LIVRE SIXIEME
connu. Ces paroles nie furent rapportées sur-le-champ par un page du cardinal de Ferrare, nommé Villa. 11 ajouta qu'il les avait entendues lui-mhnc sortir de la bouche du roi. Cela m'exaspéra tellement que je jetai de côté mes outils et mes ouvrages, et que je me préparai à partir. — Je courus chez le roi après son dîner; j'entrai dans une chambre où il était avec quelques personnes. Dès qu'il m'aperçut, je le saluai avec tout le respect que l'on doit à un roi. Il me répondit par un signe de tête et un sourire, ce qui ranima mes espérances. Peu à peu je m'approchai de lui. Il était alors occupé à examiner divers ouvrages d'art. — Lorsque Ton eut un peu parlé de ces objets, le roi me demanda si j'avais chez moi quelque chose de beau à lui montrer, et quand je voulais qu'il vint. Je lui répondis que j'étais en mesure de le satisfaire à l'instant môme, si cela lui était agréable. A ces mots, il me dit de retourner chez moi, et ajouta qu'il ne tarderait pas à m'y suivre. Je me relirai donc, et je l'attendis. Xîais, lorsqu'il alla prendre congé de madame d'Etampes, celleci voulut savoir où il allait, parce qu'elle désirait, dit-elle, lui tenir compagnie. Quand le roi le lui eut appris, clic refusa de l'accompagner, et le supplia de remettre sa visite à un autre jour. Elle insista si vivement et si longtemps que Sa Majesté finit par y consentir. — Le lendemain, je retournai chez le roi, exactement & la m£mc heure. Dès qu'il me vit, il m'assura qu'il se disposait à se rendre chez moi sur-le-champ. Suivant sa coutume, il alla d'abord prendre congé de madame d'Etampes. Cette femme, ayant vu qu'avec toute son influence elle n'avait pu détourner le roi de son projet, se mil à m'altaquer de sa langue venimeuse avec autant d'acharnement que si j'eusse été l'ennemi mortel de la couronne. Alors le roi déclara que sa seule intention était de m' accabler de reproches capables de m' épouvanter Enfin, après avoir bien juré à ma-
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dame d'Etampes qu'il me traiterail rudement, il vint me trouver.
Je le conduisis dans une vaste salle du rez-de-chaussée où j'avais assemblé ma grande porte. Cet ouvrage frappa le roi d'un tel étonnement, qu'il ne savait plus comment faire pour me tancer, ainsi qu'il l'avait promis à madame d'Ktanipes. Néanmoins, il ne voulut pas laisser échapper l'occasion de tenir sa parole, il s'écria donc : — * En vérité il est fort étonnant, Benvenuto, que vous autres artistes vous ne vouliez point reconnaître que vous êtes impuissants à déployer vos talents sans notre assistance et sans les occasions que nous vous offrons. Vous devriez être un peu plus obéissants, moins orgueilleux et moins entêtes. Je me souviens que je vous ni commaudé douze statues d'argent, c'était tout ce que je désirais de vous ; mais vous avez jugé à propos de faire une salière, des vases, des bustes, des portes et tant d'autres choses , si bien que je suis confondu en voyant que vous avez laissé de côté tout ce que je voulais pour ne vous occuper que de ce qui vous plaisait. Si vous continuez & agir ainsi, je vous montrerai comment je procède quand je liens à ce que l'on fasse mes volontés. Appliquez-vous donc à m' obéir eu tout; car, si vous vous obstinez à n'écouter que votre fantaisie, vous vous casserez la tête contre les murs. »/ — Pendant que le roi parlait, tous ses gentilshommes lui prêtaient la plus grande attention. Ses hochements de télé, ses froncements de sourcils et les gestes qu'il faisait, tantôt avec une main, tantôt avec l'autre, les épouvantaient pour moi, qui cependant n'éprouvais pas la moindre crainte.
