LIVRE CINQUIKMK
borgne de l'œil gauche. Ayant laissé à l'écart mes compagnons, je l'abordai et je lui dis poliment : — « Maitre, pourquoi ne consentez- vous pas à me rendre ma selle et mes étriers, puisque je vous assure que je n'ai point fait galoper votre jument?» — Il me répondit en vrai rustre, tel qu'on me l'avait dépeint — « Comment! repris-je, n'êtes-vous donc pas chrétien ? voulez-vous que nous fassions du scandale un vendredi saint? » — Il me répliqua qu'il se souriait aussi peu du vendredi saint que du vendredi diable, et que, si je ne me retirais, il m'enverrait, mot et mon arquebuse, mesurer la terre avec un esponton qu'il avait saisi.
A ces menaces, s'approcha un vieux gentilhomme siennois, vêtu en bourgeois, qui venait d'accomplir ses dévotions du jour. Ayant parfaitement entendu ce que j'avais dit, il s'avança hardiment, prit mon parti, réprimanda le maitre de poste, et reprocha à ses fils de manquer à leur» devoirs envers les voyageurs, et, par celle conduite, d'offenser Dieu et de déshonorer la ville de Sienne. Les deux jeunes gens secouèrent la tête sans souffler mot et rentrèrent dans leur maison. Quant à leur père, les remontrances de F honorable gentilhomme siennois excitèrent en lui une telle rage, qu'il abaissa aussitôt son esponton en proférant d'horribles blasphèmes, et en jurant qu'il voulait me tuer à tout prix. Quand je vis sa brutale résolution , je lui présentai la gueule de mon arquebuse pour le tenir un peu à distance. 11 n'en fut que plus furieux et se jeta aussitôt sur moi. Mon arquebuse, dont le canon était alors un peu relevé, partit d'elle-même. La balle frappa contre l'arc d'une porte, rebondit et perça la gorge du maître de poste, qui tomba mort. Ses deux fils accoururent en toute hâte. L'un arracha une arme à un râtelier, l'autre s'empara de F esponton de son père. Tous deux se précipitèrent sur mes jeunes gens. Celui qui avait l'esponton blessa Pagolo, le
Romain, au-dessus du sein gauche; l'autre fils du maître de poste s'adressa à un Milanais qui voyageait en notre compagnie, et qui avait la tournure d'un véritable imbécile. Ce pauvre diable eut beau implorer miséricorde en disant qu'il n'était pas des nôtres, et chercher & se défendre avec un petit bâton contre la pointe d'une pertuisane, il ne put éviter de recevoir, à la bouche, une légère blessure. Ascanio et l'habile horloger, messer Cherubino, ne furent point attaqués. Messer Cherubîno fut sans doute protégé par la robe de prêtre qu'il portait en vertu des riches bénéûces que le pape lui avait conférés. Ascanio, qui était parfaitement armé, dut son salut à la bonne contenance qu'il garda , au lieu de fuir comme le Milanais. Quant à moi, j'avais donné de l'éperon à mon cheval; et, pendant qu'il galopait, j'avais promptement rechargé mon arquebuse. Je retournai sur mes pas, enflammé de colère et décidé à mener sérieusement l'affaire. Convaincu que mes jeunes gens avaient été tués, je voulais partager leur sort. A peine mon cheval avait-il commencé à galoper que je les rencontrai qui venaient vers moi. Je leur demandai s'ils avaient quelque mal. Ascanio me répondit que Pagolo était blessé à mort d'un coup d'esponton. — « 0 Pagolo, mon fils, m'écriai-je alors, l'esponton a donc traversé ta cotte de mailles?» — « Non, me dît-il; ce matin, je l'avais mise dans ma valise. » — « Comment! lui répliquai-je, les cottes de mailles se portent donc h Rome pour parader devant les dames , et , quand il y a du danger à courir, on les laisse dans la valise ! Tu as bien mérité ce qui t'est arrivé et tu es cause que, moi aussi, je vais aller me faire tuer! » — En même temps, je tournai bride résolument; mais Pagolo et Ascanio me supplièrent, an nom de Dieu , de songer à mon salut et au leur, et de ne point aller affronter la mort.
