‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 552 sur 607 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Sire,

Juin 1774.

Lorsque j'avais l'air de fuir l'injustice et la persécution au mois de mars dernier, le feu roi votre aieul savait seul où j'étais ; il m'avait honoré d'une commission particulière et très-délicate en Angleterre, ce qui m'a fait faire quatre fois le voyage de Londres à Versailles en moins de six semaines.

Je me pressais enfin de rapporter au roi les preuves du succès de ma négociation, sur laquelle j'avais été croisé de toutes les manières possibles. A mon arrivée à Versailles, j'ai eu la douleur de trouver le roi mourant ; et quoiqu'il se fût inquiété dix fois de mon retard avant de tomber malade, je n'ai pas pu même avoir la consolation de lui faire savoir que ses ordres secrets avaient eu leur entière ^écut ion.

Cette affaire délicate intéresse Votre Majesté par ses suites, comme elle intéressait le feu roi par son existence. Le compte que je venais lui rendre n'est dû qu'à Votre Majesté ; il y a même des choses qui ne peuvent être confiées qu'à elle seule. Je la supplie de vouloir bien honorer de ses ordres à cet égard le plus malheureux, mais le plus soumis et le plus zélé de ses sujets.

Paris, le 26 juin 1774.

Ah ! sans doute, répondre ; et surtout à mon ami de cœur! Crois-tu que, si j'avais le temps d'écrire, je ne donnerais pas la préférence à cinq ou six mille étrangers qui m*ont appris les cinq ou six mille manières d'écrire une félici talion, un encouragement, un éloge et une oflre d'amitié! Toi, que je n'ai pas peur de perdre, je puis te négliger, et c'est ce que je fais bravement tous les courriers. Mais comment conserver tous mes nouveaux amis? Quatre secrétaires n'y suffiraient pas; sans compter l'ami Goézman, qui vient de régaler le public d'une longue requête, dans laquelle non-seulement il ne nie pas d'avoir fait un faux baptismal, mais il prétend en faire l'apologie. Cela me remet le cœur à la plume ; car depuis quelque temps, me dorlotant sur mon blâme, j'avais même un peu laissé dormir mon procès ; j'avais même été jusqu'à refuser respectueusement du feu roi la réhabilitation de ton ami, en le suppUant de ne récompenser mes services que par la grâce de me permettre de solliciter sa justice dans une requête en cassation.

Les clioses en étaient là quand le diable, qui berce ma vie, m'a enlevé mon protecteur et mon maître. Revenu de toutes les fausses impressions qu'on lui avait données de moi, il m'avait promis justice et bienveillance : tout est fondu ; et de sept cent quatre-vingts lieues faites en six semaines pour son service, il ne me reste que les jambes enflées et la bourse aplatie. Un autre s'en pendrait ; mais comme cette ressource ne me manquera pas, je la garde pour la fin; et, en attendant que je dise mon dernier mot là-dessus, je m'occupe à voir lequel, du diable ou de moi, mettra le plus d'obstination, lui à me faire choir, et moi à me ramasser : c'est à quoi j'emploie ma tête carrée.

Mais, à ton tour, dis-moi, cœur pointu, ce que tu penserais de moi» si, ayant mis dans cette tête de

LETTRES

prouver à Louis XVI qu'il n'a pas un sujet plus zélé que ton ami le blâmé, je t'apprends quelque jour que, le 26 juin 1774, je suis parti pour un nouveau voyage dans un nouveau pays, honoré de la confiance du nouveau maître ; que les difficultés de tous genres, qui ne m'ont jamais arrêté sur rien, ne rendent mon zèle que plus ardent, et que j'ai réussi à prouver en effet que je n'étais pas aussi digne de blâme qu'il a plu au parlement de l'imprimer? — Mais à quoi m'amusé-je ici? Mes chevaux de poste sont arrivés; et si je ne tournais pas le dos à Bayonne, d'honneur je te porterais ma lettre moi-même ; j'irais renouveler connaissance à M. Varnier, dont le caractère, l'esprit et le sens exquis m'avaient frappé à Madrid, au point que j'aurais désiré qu'il voulût bien accepter ma maison et mon amitié; j'irais embrasser cette madame de Montpellier, qui fait, dit-on, le charme de toute sa société ; j'irais embrasser avec joie mon vieux ami Datilly.

As-tu compris quelque chose à mon amphigouri de destinée ? as-tu senti renaître l'espérance pour ton malheureux proscrit d'ami, en lisant l'obscure annonce que je te fais d*un nouveau champ d'honneur à parcourir?

Si tu te rappelles notre dernière après-midi, où réellement tu me pressurais (pour user de ton expression), pi'omène ton imagination ; et si tu as trouvé ce que je vous contais alors à tous trois bien extraordinaire^ prends ta secousse, et va beaucoup plus loin encore ; et tout ce que tu penseras n'approchera jamais de ce que je ne te dis pas. J'aime, mon ami, la noble confiance que tu as en mon courage. Répète-moi de temps en temps que tu estimes en moi celte qualité : j'ai besoin de recueillir tout ce qui m'en resie, pour m'élever jusqu'à la besogne que j'entreprends ; et l'éloge de mon ami sera ma plus douce récompense, lorsque je pourrai me rendre le témoignage que je ne suis pas resté au-dessous : c'est à quoi que vais travailler. Je serais de retour en France dans un mois ou six semaines au plus tard ; alors je pourrais ouvrir la bouche sur ce que je suis forcé de taire. Adieu.

A M. DE SARTINES

Calais, ce 26 juillet 1774.

Tout considéré, monsieur, j'ai pris ma roule de Hollande par Calais, parce qu'on m'a fait craindre de rester cinq ou six jours en mer dans mon passage d'Ilarwitli à Amsterdam ; je ne perdrai pas autant de temps à fai»*e la course par terre, et jesoufiVirai moins. Mon passage a été rude, mais beaucoup moins que le dernier.

J'ai appris en rentrant en France les nouvelles cominolions relativement au nouveau sysfi^me ; j'en suis bien ainigé, car j'ai bien de l'inquiétude que les moyens de rigueur ne soient pas les meilleurs de tous pour arranger les affaires, et que l'aigreur ne s'empare des

esprits : il eût été fort à souhaiter qu^on eût pu les npprocher.

Il semble qu'en arrivant de chez T^ranger on s« sente Fàme plus patriotique de moitié. Notre jeune maître donne de si bonnes espérances, sa réputation ^ si belle chez l'étranger, que je voudrais, pour toot ce que je possède, que rien n'y pût porter la moindre atteinte !

Je compte être de retour avant quinze jours à Pins, et vous V renouveler de vive voix les assurances du très-respectueux attachement avec lequel j'ai rboDneur, etc.

P. S. On m'a mandé que vous vous plaigniez du peu de fréquence de mes lettres : j'ai pourtant écrit régulièrement ; mais je n'ai pas, il est vrai, confié à la poste des détails aussi nets que ceux que contient cette lettre, qui vous parvient par une voie sûre : car, suivant la maxime qu'on peut faire à autrui ce qu'il nous fait luimême, le ministre anglais m'a appris qu'on décachetait en Angleterre tout ce qui avait rapport à la France. Et voilà comme les basses ressources de la politique finissent par n'être plus qu'un commerce réciproque de vilenies, qui n'est utile à personne.

J'ai peur de devenir misanthrope, car je me surprends à réfléchir bien austèrement sur tout le mal quej'.aperçois.

J'ai eu besoin en Angleterre d'un manège bien délicat pour finir mon opération, car j'y voyais des risques de plus d'un genre. Enfin elle est finie, et tout est en sûreté. Du secret jusqu'à mon retour, je vous prie!

Dans un bateau sur le Danube, auprès de Ratisbonne, k lii août 1774.

Avant d'entrer en matière avec moi, mon ami, je dois vous prévenir qu'étant dans un bateau sur lequel il \ a six rameurs, en parcourant un fleuve rapide qui ra'entraine, la secousse de chaque coup d'aviron imprime i mon corps et surtout à mon bras un mouvement composé qui dérange ma plume, et donnera dans le moment à mon écriture le caractère tremblant et peu assuré que vous allez lui trouver; car j'ai fait cesser de ramer pour écrire cet exorde, afin que sa dissemblance à ce qui va suivre puisse vous convaincre que le vice de mon écriture vient d'une cause étrangère, et non d'aucun désordre intérieur causé par mes souffrances.

Ceci posé, tâchez de me lire, et t^nez-vous bien.

Ma situation me rappelle l'état où se trouva, dans les mêmes lieux, un philosophe dont vous et moi admirons le génie. Descartes raconte que, descendant le Danube dans une barque, et lisant tranquillement assis sur la pointe, il ouït dislincfement les mariniers, qui ne supposaientpas qu'il entendit l'allemand, projeter de l'as-

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sassiner. H rassura, dit-il, sa contenance, examina si ses armes étaient en bon état, en un mot Gt si bonne mine, que jamais ces gens, dont il suivait tous les mouvements, n'osèrent exécuter leur mauvais dessein.

