‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 436 sur 607 · SECONDE DÉCLARATION · texte numérisé non relu

SECONDE DÉCLARATION

ATTRIBUKE A LE JAY

Je déclare en outre que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m^ont accompagné chez nuidame Goëzman, et quils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j\ii rendu la montre et les rouleaux devant (telles et (elles personnes, etc., qu'il nomme). £< si Beaumarchais osait dire quon a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais quil est un menteur et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers; ce que le sieur Bertrand lui soidiendra comme moi, etc., etc. Sans date. Sinné, LE Jay.

Pour l'honneur du sieur le Jay, remarquons d'abord que, dans ses interrogatoires, il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l'avons vu assurer intrépidement que M. Goézman lui avait contîé la minute de la^émiére déclaration, écrite de sa main. A cette seconde, i\*9t1oue ingénument que M. Goëzman n'a point fait de^mmute, vi qu'il a seulem-nl dicté. ProuNonscjue la seconde n'est pas plus l'ouvrage du sieur le Jay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pirce en présente elle-même une de fait (le

dirai-je T) la plus comique. Tout le monde conaait la scène des Plaideurs, où le souffleur, las^é de l'initie de l'avocat Petit-Jean, lui dit : 0 le butor! et où Petit- Jean, qui se croit soufflé et non ii^jurié, répète: if butor ! Ici M. Goézman, fmissant de dicter, a dit apparemment : Telle ou telle chose, etc. Signé, le Jay. Et le bon le Jay, trop occupé du mot qui est sous a plume, pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tète avec les précédents, a écrit exactement comine on le loi disait, à l'ortographe prés : Signé, le Jat.

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l'écrivain n'est ici que le commis à la plume, voyons, par l'examen impartial et sérieux de la pièce, s'il est possible que le Jay l'ait composée lui-même. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu'un cette lâcheuse discussion, parce que je sens que ce quelqu'un est ici sur des charbons. Mais, quelque respect que l'aie pour lui, je respecte encore plus la vérité : tout ce que je puis, est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle situation.

J'observe d'abord que le Jay, ayant toujours dit, quand il a parlé des quinze louis, qu'il les avait laissés, en argent blanc, dans un sac à madame Goézman, s'il eût fait la déclaration, n'aurait jamais imaginé de Faller alambiquer de sorte qu'on pût en induire que la demande des quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux.

L'obscurité de tout cet entortillage prouve d^ qu'il n'afipartient point au sieur le Jay : si cet horiune simple ' eût voulu ou mentir ou dire la vérité, en un mot s'expliquer sur les quinze louis, il l'eût fait à sa manière, c'est-à-dire tout simplement, et d'une façon qui se rapportât au moins à ce qui s'était passé devant loi; Dès qu'il ne s'agissait dans cette déclaration que d'f parler des (juinze louis, dont la première n'avait riai dit, aurait-il pris la plume une seconde fois exprés sur ces quinze louis, pour fmir encore par n'en rien dire du tout? Cela n'est ni vrai, ni naturel» ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.

Monsieur et madame Goézman, qui avaient évité de dire un seul mot des quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient fixés sur ces quinze louis, seul objet apurent de la querelle, ont calculé qu'il paraîtrait bien étonnant qu'ils eussent une déclaration de le Jay contre moi, et qu'elle ne traitât en aucune façon de ces quinze louis ; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.

Mais l'embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler des quinze louis sans en rien dire. Ce le Jay leur donnait encore une autre sueur froide, il est si simple, si simple : que s'il entend seulement [irononcer, en dictant, le mot de quinze louis, il ne manquera pas d'entrer à l'instant dans des explicalioiis Tort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ae veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir l'air d'être di secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sff

MÉMOIRES

braise; imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change. U faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de quinze louis n^aille pas fi-apper Toreille de le iay. On se rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goêzman, en allant chez M. de Sartine : // est bien heureux que votre mari nait pas parlé des quinze louis; je n^ aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore; et la réponse de la dame, et tète à perruque, et l'adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat trèsdifficile à traiter : mais enfin la déclaration, telle qu*on vient de la lire, fut le fruit du conseil auquel je viens (le faire assister mon lecteur.

Kt croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi, que la déclaration commence par cette phrase : Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais.,. En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égard, en songeant à cette façon de s'exprimer, Bertrand^ Beaumarchais, Lafteur, Larose^ je reconnais le style aisé d'un homme supérieur aux gens qu'il veut bien honorer de ses mauvais traitements : je sens que la main du trèsfamilier libraire n'est ici que la patte du chat, et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur le Jay, le plus modeste des hommes, n^eût traité avec celle légèreté le sieur Bertrand d'Airolles, qui l'a quelque* fois aidé de son crédit ; moins encore moi, chétif, qui n'avais point l'honneur d'en être connu.

