‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 548 sur 607 · A LA DUCHESSE D · texte numérisé non relu

A LA DUCHESSE D

Ce 11 juin 1771

Madame la duchesse,

Une fade adulation que tous mépriseriez sûrement n'est pas le sujet de cette lettre ; il s'agit d'un objet plus important. Voire amour pour les arts, l'étendue de vos connaissances en tout genre, la justesse de vos idées sur le théâtre, les grâces de votre esprit, le charme de votre langage, et surtout le noble zèle que je vous vois pour le rétablissement du spectacle national, ont échauffé en moi l'idée presque éteinte, et plusieurs fois abandonnée, de m'y consacrer entièrement.

Libre sur le choix de mes occupations, j'allais en faveur de mon fils tourner mes vues sur des objets de fi- "hances, utiles à la vérité, mais mortels pour un homme de lettres. Vous me rendez à mon attrait : eh ! quel homme y résiste? J'aime le théâtre français à la folie, et j'adore votre beau zèle, madame la duchesse.

Après vous avoir attentivement écoutée, après avoir bien réfléchi, je vois tous les secours qu'un homme aimant sincèrement le bien peut espérer de votre génie, de vos lumières, et de votre influence naturelle sur les chefs-nés du théâtre : et si votre courage n'est pas TefTet d'une chaleur momentanée, mais un désir réel de soutenir de tout votre pouvoir celui qui brûle de seconder un si noble projet, accordez-moi la faveur d'une courte audience particulière.

J'aurai l'honneur d'y mettre sous vos yeux de quelle importance est le plus profond secret pour la réussite de cet ouvrage. Tant de gens sont intéressés à ce que le désordre actuel subsiste et même s'accroisse, que les cris, les clameurs, les noirceurs, les obstacles de toute nature étoufferaient avant sa naissance un projet déjà très-difficile, mais qui n'en est que plus digne d'intéresser en sa faveur la protectrice des arts. J'aurai l'honneiu* de vous communiquer mes idées sur la mar-

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die qu'on peut tenir. Vous êtes jeune, j'ai de la patience, Tavenir est à nous : tout dépend aiyourd'hui de n'être point pressenti. Si la confiance que vous m'avez inspirée vous-n)ême a le bonheur de ne vous pas déplaire, il ne me restera qu'à vous prouver, par une conduite soutenue, avec quel attachement respectueux et quel parfait dévouement je suis, madame la duchesse,

Votre, etc.

Je n'oublie point que vous voulez effrayer le gibier de nos plaines, et je m'occupe essentiellement du projet de vous le voir mettre en fuite de temps en temps. Heureux si je puis réussir à vous être agréable en quelque chose ! J'attends votre bailli.

Récit exact de ce qui s'est passé jeudi ii février 1773 entre M. le duc de Chaulnes et moi, Beaumarchais .

(EXTRAIT

J'avais ouvert l'audience de la capitainerie, lorsque j'ai vu arriver M. le duc de Chaulnes avec l'air le plus effaré qu'on puisse peindre, et qui m'est venu dire tout haut qu'il avait quelque chose de pressé à me communiquer, et qu'il fallait que je sortisse à l'instant. — Je ne le puis, monsieur le duc ; le service du public me force à terminer décemment la besogne commencée. — Je veux lui faire donner un siège; il insiste; on s'étonne de son air et de son ton. Je commence à craindre qu'on ne le devine, et je suspends un moment l'audience pour passer avec lui dans un cabinet. Là, il me dit, avec toute l'énergie du langage des halles, qu'il veut sur-le-champ me tuer, me déchirer le cœur et boire mon sang, dont il a soif. — Ah ! ce n'est (jue cela, monsieur le duc? permettez que les affaires aillent avant les plaisirs. — Je veux rentrer ; il m'arrête en me disant qu'il va m'arracher les yeux devant tout le monde, si je ne sors pas avec lui. — Vous seriez perdu, Monsieur le duc, si vous étiez assez fou pour l'oser. — Je rentre froidement et je lui fais donner un siège. Environné que j'étais des officiers et des gardes de la capitainerie, j'opposai, pendant deux heures que dura l'audience, le plus grand sang-froid à l'air pétulant et fou avec lequel il se promenait, troublant l'audience et demandant à tout le monde : En avez-vous encore pour longtemps? Il tire à part M. le comte de Marcouville, officier qui était à côté de moi, et lui dit qu'il m'attend pour se battre avec moi. M. de Marcouville se rassied d'un air sombre; je lui fais signe de garder le silence et je continue. M. de Marcouville le dit tout bas à M. de Vintrais, olficier de maréchaussée et inspecteur des

