‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 448 sur 607 · DE M. DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

DE M. DE BEAUMARCHAIS

IKRVANT DE RIpONSE AU TBOISIÈME PBÉCI8 bU COMTE DE LA DLACBE,

DEPUIS SOX GRAIfD MÉMOIRE.

Après avoir vu le comle de la Blachc délayer le mot fripon dans son encrier, en noircir outrageiiseinent soixantedouze pages, et les publier contre moi, Ton doit être ossez étonné que de ma part le mot calomniateur, fondu dans soixanle-douze autres pages bien noircies, n'ait pas encore vengé mon honneur, repoussé l'injure, et jusliUé Tactc du i"' avril 1770; mais le lecteur, trop judicieux, pour m'avoir blâmé sans m*entendre, est aussi trop éclairé p^ur me blâmer lorsqu'il m'aura entendu.

Le comte de la Blache, encore plus étonné de mon silence que le lecteur, n'a pu s'en taire, et dans un quatrième mémoire en réponse au précis pour moi, fait et publié sons moi, par un avocat aux conseils, où l'affaire es^ traitée beaucoup Irop légèrement^ suivant l'expression même de mon adversaire, le comte de la Blachc s'exprime ainsi : IjC sieur de Beaumarchais évite babilement les détails de la discussion du prétendu compte définitif... 11 abandonne le soin de sa réputation, au point qu'il suppose que son compte est rempli d'erreurs, d'omissions, de faux et doubles emplois.,. Il promet néanmoins de justifier publiquement jusqu'à la dernière syllabe de Pacte ; mais quand s'acquittera-t'il de cette promesse ? Ce sera, dit-il... après la cassation de r arrêt. Quelle modestie !

Ainsi le comte Falcozde la Blache et son avocat, trop bien instruits Tim et l'autre des obstacles qui retardaient la publication de mon mémoire, triomphent de mon silence dans le leur. Si la ruse est permise en procès comme en guerre, ils ont toujours raison tant qu'ils m'empêchent de parler : mais grâce à la justice de monseigneur le garde des sceaux, c'est enlin ce que j'ai la liberté de faire.

Je vous prie, lecteur, de ne pas oublier ce que vous venez de lire du comte de la Blache. Je vous prie encore de vous rappeler les reproches publics qu'il m'a faits et fait faire, Tan passé, sur les lettres de Mesdames, qu'il m'accusait faussement d'avoir fabriquées dans le temps que nous plaidions aux requêtes de l'Hùtel.

Rappelez-vous aussi comment je me suis justifié de cette calomnie dans l'un de mes misci^bles mémoires contre Goëzman ; que je suis bien -désolé d'avoir composés, puisqu'ils ont eu le mallieur de déplaire à la justice d'alors, et paive qu'il semble que je ne leur aie donné le jour que pour avoir la douleur de les voir brûler vifs dans la cour du Palais, et qui, comme on sait, est la Grève des livres.

J'ai l'assurance aujourd'Jiui de rappeler le trait du comte

de la Blache, éclalrci dans ces mémoires, ptrcc qnefestime que ce n'est point ce trait qui leur a mérité, de h part d'un tribunal intègre, le double châtiment d'être înceodiés et lacérés au préalable.

Dans ces mémoires ignescents je prouvais donc oomnnit le comte Falcoz, mêlant toujours la noire intri|nie * la pbtdoirie insidieuse, allait se plaindre à Versailles que. poor gagner un procès déshonorant, je faisais à Paris le plus coupable abus d'une prétendue protection des princesKS, dont je n'avais pas dit un mot, et revenait ensuite apprendre aux magistrats que Mesdames, m'ayant jugé indigne de toute protection, m'avaient chassé de leur présence; et que si je présentais de leur part un certiGcat d'honnêteté, ce n'était qu'une lettre supposée par un homme à qui rien n'était sacré. Ce fut son expression.

La conduite du comte de la Blache, au sujet de mes défenses actuelles, a un rapport si intime avec celle qu'il tint alors, qu'on ne peut s'empêcher de la rappeler, de les npprocher, d'y reconnaître toujours le même homme et de l'admirer sans cesse.

Sachez donc, lecteur, ce que le comte de la Blacbe ne sût que trop depuis longtemps : c'est que,- loin de laisser m grand mémoire sans réponse, et d'abandonner le »oin de m réputation, je n'ai pas eu de repos que cette réponse ne fâi achevée.

