‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 99 sur 285 · I.IVRK CINQUIÈME. S · texte numérisé non relu

I.IVRK CINQUIÈME. S

une base ovale, longue de près de deux tiers de brasse, deax figures de la dimension de plus d'un palme, représentant la Terre et l'Océan, assis et les jambes entrelacées , par allusion à ces longs bras de mer qui entrent dans les terres. Dans la main gauche de l'Océan je mis un navire splendidement travaillé et propre à contenir le seL Le dieu était assis sur quatre chevaux marins, et, de la main droite, tenait son trident. La Terre, sous la forme d'une femme aussi belle et aussi gracieuse que j'avais su l'imaginer, avait une main appuyée sur un temple richement décoré, destiné à recevoir le poivre. De l'autre main elle tenait une corne d'abondance où j'avais rassemblé tout ce que je connaissais de plus magnifique au monde. Au-dessous de la déesse, on voyait tous les plus beaux animaux que produit la terre, et au-dessous de l'Océan, tons les poissons et les coquillages que je pus introduire dans un si petit espace. Enfin l'ovale dans son épaisseur était couvert de riches et nombreux ornements.

Le cardinal étant venu avec messer Luigi et masser Gabriello, je leur présentai ce modèle. Messer Gabriello rompit le premier le silence et dit : — « On vivrait autant que dix hommes , cela ne suffirait pas pour achever cet ouvrage; et vous, monsignore révérendissime, qui désirez cette salière, jamais vous ne l'aurez. Ben venu to a voulu vous montrer ses enfants, mais non les donner. Il ne nous a point imités : nous proposions des choses faisables, il en montre qui ne peuvent s'exécuter. » — Messer Luigi Alamanni plaida ma cause, mais le cardinal signifia qu'il ne voulait point s'aventurer dans une si grande entreprise. — « Monsignore révérendissime et vous «avants signori, m'écriai-je alors, je vous déclare que je me flatte de pouvoir achever cet ouvrage pour qui de droit. Vous le verrez terminé et cent fois plus riche que le modèle, et j'espère que j'aurai encore le temps d'en mener à fin de bien plus

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grands encore. » — Le cardinal me répondît d'un ton piqué : — « Si tu ne le fais point pour le roi chez qui je te conduis, je ne crois pas que tu puisses le faire pour d'autres. » — Il me montra ensuite des lettres où le roi lui recommandait de revenir promptement, accompagné de Beuvenuto. — « Oh! quand cela arrivcra-t-il ? * — m'écriai-je en levant les mains au ciel. Le cardinal me dit d'expédier les affaires que j'avais à Rome et de iiT arranger pour être prêt à partir dans dix jours.

Au moment du départ, il me donna un bon et superbe cheval qu'il appelait Tourtion, parce qu'il lui avait été donné par le cardinal de Tournon. Mes élèves Pagolo et Ascanio furent également pourvus de montures.

Le cardinal divisa en deux troupes sa cour, qui était considérable. Il emmena avec lui les plus nobles de ses gens et prit la route de la Romagne, pour aller visiter la Madonna-di-Lorelo, d'où il se rendit à Ferrare. L'autre troupe, qui était la plus nombreuse, et qui avait en garde ses plus beaux chevaux , se dirigea vers Florence. Le cardinal me dit que , si je voulais voyager avec sécurité , il fallait que je le suivisse, sinon que je courais danger de la vie.

Je manifestai & Son Excellence révérendissime l'intention de l'accompagner; mais, comme il faut que les décrets -du ciel aient leur cours, il plut à Dieu de me rappeler en mémoire ma pauvre sœur, que mes malheurs avaient cruellement affligée. Je songeai aussi à mes cou* sines dont Tune était abbesse et l'autre cellerière du riche monastère de Viterbo, qu'elles se trouvaient ainsi gouverner complètement à elles deux. Ces chastes femmes avaient tellement souffert et tellement prié pour moi, que j'attribuais mon salut à leur fervente intercession. Tous ces souvenirs m' ayant vivement assailli, je me déterminai à prendre la route de Florence. — J'aurais pu éviter toute

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espèce de dépense en suivant le cardinal ou en me joignant au reste de sa maison ; mais je préferai aller de mon côté.

