A MA FILLE EUGÉNIE
AL0B8 AU HXVRB.
Paris, le 12 août 1792.
Puisque j'ai promis de t'écrire, c'est a toi, ma chère fille, que je veux adresser les détails des événements qui m'ont personnellement frappé dnns ces trois journées désastreuses ; et je le fais pour que tu l'en occupes : car il m'importe également que tout ce qui m'arrive en mal ainsi qu'en bien tourne au profit de mon enfant.
Mercredi matin 8 aoiM, j'ai reçu une lettre par laquelle un monsieur, qui se nommait sans nul mystère, me mandait qu'il était passé pour m'avertir d'une chose qui me touchait, aussi importante que pressée : il demandait un rendez-vous. Je l'ai reçu. La j'ai appris de lui qu'une bande de trente brigands avait fait le projet de venir piller ma maison la nuit du jeudi au vendredi; que six hommes, en habits de garde national ou de fédéré, je ne sais, devaient Tenir me demander, au nom de la municipalité, l'ouverture de mes portes, sous prétexte de chercher si je n'avais pas d'armes
LETTRES
cachées. La bande devait suivre, armée de piques, avec des bonnets rouges, comme des citoyens acolytes; et ils devaient fermer les grilles sur eux, en emportant les clefs, pour empêcher, auraient-ils dit, que la foule ne s'introduisit. Ils devaient enfermer mes gens dans une des pièces souterraines, ou la cuisine, ou le commun, en menaçant d'égorger sans pitié quiconque dirait un seul mot. Puis ils devaient me demander, la baïonnette aux reins, le poignard à la gorge, où étaient ]es huit cent mille francs qu*ils croient, disait ce monsieur, que j*ai reçus du trésor national. Tu juges, mon enfant, ce que je serais de\enu dans les mains de pareils brigands, quand je leur aurais dit que je n^avnis pas un écu, et n'avais pas reçu un seul assignat du trésor. Enfm, m'ajouta ce bon homme, ils m'ont mis du complot, monsieur, en jurant d*égorger celui qui les décèlerait. Voilà mon nom, mon état, ma demeure; prenez ▼os précautions ; n'exposez pas ma vie pour prix de cet avis pressant que mon estime pour vous m'engage à vous donner.
Après l'avoir bien remercié, j'ai écrit à M. Fétion, comme premier magistrat de la ville, pour lui demander une sauvegarde. J'ai remis ma lettre à son suisse, et n'en avais pas de réponse quand les troubles ont commencé, ce qui redoublait mes inquiétudes.
Je ne te dirai rien de la terrible journée du vendredi, les nouvelles en parlent assez; mais voyant revenir, le soir, les soldats et le peuple déchargeant leurs fusils et tirant des pétards, j'ai jugé que tout était calme, et j'ai passé la nuit chez moi.
Samedi il, vers huit heures du matin, un homme est venu m'averlir que les femmes du port Saint-Paul allaient amener loul le peuple, animé par un faux avis qu'il y avait des armes chez moi, dans les prétendus souterrains qu'on a supposés tant de fois, et dont trois ou quatre visites n'ont encore pu détruire les soupçons ; et voilà, mon enfant, l'un des fruits do la calomnie : les faussetés .les mieux prouvées laissent d'obscurs souvenirs que les vils ennemis réveillent dans les temps de troubles ; car ce sont les moments, ma fille, où toutes les lâches vengeances s'exercent avec impunité.
Sur cet avis, j'ai tout ouvert chez moi, secrétaires, armoires, chambres et cabinets, enfin tout, résolu de hvrer et ma personne et ma maison à l'inquisition sévère de tous les gens qu'on m'annonçait. Mais quand la foule est arrivée, le bruit, les cris étaient si (orts, que mes amis troublés ne m'ont pas permis de <îescendre, et mont conseillé tous de sauver au moins ma personne.
