‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 550 sur 607 · A NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE · texte numérisé non relu

A NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE

Du For-rÉv6que, à l'instant de ma détention (iO lévrier 1773).

J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'être arrêté par ordre du roi, et conduit au For-l'Évêque. J'i^more à quel mal ce nouveau mal {)eut remédier, et si, en ôtant à l'accusateur la liberté de la poursuite, on espère que l'accusé en paraîtra moins coupable. Mais,

messeigneurs, ma détention me semble au moins décider une question qui a suspendu la justice que j'ai droit d'attendre du tribunal. M. le duc de Chaulnes est dans une citadelle ; je suis traîné dans une prison. Aucun des deux contendants n'a d'avantage aujourd'hui sur l'autre, et tous deux ont un égal intérêt à solliciter l'information qui doit amener leur jugement Le roi, maître en tout temps de la liberté de ses sujets, ne l'est pas de leur honneur ; et l'autorité qui nous enlève au pouvoir de solliciter votre justice ne peut nous enlever le droit de l'espérer et de l'attendre du tribunal saisi de notre affaire.

Si la conduite prudente et modérée que j'ai tenue en cette occasion difficile a pu me mériter d'être écouté de vous dans mes justes plaintes, le malheur quMle entraine aujourd'hui me donne plus de droits encore à votre justice. L'information que je vous supplie d'ordonner promptement est le seul moyen d'instruire la religion du roi sur cet horrible événement; et moins j'ai mérité mon infortune, plus la vérité mise au grand jour doit la faire cesser promptement. Ma cause intéresse également votre bon cœur et votre équité ; et c'est au double titre d'homme d'honneur offensé et de citoyen persécuté que j'ai recours avec confiance à votre protection.

Je suis, avec le plus profond respect.

Votre, etc.

A M. MÉNARD DE CDOUZY.

Du FoM'Évêque, le !•' mars.1773.

J'ai l'honneur, monsieur, de vous adresser un mémoire que je désirerais que vous eussiez la bonté de mettre sous les yeux de M. le duc de la Vrilfière, après en avoir pris lecture vous-même. Vous y verrez, monsieur, par l'exposé de ma conduite jour par jour, qu'un homme auçsi grièvement outragé n'a jamais montré plus de modération et de sagesse. J'entends crier partout que j'ai des ennemis ; je les mets au pire, monsieur, s'ils ne sont pas les plus méchants des hommes : et s'ils le sont , qu'ils laissent aller le cours de la justice ; on ne me fera nulle grâce. Je passe ma vie au sein de ma famille très-nombreuse, dont je suis le père et le soutien. Je me délasse des afiaires avec les belles-lettres, la belle musique, et quelquefois les belles femmes. J'ai reçu de la nature un esprit gai, qui m'a souvent consolé de l'injustice des hommes ; à la vérité, fts contradictions perpétuelles d'une vie fort traversée ont peut-être donné un peu de roideur à mon âme, qui n'est plus aussi flexible que dans ma jeunesse. Mais un peu de fierté sans hauteur est-elle incompatible avec un cœur honnête et généreux ? Je n'ai jamais couru la carrière de personne : nul homme ne m'a jamais trouvé barrant ses vues; tous les goûts agréables se sont trop multipliés chez moi.

LETTRES

pour que j*aie eu jamais le temps ni le dessein de faire une raécliancelé. A Tinstant où j'allais donner au théâtre une comédie du genre le plus gai ; à Tinstant où je disposais pour le concert des amateurs une foule de beaux morceaux de musique italienne sur lesquels je m*é(ais plu à façonner de la poésie française, pour répondre par des exemples aux âpres dissertations de M. Rousseau sur la surdité de notre langue, le duc de Chaulnes imagine de choisir Tinstant de ma pièce, de ma musique, et surtout celui d'un procès très-important que j'ai déjà gagné deux fois, mais dont mon adversaire, pour dernière ressource, appelle à la grand'chambre ; le duc de Chaulnes imagine, dis-je, de venir me poignarder chez moi.

J'ai tenu mon âme à deux mains ; ma conduite a paru, même à mes juges, un chef-d'œuvre de prudence et de courage. Je suis offensé, plaignant; je crie justice, et Ton me jette en prison, au grand étonnement de toute la terre, c'est-à-dire de tous les honnêtes gens ; et la maudite phrase, le cruel refrain : « C'est un homme qui a bien des ennemis, • revient sans cesse aux oreilles des gens de qui j'attends justice.

11 n'y a personne qui ne perdît l'esprit de tout ce qui m'arrive ; mais je ne le perdrai pas : je ferai lête avec fermeté, prudence et modestie, à cette bourrasque affreuse; et vous pouvez, monsieur, acquérir des droits immortels à la reconnaissance d'une âme honnête, qui vous demande pour toute grâce de lui obtenir enfm un peu de justice, sans que cela vous coûte qu'une légère sollicitation.

