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Des que je l'en tendis parler de lui, une indicible rage m'as» saillit — Néanmoins, je la contins de mon mieux, en songeant que je ne pouvais trouver pour mon art un modèle qui me convint mieux qu'elle. Et je me disais : — a Je jouis ici d'une double vengeance. D'abord, Catherine est la femme légitime de Pagolo ; il ne s'agit donc point de cornes imaginaires comme celles qu'il me faisait quand elle était ma catin. Puis, outre cette signalée vengeance, j'en tire une seconde de Catherine, en la forçant à rester dans des poses si extraordinaires et si pénibles, dont il résulte pour moi non-seulement du plaisir , mais encore de l'honneur et du profit. Que puis-je désirer de plus? » — Pendant que j'établissais ce compte, celte ribaudc redoubla d'injures, se mit à parler de son mari, et fit si bien que je finis par ne plus écouter la voix de la raison. — Enflammé de colère, je la saisis par les cheveux et je la traînai dans la chambre en la rouant de coups de pied et de coups de poing, jusqu'à ce que la fatigue m'obligea de m' arrêter. Nous étions dans un endroit où personne ne pouvait venir i son secours. Quand je l'eus bien rossée, elle jura de ne plus jamais reparaître chez moi. — Je craignis d'abord d'avoir eu grand tort de la maltraiter ainsi. Je croyais avoir perdu un modèle qui m'offrait d'admirables moyens de me distinguer ; et, d'un autre côté, en la voyant toute couverte d'écorebures, de contusions et d'enflures, jo pensais que, lors même qu'elle reviendrait, il faudrait que je la fisse soigner au moins pendant quinze jours avant de pouvoir m* en servir. — Toutefois, je lui envoyai, pour l'aider à s'habiller, une vieille et excellente servante nommée Ruberta. Cette brave femme porta de nouveau à ma petite ribaude une collation ; puis elle mangea avec elle du porc salé rôti dont elle employa la graisse à lui frotter ses meurtrissures. Lorsque la Catherine se fut ensuite habillée, elle partit en blasphémant et en maudissant tous
Si MÉMOIRES DE BENVEN11TO CELLIBU.
les Italiens et le roi qui les gardait à son service. Enfin, elle ne cessa de pleurer et de maugréer jusque chez elle. A coup sûr, cette première fois je m'imaginai que j'avais très -mal fait d'agir de cette façon. — Ma Ruberta ne m'épargna pas les reproches. — « Vous êtes bien cruel, me disaitelle, d'avoir battu si effroyablement une si belle fillette. » — Pour m' excuser, je lui racontai les coquineries que Catherine et sa mère m'avaient faites quand elles demeuraient avec moi ; mais la Ruberta me répliqua : — «Ce n'est rien; n'estce pas la coutume ici? Ignorez-vous donc qu'en France on ne rencontre pas un mari qui n'ait ses petites cornes?»— A ces mots, je me mis à rire, et je dis à la Ruberta d'aller chercher des nouvelles de Catherine, car je désirais virevement l'avoir pour terminer mon ouvrage. Ma RuberU trouva encore un moyen de me sermonner. — « Vous ne savez pas vivre! s'écria-t-elle, à peine sera-t* il jour qu'elle accourra d'elle-même; si, au contraire, vous envoyez chef elle, elle tranchera du grand et ne voudra pas venir. » — Le lendemain , en effet , la Catherine frappa A ma porte avec tant de fureur, que je courus moi-même voir si c'était un fou ou quelqu'un de la maison. Dès que j'eus ouvert, cette imbécile se précipita à mon cou, m'étreignit dans ses bras, m'embrassa et me demanda si j'étais encore fâché contre elle. Je lui répondis que non. — « Eh bien alors, reprit-elle , donnez-moi un bon déjeuner. » — J'y consentis , et je mangeai avec elle en signe de réconciliation. Je me mis ensuite à la dessiner , mais une séance amoureuse interrompit le travail ; puis, précisément à la même heure que le veille , elle me taquina au point que je fus encore forcé de la rosser d'importance. — Les mêmes scènes se renouvelèrent durant plusieurs jours ; elles se ressemblaient comme les épreuves qui sortent d'un même moule, et ne variaient que du plus au moins.
Sur ces entrefaites, j'achevai ma figure à mon grand
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honneur. Je dus songer à la jeter en bronze. Cette opération m'offrit des difficultés qu'il serait intéressant au point de vue de Fart de raconter, mais je m'en abstiens, de peur d'être entraîné trop loin. H me su Hit de dire que ma statue vint très-bien et que jamais fonte ne fut plus bejle.
