‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 142 sur 285 · LIVRE SKPTIKME. Vi · texte numérisé non relu

LIVRE SKPTIKME. Vi

fa usé mon départ. 11 désirait cependant que je revinsse près de lui, pourvu toutefois que mon retour s'opérât de façon à contenter son amour-propre. Mais moi, convaincu que la raison était de mon côté, je me refusais à plier, car je craignais que , si je m abaissais à écrire une humble lettre d'excuses, ces Français n'en conclussent que j'étais coupable et ne regardassent comme vraies les calomnies que Ton avait répandues contre moi. C'est pourquoi je me mettais sur mon quant à moi , et je n'écrivais que sur le ton de maître à compagnou, en homme qui a raison ; mes deux traîtres d'élèves en étaient au comble de la joie. Comme, dans les lettres que je leur adressais, je me vantais d'avoir trouvé un admirable accueil près d'un prince et d'une princesse, souverains absolus de Florence, ma patrie, ils n'avaient pas plus tôt reçu une de ces missives qu'ils couraient chez le roi et le suppliaient de leur donner mon château. Le roi, qui était merveilleusement bon, ne voulut jamais acquiescer à la téméraire demande de ces fieffés larrons. 11 avait commencé à comprendre à quel but aspirait leur malice. — Afin de les tenir un peu en ha* leine et en même temps de m' offrir une occasion de revenir de suite, Sa Majesté me fît écrire en termes un peu sévères par un de ses trésoriers, messer Giuliano Buonaccorsî de Florence. Dans cette lettre on lisait que, si je voulais conserver ma réputation d'honnête homme, après un départ que rien ne motivait, il fallait absolument que je rendisse compte de tout ce que j'avais fait pour Sa Majesté. Cette lettre me causa un si vif plaisir, que, si j'eusse eu a formuler un souhait, je n'aurais demandé rien de plus, rien de moins. — Aussitôt je me mis à écrire et je remplis neuf feuilles de grand papier.

Je détaillai minutieusement tous les ouvrages que j'avais exécutés, tous les accidents qu'ils avaient éprouvés et toutes les dépenses qu'ils avaient entraînées. Puis j'énumérai

1 MÉMOIRES DE BBtfVENtîTO CELLINL

toutes les sommes que m avaient remises deux notaires et un des trésoriers de Sa Majesté , et je joignis & cette nota tous les reçus des fournisseurs et des ouvriers entre les mains de qui ces sommes avaient passé. J'ajoutai que pas un seul quattrino de cet argent n'était entré dans ma bourse; que, pour prix de mes travaux terminés, je n'avais eu absolument rien, et que je n'avais emporté en Italie que quelques compliments et des promesses royales vraiment dignes de Sa Majesté. — « Mes ouvrages, continuai^ e, n'ont point eu d'autre rétribution que les appointe* ments que Sa Majesté m'avait fixés pour me sustenter, et sur lesquels on me doit encore plus de sept cents écus d*or que j'ai laissés exprès en France afin qu'on me les envoie pour mon retour. Malgré tout cela, comme je ne suis point mu par un sentiment d'avarice, je n'ai qu'à me louer de Sa Majesté très-chrétienne, car j'ai appris que des méchants, poussés par l'envie, ont ourdi de noires machinations contre moi. La vérité finit toujours par l'emporter. Bien que j'aie fait pour Sa Majesté beaucoup plus que je ne m'y étais engagé, et bien qu'en retour on ne m'ait pas tenu ce qu'on m'avait promis, je n'ai cependant point d'autre soin au monde que de conserver dans la pensée de Sa Majesté la réputation de loyauté et de probité que j'ai toujours méritée. Si Sa Majesté conservait le moindre doute sur mon intégrité, j'accourrais au moindre signe pour rendre compte de ma conduite , au risque de ma vie. Le peu de cas que l'on a fait de moi m'a seul empêché de retourner offrir mes services, et comme je sais que partout ou j'irai je gagnerai toujours mon pain, je ne répondrai que quand on m'appellera. » — Ma lettre renfermait une foule de choses dignes de ce glorieux roi et propres à venger mon honneur. Avant d'expédier celte épître, je la montrai a mon duc, qni la lut avec plaisir : puis je l'envoyai de suite en France, au cardinal de Ferrare.

