‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 484 sur 607 · CHOIS · texte numérisé non relu

CHOIS

Ses dettes causaient donc sa fuite ; ses créanciers, el non pas moi, le poursuivaient au criminel; on allait lui faire son procès comme ayant pris la fuite après avoir fait sa faillite, qu^il ne veut pas qu'on nomme banqueroute.

Mais moi, quel tort commercial ai-je fait à ce Komman? J'avais secrètement prévenu M. le cardinal de Rolian de mes frayeurs à son sujet. Son Éminence, en qualité d'administrateur pour le roi dans la vente d(>s Quinze-Vingts, ne pouvait voir avec indifférence le désordre de Komman, comptable et caissier de l'affaire (ce qu'ils appellent surveillant), car le précepteur a trouvé des dénoininalions pour tout. J'avais aussi prévenu monseigneur le duc de Chartres, également intéressé dans l'affaire en ce que son trésorier, l'un des acquéreurs des Quiiize-Vingls , pouvait compromettre ses fonds on soutenant ce Komman. Je voyais bien que ce dernier se dérangeait dans ses affaires ; mais j'étais loin de supposer que sa faillite fût si prochaine.

Comment l'aurais-je soupçonné, lorsque, dans quatre lettres, des T2, 25, 27 et 28 juillet (c'est-à-dire de quatre jours avant qu'il prit la fuite), adressées à l'abbé Georgel, on lit ces propres mots ; dans celle du 22 juil-

• Terme impropre el du bas langage, qui se glifsse dans les discoor*.

let, sur les soupçons que je montrais de la faussdé de cet homme, il écrivit au sieur abbé Georgel : c Je sob ff incapable de jouer qui que ce soit, encore motnsdes ff personnes aussi respectables que M. le cardinai. »

Il savait donc que moi, Yuii des conciliateurs, mettais en doute sa bonne foi ?

Et plus bas, dans la même lettre : • Je suis prft à « donner les douze mille livres (de pensian) à ma femme; ff et pour ses diamants, je les remettrai moi-même à a ff famille, attendu que mon conseil, aussi bien (pie ff M* Mommet (le notaire qui dressait racU), m'oDtoth ff séné que je ne pourrais avoir de ma femme une déff charge suffisante. »

Quoi ! Komman, vous offriez douze mille francs de pension et ses diamants à cette femme horrible, qoi, après avoir tout trahi, avait attenté à vos jours ! etc., etc. Ah! vous ne vouliez que tromper; tous alliez finir soib peu de temps !

Et ceux-ci, dans celle du 28 : ff J'ai cherché hier

< M. Turpin (son conseil), sans pouvoir le joindre; et « je me suis rendu ce matin de très-bonne heure cbei « lui, pour lui communiquer le plan de conciliation tmc « ma femme. Il était enfermé pour affaires essentielles; « il m'a prié de le lui laisser, afin qu'il y puisse foire « ses observations. •

Et ces mots dans celle du 28 : ff L*a(Taire des Quin»- « Vingts ayant essentiellement intéressé monseigneur le

< cardinal, et M. de Beaumarchais t'en s^ocatpodt « S. Â. É. sera sans doute instruite de son succès. »

11 savait donc très-bien que c'était aux instances de M. le cardinal que j'avais consenti de faire un tnTaâ aussi dégoûtant ?

Et ces mots dans la même lettre : « Tauraisété ff charmé de vous rendre compte d'une entrevue qa « jai eue hier avec ma femme chez M. le lieutenant de « police. 11 ne me paraît pas possible qu'on puisse ter- « miner cette afliure » (celle de raccord avec sa femmf] « demain matin chez M* Mommet ; car on ne ma rien K fait connaître encore sur les observations de M* Tin^ « pin. »

Vous apprendrez plus bas, lecteur, dans une lettre de moi, du 4 août suivant, qu'il dit alors à sa malheureuse femme, laquelle me le redit sur-le-champ* Oh ! d'ici à huit jours on verra bien d'autres wmvellex !

C'était sa faillite el sa fuite qu'il annonçait par ce discours.

El ces quatre lettres sont en original dans les mains de M. l'avocat général.

