RES. S
ces et pairs au parlement, je vous en ferais part aussitôt. Quoique ma porte soit fermée depuis deux jours, parce que je réponds à un gros mémoire du comte de la Blache, qui vient de paraître contre moi, la curiosité de savoir ce que j'écris m'a amené bien du monde.
Je vois qu'en général on est étonné, aflligé, et même effrayé de l'avis que HoasiEca a ouvert au Palais, contenant l'obéissance implicite la plus serrile et la plus silencieuse aux édits, sans qu'il y ait lieu, selon lui, de délibérer même sur ces édits, quoique les édils en laissent la liberté.
Hais l'affliction générale porte moftis sur l'avis en lui-même, que sur l'inquiétude de savoir si cet avis tranchant vient de HonsiEun ou des ministres, ou, ce qui serait plus affligeant encore, du roi lui-même, qui jusqu'à présent s'est fait connaître par tant de bienfaisance et de bontés.
L'avis de H. le duc d'Orléans a, dit-on, été mou, inutile et comme nul.
Celui qui a prévalu, motivé fortement, plein de respect pour le roi, d'amour pour le bien public, fort sage et tendant à la paix, à la conciliation des esprits, a [nli d'aubnt plus de plaisir qu'il a été ouvert par M. le prince de Conti, dont beaucoup de gens affectaient de craindre la chaleur, la franchise et la fermeté gauloises.
En mon particulier, je suis fort aise que l'alTaire se traite devant les princes frères du roi. D'aussi grands intérêts ne peuvent avoir des opinants trop illustres; et les petites cabales qui prévalent souvent dans des comités particuliers, dans des examens de commissaires, s'é< tanouissent toujours dans une assemblée auguste, où chacun, forcé de se respecter, respecte au moins l'opinion publique.
L'archevêque a été hué f n entrant et en sortant du fVilais ; je n'en suis pas surpris -. il court des bruits de refus d'absolutions, de sacrements, qui semblent dévoiler l'intention de fomenter de nouveaux troubles. Vais le parleftient est résolu de ne donner dans aucun rie ces pièges, et de toujours recourir au roi, pour savoir ses volontés, a chaque nouvelle qu'il recevra d'une hostilité ecclésiastique ou jésuiti(|ue.
Un barnabile, avant-hier, vit arriver à son confessionnal une femme inconnue, qui lui dit ; i Je viens k vous, parce que mon confesseur, vicaire de telle paroisse, en m'ouvrant sa grille ce matin, m'a demandé pour première question : • Vous êtes-vous bien réjouie, madame, du reloue du parlement I — Oui, mon père, comme tous les bons Français. — Je ne puis pas tous entendre, a été la réponse du prêtre, qui m'a refermé sa grille au net, *
Toutes CCS choses montrent une fermentation excessive et dangereuse dans le corps du clergé, relativement à la besogne actuelle.
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LETTRES
AU PRINCE DE COxNTl.
NONSEIGNECR,
Je chantais hier au soir les grandes qualités de Votre Allesse ; je vantais surtout sa munificence et j'employais celte foule de synonymes redoutables de Tun de vos serviteurs pour prouver que vous étiez, Monseigneur, non pas le prince, mais Tbomme le plus généreux que je connusse, lorsqu'un vilain, que Lucifer confonde, m'a répondu froidement que tout cela était bon pour le discours, mais qu'il était sûr que Son Altesse Sérénissime laisserait crever comme un chien un pauvre chrétien au coin d'une haie, faute d'une bouteille de romanée. — Vil calomniateur ! ai-je dit avec dédain. — Médisant, voilà tout ce que je suis, a-t-il répliqué. — Je ne puis souffrir, monseigneur, que l'on déchire à mes yeux la réputation d'un grand prince, cl j'ai tait un projet de vengeance qui ne sera pas différé même à demain, si Votre Altesse ne le trouve pas trop cruel. J*ai commencé par provoquer à dîner chez moi le traître à quatre heures aujourd'hui : il ne se doute de rien. Là notre dessein est de lui boire au nez la bouteille de romanée et de lui casser le carafon sur la nuque, et, si le premier coup ne le tue pas sur la place, de redoubler du carafon de la seconde bouteille. Laissez agir vos serviteurs, monseigneur, il ne s'agit que d'armer leurs bras. Puisse le traître se voir, comme nous l'avons dit ailleurs, accablé sous les boucliers des Samnites ! Le porteur de cet'e lettre est, la hotte aux épaules, chargé d'attendre les ordres de Votre Altesse.