Pendant qu'on bataillait pour Touverture de mes grilles, ils m'ont forcé de m'éloigner par le haut bout de mon jardin ; mais on y avait mis un homme en sentinelle, qui a crié : Le voilà qui se sauve! et cependant je marchais lentement. Il a couru par le boulevard, avertir tout le peuple assemblé à ma gril h» d'entrée : j'ai seulement doublé le pas ; mais les femmes, cent fois plus cruelles que les hommes dans leurs horribles
abandons , se sont toutes mises à ma poursuite.
Il est certain, mon Eugénie, que ton malbeureoi père eût été déchiré par elles, s'il n*avait pas ea de l'avance; car la perquisition n'étant pas encore laite. rien n'aurait pu leur ôler de l'esprit que je m'étais échappé en coupable. Et voilà où m'avait conduit U faiblesse d'avoir suivi le conseil donné par la penr, aa lieu de rester froidement comme je l'avais résohi! J'ai, mon enfant, un instinct de raison juste et net qui me saisit dans le danger, me fait former un pronostic rapide sur l'événement qui m'assaille , et m'a toujours conduit au meilleur parti qu'il faut prendre. C'e^t h, ma bonne et chère enfant, une des facultés de l'espnl que l'on doit le plus exercer, pour la retrouver au besoin ; et c'est peut-être à cette étude que j'ai dû, s^ns m'en être douté, le talent d'arranger des plans de comédies qui ont servi à mes amusements, pencbnt qu'une application plus directe faisait concourir celte étude à ma conservation dans les occasions dangereuses qui se sont tant renouvelées pour moi.
J'étais entré chez un ami dont la porte était refermée, dans une rue qui , faisant angle avec celle où les cruelles femmes couraient, leur a lait perdre enfin ms trace, et d'où j'ai entendu leurs cris. Ah! pardon, roon aimable enfant, si, dans ce moment de péril, j'ai pris en horreur tout ton sexe, en réfléchissant, malgré nwi, que, lorsqu'il peut mal faire avec impunité, il semble saisir avec joie une occasion de se venger de sa laiblesse, qui le tient dans la dépendance du fort : et c'est à ce motif secret qu'il faut, je crois, attribuer le désordre en tout genre, les exécrables cruautés où ce faible sexe se livre dans tous les mouvements du peuple, et dont ces jours derniers nous montrent d'horribles exemples, dont je te sauve le récit.
Mais heureusement, mon enfant, qu'il n'y a dans ceci aucune application à faire aux créatures de ton sexe dont l'éducation , la sagesse, ont conservé les douces mœurs, qui font leur plus bel apanasje. Li nature liitmaine est facile à s'égarer; mais les individus sont bons, surtout ceux qui se sont veillés; car ceux-là ont dû reconnaître que le meilleur calcul, pour le rejKïS ou le bonheur, est d'être toujours juste et bon : u!ile pensée, mon enfant, qui m'a fait dire bien des fols comme un bon résultat de mes plus mûres n'Ilexionv que si la nature, en naissant, ne in avait pas Inii vn bon homme, je le serais devenu par un calcul apprcffondi,jem\*n suis toujours bien trouvé.
Pendant que j'étais enfermé dans un asile impénétrable, trente mille âmes étaient dans ma maison, où, des greniers aux caves, dos serruriers ouvraient toute> les armoires, où des maçons fouillaient les souterrains, sondaient partout, levaient les pierres jusque sur les fosses d'aisa ce, et faisaient des trous dans les murs pendant que d'autres piochaient le jardin jusqu'à trouver la terre vierge, repassant tous vingt fois dans 1« appartements; mais quelques-uns disant, au très grand regret des brigands qui se trouvaient là par centaines. Si Von ne trouve rien ici qui se rapporte à nos recfcer-
LETTRES
d^et, le premier qui détournera le moindre des meubles, une boude, sera pendu sans rémission , puis haché en morceaux par nous.