J'ai l'honneur d'être, avec la reconnaissance la plus vive, monsieur, voire, etc.

A M. DE SARTINES

Il est bien prouvé pour moi maintenant qu'on veut queje perde mon procès, s'il est perdable ou seulement douteux ; mais je vous avoue que je ne m'attendais pas à l'observation dérisoire de M. le duc de la Vrillièrecfc faire solliciter mon affaire par mon procureur, lui qui sait aussi bien que moi que cela même est défendu aux procureurs. Ah ! grands dieux ! ne peut-on perdre un innocent sans lui rire au nez? Ainsi, monsieur, j'ai été grièvement insulté, et l'on m'a dénié justice, parce que mon adversaire est de qualité ; j'ai élé mis en prison, et l'on m'y relient, parce que j'ai élé insullè par un homme de qualité ! L'on va jusqu'à trouver mauvais que je fasse revenir le public des fausses impressions (|u'il a reçues, pen<Jarit que les gazelles impudentes îles Deux-Ponts et de Hollande me déshonorent indignement pour servir mou adversaire de (jualilê. l'eu s'en e-t fallu (ju'on ne m'ait dit que j'étais bien insolent d'avoir élé outragé de toutes les façons possibles par

un homme de qualité ; car que veut dire la phrase dont tous mes solliciteurs sont payés : i II a mis trop de jactance dans cette affaire T » Pouvais-je faire moins que demander justice et prouver par la conduite et mon adversaire que je n'avais nul tort ? Quel préleite pour perdre et ruiner un homme olfensé, quededu^ : « 11 a trop parlé de son affaire, » comme s'il m'était possible de parler d'autre chose ! Recevez mes actions de grâces, monsieur, de m'a voir fait parvenir ce refus et cette observation de M. le duc de la Vrillière, et pour le bonheur de ce pays, puisse votre pouvoir égaler un jour votre sagesse et votre intégrité ! Les malbear»ii ne feront plus de pareils plaidoyers. Ha reconnaissance égale le profond respect avec lequel je suis, etc.

Beaumarchais.

Ce 11 mars 1173.

AU MÊME

t Du For-l*Évéque, ce 90 mars 1773.

Monsieur,

M. le duc de la Vrillière disait à Ghoisy, la semaine passée, que je devais savoir pourquoi je suis en prison, puisqu'il me l'a mandé dans sa lettre. La vérité est que je n'ai reçu ni lettre ni billet de personne au sujet de ma détention. Permis à moi d'en deviner, si je puis, le motif, selon l'usage de l'inquisition romaine.

M"' Ménard m'a seulement fait dire hier, par un de mes amis, que vous avez bien voulu lui promettre de tenter un nouvel effort en ma faveur, dimanche, après du ministre ; mais la façon mystérieuse dont celte annonce m'a été faite m'en ferait presque douter, car la bonne petite y met toutes les gentilles et puériles mignardises dont son sexe assaisonne les moindres bienfaits. A l'en croire, il lui faudrait un ordre expivs pour me voir, des témoins pour l'accompagner, des permissions pour m'écrire, et même des précautions pour oser correspondre avec moi par un tiers. A Imvers tout cela, cependant , agnosco veteris testigia flammœ, je ne puis m'erapècher de sourire à ce mélauî^^e d'enfantillage et d'aimable intérêt. Vouloir me persuader que le ministre me fL\it la grâce de porter une sévère attention jusque sur mes liaisons d'amitié! Un joueur de paume, en pelotant, s'informe-t-il de quoi l'intérieur des balles est composé ?

Quoi qu'il en soit, monsieur, je vous réitère mes vives instances de remettre sous les yeux du nnni>tre le tort affreux que peut me faire le défaut de sollicilâtion personnelle dans mon procès la Blache, et je nous fais mes plus sincères remercîmenls, si vous avez, en effet, eu la bonté de le promeltie à M-* Ménard.

J'ose espérer que vous voudrez bien ne pas faire connaître à cette excellente petite femme que je vous

LETTRES

ai instruit de Timportance qu*e]le prétend qu*on attaclie à ses démarches frivoles dans une affaire aussi grave, et où il ne s'agit pas moins que de la détention d'un citoyen insulté, grièvement insulté, plaignant, non jugé, que llautorilé jette en prison, y laisse morfondre et se ruiner.

Plus cette aimable enfant s'efibrce à me le faire croire, moins elle me pardonnerait d'en douter, surtout de TOUS en entretenir, et, comme dit Ovide ou Properce, nullœ simt inhniciliœ ni$i amoris acerbœ; mais je m^aperçois qu^en la blâmant je fais comme elle, et que je mêle indiscrètement de petites choses aux sollicitations les plus sérieuses. Je m'arrête, et je suis avec le plus profond respect, monsieur, votre très-huroble et très-obéissant serviteur,

Beaumarchais.

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