LIVHK SEPTIÈME. 79

A cette époque, Bernardone Baldini (1), le courtier de pierreries de Son Excellence , apporta de Venise un gros diamant pesant plus de trente-cinq carats. — Antonio, fils de Vittorio Landi, était, au même titre que Baldini, intéressé à ce que le duc l'achetât. — Ce diamant avait été primitivement taillé en pointe ; comme il ne jetait point des feux aussi vifs et aussi nets qu'on devait l'attendre d'une telle pierre, on l'avait étété, mais, en vérité, il ne faisait bien ni en table ni en pointe. Le duc , qui était grand amateur de pierres précieuses, mais pauvre connaisseur (2), donna à ce fieffé fripon de Bernardaccio tout lieu cT espérer qu'il le lui achèterait. Bernardaccio désirait tellement avoir seul la gloire de tromper le duc, qu'il ne soufflait mot de l'affaire à son associé Antonio Landi. Ce dernier, qui était mon ami d'enfance, ayant vu combien fêtais familier avec le duc , me tira un jour & part , vers F heure de midi, au coin du Mercato Nuovo, pour me dire : — « Benvenuto, je suis certain que le duc vous montrera un gros diamant qu'il a envie d'acheter; facilitez-en la vente. Je vous confie que je puis le céder pour dix-sept mille écus. Je suis convaincu que le duc demandera votre avis. Si vous voyez qu'il soit bien décidé à acheter le diamant, nous ferons en sorte de l'en accommoder. » — Cet Antonio paraissait avoir tout pouvoir nécessaire pour conclure L'affaire. Je lai promis que, si l'on me montrait le diamant et si l'on me consultait, je dirais franchement ma pensée sans déprécier la pierre.

Ainsi que je l'ai noté plus haut, le duc venait chaque jour passer quelques heures dans l'atelier d'orfèvrerie où je surveillais les travaux des Poggini. Plus d'une semaine s'était écoulée depuis qu'Antonio Landi m'avait parlé, lorsqu'un jour, après diner, Son Excellence me montra le dia-

(1) Voye» tom« I, lit. III, chap. III.

(%) Ces trois derniers mois ont été raturés dam le manuscrit.

HO MÉMOIRES DK BKXVKSLTO CKLI.IXI.

mant en question. Je le reconnus de soi te aux indications que Landi m'avait données sur sa forme et sur son poids. Comme ce diamant était d'une eau un peu trouble, et que sa pointe avait été abattue, je n'aurais certes jamais conseillé de Tacheter. Cependant, lorsque le duc me le montra, je lui demandai comment* il voulait que je lui en parlasse, parce qu'un joaillier a deux façons d'estimer une pierre, suivant qu'elle est achetée ou à acheter. Le duc répondit qu'il avait acheté le diamant, et qu'il désirait seulement savoir ce que j'en pensais. Je ne voulus pas le lui cacher. Il me dit alors de considérer la beauté des facettes et des arêtes. Je lui répliquai que c'était loin d'être aussi beau que Son Excellence l'imaginait, attendu que ce n'était qu'une pointe étêtée. A ces mots, le duc, reconnaissant que c'était la vérité, fronça les sourcils et me recommanda d'examiner avec soin le diamant et de déclarer la valeur que je lui assignais.

En pensant qu'Antonio Landi me l'avait offert pour dix-sept mille écus, je crus que le duc l'avait eu pour quinze mille au plus ; mais, comme je voyais qu'il prenait mal ma franchise, je résolus de ne pas détruire ses illusions , et je lui dis en le lui rendant : — « Il vous coûte dix-huit mille écus. » — A ces mots , le duc poussa une exclamation , en formant avec ses lèvres un 0 plus grand que la bouche d'un puits. — « Maintenant, s'écria-t-il, je crois que tu ne t'y connais pas. » — « A coup sûr, vous avez tort de croire cela, signor mio, répliquai-je ; tâchez de maintenir la réputation de votre diamant, et, de mon côté , je tâcherai de m'y connaître. Veuillez au moins me dire ce que vous l'avez payé, afin que j'apprenne à m'y connaître à la manière de Votre Excellence. » — « Benvenulo, je l'ai payé plus de vingt-cinq mille écus, » — me dit alors le duc en se levant et en souriant d'uu air de pitié; — et la -dessus il se retira,

