LIVRE SIXtKMK
fois, sans oser remuer : — « Ah ! maman, maman, an secours! » — J'étais décidé à le tuer; mais a cette exclamation si bouffonne, la moitié de ma colère s'évapora. — Cependant j'avais recommandé à mon ouvrier Chioccia de ne laisser sortir ni la Catherine, ni la mère, parce que, si je tuais Pagolo , je voulais traiter de même ces deux prostituées. — Je tenais toujours Pagolo sous la pointe de mon épée et je le piquais un pen de temps en temps en lui adressant des menaces effroyables. — Enfin , ayant vu qu'il n'essayait pas de se défendre le moins du monde , je ne savais plus que faire, et cette algarade me semblait devoir n'aboutir à rien, lorsque tout à coup je conçus l'idée de les forcer à se marier, et de compléter plus tard ma vengeance. — Une fois cette résolution prise , je dis à Pagolo : — « Ote cet anneau que tu as au doigt, poltron , et épouse-la, afin que je puisse ensuite me venger de toi comme tu le mérites. » — « Pourvu que vous ne me tuiez pas, s'écria-t-il aussitôt, je vous obéirai en tout. » — - Alors donc, repris-je, remets-lui ton anneau. » — J'écartai un peu mon épée de sa gorge , et il lui passa l'anneau au doigt. — u Cela ne suffît pas encore, conlinuai-je, je veux que Ton m'amène deux notaires et qu'un contrat en règle sanctionne le mariage. * — Après avoir ordonné i Chioccia d'aller chercher les deux notaires, je me tournai vers Catherine et la mère, et je leur dis en français : — « Les notaires et des témoins vont venir. La première de vous qui soufflera un mot , je la tuerai sur place de même qne les deux autres : ainsi donc, prenez garde à vous. » — Je dis ensuite en italien à Pagolo : — a Et toi, si tn oses faire la moindre objection à tout ce que je proposerai, dès le premier mot, je t'appliquerai tant de coups de poignard, qu'il ne te restera rien dans le ventre. » — « Pourvu que vous ne me tuiez pas , me répéta-t-il , je vous obéirai en tout, i — Les notaires et les lémoins arrivèrent; un contrat
80 MKMOIRES DR BRNVRNUTO CFLLINI.
authentique et en bonne forme fut dressé : ma colère et ma fièvre se dissipèrent. Je payai les notaires et je m'es allai.
Le lendemain le Bologna vint à Paris exprès pour moi, et m'envoya chercher par Matteo del Nasaro. Je me rendii près de lui. IL m'aborda d'un air gai, me pria de le regarder comme un frère, et me jura qu'il ne parlerait ph» jamais de la commande, parce qu'il reconnaissait parfaitement que j'avais raison.
Si je n'avouais pas que j'ai eu des torts dans quelquesunes de ces aventures, on n'ajouterait point foi à celles où j'affirme que je me suis conduit comme je le devais. Je confesse donc que j'ai mal agi en me vengeant si étrangement de Pagolo Micceri. Si j'eusse pensé que ce fût un homme' si veule , jamais assurément l'idée de cette honteuse vengeance ne se serait présentée à mon esprit. — Je ne me contentai pas de l'avoir obligé à se mariera cette infâme petite catin ; afin de rendre ma vengeance complète , je faisais venir chez moi la Catherine et je la dessinais. Je lui donnais vingt sous par jour. Comme il fallait qu'elle posât nue, elle exigeait en premier lieu que je lui remisse son argent d'avance, et, en second lieu, une excellente collation ; mais , en troisième lieu , pour me venger, je couchais avec elle , et je me moquais d'elle, de son mari et des terribles cornes que je faisais à celui-ci. Enfin, en quatrième lieu, je la forçais de poser durant des heures entières dans les attitudes les plus fatigantes, ce qui lui déplaisait autant que cela me divertissait. Comme elle avait des formes magnifiques, j'en tirais infiniment d'honneur. — Quand elle vit que je n'avais plus pour elle les mêmes égards qu'avant son mariage, elle en fut trèsirritée et commença à murmurer. Elle se mit ensuite, selon l'usage de France, à me menacer de son mari, qui était . entré au service du prieur de Capoue, frère de Piero Strosii.