BILLET
i Colmar, officier municipal, et celui qui a dit en votre présence avoir des preuves conire vous, est cause du nouvel ordre (celui qui m*avait remis au secret). Le comité n'a pas voulu prendre sur lui de le décerner ; il a exigé une réquisition écrite du sieur Colmar. Je l'ai vue. Elle est sans désignation de motifs. On nous promet de s'occuper de vous sans délai. Votre portefeuille est scellé comme vom Vavez désiré. Écrivez avec force au comité, que je ne quitte pas. »
Ce billet de mon neveu me fut remis par le concierge, à l'honneur duquel je dois dire qu'il adoucissait de son mieux le sort de tous les prisonniers.
Je demande à mes compagnons d'infortune la liberté d'écrire, dans un coin et sur mes genoux, un fort mémoire au comité de surveillance de la mairie, M. Thierry me prêta du papier; M. d'Affry, son portefeuille pour me tenir lieu de bureau. Le jeune Montmorin, assis par terre, le soutenait pendant que j'écrivais. M. de Tollendal disputait avec l'abbé Boisgelin ; M. Gihé me regardait écrire ; M. Lenoir, à genoux, priait avec ferveur; et moi j'écrivais ma requête, plus fière, hélas! peut-être que ce temps ne le comportait. Je ne fais cette réflexion qu'en faveur de Lecointre^ qui vous a dit, 6 citoyens, que f écrivais avec bassesse sur cette épouvantable affaire ! La voici, ma bassesse à ceux qui me tenaient le couteau sur le sein :
A messieurs du comité de surveillance de
la mairie.
• Ce 28 août 1792.
fl Messieurs,
fl Si je rassemble au fond de ma prison le peu de mots que j'ai pu recueillir sur l'objet trop public démon étrange arrestation, je juge qu'un ardent désir de voir entrer en France les soixante mille fusils achetés par moi en Hollande, et cédés au gouvernement, vous fait ajouter foi aux viles accusations de quelques calomniateurs, aussi lâches que mal instruits du très-grand intérêt que y ai à vous procurer ces secours,
« Mais laissant là mes intérêts comme négociant et
comme patriote, et d'après leurs imputations, permettez-moi, messieurs, de vous faire observer de nouveau que la conduite qu'on tient envers moi est diamétralement opposée, qu'elle nuit en tous sens au bien que vous prétendez faire. Ce qu'il y a de plus pressé n'est-il pas d'éclaircir les faits, de poser des bases solides qui puissent régler votre conduite et vous faire juger la mienne?
« Au lieu de cela, messieurs, depuis cinq jours je traîne alternativement du corridor obscur de la mairie à la prison infecte de V Abbaye, sans que l'on m'ait encore interrogé sévèrement sur des faits d'une telle importance, quoique je n'aie cessé de vous le demander, quoique j'aie apporlé et laissé dans voire bureau le portefeuille qui contient ma justification entière, fait ma gloire de citoyen, et peut seul vous montrer le succès après les travaux.
< Cependant ma maison.mes papiers, ont été visités, et la plus sévère recherche n'a fourni à vos commissaires que des attestations honorables pour moi! Mes scellés ont été levés: moi seul je suis sous le ^cellé d'une prison incommode et malsaine, par l'a'fluence trop excessive des prisonniers qu'on y envoie.
« Forcé, messieurs, de rendre à la nation le compte le plus rigoureux de ma conduite en cette affaire, qui ne devient fâcheuse que par les torts d' autrui, '}'2\ l'honneur de vous prévenir que si vous refusez la justice de m'en tendre en mes défenses et moyens d'agir, je me veirai forcé, à mon très grand regret, d'adresser un mémoire public à rassemblée nationale, oit détaillant les fai's, tous appuyés de pièces inexpugnables et victo- Heuses, je ne serai que trop bien justifié ; mais la publicité même de mes défenses sera le coup de mort pour le succès de cette immense affaire. Et m'empri sonner au secret ne pourra garantir personne de mes réclamationa pressantes, puisque mon mémoire est déjà dans les mains de quelques amis.