Moi, qui n*ai pas à un si haut degré que lui la perfection de la philosophie, mais qui me pique aussi de méthode et de courage dans mes actions, je me trouve dans un bateau du Danube, ne pouvant absolument souffrir le mouvement de ma chaise en poste, parce qu'on a osé exécuter hier sur moi ce qu'on n'osa, le siècle passé, entreprendre sur lui.

nier donc, sur les trois heures après midi, auprès de Neuschtat, à quelque cinq lieues de Nuremberg, passant en chaise, avec un seul postillon et mon domestique anglais, dans une forêt de sapins assez claire, je suis descendu pour satisfaire un besoin, et ma chaise a continué de marcher au pas, comme cela était arrivé toutes les fois que j'étais descendu. Après une courte pause, j'allais me remettre en marche pour la rejoindre, lorsqu'un homme à cheval, me coupant le chemin, saute à terre et vient au-devant de moi ; il me dit quelques mots allemands, que je n entends point; mais comme il avait un long couteau ou poignard à la main, j^ai bien jugé qu*il en voulait à ma bourse ou à mes jours. J'ai fouillé dans mon gousset de devant, ce qui lui a fait croire que je Pavais entendu, et qu'il était déjà maître de mon or. 11 était seul ; au lieu de ma bourse, j'ai tiré mon pistolet, que je lui ai présenté sans parler, élevant ma canne de l'autre main pour parer un coup, s'il essayait de m'en porter; puis, reculant contre un gros sapin et le tournant lestement, j'ai mis l'arbre entre lui et moi. Là, ne le craignant plus, j'ai regardé si mon pistolet était amorcé ; cette contenance assurée l'a en effet arrêté tout court. J'avais déjà gagné h reculons un second et un troisième sapins, toujours les tournant à mesure que. j'y arrivais, la canne levée d'une main et le pistolet de l'autre, ajusté sur lui. Je faisais une manœuvre assez sûre, ce qui bientôt allait me remettre dans ma route, lorsque la voix d'un homme m'a forcé de tourner la jèle : c'était un grand coquin en veste bleue sans manches, portant son habit sur son bras, qui accourait vers moi par derrière. Le danger croissant m'a fait me recueillir rapidement : j'ai pensé que, le péril étant plus grand de me laisser prendre par derrière, je devais revenir au-devant de l'arbre et me défaire de l'homme au poignard, pour marcher ensuite à Fautre brigand : tout cela s'est agité, s'est exécuté comme un éclair. Gourant donc au premier voleur jusqu'à la longueur de ma canne, j'ai fait sur lui feu de mon pistolet, qui misérablement n'a point parti. J'étais perdu : Thomme, sentant son avantage, s'est avancé sur moi. Je parais pourtant de ma canne en reculant à mon arbre, et cherchant mon autre pistolet dans mon gousset gauche, lorsque le second voleur m'ayant joint par derrière, malgré que je fusse adossé au sapin, m'a saisi par une épaule et m'a renversé en arrière : le premier alors m'a frappé de son long couteau de toute sa force au milieu de la poitrine. C'était fait de moi : mais pour

vous donner une juste idée de la combinaison d'incidents à qui je dois, mon ami, la joie de pouvoir encore vous écrire, il faut que vous sachiez que je porte sur ma poitrine une boite d'or ovale, assez grande et trèsplate, en forme de lentille, suspendue à mon cou par une chaînette d'or; boite que j'ai fait faire a Londres, et renfermant un papier si précieux pour moi, que sans lui je ne voyagerais pas. En passant à Francfort, j'avais fait ajuster à cette boite un sachet de soie, parce que, quand j'avais fort chaud, si le métal touchait subitement ma peau, cela me saisissait un peu.

Or, par un hasard ou plutôt par un bonheur qui ne m'abandonne jamais au milieu des plus grands maux, le coup de poignard violemment assené sur ma poitrine a frappé sur cette boite, qui est assez large, au moment qu'attiré du côté de l'arbre par l'eiïort du second brigand qui me fit perdre pied, je tombais à la renverse. Tout cela combiné fait qu'au lieu de me crever le cœur, le couteau a glissé sur le métal, en coupant le sachet, enfonçant la boite et la sillonnant profondément; puism'éraflant la haute poitrine, il m'est venu percer le menton en dessous, et sortir par le bas de ma joue droite. Si j'eusse perdu la tète en cet extrême péril, il est certain, mon ami, que j'aurais aussi perdu la vie. Je ne mis pas mort, dis-je en me relevant avec force ; et voyant que Thommequi m'avait frappé était le seul armé, je m'élance sur lui comme un tigre, à tous risques ; et saisissant son poignet, je veux lui arracher son long couteau, qu'il retire avec force, ce qui me coupe jusqu'à l'os toute la paume de la main gauche, dans la partie charnue du pouce. Mais l'effort qu'il fait en retirant son bras, joint à celui que je faisais moi-même en avant sur lui, le renverse à son tour : un grand coup de talon de ma botte, appuyé sur son poignet, lui fait lâcher le poignard, queje ramasse, en lui sautant à deux genoux sur l'estomac. Le second bandit, plus lâche encore que le premier, me voyant prêt à tuer son camarade, au lieu de le secourir saute sur le cheval qui paissait à dix pas, et s'enfuit à toutes jambes. Le misérable queje tenais sous moi, et que j'aveuglais par le sang qui me ruisselait du visage, se voyant abandonné, a fait un effort qui Fa retourné à l'instant où j'allais le frapper; et se relevant à deux genoux, les mains jointes, il m'a crié lamentablement : Monsier! mon omi! et beaucoup de mots allemands par lesquels j'ai compris qu'il me demandait la vie. Infâme scélérat! ai-je dit; et mon premier mouvement se prolongeant, j'allais le tuer. Un second opposé, mais très-rapide, m'a fait penser qu'égorger un homme à genoux, les mains jointes, était une espèce d'assassinat, une lâcheté indigne d'un homme d'honneur. Cependant, pour qu'il s'en souvint bien, je voulais au moins le blesser grièvement ; il s'est prosterné en criant, Mein Gott! (Uon Dieu!)

Tâchez de suivre mon âme à travers tous ces mouvements aussi prompts qu'opposés, mon ami, et vous parviendrez peut-être à concevoir comment, du plus grand danger dont j'aie jamais eu à me garantir, je suis en un cHn d'œil devenu assez osé pour espérer lier les

mains derrière le dos do cet homme, et l*amener ainsi garrotté jusqu^à ma cliaise : tout cela ne fut qu'un éclair. Ma résolution ainsi arrêtée, d'un seul coup je coupai promptement sa forte ceinture de chamois par derrière, avec son couteau que je tenais dans ma main droite, acte que sa prosternation rendait très- facile.

Mais comme j'y mettais autant de violence que de vitesse, je Tai fort blessé aux reins, ce qui lui a fait jeter un grand cri en se relevant sur ses genoux et joignant de nouveau les mains. Malgré la douleur excessive que je ressentais au visage, et surtout à la main gauche, je suis convaincu que je l'aurais entraîné, car il n*a fait aucune résistance, lorsque ayant tiré mon mouchoir, et jeté à trente pas le couteau qui me gênait, parce que j'avais mon second pistolet dans la main gauche, je me disposais à l'attacher; mais cet espoir n'a pas été long : fai vu revenir de loin l'autre bandit, accompagné de quelques scélérats de son espèce ; il a fallu de nouveau m'occuper de ma sûreté. J'avoue qu'alors j*ai senti la faute que j'avais faite de jeter le couteau; j'aurais tué l'homme sans scrupule en ce moment, et c'était un ennemi de moins. Mais ne voulant pas vider mon second pistolet, le seul porterespect qui me restât contre ceux qui venaient à moi, car ma canne était tout au plus défensive, dans la fureur qui m'a saisi de nouveau, j'ai violemment frappé la bouche de cet homme agenouillé du bout de mon pistolet, ce qui lui a enfoncé la mâchoire et cassé quelque dents de devant, qui l'ont fait saigner comme un bœuf; il s'est cru mort et est tombé. Dans ce moment, le postillon, inquiet de mon retard, et me croyant égaré, était entré dans le bois pour me chercher. Il a sonné du petit cor que les postillons allemands portent tous en bandoulière; ce bruit et sa vue ont suspendu la course des scélérats, et m'ont donné le temps de me retirer, la canne élevée et mon pistolet en avant , sans avoir été volé. Quand ils m'ont senti sur le chemin, ils* se sont dispersés; et mon laquais a vu, ainsi que le postillon, passer auprès d'eux et de ma chaise, en traversant la roule avec vitesse, le coquin à la veste bleue sans manches, ayant son habit sous son bras; c'était celui qui m'avait renversé : peut-être cspérail-il fouiller ma voiture, après avoir manqué mes poches. Mon premier soin, quand je me suis vu en sûreté et h portée de ma chaise, a été d'uriner bien vite. Une expérience bien des fois réitérée m'a appris qu'après une grande émotion, c'est un des plus sûrs calmants qu'on puisse employer. J'ai imbibé mon mouchoir d'urine, et j'en ai lavé mes plaies. Celle de la haute poitrine s'est trouvée n'être qu'une éraflure.

