ! mais je veux m'en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques. Avançons.
Le Jay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu'environ dix jours après sa première déclaration, M. Goézman l'a encore envoyé chercher, et lui a dit uniquement : N^est-ilpas vrai^ monsieur le Jay, que vous avez rendu la montre et V argent devant témoins, et quon n'avait rien soustrait des deux rouleaux ? — Cela est vrai, monsieur. — Écrivez donc, au dos de votre première déclaration, ce que je vais vous dict^ : et il assure que le magistrat lui dicta, sans en faire de minute, la déclaration suivante :