« Comment, messieurs, nous manquons d'armes ! Soixante mille fusils seraient depuis longtemps en France, si chacun eût fait son devoir. Moi seul je l'ai fait vainement ; et vous ne hâtez pas Tinstanl de connaître les vrais coupables! Je vous ai répété, messieurs, que j^offrais ma tète en otage des soins que je me suis donnés, des saa'ifices que j'ai faits pour amener ces grands secours : je vous ai dit que je mettais Vhorrible malveillance au pis ; et parce que j'ai demandé le nom de mes vils délateurs, et le bonheur de les confondre, au lieu de continuer mon interrogatoire à peine commencé, vous m'avez fait rester trente-deux heures complètes, sans voir revenir au bureau ceux qui devaient m' interroger ! Et, sans la douce compassion qui a pris quelque soin de moi, j'aurais passé deux jours et une nuit sans savoir où poser ma tête ! Et l'affaire des fusils est là sans aucun éclaircissement ! et le seul homme qui puisse vous éclairer, vous l'envoyez, messieurs, au secret dans une prison, quand V ennemi est à vos portes! Que feraient de plus, pour nous nuire, nos implacables ennemis? tin comité prussien ou autrichien?
MÉMOIRES
i Pardonnez la juste douleur d'un homme qui attribue ces torts plutôt à do grands embarras qu'à Ja mauvaise volonté Mais c'est quon ne fait rien sans ordre, et que pendant ces cinq malheureux jours, fai été effrayé (lu désordre qui règne dans l'administration de
celte ville.
« Signé : Caron Beaumarchais. »
Le lendemain, 29 août, sur les cinq heures du soir, nous philosophions tristement. M. d'Affry, ce vieillard vénérable, était sorti, la veille, de l'Abbaye. Un guichetier vient m'appeler : Monsieur Beaumarchais, on vous demande ! —Qui me demande, mon ami? — M. Manuel, avec quelques municipaux. Il s'en va. Nous nous regardons. M. Thierry me dit : « N'est-il pas de vos ennemis?
— Ilélas! leur dis-je, nous ne nous sommes jamais vus : il est bien triste de commencer ainsi ; cela est d'un terrible augure ! Mon instant est-il arrivé? » Chacun baisse les yeux, se tait; je passe chez le concierge, et je dis entrant :
— Qui de vous tous, messieurs, se nomme M. Manuel?
— C'est moi, me dit un d'eux en s'avançant. — Monsieur, lui dis-je, nous avons eu, sans nous connaître, un démêlé public sur mes contributions. Non-seulement, monsieur, je les payais exactement, mais même celles de beaucoup d'antres qui n'en avaient pas le moyen. 11 faut que mon affaire soit devenue bien grave pour que le procureur syndic de la commune de Paris, laissant les affaires publiques, vienne ici s'occuper de moi?
— Monsieur, dit-il, loin de les lai>ser là, c'est pour m'en occuper que je suis dans ce lieu ; et le premier devoir d'un officipr public n'esl-il pas de venir arrnclior de prison wn innocent quon persécute ? Votre dénonciateur, Colmar, est reconnu un gueux; sa seclion lui a arraché l'écharpe, dont il est indigne : il est chassé de la commune, et je crois même en prison. On vous donne le droit de le suivre en toute justice. Cest pour vous faire oublier notre débat public^ que fai demandé à la commune de m'absenter une heure pour venir vous tirer d'ici. Sortez a l'instant de ce lieu.
Je lui jetai mes bras au corps, sans pouvoir lui dire un seul mot : mes yeux seuls lui peignaient mon àme; je crois qu'ils étaient éneri^iques, s'ils lui peignaient tout ce quejt' pensais ! Je suis d'acier contre les injustices; et mon cœur s'amollit, mes yeux fondent en eau sur le moindre trait de bonté. Je n'oublierai jamais cet homme, ni ce moment-là. Je sortis.
Deux olficiers municipaux (les deux qui avaient levé mes scellés) m'emmenèrent dans un llacre, devinez on? Lecteur!... Non : il faut vous le dire; vous le chercheriez vainement !... Chez M. Lebrun, ministre des affaires étrangères, qui sortit de son cabinet et me vil...
Arrêtons-nous encore une fois. Ma cinquième et der-
iére partie ne laissera rien, citoyens, à désirer sur ma justification promise, et j'ose, espérer, attendue.