Celle du menton, très-profonde, se fût certainement prolongée jusque dans la cervelle, si le coup eût porté droit et si la position renversée où j'élais en le recevant n'eût fait glisser le couteau sur l'os de la mâchoire inférieure.

Lt blessure de ma main gauche, plus douloureuse encore à cause du mouvement habituel de cette partie, s'enfonce dans le gras intérieur du pouce, et va jus-

qu'à l'os. Mon laquais, eflrayé, me demandait pourquoi ' je n'avais pas appelé ; mais, indépendamment que ma chaise, qui avait toujours marché, se trouvait beaacoop trop loin pour m'en faire entendre en criant, c'était ce que je n'avais garde de (aire, sachant bien que rien se détruit la force comme de la consumer en de vaines exclamations. Le silence et le recueillement sont ks sauvegardes du courage, qui à son tour est ta sanvegank de la vie en ces grandes occasions. Imbécile! lui ai. je dit, fallait-il aller aussi loin^ et me laisser assasùnerJ

Je me suis fait promptement conduire à Nuremberg, où l'on m'a appris que quelques jours auparavant b mêmes voleurs, en ce même endroit, aTaient arrêté le chariot de poste, et avaient détroussé de quarante milk florins divers voyageurs.

J'ai donné le signalement des hommes, du cbeTal, et l'on a mis sur-le-champ de nouveaux soldats en campagne pour les arrêter.

De l'eau et de l'eau -de-vie ont été mon pansement; mais mon plus grand mal est une douleur si aiguë daos le creux de l'estomac, chaque fois que le diaphragme se soulève pour l'aspiration, que cela me plie en deoi à tout moment. Il faut qu'en ce débat j'aie reçu quelque grand coup dans cet endroit, que je n'ai pas senti d*ab(»^.

En examinant depuis de sang-froid l'état des choses, j'ai vu que la double étoffe du sachet et la bourre parfumée qu'il renferme, coupées par l'effort du coup porté dans ma poitrine, l'ont beaucoup amorti. La boite d'or, en le recevant, a fait ressort comme une lame de ferblnnc; et le coup, assené de bas en haut, parce que je tombais à la renverse, n'a fait que glisser dessus; ce qui n'empêche pas qu'elle soit enfoncée, crevée et fort sillonnée par la pointe du poignard.

Celte circonstance d'une boîte qui parait destinée à contenir un portrait, quoique un peu grande, et qui m'a sauvé la vie, a tellement frappé les honnêtes personnes de Nuremberg, qu'elles ne pouvaient se lasser d'eiaminer la boîte et le sachet; tous voulaient en conséquence que je lisse dire un grand office à la sainte Vierge, en reconnaissance de ce bonheur. Et moi, le^ laissant d;ms leur erreur, je leur ai fait remarquer en rianl qu'il y aurait une contradiction manifeste et même indécente d'aller remercier la Vierge, parce que la belle à portrait d'une femme qui ne l'est point m'avait garanti de la mort. Ils n'ont point manqué, comme bien pensez, de dire àucela que j'étais un drôle de corps. Je suis de leur avis ; mais on a beau jeu de rire quand on se voit sur ses pieds, après une aussi diabolique aventure.

Si mon élouffement continue, je me ferai saigner ce soir à Ratisbonne, où Ton m'a dit que je trouverais encore pins de secours qu'à Nuremberg. Désormais il faudra changer mon appellation , et, au lieu de dire B*** le blAmé. l'on me nommera B*** le balafré. Balafre, mes amis, qui ne laissera pas de nuire à mes succès aphrodisiaques' Mais qu'y faire? ne faut-il pas que tout finisse?

Faites avec moi quelques réflexions philosophiques sur ma bizarre destinée : il y a beau champ pour cela. Qu'est-ce donc que le sort rae garde? car quoiqu'il W

bien chaud à la barre du palais, il faisait encore de quelques degrés plus chaud dans la sapinière de Neuschtat.

Cependant je suis sur mes pieds ; tout n'est donc pas dit pour moi.

Songez, mon ami, que je suis vivant, et vous concevrez comment les choses mêmes qui paraissent si simples aux autres hommes qu'ils ne prennent pas seulement la peine d*y réfléchir, sont presque toujours pour moi la source d'une foule de sensations agréables. Je serai donc joyeux désormais toutes les fois que je me souviendrai que je suis en vie; car vous m'avouerez que ce serait une grande platitude que d'aller mourir de cette sotte oppression d'estomac qui me reste, après m'étre relevé vivant, quoique assassiné par deux scélérats. Me croyez-vous capable d'une pareille ineptie? Oh que non ! vous avez trop bonne opinion de moi pour me supposer en danger. Je vais bien me reposer et me soigner avant de me remettre en route pour la France. Mes affaires sont terminées ; mais j ai Tair d'un masque avec ma ba. lafre, mes béguins, ma main pote et enveloppée. Ajoutez que je grimace comme un supplicié toutes les fois que j'aspire; ce qui compose environ quarante grimaces par minute, et ne saurait manquer de m'enlaidir encore un peu davantage; et voyez quel joli homme je suis.

Au milieu de tout cela, je ne puis m'empécher de sourire de la mine bassement ridicule que fait un lâche coquin pris sur le temps, et forcé de demander quartier. Nais quand ce spectacle a frappé mes yeux, alors il n'était pas saison de rire ; aussi ne riais-jepas ! Je voyais seulement quel extrême avantage a Thomme de sangfroid sur ceux qui leperdent. Voilà ce que j'ai étudié toute ma vie; voilà ce à quoi j'ai rompu mon âme trop bouillante, à force de l'exercer sur les contradictions.

U n'y a plus que les petites colères qui me rendent mauvais joueur: les grandes me trouvent toujours assez armé. 11 faut pourtant que la nature souffre en moi de cet effort, puisqu'elle ne s'en donne la peine que dans les occasions majeures, et me laisse tout entier à mon vice radical sur les coups d'épingle ; et voilà certainement pourquoi je suis deux hommes, fort dans la force, enfant et musard tout le reste du temps.

Cet accident a fait tant d'éclat dans le pays, qu'il se peut très-bien que quelques gazettes en parlent. Mais conrmie elles ne diront apparemment le fait qu'en abrégé, je proGte du loisir d'une route tranquille, sur un trèsbeau fleuve, dont le cours sinueux, changeant à tout moment l'aspect des rivages, réjouit ma vue, et met assez de calme dans mes idées pour que je puisse vous faire ce détail. S'il est un peu décousu, vous serez indulgent lorsque vous penserez que j'étouffe en respirant, et que tout le corps me fait mal, sans compter les élancements de me sblessures, qui ne m'auraient pas permis de soutenir plus longtemps le cahotement de la poste, ce qui m'a fait gagner le Danube par le plus court chemin.

La fièvre m'avait pris en quittant les terres de Prusse pour entrer dans l'électorat de Trêves et Cologne ; car toute la route depuis Nimègue, où finit la Hollande, à

travers le duché de Cléves, est si affreuse, que la fatigue seule m'avait rendu malade. Quand le roi de Prusse, disent les habitants, n'aura plus rien à nous prendre, il ne nous prendra plus rien. Aussi tout ce pays est-il déplorable. Le Salomon du Nord, il faut l'avouer, aime un peu beaucoup l'argent, et en général a plus de qualités que de vertus : aussi sera-t-il rangé dans la classe des conquérants par l'histoire, et non dans celle des rois.

Je me serais fait saigner à Francfort, comme c'était mon projet, si je Tavais pu sans me trop arrêter; mais n'y pouvant rester, à cause des affaires pressées qui m'appelaient ailleurs, on ne m'a pas conseilllé d'ouvrir ma veine en courant.

Et voyez comme tout est pour le mieux ! Si j'avais affaibli ce jour-là mon corps par la saignée dans une ville impériale, où aurais-je pris l'audace et l'ardeur fiévreuse qui m'ont tiré d'affaire le lendemain dans une forêt de sapins? Réellement, mon ami, je deviendrai panglossiste : je sens que tout m'y porte. Si l'optimisme est une chimère, il faut avouer qu'il n'en est pas de plus consolante et de plus gaie. Je m'y tiens.

Vous entendez bien que je n'écris point ces horribles détails aux femmes qui prennent à moi quelque intérêt : outre qu'il est trop long, telle d^entre elles mourrait de frayeur avant la troisième page; et peut-être ne vous l'aurais-je pas écrit à vous-même, si je n'avais craint tout ce que vos conjectures pourraient avoir de funeste, en voyant dans quelque gazette étrangère :

« Les lettres de Nuremberg portent que des voleurs, c qui avaient détroussé le chariot de poste il y a quel- « ques jours, ont arrêté le 14 août un gentilhomme c français, nommé de Ronac, et l'ont dangereusement c blessé, quoiqu'ils n'aient pu ni le voler, ni le tuer. »

Allez donc, mon ami, dans tous les domiciles mâles et temelles de ma connaissance ; et, après avoir commencé par assurer que je suis bien en vie, lisez ce que vous voudrez de ma lettre, en accompagnant votre lecture de toutes les réflexions consolantes que mon bonheur doit vous suggérer.