Apprenez aussi que lorsqu'elle a été finie, je n'ai pa découvrir par quelle fatalité mon avocat ni aucun autre avoctf du conseil n'a voulu signer mes défenses : que, bercé jetdant quinze jours d'espérances trompeuses, dans mm désespoir je me suis adressé aux avocats au parlement; qu'alors II a fallu refondre le mémoire et faire remanier quatre-vingts formes d'imprimerie pour le leur présente" sous l'aspect d'une consultation à donner ; que cet mrmft achevé, M<' Bidault, mon avocat et mon ami, qui m'tnit toujours prêté la main généreusement, et venait de me promettre encore ses secours, est tombé subitement dans ta état si voisin de la mort, qu'il n'a pu même être instniitp: mes regrets, du cliagrin et du relard affi^eux que sa maladk me causait.

Sachez encore, lecteur, qu'un avocat aux conseils, ii* slruii le soir même par moi de ce nouvel accident, et panissant touché de mon état, après la lecture de mes défense. m'a donné sa parole d'honneur de les signer aussitôt qneje les aurais refondues, que j'aurais ôté la consultation et reoi) le mémoire dans sa première forme; qu'alors vingt inpnnieurs et l'auteur miséi^ble ont encore passé la nuit et b journée du lendemain à remanier, moi la composition, en les quatre-vingts foi^mes d'imprimerie, mais lorsque je nis revenu avec le mémoire rétabli, l'avocat au conseil set dédit de sa parole et n'a pas voulu signer, sans qu'il n'ait été possible alors de découvrir qui l'en avait détourné.

Pendant ce temps, le comte de la I>laclie et N* Mariette. instruits de tout ce qui se passait, composaient le roémoiR auquel cet avertissement répond, et où ils me repracM* avec une moquerie si insultante, d'abandonner le août de ma réputation, et de n'oser me justilier sur le fond de refaire!

Loin de me décourager, je me suis adressé à 11* Ader,!»cat au parlement, qui avait signé avec M* Bidault mes»ciens mémoires, ces tristes mémoires si malheureusement incendiés. Avec la meilleure tête et la plus grande honnêteté, M* Adcr a jugé que la défense d'un homme attaqué si n^ lemment était de droit naturel, et qu'au refus des aToab aux conseils, il pouvait, après avoir lu mon méoMÎre, arrêter dans une consultation modérée le parti quejedenif suivre.

Alors il a fallu de nouveau refondre le mémoire, ymetot une consultation, et remanier les quatre-vingts formes d*!»-

MÉMOIRES

primerie. Autre nuit passée, autres travaux forcés : le temps s'usait, le terme du jugement approchait : je me croyais au bout de mes forces et de mes peines, lorsqu'il m'a fallu ranimer les unes pour parvenir à supporter les autres.

Cependant le bruit de celte consultation ayant alarmé le comte de la Bbcbe, il a suspendu la publication de ses reproches moqueurs; il a couru, écrit, sollicité; il a fait solliciter, écrire et courir ses amis pour armer l'autorité contre un libelle de moi, qui, disaient-ils, allait déshonorer le comte de la Blache. Notez qu'aucun d'eux n'en connaissait une phrase, et qu'ils n'en criaient pas moins iolle sur ma défense et sur ma personne.

Enûn, ils ont tellement intrigué, que, sans que j'aie encore pu savoir d'où le coup était parti, un syndic de librairie, à l'instant qu'on s'y attendait le moins, est venu arrêter l'impression de mon mémoire. Il avait ordre, a-t-il dit à l'imprimeur, d'enlever, même de force, une épreuve de ce mémoire : ordre, en cas de i*cfus, de violer les presses; ce qui ne se fait jamais que dans les cas de crime de lèse-majesté. Pour comble de sinc;ularité, son ordre portait, a-t-il dit, de ne point montrer l'ordre en vertu duquel il agissait.

Je n'étais pas chez l'imprimeur : l'épreuve a été enlevée, la presse a cessé de gémir, et l'impression s'est arrêtée. Il était vendredi ; je devais être jugé le lundi. Le comte de la Blache alors, se croyant bien assuré que mes défenses ne pouvaient plus paraître avant le jugement, a répandu dans le public son mémoire outrageant et moqueur, dans lequel on a vu qu'il me reproche, avec raillerie, d'abandonner lâchement le soin de ma réputation^ et de n'oser lui répondre sur le fond du procès. Quelle modestie! a-t-il dit avec joie; quelle perfidie I me sui£-je écrié avec indignation.