Et cet on, qui ne lui avait rien fait connaître, dit- il, sur les observations de M* Turpin, c'était moi-même; et il avait toutes mes observations, et il éludait, allongeait, usait le temps, trompait tout le monde, pour attraper le jour où il recevait l'argent de surséance q« lui procurait si bénignement M. le Noir, qu'il enabifl» récompensé ; pour attraper, dis-je, le jour où il pourrait s'enfuir avec les quarante mille livres que M. lecardinal avait empruntées pour les lui prêter : ce qui ar-

riva quatre jours apr^s. J'appris en même temps ssfaillile et son arrèl de surscacice, le-Snaùl I78S. Qu'on juge lie ma surprise ! Veut-on des preuves sans répliqire de la coléreoii je tombai* je les tire des lettres suivantes, que l'indignation m'arracha dans l'instant même de sa

Leur style seul Tera juger si j'avais préparé, si j'avais pu prévoir celle dernière scélératesse.

A qui écrivis-je ces lettres! Aux quatre personnes seules qu'elles pussent inléresser : à M. le cardinal ; à monseigneur le duc de Chartres; à M. Ameiol, ministre, qui ven;iit de donner arrêt de surséance aui frères Komman ; à M. le Noir entin, qui le leur avait procuré.

A il. Anulol, miniilre el teerHaire d'Étal au département de Pari t.

• paris, ce *»oinW.

* MOKSIEITR,

■ Sans chercher à nuire auv sieurs Komman, à qui vousaveieula bonté. dit-«n.de faire accorder un arrêt de surséance, j'ai l'honneur de vous prévenir que SI. le cardinal de Rohan ma Irèi-inttamment prié, longtemps avant son départ, de jeter un coup d'œil sévère sur radrainistration de l'affaire des Quinre-Vingts, dont Son Ëminence a vendu les terrains à une compagnie au nom du roi ; que monseigneur le duc de Chartres m'a fait la même demande avec une égale instance, parce que son trésorier, qui ne lui a pas encore rendu ses comptes, est à la tète de celle acquisition avec le sieur Guillaume Kornman.

• A l'examen ausiére que-j'ai fait de celte alTaire, j'ai trouvé qu'il y avait bien du tripotage, et même un peu du désordre qui a enlminé la chute de Kornman. Forcé de faire Aler la caisse de cette entreprise à ce dernier, pour que te mal n'augmenidl pas, j'ai exigé de lui des comptes rigoureux sur sa gestion :el une foule de choses m'ont alors convaincu qu'il a ménagé de très-loin la faillite qu'il fait aujourd'hui.

■ Fn l'absence de M. le cardiail de Rohan, dont je stipule ici les intérêts, dans sa qualité d'administrateur des Quinie-Vingts ; pour les intérêts de monseigneur de duc de Chartres ; et en faveur d'une compagnie débitrice enrert le roi dedix-huil cent mille livret, à laquelle la faillite de Komman et lei tuite* peuvent porter un coup affreux ', j'ai l'honneur, monsieur, de vous prier de vouloir bien excepter de la sursèance accordée au sieur Komman tout cequi lient à ses relations avecl'affaire des Qu inie- Vingts.

• D«n( leur premier llbc i\t onMabsùMii iet jminlt jlaliqite. Leur double inlenlion é1i<l de faire croire qu'il j . U de* chotet trop malbounétei pour être citéo, et surloot i pocher qo'on ne \ùl qu'ili éliieni d^bileuri enien le roi de kitit ceul milU liBTn: cir lion on lunit «enli l'indiipeni néf«ûU où j'atiis été d'étliirer le mimilre qui lenail d'il drr Mnt mlrïclion ua tTtèt de lurtéance aux Kornman, i Imri dei QuInie-VinirU, moi chicti par momeigneur le c nal de bien leiller aai inUrPl* du roi. C'eil {ftrloDl. de leur I» ro^me fldéliUI

ItES. : 441

• Je lais la mftme supplique à M. le Tfoir, qu'on a sûrement trompé surl'état des choses, si l'arrêt desursèance est accordé sans restriction.

t 11 importe aux intérêts du roi, de U. le cardinal, età ceux de monseigneur le duc de Chartres, et h celui d'une affaire m^eure que la mauvaise conduite de Komman a traînée dans la boue, que vous ayez la justice, monsieur, de faire ordonner la restriction que je TOUS demande.