Je puis être dans trois semaines à Paris (car je ne doute point que je n'y retourne encore) ; un étoufifement ne tue pas un homme de ma vigueur. Pour mes blessures, je dis comme le S. Germier: La chair, la peau, tout cela revient gratis. Adieu, mon ami.

Quand vous me reverrez, vous direz tout comme les paysans des villes où je passe, et qui ont appris mon aventure par les postillons de Nuremberg, partis avant

moi.

Ils s'attroupent autour de ma chaise, et mon laquais me traduit qu'ils disent : Viens donc voir; voilà ce monsieur français qui a été tué dans le bois de Neuschtat. Je ris, et ils ouvrent de grandes bouches d'admiration de voir le monsieur tué qui rit. Mais je parle d'hier, car aujourd'hui je suis sur le Danube ; je n'offre plus rien à la curiosité des paysans.

J ai excessivement à me louer de la compassion empressée de tout ce qui m'a vu à Nuremberg, et de la vivacité avec laquelle on s'est mis en quête des brigands.

LETTRES

M. le baron de LofTelholz, bourgmeslre de la ville; M. de Welz, conseiller aulique, administrateur des postes; M. Charles de Felzer, officier des postes, fils d'un médecin de l'impéralrice, à Vienne; sa femme; M. le baron de Genski, Polonais, et logé dans mon auberge; Thonnête Conud-Gimberd, mon aubergiste, et sa famille : je nomme tous ces honnêtes gens avec joie, toujours ravi quand je rencontre quelque part les hommes ainsi qu'ils devraient être partout. J'écrivais un jour d'Ostende à M. le prince de Conti, en lui faisant le détail de tout ce qui me frappait dans ce port, que si je m'étais un peu brouillé avec les hommes à la barre du parlement de Paris, je m'étais bien raccommodé avec eux à la barre du port d'Ostende. Ici c'est la même chose pour moi : j'ai repris pour 1er, hommes, à Nuremberg, Tamour qui m'avait un peu quitté à Neuschtat.

Bonjour, mon ami. Quoique j'aie haché cette lettre à dix reprises, ce qui ne la fera pas briller par la composition, je suis las d'écrire, las d'être assis, las d'être malade, las d'être en route, et réellement un peu bien las de voir sans cesse ma chère paresse contrariée et gourmandée par une succession rapide d'événements si actifs qu'ils m'en font perdre haleine. Il y a longtemps que tous mes amis ont dit avec moi que quand j'aurais rattrapé ma tranquillité, j'aurais bien gagné le repos après lequel je cours. Où diable est-il donc fourré? Je l'ignore. Enfin, las d'être tourmente, je pourrai bien quelque jour jeter mon bonnet en l'air de tous les incidents de la vie, et dire aux autres : En voilà assez pour moi, tâchez de mieux faire ; et c'est ce que je vous souhaite. Bonjour, mon ami.

A M. GUDL\.

Dans mon balcau, le 16 aoiU 17Ti.

Prenez votre carte d'Allemagne, mon cher bon ami; parcourez le Danube, de la forci Noire à I Euxin, plus bas que Ralisbonne, après même la réunion de riiin au Danube à Passaw, en descendant vers Lintz, où commence à peu près l'archiduché d'Autriche : voyez-vous sur le fleuve, entre deux hautes montagnes qui le resserrent et le rendent plus rapide, une frêle barque à six rameurs, sur laquelle une chaise embarquée contient un homme la tête et la main gauche enveloppées de linges sanglants, qui écrit malgré une pluie diluviale et un étouffoment intérieur tout à fait incommode, mais un peu diminué ce malin par le rejettement de quelques caillots de sang qui l'ont fort soulagé? ecce homo. Encore deux ou trois expectorations de ce genre, encore quelques efforts de la nature bienfaisante, qui travaille de toutes ses forces à repousser l'ennemi intérieur, et je pourrai compter sur quelque chose. En vous parlant ainsi, je vous suppose instruit, cher ami, par \V*\ à qui j'ai écrit hier et envoyé ce malin le détail exact de mon accident; je suppose encore que vous concevez que l'homme de la barque est votre pauvre ami, qui écrit

difficilement à cause de l'ébranlementsuocessif de chaqœ coup d'aviron.

Mais que Taire en un gtle, à moins que Ton ne songef

dit notre ami la Fontaine, en nous contant l'histoire de son lièvre. Et moi je dis : Que faire en une barque, à moins que Ton n'écrive? On peut Iire,répondre2-voiis. Je le sais, mais la lecture isole et l'écriture console; h réflexion est austère et l'entretien est doux, avec sw ami bien entendu. 11 faut donc que je vous dise ceqoi m'occupe depuis deux jours.

J'ai réfléchi ; je me suis convaincu qu*en tout le mal n'est jamais si grand que l'homme, exagérateur de sa nature, le représente ou le peint aux autres. J'ai éproaîé maintenant, tant au moral qu'au physique, à peu près les plus grands maux qui puissent atteindre im homme. C'est un spectacle sans doute bien effrayant pour tous. que votre ami renversé par des brigands, et frappé duo poignard meurtrier; mais réellement, mon aroi,croyeimoi, au moment qu'il arrive, c'est assez peu de chose que ce mal. Occupé de la défense, et même de rendre à l'ennemi tout le mal qu'il me faisait, je vous jure que ce qui m'affectait le moins alors était la douleur physique ; à peine la sentais-je, et la colère était bien sûrement mon affection dominante. La frayeur, qui n*et qu'un mauvais et faux aspect de l'état des choses, e^t ce qui tue l'âme et rend le corps débile. L'éTénemeol aperçu sous son vrai point de vue, au contraire, exalte l'une et renforce l'autre. Un homme ose m'attaqaer, il ose troubler la tranquillité de ma marche ; c'est un insolent qu'il faut punir : il en arrive un autre, il iii>porle alors de changer l'ofTensive en défensive ; il y a bien là de quoi occuper l'âme tout entière. Si dans ce débat violent l'un des deux me perce et que je succombe, alors, mon ami, l'excès du mal même fait cesser le mal ; et tout cela est bien prompt. Personne ne sait mieux que moi qu'un homme d'honneur attaqué est plus fort que deux lâches assassins à qui l'aspect du courage resserre le cœur et fait trembler le bras; car ils savent bien que toutes les chances sont contre eux. D'ailleurs un grand bien dans le mal est rimpro\isle. On n'a pas le temps d'avoir peur quand le danger sur- ])rend : voilà souvent d'où naît la force d'un poltron révolté. Si vous y ajoutez l'impossibilité absolue de se sauver par la fuite, le plus lâche des hommes peut à l'instant en devenir le plus brave. Héroïsme à part, je vous peins la nature telle qu'elle est. Nous reprendrons ceci dans un moment, car je suis au port de Linli. Deux pâtres y sont descendus avec deux clarinettes, dont ils jouent fort bien ; et l'espoir de quelques craii' ches, d'un demi-florin, les fait tenir auprès de mon baleau malgré la pluie. Vous connaissez mon goût pour la musique : me voilà tout gai : il me semble en génénl que mon âme s'affecte plus vivement du bien que do mal, et j'en sais la raison : le dernier, mettant lesn^s dans un tiraillement convulsif, dans une tension surnaturelle, détruit leur souplesse et cette douce mollesse qui les rend si sensibles au chatouillement du plaisir

Oil

on s*ariiie contre le mal ; en s*irritant, on le sent moins : au lieu qu*on se livre à la volupté, on lui prête, en cédant, une force qui est moins en elle que dans l'agréable faiblesse où Ton tombe avec tant de plaisir.

Maintenant que j'ai donné le demi-florin, entendez- Tous deux cors qui se joignent aux clarinettes? Réellement ils jouent s^ faire le plus grand plaisir : et dans ce moment-ci je suis à mille lieues des voleurs, des poignards, des forêts, des parlements, en un mot de lous les méchants, qui sont bien plus mallieureux que moi,. qu'ils ont tant persécute ; car ils avaient tort.

Autre persécution ! On vient me visiter, et voir si je n'ai rien non-seulement dans ma valise, mais même dans mon portefeuille, contre les ordres de Timpéra- Irice. Le plus plaisant est que ceux qui visitent mes papiers n'entendent pas le français : vous jugez quelle belle inquisition cela doit faire ! Encore un florin, voilà à quoi cela aboutit, et à de grands hélas ! U est clair que je voyage dans un pays civilisé ; car partout on me plaint et l'on me demande de l'argent... Je suis reparti; la pluie a cessé. Du sommet à la base des montagnes, les différentes nuances des sapins obscurs, des ormes moins foncés et de la douce verdure des prés, ce beau canal qui m'entraîne au milieu de deux croupes élevées dont Ja culture a relégué les forêts à la cime, font un spectacle ravissant ; et si je n'étouffais pas (ce que je tâche d'oublier), j'en jouirais bien dans toute la pureté d'une si douce situation. Que nos peintres viennent nous dire que la nature offre toujours à l'œil trois plans, qui sont le principe de l'art optique de leurs tableaux ; moi, je leur soutiens que j'en vois quatre à cinq mille, tous dégradant à l'influi : je n'ai pourtant pas l'œil aussi exercé qu'eux sur ces différences.