Ah ! c'est quand on m'a dit cela que j*ai bien regretté de n*ètre pas resté, dans le silence, à contempler ce peuple en proie à ces fureurs, à étudier en lui ce mébuage d*égarement et de justice naturelle qui perce à IraYers le désordre ! Tu te souviens de ces deux vers que je mis dans la bouche dé Tarare, et qui furent tant applaudis :
Quand ce bon peuple est en rumeur C'est toujours quelqu'un qui l'égaré.
Ils recevaient ici leur vtTitable application : la làclie méchanceté Tavail égaré sur mon compte. Pendant que les ministres et les comités réunis prodiguent les éloges au désintére>sement et au civisme de ton père sur l'affaire des fusils de Hollande, dont ils ont les preuves en main, on envoie le peuple chez lui, comme chez un traître ennemi qui tient beaucoup d*armes cachées, espérant qu'on le pillera !
Ils doivent être bien furieux : le peuple ne m'a point pillé; il a trompé leur rage, qu'aucun n ose mettre au grand jour sous son nom : seulement un d'eux écrivait à une femme, qui me l'a mandé sur-le-champ, le jour que Ton croyait ma maison incendiée :
Enfin donc votre Beaumarchais Vient d'expier tous ses succès.
Expier des succès! Ah, l'abominable homme! dirait ici VOrgon de Molière. Eh! quoi donc, aux yeux de l'envie, les succès deviennent des crimes ! Quels pauvres succès que les miens, rachetés par tous les dégoûts qu'elle verse à pleines mains sur moi ! Des succès de pur agrément; car les fruits du travail, des travaux de toute la vie, noyés dans des mers de chagrins, perdus et rattrapés vingt fois par mes veilles accumulées ; ces fruits qu'on appelle fortune, ce ne sont point là des suc-ces. Le mot succès ne doit être appliqué qu'à nos récompenses morales; et la fortune, mon enfant, bien éloignée d'en mériter le nom, n'est qu'un résultat pécimier, nécessaire, mais triste et sec, et qui ne parle point au cœur.
Je te débite, en courant , les maximes qui se ren« contrent sous ma plume.
Enfin, après sept heures de la plus sévère recherche, la foule s'est écoulée, aux ordres de je ne sais quel chef : mes gens ont balayé près d'un pouce et demi de poussière ; mais pas un binet de perdu. Les enfants ont pillé les fruits verts; j'aurais voulu qu'ils eussent été plus mûrs : leur âge est sans méchanceté. Une femme au jardin a cueilli une giroflée ; elle l'a payée de vingt soufflets : on voulait la baigner dans le bassin des peupliers.
Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté Tatlention jusqu'à dresser un procès-verbal guirlande de cent signatures qui attestaient qu'ils n'avaient rien trouvé de suspect dans ma possession. Et moi je l'ai fait impri-
mer avec tous mes remerctments de trouver ma maison intacte; et je le publie, mon enfant, d'abord parce que l'éioge encourage le bien, et parce que c'est une chose digne de l'attention des bons esprits, que ce mélange, dans le peuple, d'aveuglement et de justice, d'oubU total et de fierté ; car il y eu a beaucoup en lui, pendant qu'il se livre au désordre, d'être humilié s'il croit qu'on pense qu'il est capable de voler. Si je vis encore quelque temps, je veux beaucoup réfléchir làdessus.
Mon enfant, j'ai dîné chez moi comme s'il ne fût rien arrivé. Mes gens, qui se sont tous comportés à merveille et en serviteurs attachés, me racontaient tous leurs détails. L'un : Monsieur, ils ont été trente fois dans les caves, et pas un verre de vin n'a été sifflé. Un autre : Us ont vidé la fontaine de la cuisine, et je leur rinçais des gobelets. Celle-ci : Ils ont fouillé toutes les armoires au linge, il ne manque pas un tordion. Celuilà : Un d'eux est venu m'avertir que votre montre était à votre lit : la voilà, monsieur, la voilà ! Vos lunettes, vos crayons étaient sur la table à écrire, et rien n'a été détourné.