Tout en m* occupant de cet ouvrage (l), je consacrai chaque jour quelques heures au Jupiter et à la salière. Comme la plupart de mes ouvriers étaient bien plus capables de travailler à cette dernière, elle ne tarda pas à être terminée. Je la portai aussitôt au roi, qui était revenu à Paris. — Ainsi que je l'ai noté plus haut, cette salière était de forme ovale, toute en or ciselé, et avait environ deux tiers de brasse de dimension. En parlant du modèle, j'ai déjà dit que j'avais représenté l'Océan et la Terre, assis tous deux les jambes entrelacées, par allusion aux golfes qui pénètrent dans les terres et aux caps qui s'avancent dans la mer. — J'avais placé un trident dans la main droite de l'Océan, et dans la gauche une barque d'un travail exquis, destinée à recevoir le sel. — Au-dessous du dieu étaient quatre chevaux marins, qui n'avaient du cheval que la tête, le poitrail et les jambes de devant. Les queues de poisson qui terminaient leurs corps s'entremêlaient gracieusement. — L'Océan était assis sur ce groupe dans une altitude remplie de fierté. Une foule de poissons et d'autres animaux marins nageaient autour de lui, et fendaient des vagues recouvertes d'un émail exactement de la couleur de l'eau. — La Terre, sous les traits d'une belle femme nue, tenait de la main droite une corne d'abondance, et de la gauche un petit temple d'ordre ionique,
' I; I* docteur Platti , dam m belle édition de Cellinl, demande ai l'auteur «eut par- •wWdi culotte du U fontaine ou de la nymphe de la porte de Fontainebleau. Il ett érident qu'il s'agit de culte dernière. Benvenuto fient de noot dire que Catherine lui ■TtaH ee modèle pour l'oovrage en qoealion. Or, Catherine ne pouvait praer pour li* rafantr qui détail représenter le dito M«r«.
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délicatement ciselé, propre à renfermer le poivre. Audessous de cette figure étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre. Une partie des rochers qui se trouvaient près d'elle était ém ai liée ; j'avais laissé l'autre en or. — Ce groupe était encastré dans une base d'ébène, dans l'épaisseur de laquelle j'avais ménagé une doucioe ornée de quatre figurines d'or en demi- relief. Elle représentaient la Nuit, le Jour, le Crépuscule et l'Aurore, et étaient séparées l'une de l'autre par les quatre Vents principaux , ciselés et émaillés avec tout le soin et le fini imaginables. — Quand je mis celte salière devant les yeux do roi, il poussa un grand cri d'élonnement et ne put se lasser de la contempler. Il m'ordonna ensuite de la garder chez moi jusqu'à ce qu'il me dit ce que je devais en faire. Je la remportai donc. — J'invitai de suite plusieurs de mes intimes amis à un diner qui fut des plus gais, et où la salière figura au milieu de la table; nous fûmes les premiers à nous en servir. — Après la salière, je continuai de travailler au Jupiter d'argent et à un grand vase enrichi d'élégants ornements et d'une foule de figures, dont j'ai déjà parlé.
A cette époque, le peintre Bologna persuada an roi qu'il serait bon que Sa Majesté l'envoyât à Rome, avec des lettres de recommandation pour qu'il pût mouler les plus beaux antiques : le Laocoon, la Cléopâtre, la Vénus, le Commode, la Zingana et l'Apollon. Ce sont vraiment les plus belles statues qu'il y ait à Rome. Il dit au roi que, quand Sa Majesté connaîtrait ces merveilleux chefs-d'œuvre, elle serait alors seulement en état de parler sur l'art, parce que tout ce qu'elle avait vu de nous autres modernes était bien loin de la perfection des anciens. Le roi lui accorda tout ce qu'il demandait. Voilà comment décampa ce damné animal. V ayant pas osé entrer en concurrence avec moi, il eut recours à cet expédient lombard, et cher-
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cfaa à déprécier mes ouvrages eu se faisaut mouleur d'antiques. Mais, bien que les statues qu'il rapporta fussent parfaitement moulées, il obtint un résultat absolument contraire à celui qu'il espérait, ainsi que nous le raconterons en temps et lieu.
Après avoir définitivement congédié cette coquine de Catherine, dont le pauvre diable de mari avait quitté Paris, je voulus achever de réparer ma nymphe de Fontainebleau, qui déjà était jetée en bronze, et modeler les deux Victoires qui devaient occuper les angles de l'hémicycle de la porte. — Dans ce but, je pris une pauvre fillette Agée de quinze ans environ. Elle était superbe de formes et un peu brune de peau. Comme elle avait l' humeur sauvage et taciturne, des allures d'une vivacité extrême et un regard farouche, je l'appelais Scozzone (casse-tou) : son véritable nom était Jeanne, Grâce à elle, je menai à bonne fin ma nymphe de Fontainebleau, en bronze, et mes deux Victoires. Elle était pare et vierge; je la rendis enceinte. Elle accoucha d'une fille à la treizième heure du jour, le 7 juin 1544; j'avais donc alors précisément quarante- quatre ans. Je donnai à l'enfant le nom de Constanza; messerGuido Guidi, médecin du roi et mon ami intime, ainsi que je l'ai noté plus haut, fut son seul parrain; car, en France, l'usage est de n'avoir qu'un seul compère et deux commères. Ces deux dernières furent la signora Maddalena, femme de messer Laigi Alamanni, gentilhomme florentin, et admirable poète, et une grande dame française, femme de messer ttkciardo del Bene, riche marchand florentin. — Autant que je m'en souviens, Constanza fut le premier enfant que feus. Je la dotai d'une somme dont se contenta une de ses tantes à qui je la confiai : depuis, je n'en ai jamais entendu parler.