Mon Dieu, que je souffre ! Figurez-vous qu'un chatouillement affadissant me monte au cœur et me fait tousser, pour détacher quelques flegmes sanguinolents. L effort de la toux sépare les lèvres de la blessure de mon menton, qui saigne et me fait grand mal.

Mjis que lès hommes sont diaboliques ! Mettre la vie d'un autre homme en mesure avec quelques ducats ! car voilà tout ce que ces gens voulaient de moi. Si l'on osait y dans ces occasions, faire un traité de bonne foi. Ton pourrait dire aux brigands : « Messieurs, vous faites « un métier si dangereux, qu'il faut bien qu'il vous « profile. A combien évaluez-vous le risque de la corde « ou de la roue, dans votre commerce? De mon côté, je « dois évaluer celui d'un coup de poignard dans votre « rencontre. » On pourrait ainsi former un tarif suivant le temps, les lieux et les personnes.

N'admirez vous pas, mon ami, combien je me laisse aller au vague de mes idées ? Je ne me donne la peine ni de les trier, ni de les soigner; cela me fatiguerait, et je ne vous écris que pour faire diversion à mes souffrances, qui sont en vérité plus grandes qu'il ne confient souvent à mon courage. Cependant je ne suis pas aussi à plaindre que vous pourriez le penser; je suis vivant quand je devrais être mort : voilà un puissant contre-poids à la violence du mal. Si j'étais bien certahi

BKAinuiauîs.

que le bonheur de penser restât au moins à qui la mort enlève celui de sentir, j'avoue que j'aimerais mieux être mort que de souffrir comme je fais, tant je hais la douleur. Mais imaginer que la mort peut nous tout ùter, ma foi, il n'y a pas moyen de la prendre à gré. 11 vaut mieux vivre en souffrant, que de ne plus souffrir en cessant d'exister.

Lorsque les plus horribles pronostics faisaient frémir mes amis, la veille de ce fatal jugement à Paris, alors je voyais les choses différemment. Cesser d'être me paraissait préférable à ce qui me menaçait, et ma tranquillité ne se fondait que sur la certitude d'échapper à tout en ouvrant cette poitrine que je vois avec tant de joie aujourd'hui sauvée aux dépens de ma boite à papiers, de mon visage et de ma main gauche. Tout calculé, je crois que pour l'homme isolé le mal physique est le plus grand qui puisse l'assaillir ; mais que pour l'homme en société, le mal moral a quelque chose encore de plus poignant.

Vous souvenez-vous, lorsque vous veniez me consoler dans ce beau château ', bien plus beau que celui du baron westphalien, car il avait triples portes et fenêtres grillées, je vous disais : • Mon ami, si la goutte m'avait c saisi au pied, je serais dans une chambre attaché sur « un fauteuil sans murmurer. Un ordre du ministre c vaut au moins la goutte, et la fatalité reconnue est le « premier consolateur dans tous les maux ? » Aujourd'hui je pense que s'il m'eût pris quelques-unes de ces enragées fluxions qui produisent des tumeurs sur lesquelles le bistouri seul a de l'autorité, après avoir souffert longtemps, le tour du bistouri serait venu : possil)le on m'aurait crevé le menton et la joue, et je serais comme je suis, à la fongue douleur prés, que j'ai esquivée : il y a donc de plus grands maux que d'être mal assassiné. J'ai certes grand mal à ma main gauche ; je souffre, mais je suis calme : au lieu que mon assassin n'a pas un florin de ma dépouille ; je lui crois les reins diablement offensés, il a la mâchoire brisée, et on le cherche pour le rouer. 11 vaut donc mieux encore être volé que voleur. Et puis, mon ami, comptez-vous pour rien (mais ceci je vous le dis tout bas, tout bas), comptez-vous pour rien la joie secrète d'avoir bien fait mon devoir d'homme exercé à l'attente du mal, d'avoir recueilli le fruit du travail de toute ma vie, et d'être certain que je n'ai pas adopté un mauvais principe, en posant pour fondement de ma doctrine que c'est sur soi qu'il faut exercer sa force, et non sur les événements, qui se combinent de mille manières que l'on ne peut prévoir? Réellement, à l'exception d'avoir jeté le couteau, ce qui était mal vu, je crois en cette occasion su- ) rême avoir mis à exécution toute la théorie de force et de tranquillité dont j'ai tâché toute ma vie de m'armer contre les maux que je ne puis prévenir. S'il y a un peu d'orgueil dans celle idée, je vous jure, mon ami, qu'il est au moins sans enflure, et sans une sotte vanité à laquelle je me vois supérieur aujourd'hui.

* Le For-rÉvéque.

LETTRES

Mêlions loul au pis. A la rigueur, je peux mourir de cet éloufferaenl ; il peut se former un dépôt dans Testomac, parce qu'il est né d'une violente commolion dans le fort du débat. N^is sais-je donc insatiabi(>! Quelle carrière est plus pleine que la mienne dans le mal et dans le bien? Si le temps se mesure par les événements qui le remplissent, j'ai vécu deux cents ans. Je ne suis pas las de la vie; mais je puis en laisser la jouissance à d'autres sans désespoir. J'ai aimé les femme» avec passion ; cette sensibilité a été la source des plus grandes délices. Forcé de vivre au milieu des borames, cette nécessité m'a causé des maux sans nombre. Mais si l'on me demandait lequel a prévalu, cbez moi, du bien ou du mal, je dirais sans hésiter que c'est le premier ; et certes le moment n*est pas heureux pour agiter la question de cette préférence : cependant je

n'hésite pas.

Je me suis bien étudié tout le temps qu'a duré l'acte tragique du bois de Neuschtat ou Âirschtadt. A l'arrivée du premier brigand, j'ai senti battre mon cœur avec force. Sitôt que j'ai eu mis le premier sapin devant moi, il m'a pris comme un mouvement de joie, de gaieté même, de voir la mine embarrassée de mon voleur. Au second sapin que j'ai tourné, me voyant presque dans ma h>ute, je me suis trouvé si insolent, que, si j'avais eu une troisième main, je lui aurais montré ma bourse comme le prix de sa valeur, s'il était assez osé pour la venir chercher. En voyant accourir le second bandit, un Iroid subit a concentré mes forces, et je crois bien que j'ai plus pensé, dans le court espace de cet inslanl, qu'on ne le fait ordinairement en une demi-heure. Tout ce que j'ai senti, prévu, agité, exécuté en un quart de minute, ne se conçoit pas. Réellement les hommes n'ont pas une idée juste de leurs vraies facultés, ou bien il en naît de surnaturelles dans les instants pressants. Mais quand mon misérable pistolet a raté sur le premier voleur, ah ! mon cœur s'est roulé conmie sur lui-même pour se faire petit; il sentait d'avance le coup qu'il allait recevoir : je crois que ce mouvement peut être justement appelé frayeur, mais c'est le seul que j'aie éprouvé; car lorsque, renversé, frappé, manqué, je me suis vu vivant, il m'a monté au cœur un feu, une force, une audace supérieure. Sur mon Dieu, je me suis vu vainqueur, et tout ce que j'ai fait de là en avant n'a plus été (juc l'effet d'une exaltation furieuse qui m'a tellement masqué le danj^er, qu'il était absolument nul pour moi. A peine ai-je senti couper ma main : j'étais féroce, et plus avide du sang de mon adversaire qu'il ne l'avait été de mon argent. C'était un délice pour moi de sentir que j'allais le tuer. La fuite de son camarade a pu seule lui sauver la vie : mais la diminution du I)éril m'a bientôt rendu à moi-même ; et j'ai senti toute riioneur de l'action que j'allais commettre, sitôt que j*ai vu que je la pouvais commettre impunément. Lorsque je réfléchis que mon second mouvement a été de le blesser au moins, je juge que je n'étais pas encore de sangfroid ; car cette seconde idée me semble mille fois plus atroce que la première. Mais, mon ami, l'inspiration à

jamais glorieuse à mes yeux, est la noble au laquelle j'ai pu changer le lâche projet de tuer i sans défense en celui d'en faire mon prisonnit suis un peu vain dans ce moment- ci, je Tétais davantage dans ce moment-là. C'est dans la joie de me trouver si supérieur au ressentin sonnel, que j'ai jeté au loin le couteau; car j ment regretté d'avoir blessé cet homme aux coupant sa ceinture, quoique je ne l'eusse faj maladresse. Il entrait aussi dans tout cela je ne orgueil de l'honneur qu'allait me faire à Ni l'arrivée d'un homme outrageusement blessé, la vindicte publique un de ses agresseurs gai n'est pas là ce qu'il y a de plus vraiment ne mon affaire ; mais il faut être de bon compte, lais pas mieux que cela alors. Et je crois bien la rage de voir ce triomphe insensé m'échaj m'a fait brutalement casi^er la mâchoire à ce reux lorsque ses camarades sont accourus pour racher; car il n'y a pas le sens commun à < lion : ce n'est là qu'un dépit d'enfant, qu'un, plus misérable vanité. Tout le reste a été froic sique.

