‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 109 sur 285 · LIVRE CINQUIÈME. S · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. S

II entra dans ma grande salle, et je fus le premier qu'il aperçât. Je tenais à la main une grande plaque d'argent qui devait me servir à fabriquer le corps de mon Jupiter. Ln de mes ouvriers martelait la tête, un autre les jambes , de sorte que nous produisions un bruit épouvantable. A ce moment, un petit apprenti français ayant commis je ne sais quelle sottise, je lui donnai un coup de pied qui l'atteignit heureusement an bas des reins, et l'envoya à plus de quatre brasses, de façon qu'il alla tomber sur Sa Majesté quand elle entra. Cet accident me remplit de confusion , mais le roi s'en amusa beaucoup. Il me demanda d'abord ce que je faisais, et exigea que je continuasse. Puis il me dit qu'il aimerait infiniment mieux que je ne misse point moi-même la main & l'œuvre, et que je prisse tous les auxiliaires nécessaires pour travailler sous ma direction , parce qu'il voulait que je me conservasse en bonne santé, afin de le servir plus longtemps. Je répondis à Sa Majesté que, si je ne travaillais pas, je tomberais de suite malade, et que l'ouvrage ne serait point tel que je désirais qu'il fût pour Sa Majesté.

Le roi, satisfait de mes ouvrages, ne regagna son palais qu'après m' avoir comblé de tant de faveurs, qu'il serait trop long d'en rendre compte.

Le lendemain, il m'envoya chercher pendant son diner. Le cardinal de Ferrare était assis à sa table. Quand j'arrivai , le second service n'était pas encore enlevé. Dès que je fus près de Sa Majesté, elle me dit que le beau bassin et le beau vase qu'elle avait de ma main avaient besoin d'être accompagnés d'une salière, et qu'elle voulait que je lui en fisse nn dessin. Elle ajouta que le plus tôt serait le mieux. — a Votre Majesté, répondis -je, verra ce dessin plus promptement qu'elle ne le croit, car, tandis que j'exécutais lo bassin , je pensais qu'il lui faudrait une salière pour pendant. Mon dessin est donc prêt, et si Votre Majesté k»

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désire, je le lui montrerai de suite. » — Le roi, agréablement surpris, se tourna alors vers le roi de Navarre, le cardinal de Lorraine et le cardinal de Ferrare , en s1 écriant : — « Voilà un homme qui mérite vraiment d'être aimé et recherché de tous ceux qui le connaissent! » — Puis, il me dit qu'il verrait mon dessin avec plaisir.

Je partis, et je fus bientôt de retour, car je n'avais que la Seine à traverser. J'apportai un modèle en cire que j'avais fait autrefois à Rome, à la demande du cardinal de Fer* rare. Lorsque je le montrai au roi, il manifesta on profond étonnement et s'écria : — a Cet ouvrage est cent fois plus divin que je ne l'aurais imaginé! Quel homme merveilleux! il ne doit jamais se reposer. » — Il me dit ensuite, avec un visage rayonnant de joie, que ce modèle lui plaisait infiniment, et qu'il voulait que je l'exécutasse en or.

Le cardinal de Ferrare, qui était présent, me regarda en face, et me donna à entendre qn'il reconnaissait ce modèle pour celui que je lui avais fait à Rome. Alors, je lui rappelai que je lui avais promis d'exécuter cet ouvrage pour celui qui en serait digne, — Le cardinal se soariat de mes paroles ; convaincu que j'avais voulu le mortifier, il en fut irrité. — « Sire, dit-il, ce travail est énorme; je n'ai qu'une crainte, c'est de ne jamais le voir terminé. Ces habiles artistes, qui ont de grandes idées, commencent volontiers à les mettre & exécution, mais sans songer qoaod et comment ils les mèneront à fin. Si je commandais un ouvrage de celte importance, je serais curieux de savoir quand il serait achevé. » — Le roi répondit qne, si l'on se préoccupait ainsi de la fin des choses , on ne commencerait jamais rien. La manière dont il s'exprima indiquait qu'il pensait que de telles entreprises réclamaient des hommes d'élite. — u Quand les princes, dis-je alors, encouragent leurs serviteurs comme Votre Majesté, toot est facile; et puisuue Dieu m'a accordé un si admirable ps-

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