• Accablé comme je le suis de mes propres affaires, celle-ci devait m^èlre éternellement étrangère ; mais deux personnes augustes nt'oid fait de a vive* intlaneei de porter le flambeau de l'austère équité dans une caveme obscure et méphitique, que je n'ai pu me dispenser de travailler à éclairer voire religion, abusée sur cet objet important.

a En l'absence de l'un et de l'autre, et sans autre mission que celle que j'ai l'honneur de vous indiquer, mais que je crois la plus forte de toutes, je me hâte de vous représenter, monsieur, la nécessité d'une aussi grave exception dans la surséance accordée par le roi à la maison Komman. Je souhaile beaucoup que Guillaume Kornman soit plus digne de votre protection dans ses autres affaires que dans celle des Quinie- Vingls, où il s'est comporté de la manière la plus réprébensible; et c'est le plus doux adjectif que je puisse employer pour désigner une conduite absolument inexcusable.

■ Je suis avec le plus profond respect,

a HonsiRDR,

i Votre, etc.

< Signé: Ciaos de BF.tinitncHAis. •

A M. le Noir, lieutenant général dt police.

• Parit, ce t aoritlSTl.

• HoxsiBUH, i Forcé de partir à l'instant pour Bocheforl et Bordeaux, j'ai l'honneur de vous prévenir que, dans l'excès de votre bonté pour Komman, si vous lui avei fait accorder un arrêt de sbrséance sans restriction, votre bonté vous entraîne au delà de votre justice. Ayex la complaisance, je vous prie, de jeter un coup d'œil sérieux sur ma lettre à M, AmeloI, dont j'ai l'honneur de vous faire passer copie, et vous regretterei sûrement d'avoir substitué votre commisération a la justice publique, dont vous êtes un des dispensateurs.

■ Je ne vous parle pas de sa malheureuse femme. Il a eu rimpudence de me dire que c'était vont qui lui aviet conteillé de la faire enfermer, et que vaut vaut ^iet ckargé de tout, en écrivant à M. Amelot. Vous voyez ce que mérite un pareil homme.

1 II y a trois mois qu'il ballotte H. le cardinal de Rohan, l'abbé Georgel, et moi, el sa femme, et mon notaire, et tous ses amis; tous les actes ont été faits, el tout cela n'était que pour amenei- la vile catastrophe qui lui a valu votre arrêt de surséance, fiotei encore qu'il

y a huit jours il a dit à sa femme en rianl, chez vousmême : Oh ! d'ici h huit jours on verra bien d'autres nouvelles !

« Ma lettre à M. Amelot vous montrera quelle espèce d'intérêt je prends à tout ceci ; la conduite de cet homme dans TafTaire des Quinze-Vingts est digne de la paille des prisons.

« Je vous supplie, monsieur, de concourir à faire mettre à la surséance la restriction de l'affaire des Quinze-Vingts, à laquelle il doit des comptes rigoureux.

« En vérité, tout cela fait horreur.

« Il est bon que vous soyez instruit de toutes ces choses, atin que des lumières reçues à temps sur des affaires remplies de vilenies vous empêchent de regretter, quand il serait trop tard, d'avoir prodigué à des sujets indignes des bontés qui feraient le salut de mille honnêtes malheureux.

« J'ai l'honneur d'être, avec l'attachement le plus respectueux,

i MONSIBUR,

« Votre, etc.

« Signé : Caron de Beaumarchais. »

A Son Altesse Êminentissime monseigneur le cardinal

de Rohan.

• En partant pour Rochefort; Paris, ce l aoiU 1782. M MON.SEIGNEI'R,

« Instruit, comme vous l'avez été par l'abbé Georgel, de toutes les menées par lesquelles Kornman s'est joué de ses paroles données à V. A. et à nous, vous croyez fout savoir; mais ce que vous savez n'est rien. La rorainl)ole de ses manœuvres est une bonne banqueroute qu'il a faite hier malin, après avoir eu toutefois la précaution de se munir d'un bel arrêt de surséance. Vous concevez, monseigneur, à quel point la colère et l'indignation m'ont soulevé contre lui. Pour de l'étonnement, j'en ai fort peu ressenti ; car sans ce projet ignoble, infâme, toute sa conduite était une énigme inexplicable. Il triomphe maintenant, dans son âme de boue, d'avoir joué tout le monde, et d'être arrivé à son but à travers la coquinerie, le mensonge et la plus vile bassesse.