Mais laissons les grâces du style; allons au fait. Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne ni ont jamais accompagné chez madame Goëzman, et qu'ils ne la con^ naissent point du tout. A quoi tend cette phrase isolée, absolument hors d'œuvre, et sans nul mpport aux quinze louis, ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se refourtier en cas d'accident et de désaveu de la part de le Jay? Testis unus, testis nulluSj dit la loi : ce qu'on a sans doute expliquée madame Goêzman, mais qu'elle ne s'est pas souvenue de placer avec : // ny a pas de corps de délit... Nous avons déjà un commencement de preuve par écrite etc., etc.

Celte sage pi*écaut ion prise à tout événement, on a grand soin de faire écrire à le Jay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis : autant on glissera sur le principal, autant on va s'appesantir sur les accessoires. C'est la dame le Franc, elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin ; c'est "la demoiselle sa flile ; ce sont des dames de Lyon ; c'est un jeune homme que l'on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que ces honnêtes gens, assignés,* certifieront en temps et lieu que les deux rouleaux étaient bien entiers (|uand on les a rendus en leur présence.

Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces quinze louis, dont il faut avoir l'air (Je parler, quoique bien résolu de n'en pas dire un mol. Enfin la voici du mieux qu'on a pu : Et si Beaumarchais osait dire quon a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui sou-

tiendrais qu'il est un menteur et un calomniateur, etc.. Nous en voilà tirés, Dieu merci.

Mais que ces mots, soustrait quelque chose des rou^ leaux, pour ne pas nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés ! et ceux-ci, pour des secré^ taires ou autrement, pour ne pas dire que madame Goêzman a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle ; comme cela est ingénieux 1 Â l'égard des injures, on sent ici qu'elles ne sont que le saut de joie qui termine un ouvrage pénible; c'est la bravoure de Panurge qui se met en vigueur quand le danger est passé : ainsi finit la déclaration, sans date, etc. Sine le-Jay, comme nous l'avons dit.

Et c'est ainsi qu'un magistrat se joue de la vérité, pour donner le change ! c'est ainsi qu'il arme un mallieureux contre une chimère, et lui fait combattre insidieusement ce que personne n'avait dit, pour éluder de lui faire écrire ce qu'il craignait tant de voir déclarer! . et c'est ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité !

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire! iN 'est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goêzman dissimule la vérité, pour se prêter aux vues de son mari qui voulait m'atlaquer en corruption de juge ? N'est-ce pas par faiblesse que ce ce pauvre le Jay copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n'entend ni les mots, ni la force des phrases? N'est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d'ambassade Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu'il veut dire, et ne fait jamais ce qu'il veut faire, accorde une misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration mendiée 7 N'estce pas par faiblesse que ce pauvre d'Airolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout à coup la mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre, qui ne peut faire aujourd'hui de tort qu'à lui-même? N'est-ce pas par faiblesse que ce pauvre M. Marin...? Mais non, la chaleur m'emporte, et j'allais faire le tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut- être juste *.

D'autre part, j'entends M. Goêzman qui médit : Pourquoi me laxez-vous de malignité, si je ne suis coupable que d'ignorance? Quand j'ai dicté à le Jay, dans la déclanition, qu'on iiaiysiiip^s soustrait quelque chose des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement, je croyais que ce bruit de quinze louis n*était fondé que sur la fausse supposition que ma femme les eût retranchés d'un rouleau, et je voyais que les rouleaux avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à le Jay ()ue ce que je savais moi-même.

— Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me croyez-vous si mal instruit ? Vous ou-

* La réponse la plus désolante à la déplaration du sieur Baculard d'Arnaud, conseiller d'ambassade, est d'y opposer sa confronlation avec moi : j'altends pour le faire que le sieur Marin, f^ietier de France, ait publié son mémoire et la letlre qu'il s'ett fait écrire par le sieur Bertrand d'Airolles, négociant marseillais, aUn qu'ils aient chacun ce qui leur est dû , dans un seul mémoires qui ne se fera pas attendre: on peut y compter.