Je reçois à six heures du soir ce coup horrible et ténébreux d'une autorité qui se cache Je cours à Versailles, et Tais me jeter aux pieds de monseigneur le garde des sceaux, qui, n'ayant point donné de tels ordres, et touché de ma juste douleur, a la bonté de me promettre que je ne serai point jugé le lundi suivant, puisque je crois essentiel à ma cause et à mon honneur que ma défense paraisse avant le jugement,

A minuit j'étais de retour à Paris, chez le syndic de librairie, pour savoir ce qu'était devenu mon exemplaire enlevé. — Je l'ai envoyé, dit-il, chez le lieutenant de police. — A M. Le Noir? Depuis huit jours accablé de souiTrances, et ce soir même encore saigné du pied ; dans l'instant où nous tremblons tous pour sa vie, un tel ordre ne peut être émané de lui. — Apparemment que l'ordre vient encore de plus haut. — p£s plus exact, monsieur, d'une part que de l'autre I J'arrive de Versailles, et ce sont mes plaintes amères qui ont appris à M. le garde des sceaux qu'il existait un ordre d'arrêter la presse, de violer l'asile des pensées, d*en exprimer une effigie de mes défenses, de l'enlever àe force. et que cet ordre, annoncé de la part du roi, quoiqu'il n'en vint point, puisqu'il n'était point émané de monseigneur le garde des sceaux, portait l'ordre de ne point montrer l'ordre.

Ce résultat effrayant de 1 intrigue, cet abus du pouvoir des sous-ordres me rappela le trait du Contrat social : Un pistolet est aussi une puissance. En effet, c'est ainsi qu'en liaient les gens qui viennent enlever la bourse aux passants de la part d'un pistolet : ils ont ordre de ne point montrer l'ordre. Je quittai le syndic.

A doux heures du matin j'étais chez le chef des bureaux de police, à qui ces choses doivent ressortir. Il s'éveille, il s'étonne, et me jure qu'il n'en sait pas plus que moi sur cet objet.

Le lendemain à midi j'étais à Versailles encore une fois aux pieds de monseigneur le garde des sceaux ; et c'est de la généreuse équité du chef de la justice que j'aie enfin obtenu qu'un ordre (arrivé l'on ne sait d'où) d'arrêter des presses.

de les violer, d'en extraire et d'en enleyer de force uno épreuve aussi importante, et de ne point montrer Tordre étonnant qui portait autant d'ordres étonnants, fût révoqué, fût regardé comme non avenu.

Et si M. le garde des sceaux par malheur est un homme ordinaire: si sa mAle équité ne l'élève pas, en m'écoutant, au point de préférer le respect du fond à la vanité des formes ; si sa justice et ses lumières ne lui dévoilent pas qu'on veut me perdre en arrêtant mes défenses; enfin s'il ne me rend pas la liberté d'imprimer, et s'il ne recule pas le jugement, lundi arrive, je n'ai rien dit, je suis jugé, je puis me voir déshonoré. Mais grftces, million de grâces lui soient à jamais rendues; il m'a sauvé de ce malheur.

Voilà, lecteur, les dangers que j'ai oouiHis.

Cependant te comte de la Blache ne peut plus empêcher que le mémoire qu'il a répandu ne soit répandu : il ne peut empêcher qu'on y voie l'ironie outrageante avec laquelle il me reprochait ^abandonner le soin de ma réputalùm^ et de nepcs oser lui répondre, pendant qu'il employait tout ce que l'intrigue et l'autorité ont de plus redoutable pour empêcher que ma réponse ne parût.

Enfin la voilà, celte réponse que le comte de la Blache a craint avec raison qui ne le couvrit d'une nouvelle confusion. Mais dans un siècle où l'art de deviner les hommes a fait chez eux autant de progrès que celui de se déguiser, on sent que je n'ai pas dû perdre un instant de vue mon adroit adver* sairc. Pendant que je lui répondais de la plume, je le suivais de l'œil: et quoiqu'il soitsouple et glissant comme une couleuvre, et qu'il ait à ses ordres des avocats pour insulter, des chevaux pour courir, des amis pour solliciter, du crédit pour obtenir, et de l'argent pour m'arrêler de toutes parts, soyez certain, lecteur, qu'il n'a, jusqu'à ce moment, encore obtenu d'autre avantage sur moi que de m'avoir empêché de voir nos juges, qu'il a fatigués de reste pour nous deux, et d'avoir retardé, l'impression de cet ouvrage.

Et je n'ai fait ce détail qu'afin de persuader le public, qui s'étonnait déjà de mon silence, que dans toutes mes affaire^, lorsque j'ai l'air d'être en demeure et d'avoir bien des torts, je suis toigours plus à plaindre qu'à blâmer.

Le grand mémoire qui suit répond à tout le reste.

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