« Je vous eu demande pardon, monsei*;neur ; mais voilà pourtant l'homme pour lequel vous avez fait jouer la grosse sonnerie des privilèges strasbourgeois contre la justice réclamée par la plus malheureuse des femmes. Toutes les sollicitations à cet eflèl n'avaient pour but que d'attraper le 31 juillet, et d'avoir, avant de manquer, vos quarante mille livres et les cinquauttMpialre mille livres du trésor roval.

« Mais un arrêt de sursèance obtenu sur simple re- (piêtepar un banquier de Taris, et sans égard aux créanciers il'un tel houune, me paraît une chose si farouche, (pie je me suis hâté d'écrire à M. Amelot la lettre dont j'ai l'honneur d'envoyer copie à V. A., pour faire au moins excepter l'alTaire des Quinze-Vingts (à qui ce ga-

lant homme doit des comptes) des effets de h noUe surs4*ance accordée au nom de roi.

« En lisant cette lettre, V. A. verra comment, es l'absence de M. l'abbé Georgel, i renant conseil de ma raison et de votre droit, je demande hautenoenl Teiaption qui est due à une affaire débitrice du roi, àuneaP faire où V. A. est administrateur pour le roi, etc., etc.

« Nous espérons, monseigneur, que le premier xb de Yotre justice, après celte lecture, sera de faire désister la ville de Strasbourg de son droit de juger la s^ ration entre lui et sa femme. Cest à Paris que ooos avons besoin de sonder les affreux replis de cette ime abandonnée. C'est ici qu'il faut lui demander compte et raison de tout ; et comme tdut s'enchaîne et que je toïs un projet de longue main, je vais le faire veiller de si près, que f espère encore sauver V affaire des Qmjoe- Vingts y à qui ceci porte un coup affreux. Douze cent mille livres de son papier sur la place ! il en a sûrement les fonds : il rendra gorge; et comme il y a longtefl^ qu'il en a bu la honte, il ne reste plus qu'à lui en faire avaler l'ignominie.

f Vous ferez, monseigneur, ce que \otre pradeoce vous prescrira, d'après ma lettre à M. Amelot : mais comme je serai, dans ma course, instruit, chaqneonrrier, de tout ce qui se fera là-dessus ; après avoir coora les côtes de l'Océan jusqu'à Bordeaux, je remonterai par Toulouse et Lyon, vous en rendre un nouveau comptes Saverne, et vous y assurer du très-respectueux dévwwment avec lequel je suis de V. A. É., « Monseigneur,

a Le très-humble et trèsobéissant serviteur,

« Signé : Caron de BEACHARnaiis. »

A Monseigneur le duc de Chartres.

« Fans, ce 4 aoiU l'8l <i Monseignllr,

« Je ne serai peut-être pas assez heureux pourvwt trouver ce soir, quand je me présenterai au Palais- Royal, à neuf heures, et je ne pourrai y retourner; car c'est avec mes chevaux de poste, et absolument parti, que je m'y présenterai.

i 11 est très-important que vous sachiez que Kornman a fait banqueroute ou faillite hier, et qu'il a d^ un arrêt de surséance. Je ne puis savoir encore jusqu'à quel point celle faillite peut nuire à l'affaire des Quinie- Vingts ; je tremble qu'il n'y ait bien du tripotage dans tout cela.

« Je fais en ce moment le premier acte conservatoire utile à vos intérêts et à ceux de M. le cardinal. U m^ instamment prié d'inspecter les gaillards (pour user de vos termes) qui ont usé des fonds de tout le moode pour faire leurs affaires, qu'ils ont même eu la soltise de gâter avec autant de moyens honnêtes et malhouiêieâ de les accommoder.

