A MIR.\BEAU
Septembre 1790.
Je vais répondre à votre lettre, monsieur, avec franchise et liberté. Depuis longtemps je cherchais une occasion de me venger de vous; elle m'est offerte par Yous-môme, et je la saisis avec joie.
Tous les motifs que vous citez sont en effet entrés dans mon projet d'acquisition. Un autre plus puissant s'y joint, et quoiqu'il soit assez bizarre, il n'est pas moins celui qui m'a le plus déterminé. A l'âge de douze ans, prêt à faire ma première coniniunion (vous riez?), je fus coïKiuil chez ces .Minimes. Un grand tableau du Juijemeni dernier qui était dans leur sacristie me frappa tellement Pespril, que j'y retournais très-souvent. Un vieux moine fort spirituel entreprit sur cela de m'arraclier au monde; il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau, en accompagnant son sermon d'un goûter. J'avais pris fort en gré sa retraite et sa morale, et j'y courais tous les jours de congé. Depuis, j'ai toujours vu ce clos avec plaisir, et aussitôt qu'on a mis en vente les biens de nos pau\res tondus, j'ai donné l'ordre de couvrir les enchères de celui-là. .Autant (le motifs réunis me rendent celte acquisition fort chère, mais ma vengeance me Test encore plus, car je ne suis plus aussi bon que je l'élnis dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos, je vous le cède, el me dépars (le toutes mes prèîentions sur lui. trop heureux d'avoir mis enlin mon ennemi entre quatre murailles! Il n'y a plus que moi qui le puisse après la chute des bastilles.
Si dans \otre colère vous êtes assez gènènux pour ne pas au moins vous opposer au salut de mon àme, rèserviv-nioi. monsieur, le grau i lable.m du Jugement dernier. Mor. dernier jugement ^ur lui est que c'est un l(Mi beau morceau et fait pour honorer ma chapelle.
Vous vous S(Mvz vengé de moi comme je me venge de \o\\s. Si vous a\ez In^soin de bons renseignements ou
même de mon concours, pour la facilité de votre acqok sition, parlez, je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez, car si je suis, monsieur, le plus implacable de tov vos ennemis, mes amis disent en riant que je sois le meilleur de tous les méchants hommes.
Beacmarchais.