Ënûn me voilà parvenu à la terrible nuit dont je vous ai déjà parlé ; en voici les affreux détails :
En nous promenant au jardin sur la brune, le samedi, l'on me disait : Ma foi, monsieur, après ce qui est arrivé, il n'y a atumn inconvénient que vous passiez la nuit ici. Et moi je répondais : c Sans doute, mais il n'y en a pas non plus que j'aille la passer ailleurs; et ce n'est pas le peuple que je crains, le voilà bien désabusé ; mais cet avis que j'ai reçu, d'tuie association de brigands pour me piller une de ces nuits, me fait craindre que, dans la foule qui s'est introduite chez moi, ils niaient étudié les moyens d'entrer la nuit dans ma maison; car on a entendu de terribles menaces : peut-être y en a-t-il quelques-uns de cachés ici ; enfln, j'ai grande envie d'aller passer une bonne nuit chez notre bon ami de la rue des Trois-Pavillons : c'est bien la rue la plus tranquille qui soit au tranquille Marais. Pendant qu*il est à sa campagne , va, François, va mettre à son lit une paire de draps pour moi. •
J'ai soupe, ma flile : heureusement j'ai peu mangé, puis je suis parti sans lumière pour la rue des Trois- Pavillons, m'assurant bien de temps en temps que personne ne me suivait.
Mon François retourné chez moi, la porte de la rue barrée et bien fermée, un domestique de mon ami enfermé tout seul avec moi, je me suis livré au sommeil. A minuit, le valet, en chemise, effrayé, entre dans la chambre où j'étais : Monsieur, me dit-il, levez-vous; tout le peuple vient vous chercher; ils frappent à enfoncer la porte. On vous a trahi de chez vous; la maison va être pillée. En effet, on frappait d'une façon terrible. A peine réveillé, la terreur de cet homme m'en donnait à moi-même. Un moment, dis-je ; mon ami, la frayeur nuit au jugement. Je mets ma redingote, en oubliant ma veste, cl, mes pantoufles aux pieds, je lui dis: Y a4'il quelque issue par ou Von puisu sortir d'ici? — Au-
LETTRES
cune, monsieur; mais pressez-vous, car ils vonl enfoncer la porte. Ah! qu est-ce que va dire mon maître? — Il ne dira rien, mon ami, car je vais livrer ma personne pour qnon respecte sa maison. Va leur ouvrir, je descends avec loi.
Nous étions troublés tous les deux. Pendant qu il descendait, j'ai ouvert au premier étage une fenêtre qui donnait sur la rue «lu Parc-Hoyal ; il y avait sur le balcon une terrine allumée qui m'a fait voir, au travers de la jalousie, que la rue étail pleine de monde : alors le dé^ir insens»'» de sauter par la fenêtre s'est éteint à rinslant où j'allais m'y jeter. Je suis descendu en tremblant dans la cuisine au fond de la cour; et, regardant par le vitrage, j'ai vu la porte enfin s'ouvrir. Des hiibits bleus, des piques, des gons en veste, sont entrés : des femmes criaient dans la rue. Le domestique est revenu vers moi pour cliercher beaucoup de chandelles, et m'a dit d'une voix éteinte : Ah ! cest bien à vous quon en veut! — Eh bien! ils me trouveront ici.
Il y a près de la cuisine une espèce d'office avec une grande armoire où Ton met les porcelaines, dont les portes étaient ouvertes. Pour tout asile et pour dernier refuge, ton pauvre père, mon enfant, s'est mis derrière un des vantaux, debout, appuyé sur sa canne, la porte de ce bouge uniquement poussée, dans un état impossible à décrire; et la recherche a commencé.