MÉMOIRES

Liiez que, quelques jours avant l'époque de celte déclaration, M. le premier président avait envoyé clierclier le Jay, et que devant vous il Tavait interrogé sans ménagement sur ces quinze louis, en lui disant : « Avouez- « nous, monsieur le Jay, tout ce qui s*est passé. Bertrand c prétend qu*il vous a remis, dans un fiacre à la porte

• de madame Goézman, quinze louis en argent blanc fl qui ont même été comptés dans le chapeau de votre « fils, alors présent ; que vous êtes monté chez ma- « dame Goêzman avec cet argent dans un sac, et qu'en « descendant vous n'aviez plus ni sac ni argent ; et « qu'enfin vous aviez dit à lui Bertrand, qu'elle avait « pris et serré les quinze louis dans son secrétaire.

• Tout cela est-il véritable? »

Vous oubliez, monsieur, que le Jay, tremblant, effrayé par votre fier aspect, n'osa convenir de rien chez M. le premier président, mais qu'à peine il pouvait parler.

Quittons la feinte, elle est inutile; et convenez enfin que c'est bien sciemment et non par ijjnorance que, quelques jours après cet interrogat, vous confondez, en dictant à le Jay, quinze louis d'argent blanc gardés avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n'ont aucun rapport.

C'est encore par une suite d'espoir d'embrouiller les idées de plus en plus sur les quinze louis, et de fixer Taftention du public sur des rouleaux entiers, et non sur de l'argent blanc, qu'on a fait assigner en témoignage les personnes devantqui ces rouleaux ont été rendus ; on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux augmenterait la persuasion que toute espèce de demande dch quinze louis n'était qu'une histoire controuvée, une infamie : d'autre part, on comptait que le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur va misérables quinze louis dans nos dépositions, l'opinion du faux bruit se tortitieniit à tel point par noire silence, que nos efforts t^irdifs ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succa'»s. Les choses allaient assez bien : le Jay .ivait écrit sans faire d'explication ; Marin travaillait en dessous, et se Oallait de réussir; lorsque tout à coup ces honnêtes gens, sur la déposition de qui l'on avait fait un si grand fond pour embrouiller l'histoire des quinze louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus trèsentiers devant eux, s'avisent d'ajouter, sans qu'on les en prie, qu'à l'égard des quinze louis, on a cerlilié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que. les ayant demandés pour le secrétaire, elle n'était pas tenue d'en faire compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une lois rompue, toutes les perles se dénient. Marin, qui devait réussir, me rencontre pur malheur, à riiislantoù il vient endoctriner les faibles ; nie parle de cei> misérables quinze louis; veut m'engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche : je lui prouve que c'est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions : chacun y appuie ; le Jay, qu'on voulait sacrifier, se rétracte; et voilà toutes les peines perdues.

Il n*en reste d*aulre fruit qu*une triste déclaration, q« par malheur encore, se trouYant attachée au dos de b première, ne peut plus que nuire désormais: soitori ^i un démon d'accusé parvient un jour à en aToir c»naissance, et s'avise de la discuter aux yeux des jqge et du public.

J'ai promis de faire le dépouille ment de toute cHIe noire intrigue : il est bien avancé ; les deux déclarations de le Jay sont maintenant connues : il ne rate plus que la dénonciation de M. Goêzman au pariemeit à examiner. Kncore un moment, ô mes juges! iws touchez à la fin de votre ennui, et moi â celle de ma peines. Encore un moment, lecteur, et mon adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, enneaw non moins absurdes que méchants, qui me déchira saw relâche I Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d'Iioonètes gens me font injure et ne m*ont jamais vu.

Ma s vous, qui comblez la mesure de Tatrocîté, vous qui l'avez portée... il faut le dire, jusqu^à faire insém dans des gazettes étrangères* qu'on s'apprête à me ivchercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes, dont j'ai, dites-vous, successivement hérité! Lâches ennemis, ne savez-vous qu'injurier hassement, machiner en secret, et frapper dans les ténèbres? Kodtrez-vous donc une fois, ne fût-ce que pour me dire en face qu'il ne convient â nul homme de faire son apohH gie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m'a rangé dans une classe absolument privili^ giée : ils m'excuseront d'avoir saisi cette occasion df vous confondre, où, forcé de défendre un instant de ma vie, je v;iis répandre un jour lumineux sur tout k reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie, en peu d* mots. l)epuis quinze ans je m'honore d'être le père et l'unique appui d'une famille nombreuse; et, loin que mes parents s'offensent de cet aveu qui iif est arraclié. tons se font un plaisir de publier que j'ai toujours pirtagé ma modique Ibrtune avec eux, sans ostentation •! s.ins re])roche. 0 vous qui me calomniez sans me vcnnaitre, venez entendre autour de moi le co. cerl de bénédictions d'une foule de bons cœurs: et vous sortirez détrompés. Ouant à mes femmes, j'en ai eu deux, et non trois, connue le dit le perfide gazelier. Faute d'avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma prciiiière me laissai nu, dans la rigueur «lu ternie, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n'ai voulu suivre aucune, \kh\v éviter de plaider contre si^ parents, de qui, jusque-là, je n'avais en qu'à me louer Ma secondi* lennne, en mourant depuis peu d'annt^es, a emporté plus des trois (piartsdc sa fortune, consistant en usufruits et viager; de sorte que mon fils, s'd e«i vécu, s(; h'it trouvé beaucoup plus liclie du bien de son