Je fis ce voyage très-agréablement avec un habile horloger, nommé maestro Chcrubino, qui était de mes amis et que je rencontrai par hasard à Monte-Rossi où j'arrivai escorté seulement de mes deux ouvriers, Pagolo et Ascanio, qui avaient quitté Rome avec moi le lundi saint.

Gomme j'avais annoncé que j'irais avec le cardinal, je pensais qu aucun de mes ennemis ne chercherait à m'inqoiéter. Néanmoins, peu s'en fallut que je ne passasse un mauvais quart d'heure à Monte-Rossi ; car mes ennemis avaient envoyé en avaut une bande armée pour in attaquer. Pendant que nous dînions, ces gens, ayant découvert que je ne marchais point avec le cardinal, se disposèrent à mettre à exécution leur infernal projet. Par bonheur, Dieu voulut que, sur ces entrefaites, arrivât la suite du cardinal; de sorte que je cheminai gaiement et sans danger jusqu'à Viterbo. Je n'avais plus rien à redouter ; d'autant plus que j'avais soin de précéder de quelques milles la maison de Son Excellence, où je comptais des amis dévoués. Enûn, grâce à Dieu, j'entrai à Viterbo sain et sauf. Mes cousines et tout le monastère me firent l'accueil le plus aimable.

Je partis de Viterbo avec mes compagnons, et nous continuâmes notre route en chevauchant, tantôt devant, tantôt derrière la maison du cardinal. Le jeudi saint, à vingt -deux heures, nous ne nous trouvâmes éloignés de Sienne que d'une poste. Là, ayant vu plusieurs juments de retour qu'on cherchait à louer bon marché à quelque voyageur qui les reconduisît à la poste de Sienne, je descendis de mon cheval Tournon , que je confiai à mes jeunes gens ; je plaçai ma selle et mes étriers sur une des juments, et, après avoir donné un julcs nu garçon de la 1. * i*

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poste , je piquai ma monture afin d'arriver à Sienne une demi-heure avant mes compagnons, tant pour rendre visite à un de mes amis que pour m' occuper de diverses affaires. J'allai bon train, mais sans galoper. Dès que je fus u Sienne, j'arrêtai à l'auberge les logements nécessaires pour cinq personnes ; et je chargeai le garçon de mener le cheval à la poste, qui était située hors de la porte Gamollia. Xous passâmes très-gaiement la soirée du jeudi saint. Le lendemain malin, m' étant aperçu que j'avais oublié de reprendre ma selle et mes étriers, je les envoyai chercher; mais le maître de poste répondit qu'il ne voulait pas les rendre, parce que j'avais fait galoper sa jument Plusieurs messages se succédèrent. Mon homme persista dans son refus, qu'il accompagna même d'injures intolérables. L'hôtelier chez qui j'étais logé me dit : — - Vous serez heureux s'il se borne & garder votre selle et vos étriers ; car c'est l'être le plus brutal qui ait jamais habité cette ville, et il a deux fils qui sont militaires et encore plus brutaux que lui. Ainsi , achetez ce dont vous avez besoin et continuez votre voyage sans lui rien dire. » — Je fis emplette d'une paire d' étriers. seulement, pensant qu'avec de la douceur j'obtiendrais la restitution de ma selle. Comme j'étais bien monté, couvert d'une bonne cotte de mailles à manches, et que j'avais à mon arcon une excellente arquebuse, je n'étais nullement effrayé de la brutalité de ce fol animal. J'avais , du reste , habitué mes jeunes gens à porter une cotte de mailles à manches, et je comptais beaucoup sur mon ouvrier romain, qui jamais n'avait quitté cette armure pendant notre séjour à Rome. 11 en était de même d'Ascanio, malgré sa jeunesse. Enfin, comme nous étions au vendredi saint, j'espérais que la fureur des fous chômerait peut-être ce jour-là.

En arrivant à la porte Camollia, je reconnus de suite mon maître de poste; car on m'avait appris qu'il était

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