Je suis avec un zèle intarissable, monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, le trés-humble et très-obéi-v sant serviteur,
Beaumarchais.
Ce dimanche, 5 février 177.*).
MÉMOIRE AU ROP.
(Extrait)
Sire,
Dans la ferme confiance où je suis que les extraits que j'adresse à Votre Majesté sont uniquement pour elle et ne sortent point de ses mains, je continuerai. Sire, à vous présenter la vérité sur tous les points connus de moi qui me paraissent intéresser votre service, sans avoir égard aux intérêts de qui que ce soit au monde.
Je me suis dérobé d'Angleterre sous prétexte d'aller
* Remis au roi, cacheté par H. de Sartines, le 21 septembre
à la campagne, et je suis Tena tout courant de Umàm à Paris, pour conférer avec MM. de Yergenneset de Sartines sur des objets trop importants et trop délicats poor être confiés à la fidélité d'aucun courrier.
Sire , PAngleterre est dans une telle crise, on td désordre au dedans et au dehors, qu'elle toacherait presque à sa ruine, si ses voisins et ses rivaux étaiot eux-mêmes en état de s'en occuper sérieusement. Toid le fidèle exposé de la situation des Anglais en kmésh que ; je tiens ces détails d'un habitant de Philadelpiiie arrivant des colonies et sortant d'en conférer avec ki ministres anglais, que son récit a jetés dans le pies grand trouble et a glacés d'effroi. Les Américains, résolus de tout souffrir plutôt que de plier, et pleins k cet entliousiasme de .liberté qui a si souTenl rendo h petite nation des Corses redoutable aux Génois, eot trente-huit mille hommes effectifs et déterminés soos les murs de Boston ; ils ont réduit Tannée anglaise i b nécessité de mourir de faim dans cette Tille oo d'aller chercher ses quartiers d'hiver ailleurs, ce qu'elle n faire incessamment. Environ quarante mille hmsofs bien armés et aussi déterminés que les premiers dé'iesdenl le reste du pays, sans que ces quatre-vingt nËlle hommes aient enlevé un seul cultivateur à la terre, w seul ouvrier aux manufactures. Tout ce qui travaillait ï la pèche, que les Anglais ont détruite, est devenu seldat et croit avoir à venger la ruine de sa famille et la liberté de son pays ; tout ce qui a^ait un commerce mt ritiine, que les Anglais ont arrêté, s*est joint aux pêcheurs pour faire la guerre à leurs communs persécoleurs; tous les gens travaillant sur les ports ont gFDs>i celte armée de furieux dont la vengeance et la rjge animent toutes les actions.
Je dis. Sire, qu'une telle nation doit être invincible, surtout ayant derrière elle autant de pays qu'il loi en faut pour ses retraites, quand même les Anglaise seraient rendus maîtres de toutes leurs côtes, ce qoi est bien loin d'arriver. Tous les gens sensés sont àm convaincus en Angleterre que les colonies anglaises son! perdues pour la métropole, et c'est aussi mon avi>.
La guerre ouverte qui se fait en Amérique est bien moins funeste encore à l'Angleterre que la guerre intestin^' qui doit éclater avant peu dans Londres ; Taigreur entre les partis y est montée au plus haut excès depuis la proclamation du roi d^Angleterre qui déclare les Américain? rebelles. Cette ineptie, ce chef-d'œuvre de déraen:^<i^ la part du gouvernement, a renouvelé les forces de loa* les opposants en les réunissant contre lui ; la résolatioD est prise de rompre en visière ouvertement au parti d^? la cour dans les premières séances du parlement. On croit que ces séances ne se passeront pas sans qu'il y ^ii sept ou huit membres de l'opposition envoyés à la Tuur de Londres, et c'est là l'instant attendu pour sonner le tocsin. Le lord Roch for d, mon ami depuis quinze an^, causant avec moi, m'a dit en soupirant ces mois : Jsi grmurpeur, monsieur, que V hiver ne se passe point ta^a quil y ait quelques télés à bas, soit dans le parti lift w. soit dans V opposition. D'un autre, côté le lord-maire ^^
LETTRES
kes, dans un mouvement de joie et de liberté à la fin d*un diner splendide, me dit publiquement ceux-ci :« Depuis longtemps le roi d'Angleterre me fait ^honneur de me haïr. Pour moi, je lui ai rendu toujours la justice de le mépriser : le temps est venu de décider lequel a le mieux jugé Tautre, et de quel côté le vent fera choir des tètes.
