‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 547 sur 607 · AU DUC DE NOAILLES · texte numérisé non relu

AU DUC DE NOAILLES

Ce n'est qu'à la dérobée, monsieur le duc, quej'Oîi me livrer au goût de la littérature. Quand je cesse un moment de gratter la terre et de cultiver le jardin de mon avancement, à l'instant tous mes défrichemenlsse couvrent de ronces, et c'est toujours à recommencer. Une autre de mes folies à laquelle jai encore été forcé de m'arracher, c'est l'étude de la politique, épineuse et rebutante pour tout autre, mais aussi attrayante qu'inutile pour moi. Je l'aimais à la folie : lecture^, travaux, voyages, observations, j'ai tout fait pour elle: les droits respectifs des puissances, tes préleolioas des princes par qui la masse des hommes est !toujoDi> ébranlée, l'action et la réaction des gouvememenls les uns sur les autres, étaient des intérêts faits pour mon âme. Il n'y a peut-être personne qui ait autant éprouvé que moi la contrariété de ne pouvoir rien voir qu'en grand, lorsque je suis le plus petit des hommes : quelquefois même j'ai été jusqu'à roumn' rer, dans mon humeur injuste, de ce que le sort ne m'avait pas placé plus avantageusement poiu* les disses auxquelles je] me croyais propre, surtout lorsque je considérais que la mission que les rois et les ministres donnent à leurs agents ne saurait leur imprimera grâce de l'ancien apostolat, qui faisait tout à coup des hommes éclairés et sublimes des plus cbétiS c^ veaux.

A U COMTESSE DE TESSË

f J*ai été viTement touché, madame la comtesse, de TOtre aimable politesse, si éloignée de la stérile et minutieuse civilité dont on se régale à la ville, et qui ne montre qu*un fade supplément à la bienfaisance de Tàme, source de toute honnêteté :

Qu'il est facile à la grandeur D'imposer des lois à notraAme I Un coup d'œil soumet notre cœur, Une politesse l'enflamme.

Raisonnons maintenant sur ^os réflexions : elles ont fermenté dans ma tête, je m'en suis occupé, et si je reste attaché (pardon) à la situation où je mets dans h bouche d'Eugénie qu'elle se méprise tout haut d'aimer un perûde, mais que, si elle a le courage de le mépriser vivant, rien ne pourra Tempédier de le pleurer mort, etc. ; si j'y reste attaché, dis~je, c'est que tous mes efforts pour me ranger à votre avis n'ont pu me dépersuader que la magnanimité du repentir et l'aveu public et libre que le coupable fait d'une faute quelconque, non-seulement est au-dessus du mal, mais encore au-dessus de la honte de l'aveu. Tourmentée, déchirée par une passion qu'elle déteste, qu'est-ce qu'Eugénie m'ap~ prend par son aveu ? Qu'il semble qu'elle renferme deux iines : Tune faible, presque charnelle, attachée à son séducteur, entraînée vers lui par un mouvement d'entrailles dont on ne se défend guère contre un perûde aimable dont on est enceinte; et l'autre, âme sublime, élevée, tout esprit, toute vertu, méprisant et foulant aux pieds la première, et surtout l'accusant en public et la couvrant de honte sans ménagement. L'eiTet de ce combat est certain : il faut qu'il tue Eugénie ou détraque enliérenient la faible machine, théâtre de ce conflit de puissance. Eh bien, il le fera ; elle sentira les angoisses de la mort ; mais l'âme sublime ne cédera pas à Time sensible, et voilà mon héros. Je souhaite que ce commentaire, peut-Atre plus embrouillé que le texte, TOUS paraisse expliquer la chose ; mais telle est la métaphysique du cœur que plus on veut la défmir, plus on s'éloigne de l'assentiment rapide et vr^ qui nous la fit ipercevoir et nous y arrêter au premier coup d'œil. Permettez- moi, je vous prie, une petite citation à ce »ujet, dont la forme sauvera la liberté du fond ; mais, orsqu*il est question de cœur, on sent assez que c'e^t le tendresse et de plaisir qu'on veut parler. Un jour, lans le délire d'une faveur innocente que j'avais reçue Tune femme très-sage (c^était un baiser), je veux chaner ce qui se passe en moi : les idées se pressent, s'actimulent, mon esprit veut se monter au ton de mon jœur; mais l'impressiun qui reste d'un baiser délicieux

n'est pas de son ressort ; le trouble qui m'agite est composé de mille choses que je ne puis exprimer. Enûn, épuisé de fatigue, et ne trouvant rien qui me satisfasse, je renonce à mon projet, et je m'écrie :

Oh I doux effet du baiser de Thémire.

ie vous ai trop senti pour vous décrire .

Et la pièce file. Ma verve, ouverte par ce premier effort, me fait bavarder longtemps sur ce sujet ; mais la vérité m'était échappée d'abord : c'est qu'on définit mal ce qu'on sent trop vivement.

Je suis, madame la comtesse, etc.

• De Bbaunabchais. •

Page 1