Par les jours de souffrance qui donnaient sur la cour, j'ai vu les chandelles trotter, monter, descendre, enCler les appartements. On marchait au-desbus de ma tête; la cour était gardée ; la porte de la rue ouverte ; et moi, tendu sur mes orteils, retenant ma respiration, je me suis occupé à obtenir de moi une résignation parfaite, et j'ai recouvré mon sang-froid. J'avais deux pistolets en poche, j'ai débattu longtemps si je devais ou ne devais pas m'en servir. Mon résultat a été que si je m'en servais, je serais haché sur-le-champ, et j'avancerais ma mort d'une heure, en m'ôtant la dernière chance de crier nu secours, d'en obtenir, peut-être en me nommnnt, dans ma route à l'Hôtel de Ville. Déterminé à tout souflrir, sans pouvoir deviner d'où provenait cet excès d'horreur après la visite chez moi, je calculais les possibilités, quand, la lumière faisant le to ir en bas, j'ai entendu que Ton tirait ma porte, et j'ai ju^'c i\\w c'était le bon doniesli'jue qui, priil-tHre en passant, avait imaginé d'éloignrr encore un moment le danuer qui me menaçait. Li^ plus grand silence réjîiiail; je voyais, à travers les vitres du premier élagt», qu'on ouvrait toutes les armoires : alors je crus avoir trouvé le sens de toutes ces énigmes. I^s brigands, nie dis-je, se sont portés chez moi ; ils ont forcé mes i^ens, sous peine d'être é'.'orgés, de leur déclarer où j'étais ; la terreur les a fait parler : ils sont arrivés jusqu'ici, et, trouvant la maison aussi l;oime à piller que la mienne, ils me réservent pour le dernier, surs que je ne puis échapper.
Puis mes douloureuses pensée.> se sont tournées sur ta int TC et sur toi, et sur mes pauvres sœurs. Je disais avec un soupir : Mon enfant est en sûreté ; mon âge est
avancé; c'est peu de chose que ma vie, et ceci n aocâére la mort de la nature que de bien peu d'années : mais ma fille, sa mère! elles sont en sûreté. Des larmes coulaient de mes yeux. Consolé par cet examen, je me suis occupé du dernier terme de la vie, le croyant aussi pr^ de moi. Puis, sentant ma tête vidée par tantdecoalolion d'esprit, j'ai essayé de m'abrutir et de ne plos penser à rien. Je regardais machinalement leslamières aller et venir ; je aisais : Le moment s'approche; mais je m'en occupais comme un homme épuisé, dont les idées commencent à divaguer : car il y avait quatre heures que j'étais debout dans cet état violent, changé depuis dans un état de mort. Alors, sentant de la faiblesse, je me suis assis sur un banc, et là j'ai attendu mon sort sans m'en effrayer autrement.
Dans ce sommeil d'horriWe rêverie, j'ai entendu bd plus grand bruit ; il s'approchait, je me suis levé, et. machinalement, je me suis mis derrière le vantail dp l'armoire, comme s'il eût pu me garantir. La porte s*est ouverte ; une sueur froide m'a tombé du visage, et m'a tout à fait épuisé.
J'ai vu venir le domestique à moi, nu en chemise, une chandelle à la main, qui m'a dit d*nn ton dssa ferme: Venez ^ monsieur , on vous demande, ^ Quoi! vous voulez donc me livrer? J'irai sans vous. Qui me demande? — M. Gudin, votre caissier. — Que difes-rousàf mon caissier? — Il est là avec ces messieurs. Alors j'ai cru que je rêvais, ou que ma raison altérée me trompait sur tous les objets : mes cheveux ruisselaient, mon visage était comme un fleuve. Montez^ m'a dit le domestique, montez; ce n'est peu vous quon cherche: M. Gudin va vous expliquer tout.