« J'écris à M. Amelot que je m'oppose, au uomài M. le cardinal et pour les intérêts du roi, dont la ooopagnie des Quinze-Vingts est débitrice, à ce que ks

MÉMOIRES

lettres do sursôance obtenues pnrKornman aient aucun effet contre les Quinze-Vingts, dont il était caissier. Votre trésorier y étant jusqu'au cou, et ne tous ayant pas encore rendu ses comptes, il est à craindre que Tarrèt de surséance de Kornman ne finisse par vous nuire. C'est à vous, monseigneur, à voir M. Âmelot et M. le Noir, pour nous aider à obtenir la distraction de la surséance donnée à Kornman, dans toutes ses relations avec r affaire des Quinze-Vingts, Gela vous est essentiel. J'établis pendant mon absence la plus rigoureuse inquisition sur les gaillards. En vérité, tout m'est suspect. Votre maison, dit-on, est payée depuis longtemps en effets Kornman ; quelle misère aujourd'hui s'il fallait tout rembourser ! Cela fait mal penser. Je ne suis pas encore hors d'espoir de tout sauver. Mais, monseigneur, pendant mon absence, je prie Votre Altesse de ne faire que des actes conservatoires. Il est bien étonnant que je TOUS aie trouvé dans Vignorance absolue des dix-huit cent mille livres que la compagnie est censée avoir payées au roi, mais qu''elle doit encore ! Comment vous laissaiton faire un prêt, sans cette instruction préalable, à une affaire dont Tétat compromettait la sûreté de votre prêt ! Je n'entends rien à tout cela, mais j'espère l'entendre bientôt ; et soyez certain, monseigneur, que je m'en servirai pour vos intérêts.

« Je suis, avec le plus parfait dévouement, de Votre Altesse Sérénissime, monseigneur, le, etc.

« Signé : Garon de Beaumarchais *. »

Ce jour n)ême, à neuf heures du soir, je passai dans ma voiture de poste au Palais-Royal, où j'eus l'honneur de conférer avec monseigneur le duc Chartres sur la partie de cette affaire qui touchait à ses intérêts. S. A., il est >rai, ne fit point de démarches pour faire excepter les Quinze-Vingts de la surséance accordée à Kornman en fuite, mais elle me sut beaucoup de gré du zèle que je lui montrais, prit des précautions intérieures pour assurer ses capitaux, et, daignant depuis reconnaître ma lettre du 4 août comme authentique et comme reçue à son époque, Monseigneur a trouvé juste que je l'imprimasse pour servir à ma justification, que nul n'a le droit d'arrêter.

En quittant Son Altesse le 4 août 1782, à dix heures du soir, je partis du Palais-Royal (car j'étais en route) pour la Rochelle et pour Bordeaux, d'où je comptais me rendre par Montpellier, Lyon et Strasbourg, à Kehl, et conférer, en passant à Saveme, avec M. le cardinal, sur rinfluence qu'aurait eue la faillite deKorûman sui l'affaire des Quinze-Vingts.

Mais le sort disposa autrement de mon temps ; je restai cinq mois à Bordeaux, occupé de mettre à la nier

* lis ont fait croire à tout le inonde que ma lettre à M. Amelot avait ruiné leur crédit, et l'on peut bien juger qu'on m*ena fait on crime; car, dans cette odieuse affaire, l'envie de me trouver coupable a fait passer chacun par-dessus tous les etamens. Si l'on eAt daigné réfléchir que c'est après sa fuiie, $a $ur$éanee et 9a /at/Itte que J'écrivis cet quatre lettres, l'indignation dentelles sont pleinaa aurait enflammé mes lecteurs. L'artiflce de ces bril^nds est de tout dénaturer ; et le public, inattentif, est toujours dupe de leur artifice.

trois vaisseaux ricliement chargés pour nos îles et pour l'Amérique, et que l'Anglais sir James Lutirel, beaufrère du duc de Cumberland, me prit à vingt lieues de la côte, par une infâme trahison, non pas de sir James Luttrelf mais d'im capitaine suédois exprès sorti de la rivière pour aller indiquer au commodore anglais l'instant juste de leur départ. Malheureusement pour moi, je ne dis que ce qui est connu de mes concitoyens, de toute la France commerçante.

Dernière victime de la guerre, affecté d'une perte énorme, je revins à Paris en janvier en 1785, sans aller à Saveme ; et depuis ce temps malheureux je n'ai plus entendu parler ni des Quinze-Vingts ni de leurs embarras, et je n'ai eu d'autre part aux affaires de la dame Kornman que par mes prompts secours versés sur sa détresse, par les consolations qu'elle a reçues de moi : heureux de la dédommager du peu de fruit de mes démarches, pour la remettre auprès de ses enfants !