Voilà, mon ami, mon aveu entier, et le plus i je puisse faire. Je me confesse à vous, mon che donnez-moi l'absolution.

Si tout ceci tournait mal, vous savez, mon ai bien vous avez de gens à consoler : d'abord v vous perdriez un homme qui vous aime bien les femmes : pour les hommes, mon père exe ont en général beaucoup de force contre ces pertes.

Mais si je rattrape ma sant€% écoutez do ami, je ne vous dis pas alors de brûler cette vous ordonne de me la remettre : on ne laisse ner son examen de conscience ; et vous sentez 1 si je me mets sur le ton de vomir, car je l'ai fail tin, le sang caillé qui me suffoque, faute de se dans mon estomac, cet horrible aliment une lois je suis sur mes pieds.

Adieu; je suis las d'écrire, et même de pe vais nie mettre à végéter, si je puis; cela vaut pour des blessures que d'écrire, quelque vaj qu'on laisse aller sa plume. Sachez cependai ami, que je n'ai plus d'autre affaire que celle de tablir. J'ai terminé à ma satisfaction tous les o mon voyage. 11 n'y a ])as à me répondre ; car j rai maintenant le moins que je pourrai. Puisseembrasser encore une fois joyeusement !

Le 16 aa su

Mon bon ami, tant qu'on ne trouve point de i qu'il reste du papier, la lettre n'est point lin dormi, et rêvé qu'on m'assassinait. Je me suis dans une criseinortelle. Mais que c'est une cbos* ble que de vomir de gros et longs caillots de sa le Danube I Combien la sueur chaude qui mouill visage glacé est apaisée ! Comme je respire libr

LETTRES

'essuyer mes yeux, dont Tefforl a exprimé quel- -mes, comme ma vision est nette! Les montais plus hérissées sont couvertes de vignes des ►lés du fleuve. Tout ce que je vois est un tour de 1 culture. La pente est si roide, qu'il a fallu es montagnes en escalier, et flanquer chaque d'un petit mur, pour empêcher Téboulement des C'est le travail de l'homme qui boira le vin ; i vigne qui ne boira rien, si vous voyiez comme ce de toute sa force le sucre pierreux et vitriolis rochers presque nus sur lesquels elle s'accro- >us diriez comme moi : Chacun fait ici de son Dans ce lieu même, le fleuve est si serré qu'il nne; et le flot me rappelle en petit notre passage logiie à Douvres, où nos fûmes si malades. Je pourtant moins qu'aujourd'hui, quoique je soufdavanlage : mais j'ai bonne espérance. Tous ces ements vident le sac, et la succession d'une soufaiguë à un soulagement parfait n'est point le at que doive craindre un ressuscité, il est même nable de faire encore aller le bien pour le mal : iirs je cours au-devant du soulagement. Encore ;inq lieues d'.\llemagne, c'est-à-dire trente-sept nce, et je serai dans un bon lit à Vienne, où je ire le monsieur au moins huit bons jours avant remettre en roule. Comme j'y trouverai des mé- , j'y trouverai probablement des saignées : c'est remier point de leur science, eus bien que j'approche d'rne grande capitale : :ure, la navigation, les chapelles, les forts, tout once que nous arrivons. Les hommes augmentent d'oeil ; ils vont se presser, et enfin seront accuau terme de mon voyage : c'est au terme de mon ement que je veux dire ; car j'aurai bien quatre lieues à faire pour revenir embrasser mes chers à qui j'espère que vous ferez part des nouvelles vous donne. Ne pouvant écrire à tout le monde à , j'adresserai tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ce que rrdi rédiger ; et il faut bien que tout cela fasse ps entre vos mains, car pour moi je ne recommenpas à celui-ci ce que j'aurai dit à celui-là. Tant que i la tête pleine d'affaires, au diable l'instant que ; pour écrire ; mais depuis que tout est fini, je iens moi-niêine, et je radote volontiers, ijour, cher ami : voilà mon cœur qui s'engage de au ; tant mieux, je vomirai. Sans cette vilaine opon, je ne serai que blessé ; au heu que je suis e. 11 faut absolument cesser d'écrire.

Du 20, à midi.

voilà descendu à Vienne. Je souffre beaucoup, :'est moins un étouflement qu'une douleur aigre : is que c'est bon signe. Je vais me coucher ; il y a longtemps que cela ne m'est arrivé.

MÉMOlRIi: ADRESSÉ A LOUIS XVU LE 15 OCTOBRE 1774

(Extrait)^

Mon premier soin à Vienne fut de faire une lettre pour Timpératrice. La crainte que la lettre ne fût vue de tout autre m'empêcha d*y expliquer le motif .de l'audience que je sollicitais. Je tâchais simplement d'exciter sa curiosité. N'ayant nul accès auprès d'elle, je fus trouver H. le baron de Neny, son secrétaire, lequel sur mon refus de lui dire ce que je désirais, et, sur mon visage balafré, me prit apparemment pour quelque officier irlandais ou quelque aventurier blessé qui voulait arracher quelques ducats à la compassion de Sa Majesté. 11 me reçut au plus mal, refusa de se charger de ma lettre, à moins que je ne lui disse mon secret, et m'aurait enfin tout à fait éconduit si, prenant à mon tour un ton aussi fier que le sien, je ne l'avais assuré que je le rendais garant en-' vers l'impératrice de tout le mal que son refus pouvait faire à la plus importante opération, s'il ne se chargeait à l'instant de rendre ma lettre à sa souveraine.

Plus étonné de mon ton qu'il ne l'avait été de ma figure, il prend ma lettre en rechignant, et me dit que je ne devais pas espérer pour cela que l'impératrice (consentit à me voir. — Ce n'est pas, monsieur, ce qui doit vous inquiéter. Si l'impératrice me refuse audience, vous et moi nous aurons fait notre devoir : le reste est à la fortune.

Le lendemain, l'impératrice voulut bien m'aboucher avec M. le comte de Seilern, président de la régence à Vienne, qui, sur le simple exposé d'une mission éraa^ née du roi de France, que je me résenais d*expliquer à l'impératrice, me proposa de me conduire sur-Ie* champ à Schœnbrunn, où était Sa Majesté. Je m'y rendis, quoique les courses de la veille eussent beaucoup aggravé mes souffrances.

Je présentai d'abord à l'impératrice l'ordre de Votre Majesté, Sire, dont elle me dit reconnaître parfaitement l'écriture, ajoutant que je pouvais parler librement devant le comte de Seilern, pour lequel Sa Majesté m'assura qu'elle n'avait rien de cadié, et des avis duquel elle s'était toujours bien trouvée.

« — Madame, lui dis-je, il s'agit bien moins ici d'un intérêt d'État proprement dit que des efforts que de noirs intrigants font en France pour détruire le bonheur de la reine en troublant le repos du roi.» Je lui fis alors le détail qu'on vient de lire. A chaque circonstance, joignant les mains de surprise, l'impératrice répétait : « Mais, monsieur, où avez-vous pris un zèle aussi ardent pour les intérêts de mon gendre et surtout de ma fille? »

LETTRES

f — Madame, j'ai été l'un des hommes les plus malheureux de France sur la fin du dernier règne. La reine, en ces temps affreux, n'a pas dédaigné de montrer quelque sensibilité pour toutes les horreurs qu'on accumulait sur moi. En la servant aujourd'hui, sans espoir même qu'elle en soit jamais instruite, je ne fais qu'acquitter une dette immense ; plus mon entreprise est difficile, plus je suis «enflammé pour sa réussite. La reine a daigné dire un jour hautement que je montrais dans mes défenses trop de courage et d'esprit pour avoir les torts qu'on m'imputait ; que dirait-elle aujourd'hui, Madame, si, dans une affaire qui intéresse également elle et le roi, elle me voyait manquer de ce courage qui l'a frappée, de cette conduite qu'elle appelle esprit? Elle en conclurait que j'ai manqué de zélé. Cet homme, dirait-elle, a bien réussi en huit jours de temps à détruire un libelle qui outrageait le feu roi et sa maîtresse, lorsque les ministres angluis el français faisaient depuis dix-huit mois de vains efforts pour l'empêcher de paraître. Aujourd'hui, chargé d'une pareille mission qui nous intéresse, il manque d'y réussir : ou c'est un traître, ou c'est un sot, et, dans les deux cas, il est également indigne de la confiance qu'on a en lui. Voilà, Madame, les motifs supérieurs qui m'ont fait braver tous les dangers, mépriser les douleurs et surmonter tous les obstacles.

« — Mais, monsieur, quelle nécessité à vous de changer de nom ?