Ne j)0uvant attacher nul sens à ce qiii frappait mon oreille égarée, j'ai suivi au premier étage le domestique, qui m'éclnirail : là j'ai trouvé M. Gudin en habit do garde itational, armé de son fusil, avec d'autres personnes. Stupéfait de cette vision. Par quel hasard, lui ai-je dit, vous rencontrez-vous donc ici? — Par un hasard, monsieur, aussi étrange que celui qui vous tj g conduit vous-même le propre jour que Pon a donne r ordre de visiter cette maison, où Fon a dénonce des armes. — Ah' j'ai dit, pauvre campagnard , vous avez donc aussi de lâches ennemis ! N'aynnt plus besoin de mes forcer, je les ai senties fuir, elles m'ont man-piétoul à lait. Je me 5iii> assis sur le lit où j'avais sommeillé deux heures avai.t que le bruit commençât; et Gudin m'a dit ce qui suil:
« Inquiet, à onze heures du soir, de savoir si nolrv tf quartier était }:ardé pnr les patrouilles, j'ai pris mon « habit de sold;tt, mon sabre et mon fusil, et suis de^- « cendu d.uis les rues, malgré les conseils de mon flLv « J'ai rencontré une patrouille qui, m'ayant reconnu. « m'a dit : Monsieur Gudin, voulez-vous venir aief <t nous: vous y serez mieux qtie tout seul. Je l'ai d'an- « tant mieux accepté, qtie monsieur, que vous voyez là « en habit de garde national, est le limonadier qui reste « en fac»^ de vos fenêtres : en im mot, c'est M. Gil>é.
n'honneur, ma pauvre enfant, je me tàtais le fron; pour m'assurer que je ne dormais pas. • Mais com:i:ent,
LETTRES
ai-je dit à )l. Gudin, si c'est bien vous qui me parlez, m'avez-vous laissé là quatre heures dans les angoisses de la mort, sans m'èt revenu consoler? »
c Je vais bien plus vous étonner, me dit Gudin, par mon récit, que ma présence ne Ta fait... J*ai vu doubler le pas, et j'ai dit à tous ces messieurs : Ce n*est pas ainsi qu'on patrouille. — Aussi ne patrouillonsnous pas, nous allons à une capture. Je les vois arriver à la rue du Parc-Royal ; et là mon cœur commence à battre, nous sentint aussi près de vous. € En détournant la rue des Trois-Pavillons, à Thabitalion où vous êtes, on nous crie : Halte ici! enveloppez la maison ; et je me dis : Grand Dieu ! par quelle fatalité me trouvé-je avec ceux qui viennent pour arrêter M. de Beaumarchais ? Moi aussi, je croyais rêver. Je me suis contenu de mon mieux, pour voir où tout aboutirait.
c Le domestique ouvre la porte, et pense tomber à la renverse, me trouvant parmi ces messieurs ; il a cru que la trahison qu'il avait soupçonnée dans vos gens s'était étendue jusqu'à moi : il balbutiait. Alors on a lu à haute voix Tordre donné par la section de venir visiter ici, soupçonnant qu'il y a des armes. — Eh bien! alors, \uï dis-je, comment n'êtes-vous pas ac^ couru? comment navez-vous eu nulle pHié de moi? — Ma terreur n'a fait qu'augmenter, dit Gudin ; à cette lecture j'ai eu la bouche encore plus close, et n'étais que plus eifrayé, ne sachant pas, monsieur, s'il y avait ou non des armes ; mais présumant avec effroi que, s'il s'en trouvait par malheur, vous alliez être victime de vous être enfermé ici ; j'ai vu tous les rapports affreux de cette nuit à la visite qu'on venait de faire chez vous.