Depuis plus de trois ans le sieur Kornman était sorti de ma mémoire, quand deux assignations de lui me forcèrent d'aller déposer, comme témoin, ce qui m'était connu de ses querelles avec sa femme. Assigné et réassigné, je dis en abrégé, sous la plume d'un commissaire, tout ce qu'on lit ci-dessus. Autre silence d'une année, puis leur premier libelle parut. J'y répondis, ils répliquèrent; et, pour tâcher d'annihiler mon témoignage, ils cherchèrent et trouvèrent dans mes anciens valets quelques faux témoins contre moi.

Un portier chassé de ma maison, mais à qui je faisais l'aïunône parce qu'il avait de la famille, m'implorait assez constamment (toutes ces lettres sont au procès); mais comme il employait l'argent qu'il m'arrachait à s'enivrer, à enivrer mes gens, je lui fis défendre ma porte. Un jour il m'écrivit la lettre qu'on va lire :

m Rue des Juifs, au Marais, n* tt, chez M. Rivière, cordonnier.

fl Monsieur,

• Vous m'avez défendu votre porte, et c'est la raison pour laquelle je vous écris, ne pouvant vous parler. Vous m'avez réduit à la plus affreuse misère par l'injustice que vous m'avez faite sur le vol qui a été commis chez vous, et dont vous savez bien que je suis innocent.

« Aujourd'hui, monsieur, je suis dans le cas de vous faire le plus grand mal : je ne vous en dis pas davantage ; mais vous pouvez m' envoyer chercher^ et je vous le dirai et vous l'expliquerai : mais il est juste que fy trouve un avantage. Si je n'avais suivi que les mouvements d'un juste ressentiment, fortitiés par la misère, f aurais pu aller loin contre vous à votre insu ; et vous vous seriez aperçu trop tard, ou peut"-ètre jamais, du mal que je puis youi faire. J'y aurais aussi trouvé mieux mon compte ; mais je répugne, après vous avoir servi neuf ans, à prendre ce parti, et j'aimerais mieux vous prouver dans cette occasion combien vous avez au tort d'accabler Yolre ancien serviteur.

• Signé : Michcun. »

MÉMOIRES

Je reconnus ici TouTrage de mes deux adversaires, corrompant tout autour de moi ; car cette lettre était dictée, ce n'est point là le style d'un portier. Mon premier soin fut d'envoyer la lettre à M. le lieutenant de police, en le priant de faire interroger cet homme par on commissaire, sur le mal qu'il savait de moi, afin qu'il fût juridiquement constaté. Au premier ordre qu'il reçut d'aller faire sa déclaration, il prit l'alarme et se cacha. Aussitôt le fougueux Bergasse imprima que j'avais arraché au ministre une lettre de cachet contre un pauvre instruit de mes forfaits. Il mentit sans pudeur au public, comme il n'a cessé de le faire, et le public se tint pour dit que je disposais des ministres pour servir mes atrocités. Comment en aurait-il douté quand on citait un magistrat du parlement, indigné, di^ait-on, de tant d'abus de mon crédit, qu'il était temps de réprimer? On connaîtra plus loin l'objet de cette intrigue.

Alors, bien sûrs de disposer de ce tas de valets qui leur était vendu, ils firent déposer contre moi diez mattre Baudet, commissaire, ce portier et sa femme, et ses filles et son gendre; c'est le cocher que l'on a vu plus haut arranger avec ces messieurs la course honorable et nocturne qu'ils me font faire dans ma voiture pour conduire une femme enfermée depuis six mois'par lettre de cachet au lit d'un amant prétendu, lequel était parti depuis huit mois pour la Hollande ! Et voilà les nobles témoins qu'ils ont salariés et produits !

Mais quelle rage arme donc contre vous ce Komman et ce Bergasse? — C'est là le secret de Taffaire, et je ne poserai pas la plume sans vous l'avoir bien dévoilé. Mais qu'il me soit permis d'oublier un moment ma cause, pour m'occuper d'un fait très-grave qui intéresse la dame Komman.

Quelle opinion prend riez-vous de moi, si j'achevais ce plaidoyer sans compléter la preuve que j'ai promise des torts de cet époux envers sa femme, qu'il accuse?