« — Madame, je suis trop connu malheureusement sous le mien dans toute l'Europe lettrée, et mes défenses imprimées dans ma dernière affaire ont tellement échauffé tous les esprits en ma faveur, que, partout où je parais sous le nom de Beaumarchais, soit que j'excite Tintérêt d'amitié ou celui de compassion, ou seulement de curiosité, l'on me visite, l'on m'invite, Ton m'entoure, et je ne suis plus libre de travailler aussi secrètement que l'exige une commission aussi délicate que la mienne. Voilà pourquoi j'ai supplié le roi de me permettre de voyager avec le nom de Ronac, sous lequel est mon passe-port. »

L'impératiice me parut avoir la plus grande curiosité de lire l'ouvrage dont la destruction m'avait coûté tant de peines. Sa lecture suivit immédiatement notre explication. Sa Majesté eut la bonté d'entrer avec moi dans les détails les plus intimes à ce sujet ; elle eut aussi celle de m'ècouter beaucoup. Je restai plus de trois heures et demie avec elle, et je la suppliai bien des fois, avec les plus vives instances, de ne pas perdre un monient pour envoyer à Nuremberg. » — Mais cet homme aura-t-il osé s'y montrer, sachant que vous y alliez vous-même? me dit l'impératrice. — Madame, pour l'engager encore plus à s'y rendre, je l'ai trompé en lui disant que je rebroussais chemin et reprenais sur-le-cliamp la route de Frar.ce. D'ailleurs il y est ou n'y est i)as. Dans le premier cas, en le faisant conduire en France, Votre Blajesté rendra un service essentiel au roi et à la reine; dans le second, ce n'est tout au plus qu'une démarche perdue, ainsi que celle que

je supplie Votre Majesté de faire faire secrètement en fouillant pendant quelque temps toutes les imprimeries de Nuremberg, afin de s'assurer qu'on n*y réimprime pas cette infamie; car par les précautions que j'ai prises ailleurs, je réponds de FAngleterre et de la Hollande. »

L'impératrice poussa la bonté jusqu'à me remercier du zèle ardent et raisonné que je montrais ; die me pria de lui laisser la brochure jusqu'au lendemaio, en me donnant sa parole sacrée de me la faire remettre par M. de Seilem. — « Allez vous mettre au lit, me ditelle avec une grâce infinie ; faites- vous saigner prompte* ment. On ne doit jamais oublier ici ni en France €«ibien vous avez montré de zèle en cette occasion pour le service de vos maîtres, t

Je n'entre. Sire, dans ces détails que pour nûeu en faire sentir le contraste avec la conduite qu'on devait bientôt tenir à mon égard. Je retourne à Tienoe, la tète encore échauffée de cette conférence; je jette sur le papier une foule de réflexions qui me paraissent très-fortes relativement à l'objet que j'y avais traité; je les adresse à l'impératrice ; M. le comte de Sakn se charge de les lui montrer. Cependant on ne me rend pas mon livre et, ce jour même, à neuf heures da soir, je vois entrer dans ma chambre huit grenadiers, baîotnette au fusil, deux ofûciers, 1 epée nue, et un secrétaire de la régence, porteur d'un mot du comte de Seilem, qui m'invite à me laisser arrêter, se résenal» dit-il, de m'expliquer de bouche les raisons de cette conduite, que j'approuverai sûrement, t — Point de résistance, me dit le chargé d'ordres.

« — Monsieur, répondis-je froidement, j'en Cas quelquefois contre les voleurs, mais jamais contre les empereurs. »

On me fait mettre le scellé sur tous mes papiers. Je demande à écrire à l'impératrice, on me refuse. On m'ôte tous mes effets, couteau, ciseaux, jusqu'à w^ boucles, et on me laisse cette nombreuse garde dans ma chambre, où elle est restée trente et un jours ou quarante-quatre mille six cent quarante minutes; car, pendant que les heures courent si rapidement pour les gens heureux qu'à peine s'aperçoivent-ils qu'elles s* succèdent, les infortunés hachent le temps de la dîiuleur par minutes et par secondes, et les trouvent biai longues prises chacune séparément. Toujours un de ces grenadiers, la baïonnette au fusil, a eu pendant ce temps les yeux sur moi, soit que je fusse éveillé ou endormi.

Qu'on juge de ma surprise, de ma fureur ! Songer à ma santé dans ces moments affreux, cela n'était pa^ possible. La personne qui m'avait arrêté vint me vwr le lendemain pour me tranquilliser, i» — Monsieur, loi dis-je, il n'y a nul repos pour moi jusqu'à ce que j'aie écrit à l'impératrice. Ce qui m'arrive est inconcevabk- Faites-moi donnner des plumes et du papier, ou préparez-vous à me faire enchaîner bientôt, car il y a dg quoi devenir fou. »

Enfin l'on me permet d'écrire; M. de Sartinesa

LETTRES

Imites mes lettres qui lui ont été envoyées : qu*on les lise, on y Terra de quelle nature était le chagrin qui me tuait. Rien qui eût rapport à moi ne me touchait : lout mon désespoir portait sur la faute horrible qu'on commettait à Vienne contre les intérêts de Votre Majesté, en m*y retenant prisonnier, c Qu on me garrotte dans ma voiture, disais-je, et qu'on me conduise en France. Je n'écoute aucun amour-propre, quand le devoir devient si pressant. Ou je suis M. de Beaumarchais, oa je suis un scélérat qui en usurpe le nom et la mission. Dans les deux cas, il est contre toute bonne politique de me faire perdre un mois à' Vienne. Si je suis un fourbe, en me renvoyant en France, on ne fait que bâter ma punition; mais si je suis Beaumarchais, comme il est inouï qu'on en doute après ce qui s'est fmssé, quand on serait payé pour nuire aux intérêts du roi mon maître, on ne pourrait pas faire pis que de m'arréter à Vienne dans un temps où je puis être si utile ailleufs. » Nulle réponse. On me laisse huit jours entiers livré à cette angoisse meurtrière. Enfin on m*envoie un conseiller de la régence pour m'interroger. « — Je proteste, monsieur, lui dis-je, contre la violence qui m'est ici faite au mépris de tout droit des gens : je viens invoquer la sollicitude maternelle, et je me trouve accablé sous le poids de Tautorité impériale ! » n me propose d'écrire tout ce que je voudrai, dont il se rendra porteur. Je démontre dans mon écrit le tort qu on fait aux intérêts du roi en me retenant les bras croisés à Vienne. J'écris à M. de Sartines; je supplie au moins qu'on fasse partir un courrier en diligence. Je renouvelle mes instances au sujet de Nuremberg. Point de réponse. On m'a laissé un mois entier prisonnier sans daigner me tranquilliser sur rien. Alors, ramassant toute ma philosophie et cédant à la fatalité d'une aussi fâcheuse étoile, je me livre enfin aux soins de ma santé. Je me fais saigner, droguer, IHirger. On m'avait traité comme un homme suspect en m'arrêlant, comme un frénétique en m'ôlant rasoirs, couteaux, ciseaux, etc., comme un sot en me refusant des plumes et de lencre, et c'est au milieu de tant de maux, d'inquiétudes et de contradictions, que j'ai attendu la lettre de M. de Sartines.

« En me la rendant le trente et unième jour de ma détention, on m'a dit : « Vous êtes libre, monsieur, de rester ou de partir, selon votre désir ou votre santé. € — Quand je de ?rais mourir en route, ai-je répondu, je ne resterais pas un quart d'heure à Vienne. » On m'a présenté mille ducaU de la part de l'impératrice. Je les ai refusés sans orgueil, mais avec fermeté. « Vous n'avez point d*autre argent pour partir, mVt-on dit ; tous vos effets sont en France. — Je ferai donc mon billet de ce que je ne puis me dispenser d'emprunter pour mon voyage. — Monsieur, une impératrice ne prèle point. — Et moi je n*accepte de bienfaits que de mon maître; il est assez grand seigneur pour me récompenser, si je l'ai bien servi ; mais je ne recevrai rien, je ne recevrai surtout point de l'argent d'une puissance étrangère chez qui j'ai été si odieusement

traité. — Monsieur, l'impératrice trouvera que vous prenez de grandes libertés avec elle d'oser la refuser. — Monsieur, la seule liberté qu'on ne puisse empêcher de prendre à un homme très-respectueux, mais aussi cruellement outragé, eA celle de refuser des bienfaits. Au reste, le roi mon maître décidera si j'ai tort ou non de tenir cette conduite, mais, jusqu'à sa décision, je ne puis ni ne veux en avoir d'autre. »

Le même soir, je pars de Vienne, et, venant jour et nuit sans me reposer, j'arrive à Paris le neuvième jour de mon voyage, espérant y trouver des éclaircis^ senients sur une aventure aussi incroyable que mon emprisonnement à Vienne. La seule chose que M. de Sartines m'ait dite à ce sujet est que l'impératrice m'a pris pour un aventurier; mais je lui ai montré un ordre de la main de Votre Majesté ; mais je suis entré dans des détails qui, selon aïoi, ne devaient laisser aucun doute sur mon compte. C'est d'après ces considérations que j'ose espérer. Sire, que Votre Majesté voudra bien ne pas désapprouver le refus que je persiste à faire de l'argent de Timpératrice, et me permettra de le renvoyer à Vienne. J'aurais pu regarder comme une espèce de dédommagement flatteur de Terreur où l'on était tombé à mon égard, ou un mot obligeant de l'impératrice, ou son portrait, ou telle autre chose honorable que j'aurais pu opposer au reproche qu'on me fait partout d'avoir été arrêté à Vienne comme un honune suspect; maii..dgj]argent, Sire! c'estle comble ^ pour monfhurailiation, él JB nii CPois pa^ âvbîf mJrité qu'on m'en fasse éprouver, pour prix de l'activité, du zèle et du courage avec lesquels j'ai 'rempli de mon mieux la plus épineuse commission.

