‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 129 sur 285 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

d'abord tous les yeux. Le roi cfï t aussitôt : — « J&ro&js oq n'a rien vu de plus admirable. Quanta moi, bjeq que j'aime les arts et que je m'y cqqnajs$et JWMi« HW c>st cent fois plus beau que je ne l'aurais ipiaginé. » — ^e$ seigneurs mêmes qui devaient décrier ibor ouvrage semblaient lutter entre eux £ qui le louerait le plus. — «En vérité, s'écria hardiment madame d'Élampes, on dirait que vous n'avez point d'yeux. Me voyez-vpus donc pas ces magnifiques figures antiques? p' est en elles que réside la perfection da l'art , et non dans ces babioles modernes. » — iV ces. mots, le roi, suivi (Je soq enlqurqge, s'avança et jeta, un coup d'œjl sur les aqtres statues qui fiaient éclairées d'en bas, ce qui Jeur était fort préjudiciable. — « Celui qui a vpulu nuire h Peu venu tp, dit alors )e roi? lui 9 au contraire rendu uq signalé service; car, de la, comparaison de ces admirables figures avec la siepqe, il ressprt que cette dernière est infiniment plus belle et plus merveilleuse. l| faut donc tenir Benvrnuto eq haute pst'nne, puisque ses ouvrages non-seulement égalent, mais encore surpassent ceux des aqciens. » — A ce|a madame d'pllaïqpes répliqua que de jour ma statue paraîtrait mille fois moins belle que de nuit, et que de plus il fallait considérer fjwe je lVais. couverte d'un voi|e pour cachor ses défaut?. J'.qyaiç en effet jeté une légère et gracieuse draperje sur mpn Jupilpr pour lui donner plus de majesté. A prjne eutrefle proféré ces mots, que je soulevai |e vqile et le déchirai avec ço|ère, en découvrant les parties génitales de ma statpe. Madame a" Étampes pensa que je n'avais moptré cette nudité que pour l'insulter. Le roi s'aperçut de son indignation. Moi, de mon pôle, j'éfais furieux, et j'allais prendre la parole, lorsque le sage monarque me dit dans sa langue : — « Benvenuto, je te défends de parler, spis tranqqj|le? tu auras une récompense mille fois plus forte que tu ne la désirais. » — Çpndampé au silence, je me démenais comme

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un possédé , ce qui redoublait l'irritation et les murmures de madame d'Ëtampes. Cela fut cause que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, mais en se retirant il dît tout haut pour m* encourager : — u J'ai enlevé à l'Ilalie l'artiste le plus grand et le plus universel qui ait jamais existé ! «

Je laissai le Jupiter dans la galerie. Le lendemain matin, lorsque je voulus partir, le roi ordonna de me remettre mille écus d'or, partie pour mes appointements, partie pour me rembourser de sommes que j'avais avancées et dont je produisis les comptes. Je pris cet argent et je retournai gaiement & Paris. A mon arrivée, mon premier soin fut de faire chère lie. Après diner, je rassemblai tous mes vêtements, parmi lesquels il y en avait une énorme quantité en soie, en fourrures précieuses et en draps fins. Je les distribuai à mes ouvriers suivant le mérite de chacun; j'en donnai même aux servantes et aux valets d'écurie, afin de les pousser tous à me servir de bon cœur.

Mon courage étant revenu, je travaillai activement à terminer la statue colossale de Mars. J'avais construit exprès une solide armature en bois, que je revêtis avec soin d'un enduit de plâtre, de l'épaisseur d'un huitième de brasse. Je voulais ensuite mouler la figure en plusieurs morceaux que l'on aurait assemblés à queue d'aronde, suivant les règles de l'art, ce qui m'était très-facile. — Il faut que je rapporte un fait qui donnera une idée de la dimension de ce colosse; il y a vraiment de quoi rire. — J'avais expressément défendu à tous les gens qui étaient à mon service d'amener des femmes dans mon château, et je veillais strictement à ce que cet ordre fût observé. Mon élève Ascanio s'était amouraché d'une jeune fille extrêmement belle qui n'était pas moins éprise de lui, car un soir elle s'enfuit de chez sa mère pour venir le trouver. Elle ne voulut plus le quitter, mais il ne savait où la cacher; enfin, comme il ne manquait pas d'esprit, il imagina de l'intro-