< Pendant le cours de la recherche, enfm j'ai trouvé le moment de dire tout bas au domestique : Uami de votre maUre est-il dans la maison? —Il y est, m'a-l-il dit. Dans un autre moment je lui ai demandé : Mais ok est-il? — Je nen sais rien. Il ne pouvait pas s'éloigner, il éclairait les rechercheurs ; on ne le perdait pas de vue. Je me suis glii'sé sans lumière, a continué- M. Gudin, jusqu'à la chambre de votre lit : je vous ai cherché à tâtons, dessus, dessous, vous appelant tout bas; mais vous étiez ailleurs, et je ne pouvais deviner où je devais vous aller prendre.
• Enfin, la recherche achevée, assuré que la calomnie avait encore manqué son coup, et qu'on ne trouvait rien ici, j'ai confié à tous ces messieurs par quel hasard vous vous trouviez caché dans la chambre du maître, et leur étoimement a au moins égalé le nôtre. Dieu merci, le mal est passé ; rt couchez-vous, monsieur, et tâchez de dormir; vous devez en avoir besoin. •
Alors toute la patrouille étant entrée dans cette chambre, j'ai dit au commissaire de section : • Monc sieur, vous me vosez ici sous la sauvegarde de l'a- « mitié ; je ne puis m oiix payer l'asile qu'elle me don- « nait qu'en vous priant, au nom de mon ami, qui est c excellent citoyen, de rendre votre visite aussi sévère
c que le peuple Ta faite hier chez moi, et d'en dresser
• procès-verbal, pour que sa sûreté ne soit pins com- « promise par d'infâmes calomnies. — Monsieur, m'a
• dit le commissaire, notre procès-verbal est clos : votre c ami est en sûreté »
Ces messieurs sont partis, et ont dit au peuple, aux femmes dans la rue, que cette maison était pure. I^ies femmes, enragées que Ton n'eût rien trouvé, ont prétendu qu'on avait mal cherché, ont dit qu'en huit minutes elles allaient trouver la cachette : elles voulaient que l'on rentrât ; on s'y est opposé : le commissaire a fait brusquement refermer la porte. Ainsi ont fini mes douleurs ; mais la sueur, la lassitude et la faiblesse me brisaient.
Pendant que je réfléchissais à toutes les incroyables fortuites qui s'étaient simultanément rassemblées pour composer cette mille et deuxième nuit du roman de Scheherazade, et dans laquelle je venais d'être témoin, acteur et spectateur glacé, je me disais : • Je l'écrirai,
• vingt personnes l'attesteront, personne ne voudra c me croire, et tout le monde aura raison. • Tous les traits majeurs de ma vie ont eu un coin de singularité, mais celui-ci les couvre tous. Ici l'horrible vérité n'offre qu'un songe invraisemblable : si quelque chose y fait ajouter foi, c'est bien l'impossibilité de croire que quelqu'un ail imaginé un roman aussi improbable.
Mais j'ai appris le lendemain matin que des hommes âgés, affectionnés à ce quartier, que jamais rien n'avait troublé, entendant ce tapage affreux, saisis d'une terreur nocturne, ont sauté par-dessus les murs, et que, de jardin en jardin, ils ont été troubler des dames de la rue de la Perle, en leur demandant, en chcmist*, de les garantir de la mort : l'un d'eux s'était cassé la jambe.
L'effroi s'était communiqué, et. de tout ce quartier, ton père, qui avait eu le plus sujet de craindre, peul- (Ire a été le seul qui ait achevé dans son lit une nuit aussi tourmentée.
Voilà, mon Eugénie, les détails que je t'ai promis dans ma dernière lettre à ta mère. Un homme moins fort, moins exercé que moi sur tous les genres d'infortune, serait mort vingt fois de frayeur. Mon sangfroid, ma prudence, et souvent le hasard, m'ont sauvé de bien des dangers : ici le hasard a tout fait. Mais combien de fois oi-jo dit, en m'cndormant sur le matin : 4 Ohî que j'eruhrassirai mon enfant avec joie, « si des événements plus terribles et plus dt'^sastreux
• ne la privent pas de son père, et me permettent de la « revoir! •