chasses. Je in*en aperçois ; /lOUTeaux signes de silence de ma part. Je disais : M. de Chaulnes se perd sifoo suppose qu'il vient m'arracher d'ici pour me couper b gorge. L'audience finie, je me mets en habit de ville, et je descends en demandant à H. de Chaulnes ce qo'D me veut et quels peuvent être ses griefs contre un bomoK qu'il n*apas vu depuis six mois. — Point d'explications, me dit-il ; allons nous battre sur-le-champ, ou je îà un esclandre ici. — Au moins, lui dis-je, vous me permettrez bien d'aller chez moi prendre une épée? Jen'« ai dans ma voiture qu'une mauvaise de deuil, avec laquelle vous n'exigez apparemment pas que je me défende contre vous? — Nous allons passer, me répond-il, cki M. le comte de Turpin, qui vous en prêtera une, et qie je désire engager à nous servir de témoin. Il saaled» mon carrosse le premier : j'y monte après lui, le ski nous suit. Il me fait l'honneur de m'assurer que, pourk coup, je ne lui échapperai pas, en ornant son style de toutes les superbes imprécations qui lui sont si îaàliéres. Le sang-froid de mes réponses le désole et au^ mente sa rage. Il me menace du poing dansma vatnt Je lui fais observer que, s'il a le projet de se battre, âne insulte publique ne peut que l'éloigner de son bot, d que je ne vais pas chercher mon épée pour me battre, en attendant, comme un crocheteur. Nous arrifo» chez M. le comte de Turpin, qui sortait. Il monte sorb botte de ma voiture. — Mon sieur le duc, lui dis-je, m'^ traîne sans que je sache pourquoi : il veut se couper h gorge avec moi : mais dans cette aventure étrange, 0 me fait espérer au moins que vous voudrez bien, moasieur, témoigner de la conduite des deux adversaires.

— M. de Turpin me dit qu'une aflaire pressée le force à se rendre à l'heure même au Luxenibourç, et qu'dk l'y retiendra jusqu'à quatre heures après midi (je w doutais point que M. le comte de Turpin n'eût pour objet de laisser pendant quelques heures le temps à une tête échauffée de se calmer). 11 part. M. de Cliaulnes veut m'emmener chez lui jusqu'à quatre heures.— Oh! pour cela non, monsieur le duc; de même que je »? voudrais pas me rencontrer seul sur le pré avec tous, à cause du risque d'être accusé par vous de vous aroif assassiné, si vous me forciez à vous blesser par une attaque, je n'irais pas dans une maison dont vous êtes le maitre et où vous ne manqueriez pas de me faire faire un mauvais parti. J'ordonne à mon cocher de me mener chez moi. — Si vous y descendez, me dit M. de Chaulnes, je vous poignarde à votre porte. — Vous en aura donc le plaisir, lui dis-je, car je n'irai pas ailleurs al* tendre l'heure qui doit me montrer au juste vos intentions. — Force injures dans le carrosse. — Tenez,moDsieur le duc, quand on a envie de se battre on ne lerbiage point tant. Entrez chez moi, je vous ferai donDff à dîner, et si je ne parviens pas à vous remettre » votre bon sens d'ici à quatre heures et que vous persistiez à me forcer à l'alternative de me battre ou d'êtrt? dévisagé, il faudra bien que le sort des armes endéci<k

— Mon carrosse arrive à ma porte, je descends, il in<? suit, et feint d'accepter mon dîner. Je donne froideron»!