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duire dans mon colosse et de lui arranger un lit dans la tête même de la statue. Elle y resta longtemps; Asranio l'en faisait seulement quelquefois sortir pendant la nuit. Cette tète étant fort près d'être achevée, par vanité je la laissais découverte, de sorte que presque tout Paris la voyait. Les voisins commencèrent par monter sur les toits; puis la curiosité se propagea et amena une foule de gens. Le bruit courait que depuis une époque immémoriale mon château était hanté par un revenant; pour ma part, je n*ai jamais rien aperçu qui m'ait fourni lieu de croire que cela fût vrai. Le peuple de Paris l'appelait universellement Lemmonio Boreo (I). La jeune fille, qui était cachée dans la tête de la statue, n'ayant pu empêcher qu'on ne vil par- Ibis ses mouvements & travers les ouvertures des yeux, plusieurs d - ces imbéciles prétendirent que le revenant s'était logé dans le corps de mon colosse et qu'il faisait mouvoir les yeux, et de plus la bouche, comme si elle eût voulu parler. Quantité de ces niais s'enfuirent épouvantés. Quelques fins* matois voulurent vérifier le fait. Forcés de reconnaître que les yeux de cette figure remuaient, ils affirmèrent à leur tour qu'il y avait un esprit dans In statue; mais ils étaient loin de se douter qu'un corps ravissant se trouvait avec cet esprit.

Tout en m' occupant du colosse, je travaillais à assembler ma belle porte et les ornements dont j'ai parlé plus haut. — Comme je ne veux point consigner dans cette simple histoire de ma vie des événements qui sont du domaine des chroniqueurs, je me suis abstenu de raconter que l'empereur marchait sur Paris avec une nombreuse armée, et que le roi, de son côté, avait réuni toutes ses troupes pour lui tenir tête. — A l'époque où ces choses avaient lieu, le roi me demanda mon avis sur les moyens â

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employer pour fortifier promptement Paris. Il vint exprès chez moi, oie meua tout autour de la ville et comprit si bien la bopté de mon système, qu'il m'ordonna d'exécuter de suite ce que je lui avais propose. Eu outre, i| enjoignit à son amiral de commander à ses sujets de ni' obéir sons peine d'encourir sa disgrâce. — Par malheur l'amiral était un homme de peu de génie; il devait sa charge non à son mérite, mais à la, protection de madame d'É lampes. 11 sa nommait monseigneur d'Annebaut, nom qui en français se prononce de telle façon qqe généralemeut on l'appelait monseigneur Ane-Bœuf. — Ce double animal instruisit madame d'Etampcs de tout ce qui s'était passé. Elle le chargea d'envoyer chercher sans le moindre relard Girolamo Bcllarmalo, ingénieur siennois, qui se trouvait à Dieppe, ville située a un peu plus d'une journée de marche de Paris. Il arriva aussitôt et adopta la méthode de fortification qui nécessitait le plus de temps. Je me retirai donc complètement de cette entreprise. — Si l'empereur eût poussé en avant, il se serait facilement emparé de Paris. On prétend que, dans le traité qui bientôt après fut conclu, le roi fut trahi par madame d'Etampes, qui plus que personne avait pris part aux négociations; mais, comme ce sujet neutre pas dans mon plan, je n'en parlerai pas davantage.

Je m'occupai alors avec une nouvelle ardeur à assembler ma porte et à terminer le grand vase et deux autres vases plus petits que j'avais commencés avec mon propre argent.

A peu de temps de là, le bon roi vint à Paris se reposer de ses tribulations. — Je dois croire que je n'étais pas sans importance, puisque cette maudite madame d'Etampes, qui semblait née pour la ruine du monde, me regardait comme son ennemi capital. Elle dit tant de mal de moi au roi, que ce bon prince, pour lui complaire, jura qu'à l'avenir il ne s'inquiéterait de moi pas plus que s'il ne m'avait jamais

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