' Ces liornurs lumil onvuvres au gazelirr do la Ilnye, n«ïil«n k lorl dt'î» l'ianhiiiips du l«'^alaire île M. Uuvrrney contre nw>i. On dit que Idules tes 'riazelles sont soumises à l'iiisp<'ctiun iln sieui Manu, auteur d(> celle de France. Puisque l'rqiiile mrmt d'un lel «enseur ne i»eut puifier ci s écnls de iiarcilk-s infamie il ne reste de ressouiee»; aux jiens nutra'.'és (|U4> do dêlï-rrrlf* méchante A l'indignation publique.

MÉMOIRES

père que de celui de sa mère. Maintenant Youlez-vous savoir comment je les perdis?

Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la Toyaient en consultalioii dans la fièvre putride qui Tenleva, interrogez le sieur Bourdelin, son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant : Vous êtes ruiné par celte perle : le payement des soins que j*ai rendus à votre femme m*est dû, non par vous, mais par ses héritiers.

Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins; Péan, son accoucheur ; Goursaulf, son chirurgien et son ami; Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui par zèle ne la quittait ni jour ni nuit ; tous mes parents et la foule d*amis qui venaient habituellement dans ma maison, qui l'ont tous vue s'avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une déia*adation de santé de plus d'une année de souffrance également douloureuse à l'un et à l'autre.

Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.

Interrogez M** Momet, le Pot, d'Auteuil, Rouen, notaires; Chevalier, procureur; gens de loi, gens d'affaires, et conciliateurs, qui tous m'ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à la simple équité.

Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes calomnies, gens honnêtes, interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si l'amour d'une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh ! comment celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d'être le nourricier de son respectable père, et s'honore d'être le bienfaiteur et Tappui de tous ses collatéraux !

Et vous qui m'avez connu, vous qui m'avez suivi sans cesse, ô mes amis, dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu'un homme constamment gai ; aimant avec une égale passion l'étude et le plaisir; enclin à In raillerie, mais sans amertume ; et l'accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée; soutenant peut-être avec trop d'ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu'il reconnaît supérieurs ; confiant sur ses intérêts jusqu'à la négligence; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après l'orage, insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l'infortune jusqu'à Tétonnement de ses plus familiers amis.

Si j'ai jamais barré quelqu'un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu'il me le reproche. Si j'ai fait tort à quelqu'un, qu'il se présente et m'accuse hautement, je suis prêt à lui faire justice. Oue si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j ai pu offenser sans le vouloir dise de moi que je suis un homme malhonnête.

j*y consens; mais qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme; car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.

Gomment donc arrive-t-il qu'avec une vie et des intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré? qu'un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en bulte à mille traits envenimés? C'est le problème de ma vie ; je voudrais enfin le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m'ont jadis attiré les plus dangereux ennemis, qui me poursuivent encore, et cela est dans l'ordre ; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d'éclat m'ont trop fait servir d'aliment à la curiosité publique, et c'est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu'on les croie ainsi sans conséquence (en effet ils ne le sont pas); qu'une vaine réputation de très-petits talents a peutêtre offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n'être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu'il vous plaira, messieurs : mais si j'étais un fat, s'ensuit-il que j'étais un ogre? Et quand je me serais enrubané de la tète aux pieds; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d'un vampire? Eh ! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu'on puisse vous croire.

Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l'appuyer sur des déclarations comme celles que je viens d'examiner, et sur une dénonciation comme celle dont ji> vais rendre compte.

Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils m'échappent absolument. — Donnez-moi la main, je vais vous y conduire, nous sommes sur la voie : car, en matière criminelle, c'est par les faits qu'on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions, qu'il est permis d'aggraver les faits. Ainsi, l'on raisonnerait fort mal, et l'on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant comme mon adversaire : Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause, il a donné de V argent à la femme de son juge; donc il a voulu le corrom' pre.

Nous tâcherons d'être plus conséquents. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclarations extorquées à le iay par M. Goëzman, dont l'une est fausse, l'autre

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