LIVRK SKPTIKMK. SI

Les orfèvres Gianpagolo et Domenico Poggini assistaient i cet entretien, ainsi que le brodeur Bacchiacca (1), qui travaillait dans une salle voisine de la nôtre, et qui était accouru au bruit. Je leur dis : — « Je n'aurais jamais conseillé au duc d'acheter ce diamant, mais je crois que je le lui aurais eu pour quinze mille écus et même moins, s'il en avait eu envie; car, il y a huit jours, Antonio Landi me Ta proposé pour dix-sept mille ccus. Probablement le duc veut faire une réputation à sa pierre. Après l'offre <f Antonio Landi , du diable si Bernardone aurait osé friponner le duc d'une manière si infâme! » — Cela était pourtant la vérité, mais nous ne pouvions le croire, de sorte que nous nous mimes à rire, sans nous douter de la niaiserie de ce bon duc.

J'ai déjà dit que j'avais préparé la grande figure de la Méduse avec son ossature de fer. Après l'avoir modelée eu lerre, je la mis au feu, puis je la recouvris de cire et je la terminai comme je l'entendais. Le duc, qui plusieurs fois était venu la voir, aurait voulu que j'appelasse un maître fondeur pour la jeter en bronze, tant il craignait que cette opération ne réussit point entre mes mains.

Le majordome Pier-Francesco Riccio, furieux de ce que Son Excellence vantait sans cesse mon habileté, profita de V autorité qu'il exerçait sur les bargelli et tous les magistrats de cette malheureuse ville de Florence pour chercher à me tendre un piège où je me rompisse le cou. — Chose merveilleuse! Ce paysan de Prato, notre ennemi, fils d'un tonnelier ignorant fieffé , était pourtant arrivé à posséder cette puissance parce qu'il avait été le sale pédagogue de Cosme de Médicis avant que celui-ci ne fût duc! — Comme je viens de le dire, il était à la piste de tout ce qui pouvait tourner contre moi ; mais, ayant vu que je ne lui offrais

0 Frère d? France*™ l'bfriiDO dont nous avun* parlé, lomc I, lit. I , ebap. V.

nullement prise, cet ignoble pédant imagina d'aller tronver la mère de mon apprenti Cencîo , qui se nommait là Gambetta, et d'ourdir avec cette misérable prostituée on complot capable de m1 épouvanter au point de me forcer & fuir. — Ils commencèrent par embaucher le bargello, qui était un Bolonais que le duc chassa plus tard pour avoir trempé dans diverses infamies de ce genre. — Pois, un samedi, vers la troisième heure de la nuit, la Gambette, suivant les instructions de ce vil pédagogue aussi fou que coquin, se rendit chez moi avec son fils. Elle me dit qu'elle avait tenu cet enfant renfermé pendant plusieurs jours pour empêcher qu'il ne m1 arrivât malheur. — Je lui répondis qu'elle pouvait se dispenser de le renfermer poor mon compte. Je me mis à rire de sa machination de putain, et je me tournai vers son fils, auquel je dis : — «Tu sais, Cencio, si j'ai péché avec loi (1)! » — Cencio s'écria en plenrant que non. Aussitôt sa mère lui dit, en secouant la télé d'un air menaçant : — a Ah! petit ribaud, crois-to que je ne sais pas comment cela se pratique? » — P«« s' adressant à moi, elle me demanda de le cacher dans ma maison, parce que le bargello le cherchait et n'oserait le toucher là, tandis que partout ailleurs il l'arrêterait. — Je lui répliquai que je ne voulais receler personne dans ma maison, attendu que ma sœur et ses six petites filles y habitaient. — Alors elle me dit que le majordome avait donné des ordres précis au bargello, et qu'à coup sûr je serais arrêté. — «Mais, ajouta-t-elle, puisque vous refusez de

(1) Bans les édition! qoi ont procédé celle de Guglielmo Piattl , sa Ilea de ces it» dernières phrases, on lit : — • Je )ni demande! pourquoi elle l'ai ait teav enfermé. Ble répondit que , comme il avait péché avec moi , on avait ordonné de noos arrêter bel deoi. Aussitôt je lui répliquai presque eu colère : — c Et comment ai- je péebé? demandes«le à cet enfant. • — Alors elle Interrogea son fila et lui demanda e'il avait péché arec moi. Celui-ci s'écria en pleurant , etc., etc. » — h Le récif de Cellini, rcril k signor Molini , serait ainsi assurément plus clair. Mais ces mots ne se trouvant point dans le manoserit aotographe , Il faut croire qu'ils ont été ajoutés par nn copiste. *

Page 1