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ordres. Le facteur me remet une lettre, il se jette is et me Tarrache devant mon père et tous mes doiques. Je veux tourner raflaire en plaisanterie, il et à jurer. Mon père s'effraye, je le rassure, etj'orle qu'on nous porte à dîner dans mon cabinet. Nous tons. Mon laquais me suit, je lui demande mon . — Elle est chez le fourbisseur. — Allez la cher- , et, si elle n'est pas prête, apportez-m'en une e. — Je te défends de sortir, dit M. de Ghaulnes, ou issomme! — Vous avez donc changé de projet? lui je. Dieu soit loué! car je ne pourrais pas me battre

épée. — Je fais un signe à mon valet qui sort. Je . écrire, il m'arrache ma plume. Je lui représente ma maison est un hospice que je ne violerai pas, à is qu'il ne m'y force par de semblables excès. Je

entrer en pourparlers sur la folie qu'il a de vouloir lument me tuer; il se jette sur mon épée de deuil n avait posée sur mon bureau et me dit, avec toute ged'un forcené et en grinçant les dents, que je ne Drterai pas plus loin. Il tire ma propre épée, la ie étant à son côté ; il va fondre sur moi. — Ah ! 5 ! in'écriai-je, et je le prends à bras-le-corps pour mettre hors de la longueur de l'arme, je veux le ser à ma cheminée pour sonner; de la main qu'il

de libre, il m'enfonce cinq griffes dans les yeux et léchire le visage, qui à l'instant ruisselle de sang.

le lâcher, je parviens à sonner, mes gens accou-

— Désarmez ce furieux ! leur criai-je, pendant que tiens. — Mon cuisinier, aussi brutal et aussi fort le duc, veut prendre une bûche pour l'assommer, ie plus haut : — Désarmez-le, mais ne lui faites pas lal; il dirait qu'on l'a assassiné dans ma maison. — li arrache mon épée. A l'instant, il me saute aux eux et me dépouille entièrement le front. La douque je sens me fait quitter son corps quej'embras-

et de toute la raideur de mon bras je lui assène à i fouet un grand coup de poing sur le visage. — Tible ! me dit-il, tu frappes un duc et pair ! — ue que cette exclamation si extravagante pour le lent m'eût faire rire en tout autre temps; mais, ne il est plus fort que moi et qu'il me prit à la 3, il fallut bien ne m'occuper que de ma défense, habit, ma chemise sont déchirés, mon visage est de eau sanglant. Mon père, vieillard de soixante-quinze veut se jeter à la traverse : il a sa part lui-même ùreurs crochetorales du duc et pair; mes domesti-

se mettent à nous séparer. J'avais moi-même 1 la mesure, et les coups étaient rendus aussitôt lonnés. Nous nous trouvons au bord de l'escalier, taureau tombe, roule sur mes domestiques et m'en- ? avec lui. Ce désordre horrible le rend un peu -même. 11 entend frapper à la porte de la rue : ourt, il voit entrer ce même jeune homme* qui lit averti le matin dans mon carrosse; il le prend ; bras, le pousse dans la maison et jure que perî n'entrera ni ne sortira que par son ordre jusqu'à

stt Gudin.