A cet instant arrivèrent le Milanais blessé et messer Che-
LIVBB CINQUIÈME. M9
rabino. Ce dernier me dit : — » Personne n'a de mal ; le coup de Pagolo a été frappé de telle façon, qu'il ne peut être dangereux. Le maître de poste est mort; ses fils et quantité d'autres personnes qui se sont jointes à eux, ne demandent pas mieux que de nous couper en morceaux. Ainsi, Benvenuto, puisque la fortune nous a tirés de ce mauvais pas, ne la tente plus, nous n'aurions point le même bonheur une seconde fois. » — a Si vous êtes contents, répondis-je , je le suis aussi. » — Et, me tournant rers Pagolo et Ascanio , je leur dis : — « Piquez vos chevaux et galopons jusqu'à Stoggia sans nous arrêter une minute; là, nous serons en sûreté. » — « Au diable les pèches ! s'écria le Milanais blessé ; si j'ai attrapé cette blessure, c'est qu'hier j'ai mangé un peu de soupe grasse, a' ayant rien autre chose pour diner. » — Malgré toutes nos tribulations, nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet imbécile et des sottises qu'il nous débitait. Puis, nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux , et nous laissâmes messer Cherubino et le Milanais nous suivre à leur aise.
Pendant ce temps, les fils du maître de poste allèrent demander an duc d'Amalfi quelques chevau-légers pour courir après nous et nous arrêter. Le duc, ayant appris que nous appartenions à la maison du cardinal de Ferrare, ne ronlut donner ni cavaliers ni ordre d'arrestation.
Sur ces entrefaites , nous atteignîmes Stoggia, où nous n'avions plus rien à craindre. Nous appelâmes de suite le meilleur médecin de la ville. Il examina Pagolo, reconnut que sa blessure était à fleur de peau, et déclara qu'elle ne présentait aucune gravité. Alors nous ordonnâmes de préparer le diner.
Nous vîmes bientôt arriver messer Cherubino avec notre imbécile de Milanais , qui ne cessait de maudire les querelles et de répéter qu'il était excommunié parce qu'il n'avait pu dire, dans cette sainte matinée, un seul Pater
9*1 MEMOIRES DK BBftiVKft'UTO CELLIN!.
noUer, Sa laideur extrême, sa bouche naturellement énorme, élargie de plus de trois doigts par la blessure qu'il avait reçue, son patois milanais si comique, et les exprès* sions si stupidement bouffonnes dont il se servait, nous fournissaient tant d'occasions de rire, qu'au lieu de nous plaindre de la fortune, nous éclations à chaque mot qu'il disait. Le médecin jugea nécessaire de lui coudre sa blessure , et déjà il avait fait trois points , lorsque notre Milanais lut dit de s'arrêter, qu'il ne voulait pas que, par méchanceté, on la lui cousît tout entière. Il prit ensuite uns cuiller, et signifia qu'il entendait qu'on lui laissât une ouverture suffisante pour l'y introduire, afin qu'il pûl retourner chex lui vivant. 11 nous débita ces choses avec accompagnements de certains hochements de tête si plaisants, que le souvenir de nos mésaventures céda la place à la plus délirante gaieté. Nous arrivâmes ainsi à Florence, sans discontinuer de rire.
Mous descendîmes chex ma pauvre sœur, qui, ainsi que mon beau-frère, nous accueillît avec la plus vive effusion. — Messer Gherubino et le Milanais allèrent à leurs affaires. Nous restâmes à Florence quatre jours, pendant lesquels Pagolo soigna sa blessure. Nous ne pouvions nous empêcher de parler sans cesse de cet imbécile de Milanais, et cela nous divertissait autant que notre mauvaise fortune nous affligeait; de sorte que nous avions à la fois une larme à l'œil et le rire sur les lèvres.
La guérison de Pagolo fut facile. Nous nous rendîmes ensuite à Ferrare, où nous précédâmes de quelques jours le cardinal. 11 avait appris tous nos accidents et il me dit, on m' exprimant le chagrin qu'il en avait ressenti : — « Plaise à Dieu que je le conduise vivant au roi , comme je m'y suis engagé! »
LIY1K GINQl IKMK.