Dès que le roi eut achevé celle mercuriale, qu'il avait tant promise à madame d'Etampes , je mis un genou en terre, je baisai le bas de son pourpoint, et je lui dis : — » Majesté sacrée, je reconnais que tout ce que vous avez dit est vrai, et je me borne à répoudre que jour et nuit mon
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cœur et toutes mes facultés ont eu pour unique but de vous obéir et de vous servir. Si quelqu'un de mes actes vous parait ne pas s'accorder avec ce que j'avance, soyez convaincu que le coupable n'est pas Benvenuto, mais son mauvais destin qui a voulu le rendre indigne de servir le plus admirable prince que la terre ait jamais porté. J'implore donc mon pardon. Je crois cependant que Votre Majesté ne m'a fourni de l'argent que pour une seule statue, et comme je n'en avais point à moi, je n'ai pu en entreprendre une seconde. Du peu qui m'est resté, j'ai fait ce vase pour donner à Votre Majelé une idée de la manière des anciens, que peut-être elle ne connaissait pas encore. Quant à la salière, il me semble, si ma mémoire est fidèle, que vous me l'avez demandée de votre propre mouvement, un jour que nous parlions d'une autre salière que l'on vous avait apportée. Alors, je vous montrai un modèle que j'avais exécuté en Italie , et sur-le-champ vous me files compter mille ducats pour le mettre en œuvre. Vous m'assurâtes que vous m'en saviez gré, et même, lorsque je l'eus finie, vous m'adressâtes de vifs remerciments. Quant à la porte, il me semble que, par ordre de Votre Majesté, mouseigneur de Villeroy, son premier secrétaire, chargea monseigneur de Marmagne et monseigneur de la Fa de presser l'exécution de cet ouvrage, et de me fournir l'argent nécessaire ; car, sans l'assistance de Votre Majesté, jamais je n'aurais pu mener à (in une si superbe entreprise. Quant aux bustes de bronze , j'avoue que je les ai faits de mon chef, mais uniquement pour essayer les terres de France que, moi étranger, je ne connaissais pas le moins du monde. Quant aux piédestaux, j'ai pensé qu'ils étaient impérieusement réclamés par les statues auxquelles je les destinais. Ainsi donc, dans tout ce que j'ai entrepris, j'ai cru faire pour le mieux, et ne jamais m' écarter des volontés de Votre Majesté. Quant au colosse, il est bien vrai que 11. 5
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je lai amené aii point où il est à mes propres frais, el seulement parce que j'ai pensé qu'il était dû devoir d'un grand roi comme vous et d'un pauvre artiste comme moi de faire, pour votre gloire et pour la mienne, une statue telle que les anciens n'en eurent jamais. Maintenant que je sais que Dieu ne m'a pas jugé digne d'un si grand œuvre, je supplie Votre Majesté , au lieu de la noble récompense qu'elle destinait a mes travaux , de me conserver un pco de ses bonnes grAces, et de vouloir bien m' accorder mon congé ; car, avec sa permission , je partirai sur-le-champ et retournerai en Italie , en remerciant Dieu et Votre Majesté des heureux moments que j'ai passés à son service. * — A ces mots, le roi me releva gracieusement de sa propre main, et me dit que je devais rester a son service, que tout ce que j'avais fait était bien et lui plaisait infiniment : puis 11 ajouta, en se tournant vers ses gentilshommes : — e Je crois, en vérité, que si le Paradis devait avoir des portes, it ne pourrait jamais en trouver de plus belles que cellesci. » — Bien que ces paroles du roi fussent entièrement en ma faveur, après l'avoir remercié par un humble salut, je lui demandai derechef la permission de partir, car mon dépit ne s'était pas encore dissipé. Quand ce grand roi vit que je ne taisais pas de ses compliments le cas qu'ils méritaient, 11 m'ordonna, d'une voix forte el menaçante, de ne pîus souffler mol si je ne voulais pas qu'il nf armai malheur. Il ajouta ensuite qu'il me noierait dans l'or; qu'il approuverait tous les ouvrages que je jugerais â propos d'exécuter lorsque j'aurais terminé ceux qu'il m'avait commandés ; que je n'aurais plus jamais de discussion avec lui, parce que maintenant il me connaissait ; et enfiu que, de mon coTé, il fallait que j'apprisse à le connaître comme mon devoir l'exigeait.
J<» répondis que je rendais grâces a Dieu et à Sa Majesté de tout ce qui s'était passé. Je priai ensuite le roi de venir