‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 588 sur 607 · I.ondrf^, 9 décembre I79i · texte numérisé non relu

I.ondrf^, 9 décembre I79i

Ma pauvre femme, et toi, ma charmante fille, je ne sais où vous êtes, ni où vous écrire, ni même par qui

LETTRES

TOUS donner de mes nouvelles, lorsque j'apprends, par les gazettes, que le scellé est mis une troisième fois depuis quatre mois sur ma maison de Paris, et que je suis décrété d'accusation pour cetle misérable afTaire des fusils de Hollande, à laquelle on a joint une abomination d'un genre plus sérieux, pour aller plus vite avec moi. Je cliarge donc tous les honnêtes gens qui lisent les gazettes étrangères d'avoir l'humanité de vous dire, 6 mes chères tendresses, que c'est de 'Londres, de cette terre hospitalière et généreuse, où tous les hommes persécutés dans leur patrie trouvent un abri consolateur, que je vous prie de ne point vous affliger sur moi. Je vois vos douleurs .à toutes; les larmes de ma lille me tombent sur le cœur et le navrent : mais c'est mon unique chagrin.

La convention nationale, trompée par le plus cruel amphigouri qui soit jamais sorti de la bouche d'un dénonciateur, a conclu contre moi, sur la foi de Le-: cointrey à un décret d'accusation. Mais ceux qui ont trompé Lecointre, sentant bien qu'une pareille attaque ne soutiendrait pas huit minutes d'examen, ont imaginé de jeter une si grande défaveur sur moi, qu'elle fit couler rapidement sur tout le reste. Ils m'ont fait dénoncer comme ayant écrit à Louis XVI, et m'ont rangé parmi les grands conspirateurs unis contre la liberté française.

Mais cette accusation, plus grave que la première, a encore moins de fondements. Soyez tranquilles, ma femme et mes deux sœurs! Sèche tes larmes, ma douce et tendre lille; elles troublent la sérénité dont ton père a besoin pour éclairer la convention nationale sur de graves objets qu'il lui importe de connaître, et faire rentrer avec opprobre toutes ces lâches calomnies dans l'enfer qui les enfanta.

Je n'ai jamais écrit au roi Louis XVI , ni pour ni contre la révolution; et si je l'avais fait, je serais glorieux de le publier hautement : car nous ne sommes plus au temps où les hommes de courage avaient besoin de s'amoindrir lorsqu'ils écrivaient aux puissances. A la hauteur des événements, j'aurais dit à ce prince de telles vérités, qu'elles auraient pu détourner ses malheurs, et surtout prévenir les maux qui déchirent le sein de notre malheureuse France.

Les seules relations directes que j'aie jamais eues avec ce roi, par l'intervention de ses ministres, remontent à la première année de son régne, il y a dix-huit ans au moment où il s'élevait à ce trône d'où un caractère trop faible, bien des fautes et la fortune, viennent de le taire choir si misérablement.

Je suis bien éloigné de trahir ma patrie, pour la liberté de laquelle )'ai lait longtemps des vœux, et, depuis, de grands sacrilices; et toutes ces viles accusations qui se succèdent contre moi à la convention nationale seraient la plus terrible des aboinuialions, si elles n'étaient en même temps la plus stupide des

bêtises.

Mais le sénat qu'on a surpris est juste, et je n'ai pas été entendu. L'espoir de tous mes ennemis sans doute

était que je ne le serais jamais : en m'arréUnl «n pays étranger, ils se flattaient que, ramené dans m patrie avec Podieui renom d'avoir trahi sa cause, des assassins gagés auraient renouvelé sur moi les soèaes du 2 septembre, ou que le peuple même, indi^ de ma trahison supposée, m'aurait sacrifié en route, avant qu'il fût possible de le désabuser. C'est la ci&quième fois depuis quatre mois qu'ils ont tenté de me faire massacrer; et, sans la générosité d'un magistm de la commune que je nommerai dans mon méffloÎR avec une vive reconnaissance, et qui Tint me tirer de l'Âbbaye six heures avant que toutes les voies en fissent fermées, j'y subissais le sort de tant de victioes innocentes.

Si je ne prouve pas sans réplique, au gré de m patrie et de l'Europe entière, que toute celte aflireiise trame n'est qu'une vile scélératesse pour tâcher d'arriver à une grande friponnerie, et s'il y a une ligoe de moi écrite au roi Louis XYI depuis dix-huit années, je dis anatlièrae sur moi, sur ma personne et sur mes biens, et je cours me livrer au glaive de notre justice.

Je fais ma pétition à la convention nationale, pour h prier de distinguer la ridicule affaire des fusils de b très-grave accusation d'une coupable correspondance: avant de me purger de la première, je dois être lavé « mort sur mon travail de la seconde. Mais, au nom de Dieu, chère femme, si tu veux que je garde toute ma tète, défends à ta fille de pleurer!

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