J'attends les ordres de Votre Magesté.

Caro!! db Bbauvarchais.

A M. DE SARTINES

Paris, 14 Dotembre 1774.

Monsieur,

Laissant à part toute espèce de protocole et de préambule, je vais vous dire tout l'effet qu'a produit le grand événement d'avant-hier.

Jamais sensation n'a été plus vive, plus forte, ni plus universelle. Le peuple français était devenu fou d'enthousiasme, et je n'en suis point surpris.

Il n'est inouï qu'un roi de vingt ans, auquel on peut supposer un grand amour pour son autorité naissante, ait assez aimé son peuple pour se porter à lui donner satisfaction sur un objet aussi essentiel.

On ne sait pas encore les conditions de Tédit; mais

LETTRES

on sait que le fond des choses est bon, que le principe fondamental est rétabli ; et cela suffit quant à présent aux bons esprits pour être pénétrés de reconnaisssance et de joie.

Ce qui étonne le plus est la profonde discrétion avec laquelle le roi a conduit à fin son ouvrage : ce qui ferait simplement honneur à des ministres expérimentés, élève le cœur des Français aux plus hautes espérances sur le caractère d'un jeune prince capable de vouloir aussi fermement le bien, et de se contenir au point qu*un secret de cette importance ne lui soit point échappé avant Texéculion. En mon particulier, cela me donne la plus grande opinion de la tète et du cœur du roi.

On croit que vous aurez de fortes représentations relativement à la cour plénière et autres objets.

En effet, il me semble qu il pourrait sortir un édit enregistré au parlement, qui décidât que la forfaiture serait encourue par le seul fait do la cessation du service. L'autorité du roi no perdrait rien à cette forme; et le parlement, ayant donné par Tenregistrement la sanction légale à cet édit, se serait jugé d'avance luimême, et ne pourrait se plaindre qu'étant la cour des pairs, on lui donne un tribunal supérieur à lui : ce qui en bonne logi \ue est assez difficile à concevoir. Mais ceci est trop long pour être traité par extrait.

D'ailleurs, mon avis est que tout roi de France vertueux est le plus puissant prince du monde. Les entraves de la forme n'étant instituées que contre les abus de Fautorité, ce mal n'arrive jamais sous les princes qui veulent sincèrement le bien et s'occupent sérieusement de leurs affaires.

Toute la faction des évêques, prêtres et clergé, est furieuse de sentir que le roi leur échappe ; mnis il vaut mieux qu'ils murmurent d'un acte de justice et de bonté, qui montre un prince libre et maître de ses actions, que s'ils avaient changé sa màle jeunesse en un esclavage saintement funeste au royaume.

La religion des rois est l'amour de l'ordre et de la justice. Tout ce qui tient au clergé jette feu et flamme. Les laisser dire est un petit mal, les laisser faire serait un des plus grands maux qui pussent affliger ce royaume. Le clergé est un corps on quelque sorte étranger dans l'État, et qui a toujours ou l'ambition de le dominer, en s'emparant de la personne du prince. La France n'a eu de vraiment bons ou grands rois que ceux qui ont eu la force de secouer ce joug dangereux.

Quel que soit, monsieur, l'effet de l'acte de justice et de vigueur du roi sur le cœur des Français, il n'est pas moins frappant sur les étrangers. Il n'y a pas un seul Anglais qui doute que les actions ne baissent à Londres, comme elles l'ont déjà fait à l'avènement du roi au trône. Le chagrin de nos ennemis est le thermomètre de la bonté de nos opérations. C'est là l'éloge le plus flatteur que le roi puisse recevoir.

En général, le peuple anglais, calculateur et juste appréciateur du mérite des hommes, a la plus haute opinion de ce régne.

Le courage du roi sur rinoculation, sa Mgesse et a discrétion sur le rappel des parlements, donnent à tMs les étrangers une grande idée du caraclére de doIr maître; et il ne faut pas oublier que le jugement àa nations rivales est toujours juste et rigoureux coane celui de la postérité.

Vous connaissez le respectueux attachement de fslR très-dévoué serviteur.

AU MÊME

Paris, ce 15 novembre 1TÎ4.

Monsieur,

Puisque vous ne m'ordonnez pas de me taire, je ji^ que vous ne vous offensez point de la liberté de mes remarques. Je continuerai donc jusqu'au dédit Ce qaiï} a de certain, c'est que quelque grand personnage sooP fle le feu ; car je n*ai guère tu d'acharnement pani N*y aurait-il pas ici un peu du d'Aiguillon? OU resemble assez à sa manière de procéder. Il vous mah quait d'être calomnié ; vous n'avez plus rien à déarer, vous l'êtes, et vertement. Si c'est à ce prix qu'on doit être ministre, j'aime mieux que vous le soyez que m.

Je vous ai promis de vous mander ce que pensent b princes : je soupe demain avec le duc de Chartres, ms$ je n'ai encore vu que M. le prince de Gonti : coam c'est l'homme qui a montré dans toutes ces querelles k plus de caractère et le moins d'humeur, je vois à sa orconspection même qu'il a deviné le secret du miniïtère.

Voulez-vous que je vous le dise tout bas, ce secret! Mais c'est mon opinion que je vous donne, et non celfe du prince : les églisiers vont partout rageant et criani partout qu'il n'y a plus en France qu'un parlemtid, H point de roi. Et moi je crois fermement qu il n'y a />/« en France quun roi, et point de parlement. Messieurs B ministres, rétablisseurs des libertés françaises, je m vous donnerai pas les miennes à rétablir, si je puis. Comme vous avez l'art de cacher le venin sousdesphnses de miel ! Au vrai, les gens qui étaient les plus opposés au retour du parlement sont aujourd'hui c«ix qai crient le plus fort contre vos édits.

11 parait qu'on cherche à bien aigrir ce corps clancelant contre le jeune roi, pour semer de nouveaui troubles et en profiter; mais quoiqu'on soit très-affîig^ au Palais, je vois que tous les esprits se tournent àb modération. Les prêtres disent seulement que le roi est un impie, que Dieu punira ; et vous autres desmooïlrf^ qu'on le forcera bientôt de chasser. J'en ris de t<S! cœur. Cela me rappelle un proverbe gaillard des ko- Mers : }f al édiction de.., disent-ils, est oraison pour i^ santé. Pardon ; mais la rage des méchants ei^t sùrenîrfJJ pour les gens honnêtes tout ce que renferme monpolijson de proverbe. Riez-en aussi, je vous prie.

Je vous envoie l'état de mes dépenses et recettes,

du Teu roi que de notre matlre actuel. Depuis le de mars dernier, j'ai fait plus de dii-huit cents s; c'est bien aller, je pense. J'ai laissé mes ailïires illage, j'ai couru des dangers de toute espèce : j'ai '■ompé, Tolé, assassiné, emprisonné, ma santé est lile ; mais qu'est-ce que tout cela fait? Si te roi est ■ni, faites qu'il me dise seulement : le tut* content; serai le plus content du monde. D'autre récomî, je n'en veux point ; le roi n'est que trop entouré lemandeurs avides. Qu'il sache au moins qu'il a un coin de Paris un serviteur désintéressé, c'est •. maa ambition; jecomple sur vos Imns oRlces cela.

«père encore que tous n'avez pas envie non plus e reste le blâmé de ce vilain. parlement que vous r d'enterrer sous les décembre de son déshonneur, rope euliiTe m'a bien vengé de cet odieux ^ abi jugement ; mais cela ne suffît pas : il Tant un ar- |U) détruise le prononcé de celui lii i'y vais trar. mais avec la modération d'un liorame qui ne t plus ni linlrigue ni l'injustice. J'allends vos bons * pour CM important objet. Voire, Ole.

AU MÊME

Paris, et 16 noiembre 1771.

HoTiiiiEtin.

ne puis trop me liâler de vous supplier de me o aux pieds du roi, et de m'excuser auprès de Sa té de l'élourderie que j'ai Taile dans le compte que is ai envûïi' hier. En le vérinant ce matin, j'ai vu i m'v étais trompé de deux cents louis à mon aran-

Le roi ne s'en fût peut-élre pas aperçu ; mais il loins honteux pour moi d'avouer que je suis un di, que de rester usuqateur de ces deux cents qui ne me sont pas dus.

comptant mes courses, j'ai calculé, pour l'argent, ieues comme si c'étaient de:i 'postes, ce qui m'a K à l'article seizième du mémoire, cinq cents louis Hi de trois cenis qu'il laut seulement; ce que je supplie de vouloir bien rétablir en retranchant :enls guinées de la somme additionnée au bas du lire, et de ne Taire établir mon payement que sur () de cette soustraction.

roi est trop volé de toutes parts pour que je • augmenter le nombre de ses serviteurs infidèles.

AU UËHE.

Ce dimanche malin, Il drrembre 1774.

Monsieur, I vous êtes bien attendu que. recueillant lont opensaitet disait k Paris sur l'assemblée desprin-

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