ce qu'il m'ait mis en morceaux. Au bruit qu'il fait, le monde s'amasse devant la porte; une femme de ma maison crie par une fenêtre qu'on assassine son maître. Mon jeune ami, effrayé de me voir déûguré et tout en sang, veut m'entrainer en haut. Le duc ne veut pas le souffrir. Sa rage se ranime, il tire son épée, qui était restée à son côté, car il est à remarquer qu'aucun de mes gens n'avait encore osé la lui ôter, croyant, à ce qu'ils m'ont dit, que c'était un manque de respect qui aurait pu tirer à conséquence pour eux ; il fond sur moi pour me percer, huit personnes se jettent sur lui, on le désarme. Il blesse mon laquais à la tête, mon cocher a le nez coupé, mon cuisinier a la main percée. — L'indigne lâche ! m'écriai-je, c'est pour la seconde fois qu'il vient sur moi, qui suis sans armes, avec une épée. Il court dans la cuisine chercher un couteau; on le suit, on serre tout ce qui peut blesser à mort. Je remonte chez moi. Je m'arme d'une tenaille de foyer. J'allais redescendre, j'apprends un trait qui me prouve à l'instant que cet homme est devenu absolument fou : c'est que sitôt qu'il ne me voit plus, il entre dans la salle à manger, se met à table tout seul, mange une grande assiettée de soupe et des côtelettes, et boit deux carafes d'eau. 11 entend encore frapper à la porte de la rue, court ouvrir, et voit M. le commissaire Chenu, qui, surpris du désordre horrible où il voit tout mon monde, frappé surtout de mon visage déchiré, me demande de quoi il s'agit. Il s'agit, monsieur, d'un lâche forcené qui est entré ici dans l'intention d'y dîner avec moi, qui m'a sauté au visage dès qu'il a mis le pied dans mon cabinet, a voulu me tuer de ma propre épée, ensuite de la sienne. Vous voyez bien, monsieur, qu'au monde que j'ai autour de moi j'aurais pu le faire mettre en pièces, mais on me l'aurait demandé meilleur qu'il n'est. Ses parents, charmés d'en être débarrassés, ne m'en auraient peut-être pas moins cherché une mauvaise affaire. Je me suis contenu, et, à l'exception de cent coups de poing avec lesquels j'ai repoussé l'outrage qu'il a fait à mon visage et à ma chevelure, j'ai défendu qu'on lui fit aucun mal.

M. le duc prend la parole et dit qu'il devait se battre à quatre heures avec moi devant M. le comte de Turpin, choisi comme témoin, et qu'il n'avait pu attendre jusqu'à l'heure convenue.— Comment trouvez-vous, monsieur, cet homme qui après avoir fait un esclandre horrible dans ma maison, divulgue lui-même, devant un homme public, sa coupable intention, compromet un officier général en le nommant comme témoin désigné et détruit d'un seul mot toute possibifité d'exécuter son projet que celte lâcheté prouve qu'il n'a jamais conçu sérieusement ? — A ces mots, mon forcené, qui est brave à coups de poing comme un matelot anglais, s'élance une cinquième fois sur moi ; j'avais quitté ma tenaille à l'arrivée du commissaire; réduit à l'arme de la nature, je me défends de mon mieux devant l'assemblée, qui nous sépare une troisième fois. M. Chenu me prie de rester dans mon salon et emmène M. le duc, qui voulait casser les glaces. En cet instant, mon laquais revient

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avec une épée neuve ; je la prends et je dis au commis- ( saire : Monsieur, je n'ai pas eu le dessein d'un duel, je | ne Taurai jamais; mais, sans accepter do rendez-vous de cet homme, j'irai par la ville attaché sans cesse à cette épée, et, s'il vient m*insuller, comme la publicité qu'il donne à cette horrible aventure prouve de reste qui est Fagresseur, je jure que j'en délivrerai, si je puis, le monde qu'il déshonore par ses lâchetés. — L'arme que je tenais alors étant un porte-respect imposant, il s'est retiré sans rien dire dans ma salle à manger, où M. Chenu, l'ayant suivi, a été aussi surpris qu'effrayé de le voir se meurtrir le visage à coups de poing et s'arracher lui-même une poignée de cheveux de chaque main, de rage de n'avoir pu me tuer. M. Chenu l'a enfin déterminé à rentrer chez lui, et il a eu le sang-froid de se faire coiffer par mon laquais qu'il avait blesse. Je suis remonté chez moi pour me faire panser, et lui s'est jeté dans sa voiture.

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