Le lord Norlh, que tout ceci menace, donnerait aujourd'hui de grand cœur sa démission, s*il pouvait le faire avec honneur et sûreté.
Le moindre échec que recevra Tarmée royale
en Amérique, augmentant l'audace du peuple et de Topposition, peut décider Taffaire à Londres au moment qu'on s'y attendra le moins, et si le roi se voit forcé de plier, je le dis en frémissant, je ne crois pas sa couronne plus assurée sur sa tête que la tète de ses ministres sur leurs épaules. Ce malheureux peuple anglais, avec sa frénétique liberté, peut inspirer une véritable compassion à Thomme qui réfléchit. Jamais il n*a goûté In douceur de vivre paisiblement sous un roi bon et vertueux. Ils nous méprisent et nous traitent d'esclaves, parce que nous obéissons volontairement; mais si le régne d'un prince ou faible ou méchant a fait quelquefois un mal momentané à la France, jamais cette rage licencieuse que les Anglais appellent liberté n'a laissé un instant de bonheur et de vrai repos à ce peuple indomptable. Rois et sujets, tous y sont également malheureux. Aujourd'hui, pour augmenter encore le trouble, il s'est ouvert une souscription secrète à Londres, chei deux des plus riches marchands de cette capitale, où tous les mécontents envoient de For pour faire passer aux Américains, ou payer les secours que les Hollandais leur fournissent. Ils font plus, ils ont des liaisons secrètes en Portugal, jusque dans le conseil du roi, qu'ils payent fort cher, pour tâcher d'empêcher que les Portugais n'entrent en accommodement avec les Espagnols *. Ils ont Tespoir que cette guerre attirera bientôt les Anglais et les Français dans la querelle de leurs alliés, et que ce nouvel incident détruira plus sûrement encore le ministère actuel, ce qui est l'objet constant de tous les opposants. ,
Risini^. — L'Amérique échappe aux Anglais en dépit de leurs efforts; la guerre est plus vivement allumée dans Londres qu'à Boston. La fin de cette crise amènera la guerre avec les Français, si l'opposition triomphe, soit que Chatham ou Rockingham remplace lord Norih. Les opposants, pour augmenter le trouble, intriguent en Portugal pour empêcher raccommodement avec TEspagne.
Notre ministère , mal instruit, a l'air stagnant et passif sur tous ces événements qui nous touchent In peau.
Un homme supérieur et vigilant serait indispensable à Londres aujourd'hui.
La première chose que l'on ne peut s'empêcher de
* Il y avait à celte époque on démêlé entre le Portugal et iTsiMigiM sur une quesUon de limites.
faire est d'engager le ministère d'Espagne à se rendre moins difflcile sur les répétitions contre lo Portugal. Pendant que le ministère anglais travaille à rapprocher le Portugal de la conciliation, et fait observer î«ux Portugais que les embarras intérieurs de l'Angleterre l'empêcheraient absolument aujourd'hui de les secourir, aux termes de leur dernier traité, notre démarche auprès du ministère d'Espagne est indispensable pour détruire autant qu'il est possible Teflet de l'intrigue et de l'argent de l'opposition anglaise, qui emploie les derniers efforts en Portugal pour y engager sérieusement la querelle entre les deux puissances du Sud
Voilà, Sire, quels sont les motifs de ma course
secrète en France. Quelque usage que Votre Majesté fasse de ce travail, je compte assez sur la vertu, sur la bonté de mon maître, pour espérer qu'il ne fera pas tourner contre moi ces preuves de mon zèle, en les confiant ;i personne, ce qui augmenterait le nombre de mes ennemis, qui ne m'arrêteront jamais tant que je serai cert:iin du secret et de la protection de Votre Majesté.
CaRON de BEADMARCnAlS.