Eh! dois-je abandonner celle que j'ai sauvée une fois, parce que ce service m'a jeté dans quelque embarras? Le nom d'ami ne serait qu'un vain titre, si Ton n'en remplissait pas les devoirs. Souffrez, lecteur, que je revienne sur un fait important qu'ils ont couvert de calomnies pour en faire oublier la trace ; souffrez que je revienne sur les leHres écrites au sieur Daudet par les sieurs Kornman en 1780. Elles m'ont engagé à servir cette infortunée ; elles doivent éclairer la religion des magistrats, loucher les juges en sa faveur, et faire tomber le masque de ses persécuteurs.

IS'ouvcUes preuves des projets du sieur Kornman sur sa femme, tirées toutes de ses écrits.

En faisant l'historique des premiers mouvements d'intérêt que les malheurs de cette dame m'ont inspirés, j'ai dû parler des lettres du mari qui achevèi'ent de me déterminer.

J'ai dû prouver, en les montrant, que le sieur Kornman ayant désiré de voir son épouse en liaison intime avec un homme qu'il appelait son cher ami , auquel il croyait un crédit propre à rétablir sa fortune, avait

brusquement renversé son ouvrage, et diangé son projet en celui de perdre sa femme, à llnstaot même m le ministre protecteur de son protedeiir était tonèé dans la disgrâce.

J'avais cru qu'il me suffisait d'^imprimer simplaneat ses lettres ; et comme ici le ridicule égalait an moins l'infamie, peut-être m'étais-je trop livré à cet ironiqiie mépris, au sourire amer du dédain qu*excite une lourde bassesse. Mais si le ton que j'avais pris déplaisul i quelques personnes, en avais-je moins démontré qo'oB mari convaincu d'avoir écrit ces litres à lliomroeqiill accusait d'avoir séduit sa femme était le plus vildis époux?

Cette tâche remplie, je pensais qu'il ne me restait plus qu'à bien prouver mon dire sur les trois antres imputations qu'ils me faisaient dans leur libelle, lorsque cet imprudent mari, dans sa réplique à mon mémoire, s'est efforcé, sous la plume d*un autre, dedoaner le change au public, et de pallier sa conduite m prêtant à ses lettres un autre sens que celui qu'elles offrent, en m'accusant de les avoir tronquées, interpolées et transposées, en les appliquant, comme il peut, à une prétendue intrigue de sa femme avec certain jene étranger dont il avait pris, nous dit-il, son nouveau gilant pour arbitre; ce qui est très-probable encore.

Or, moi qui ne veux rien laisser à désirer sur os lettres, parce qu'elles jettent le plus grand jour sar l'homme et sur la cause, et qu'elles jugent le procès, je les transcrirai toutes, sans lacune et dans l'ordre des dates, à la suite de ce mémoire, comme pièces justificatives, telles que j'en ai pris au greffe Texpéditiona bonne forme, après les avoir rapprochées du très-imprudent commentaire par lequel on a prétendu les expliquer et les justifier.

Avant de reproduire ces misérables lettres', n'ooblions pas qu'à leur annonce le premier cri de l'adversaire fut d'imprimer étourdiment ces mots • :

f Le sieur de Beaumarchais a dit en particulier ï « plusieurs de ses partisans, qui le répètent avec afle^- « tation, qu'il a en sa possession plus de quarante de • mes lettres qui prouvent que j'ai été le premier aaf teur des désordres de mon épouse. 11 faut que ces fl lettres aient été écrites depuis peu par une pertom « quia emprunté ma ressemblance; car je n'en ai au" « cune idée, •

Emprunter la ressemblance du sieur Guillaume KorDman pour écrire des lettres de lui ! Quel style et quelle défense ! tout est de la même force, et c'est pourtant là du Bergasse !

N'oublions pas non plus (car pour s'entendre il faut poser des bases), n'oublions pas que dans un écrit postérieur, en date du 27 mai 1787, publié par le même Kornman pour donner le change au public sur l'infe-

* Ces lettres, déposées au greffe pour rinstrartion des jifes. étant toutes de N. Kornman, auraient été fort ennuyeuses pour k lecteur ; nous les avons supprimées, comme ne poa?aiit ni ri*stniire ni l'amuser.

