‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 549 sur 607 · ADDITION A LA REQUÊTE A NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE · texte numérisé non relu

ADDITION A LA REQUÊTE A NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE

La bonté, la générosité avec laquelle vous avez daigné entendre tous les détails de ma malheureuse affaire contre M. le duc de Chaulnes m'enhardit à vous présenter celte addition à ma requête, et à la faire précéder de quehiues réflexions relatives àla détention inattendue de M. le duc de Chaulnes. Je ne mets à ceci obstination ni cruauté; mais outragé de toutes les manières possibles, il vaudrait mieux pour moi que j'eusse été poignardé par le duc de Chaulnes, que de rester sans être jugé par vous.

Dans toutes les discussions entre les hommes, la probité, soumise à la loi, règle à la rigueur ce que chacun doit aux autres; l'honneur, plus indépendamment parce qui! lient aux mœurs, mais plus rigoureux encore, prescrit ce que chacun se doit à soi-n)ême : ainsi le tribunal de Tintérèt punit, inflige des peines, à celui qui, manquant à la probité, n'a pas respecté le droit d'autrui ; et le tribunal de l'honneur se contente de dilTamer, de hvrer au mépris celui qui s'est manqué à luimême.

La probité est la moindre vertu exigée de l'homme en société; l'honneur est la qualité distinclive d'un cœur noble cl magnanime, en quelque état que le sort l'ail jeté. L'iionnne de probité peut donc n'élre que juste, et b'arrèler là; mais l'honnne dhoimeur va toujours plus loin, il est délicat et généreux.

Aiuhi le négociant qui paye exactement ses traites est censé avoir de laprobilé; mais son honneur lient à la ré[)Ul;ilion de désintéressement et de loyaulé dans les allaircs. La probité d'une femme est d'ôlre fidèle; la

femme d'honneur est plus : elle est chaste et modeste. L'impartialité dans un magistrat est sa probité ;m»sit a de d'honneur s'il chérit la justice pour elle-même, rt veut la démêler à travers les brouillards de la chicane. Eniin la probité du militaire l'oblige à garder son postt. quelque dangereux qu'il soit ; mais c'est l'honneur sesl qui peut lui faire aimer ou braver ce danger, pour m motif généreux et supérieur à sa conservation.

Il suit de ces distinctions délicates, qu'autant l'hoDneur est au-dessus de la simple probité, autant letrânnal des maréchaux de France est supérieur en se fonctions à tous ceux oii les intérêts pécuniaires se disputent et se jugent; c'est le tribunal imposaotée l'âme, celui quitixe l'opinion publique sur l'hoDiieiir des particuliers : et quel homme est au-dessus de l'opinin publique?

Chaque état, chaque ordre de citoyens peut former b juste prétention d'être jugé par ses pairs, sur les points d'intérèls, de convenances ou de préséances humaines. Mais quel ordre osera décliner le tribunal de rhonneor auquel tons sont également soumis, quoique tous n'aient pas l'avantage d'y être également admis? Et, parmi ceox qui jouissent de cet honorable privilège, quel bomoe n'a pas le droit de se croire égal et pair de tous les autres sur le point délicat de Thonneurî L'atteolk» môme de nos rois à choisir indistinctement les jtiges de l'honneur entre les plus braves et célèbres militaires, soit qu'ils tiennent aux premiers rangs de rillostratioQ des cours, soit que la vaillance, la noblesse et la vertu les aient rendus seuls dignes de cette honorable préférence; cette attention de nos rois, dis-je, n*^ elle pas la marque distinclive de la sublimité de leurs fonctions, et de la généralité du ressort de ce tribunal auguste ?

A ce tribunal, le fond des choses ne peut jamais ^ire sacrifié à de vaines formalités : l'homme d'horiDeur outragé doit y trouver un refuge cerlain, et obtenir la vengeance qu'il s'est refusée à lui-même, quelque biais qu'on prenne pour soustraire le coupable au jugement.

Dans les autres tribunaux, leshommes s'accommodait s'ils veulent aux circonstances, parce que cliacun est maître de sacrifier son bien ou de modérer sa cupidité: au tribunal de l'honneur, il n'est point d'acconimoJement, parce qu'on ne transige point sur l'honueur ainsi le juge de l'honneur doit fixer Topinion publique sur les contendanls par un prononcé net et sans nuages, puisque le droit de la justice éclatante lui a été remiï au défaut de la justice personnelle et sanglante que h loi proscrit.

José appliquer, messeigneurs, ces principes incontestables à ma position actuelle; et j'ose me croire plus digne de comparaître à votre auguste tribunal, par la prudente fermeté de ma conduite en toute cette celle affaire, que par aucun autre litre qui m'ait rendu votre justiciable.

J'allais être jugé par vous, messeigneurs, et rétabli dans le rang honorable d'un citoyen prudent et coura-

LETTRES

geux. Un événement, peut-être étranger à mon aflaire, un ordre supérieur dont les motifs sont restés enfermés dans le cœur du roi, fait mettre le duc de Ciiaulnes dans une citadelle.

Je demande donc, par une addition à ma première requête, que, sans avoir égard à la détention de M. le duc de Chaulnes, il vous plaise, messeigneurs, ordonner rinformation la plus exacte des faits contenus dans ma dite requête, me soumettant aux peines les plus rigoureuses, si une seule des choses qui y sont énoncées se trouve seulement hasardée : vous savez bien, messeigneurs, que des faits de cette importance, mais seulement appuyés sur de$ témoignages humains, se dénaturent, s'altèrent, s'atténuent, par le laps de temps.

C'est à vous, messeigneurs, que j'en appelle ; à vous, dont quelques-uns n'ont pas dédaigné de me demander où j'avais puisé le courage, le sang-froid et la fermeté que j'ai conservés dans l'affreuse journée du jeudi ii février.

Forcé de solliciter aujourd'hui la justice comme une i;râce, je vous supplie, [messeigneurs, d'ordonner que l'information soit faite, que tous les témoins soient entendus, que tous les faits soient constatés dans tous les lieux et devant tous les gens désignés en ma requête ; et, mes preuves étant faites, je vous supplie de vouloir bien porter au pied du trône l'humble prière que je fais au roi, d'ordonner que le duc de Chaulnes soit remis en lieu d'où il puisse donner librement ses défenses.

Je demande que mes preuves soient discutées : ce sont des témoins à interroger qui peuvent se disperser. Je demande que les défenses de mon adversaire soient entendues, et le procès porté jusqu'à jugement définitif; j'attends cette justice du tribunal de l'honneur.

Ce considéré, messeigneurs, il vous plaise admettre le suppliant à faire sa déclaration, et à faire preuve des faits qui seront énoncés ; et en outre arrêter que le roi sera très-humblement supplié de permettre au duc de Chaulnes de faire pareillement sa déclaration, de faire entendre pareillement ses témoins s'il y a lieu, et de fournir telles autres défenses qu'il avisera, en sorte que l'affaire puisse être jugée contradicloirement, comme elle était sur le point de l'être, sans l'avènement de sa détention .

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