Je travaillais sans relâche, de sorte que mes ouvrages étaient fort avancés : le Jupiter et le vase étaient presque
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terminés ; la porte commençait à déployer ses beautés. — Sur ces entrefaites, le roi vint à Paris. — Xous n'avions pas encore passé Tannée 1543, bien que la naissance de ma fille, que j'ai déjà notée, n'ait eu lieu qu'en 1544; si j'en ai parlé, c'est que l'occasion s'en est présentée, et que j'ai voulu en profiter pour ne pas mêler le récit de cet événement à celui de choses plus importantes. — Dès que le roi fut arrivé à Paris, il se rendit chez moi, où se trouvaient assez d'ouvrages en bon train pour contenter la vue : aussi en témoigna- t-il autant de satisfaction que je pouvais le désirer, après les fatigues que j'avais endurées. — S'étant rappelé aussitôt que le cardinal de Perrare ne m'avait donné ni pension ni rien de ce qu'il m'avait promis, il dit à voix basse à son amiral que le cardinal s'était mal conduit en agissant ainsi ; mais qu'il voulait réparer cela, parce qu'il voyait que j'étais peu parleur et capable dç, partir un beau jour sans souffler mot. Là-dessus, il se "retira. — Après son diner, il chargea le cardinal d'ordonner au trésorier de l'épargne de me remettre au plus tôt sept mille écus d'or, en trois ou quatre payements, à son gré, pourvu qu'il n'y manquât pas. Sa Majesté ajouta même : — « J'avais confié Benvenuto à vos soins et vous l'avez oublié. » — Le cardinal répondit qu'il obéirait avec plaisir à Sa Majesté; mais sa malignité m'empêcha de profiter de la bonne volonté du roi. — A cette époque, la France était de plus en plus en proie aux calamités de la guerre : l'Empereur marchait sur Paris à la tête d'une armée formidable. Le cardinal , sachant qu'il y avait pénurie d'argent dans le royaume, saisit cette occasion pour parler de moi au roi , et lui dire : — u Majesté sacrée, j'ai pensé agir pour le mieux en ne faisant pas délivrer les sept mille écus à Benvenuto, d'abord parce que maintenant on a trop besoin d'urgent, ensuite parce qu'une si grosse somme serait cause que vous perdriez plus tôt cet artiste.
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En effet, il se croirait riche, achèterait des biens en Italie, et, une fois que la fantaisie l'en prendrait, il vous quitterait avec plus de facilité. 11 me semble que, si Votre Majesté veut le garder plus longtemps à son service, il vaudrait mieux qu'elle lui donnât quelque chose dans son royaume. » — Le roi sembla approuver ces raisons, parce qu'il était / i court d'argent; mais, comme il avait le cœur haut place et vraiment drgne d'un prince tel que lui, il vit bien que le cardinal avait agi ainsi plus pour se mettre en/telief que par prévision des besoins du royaume. Je le/répète donc, bien qoe le roi eût paru trouver bonnes les raisons du cardinal , il les condamnait dans le fond de/son âme : aussi, dès le lendemain de son arrivée à Paris, vint-il chez moi sans que je l'en eusse sollicité. — J'allai à saVencontrc et je l'introduisis dans plusieurs ateliers où se trouvaient des ouvrages de différents genres. Je commençai par les moins importants; puis je le menai devant une foule de brouzes d'une dimension qui surpassait tout ce qu'il avait jamais vu. Je lui montrai ensuite le Jupiter d'argent qui était presque terminé, ainsi que ses magnifiques ornements. H l'admira plus que ne l'aurait fait toute autre personne, à cause d'un terrible désappointement qu'il avait éprouvé quelques années auparavant. — Lorsque l'Empereur, après la prise de Tunis, traversa Paris avec le consentement de François 1er, ce dernier, voulant lui offrir un présent digne d'un si grand prince, fit exécuter en argent un Hercule, exactement de la dimension de mon Jupiter. Par malheur cet Hercule, de l'aveu même du roi, était la plus laide chose qu'il eût jamais rencontrée. Il s'en plaignit aux artistes parisiens qui l'avaient fabriqué ; mais ceux-ci , qui se donnaient pour les plus habiles gens du monde, persuadèrent à Sa Majesté que l'on ne pouvait rien faire de mieux en argent, et ils curent l'audace d'exiger deux mille ducats pour leur sale travail : aussi dès que le roi aperçut