* Observations de Komman. le 93 mai 1787, page â.

MÉMUIUKS.

luie ilu portier chassé de cliez moi, qui a trouvé sa place en ce mémoire ; toujours embarrassé des lettres que j*annonce, et dont on Tentretient souvent, nous dit-il, répoux n*est plus aussi certain qu'un autre ait pris sa ressemblance : et ces lettres, dont il n*avait d'abord aucune idée, il commence à penser qu'elles peuvent être de lui puisqu'il me • somme de les faire im- € primer ; mais tout entières. Je iuis bien sûr, dit-il, € que l'ensemble de mes lettres, rapprochées des circon- « stances ou je les ai écrites^ suffira pour détruire de « telles imputations * . »

Ainsi d'abord ces lettres sont d'un autre ; puis, forcé d'avouer qu*elles sont de sa main, il demande qu'on les dépose. Mais il n'a pris ce parti désastreux que parce qu'il savait dès lors que je les avais déposées. Puis, quand je les imprime, quoiqu'il n'ait vu encore aucuns originaux, suffoqué par sa syndérése, il lui faut boire l'amertume, non-seulement de les reconnaître, mais de les faire expliquer par le précepteur de son fils le moins gauchement qu'il se peut !

C'est cette explication d'un ennemi très-imprudent, d'un écrivain très-maladroit, qui complète ma preuve, et va les traduire au grand jour. Je supplie qu'on me suive avec une attention sévère. Chaque fois que je citerai les lettres de l'époux, les accolant à l'explication qu'ils en donnent, je désire qu'on vérifie si je suis net et conséquent. Les phrases de ces lettres, que j'avais laissées en blanc dans mon premier mémoire, sont imprimées dans celui-ci en caractères remarquables, afin qu on puisse discerner quel motif me les fit omettre comme oiseuses ou comme indécentes, plus souvent encore par égard pour les personnes que l'on y dénigrait.

Je ne me traîne point après lui sur sa déplorable défense, c'est bien assez de le citer partout où je prouve qu'il ment : j'indiquerai seulement les pages, pour qu'on voie si je cite à faux.

0 mes lecteurs! si la vérité vous est chère, dévorez encore, je vous prie, l'ennui de cette discussion; vous en retirerez une instruction complète.

Je remarque d'abord qu'en copiant sur mon mémoire les copies de ses propres lettres, il change autant qu'il peut des mots fort importants.

Dins mon mémoire (page 414), en parcourant sa lettre au sieur Daudet du 19 juillet 1780, après ces mots : Si nous pouvions faire le voyage de V Alsace ensemble, CELA SERAIT PLUS GAI ; et avaut ceux-ci, il ne

TIE?IDRA qu'a ma PEIIHE D'ÊTRB DE LA PARTIE, OU lit CCttC

phrase amicale : D'un autre côté, votre absence de Wrtailles pourrait peut être préjudicier a nos spéculations projetées ; et lui, dans son commentaire, il copie ' : m Votre absence de Versailles pourrait peut-être prèju- « (licier à vos spéculations projetées, » On sent qu'il voudrait éloigner l'idée qu'ils eussent des spéculations communes, parce que cette idée raniène h quelques autres. Cependant j'avais imprimé NOS spéculations prolETKEs, en fortes lettres capitales. Je m'attends bien

• Imprimé du 27 mai 1787, par G. K.

• Page 1i du second libeUe.

qu'ils répondront : C*est une faute d'impre&»ion ; moi, qui les sais par cœur, je dis : C'est une huied* intention ; j'en vais donner une autre preuve.

 la page 16 de cette réplique, il dit : Moi négociant, et moi banquier, serais-je coupable pour avoir, sans sortir des bornes de ma profession, proposé quelques idées utiles au gouvernement sur des objets de comptabilité qui étaient de mon ressort ?

Est-ce offrir des idées utiles au gouvernement que d'écrire à votre cher ami, dans la lettre fâcheuse que vous essayez d'excuser: Le ministre devrait me faire son banquier particulier, parce qu'étant dans le cas d'avoir toujours une caisse garnie, j'acquitterais tous les mandats, ,, Il me parait que cet objet pourrait devenir conséquent 1 pour le prince ; surtout si, dans un maniement de passé cinquante millions, on peut me laisser de

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