‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 147 sur 285 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

je fil dans mon petit fourneau vint donc superlativement bien. Il était si net que mes amis me conseillaient de ne pas le réparer. Il y a en effet des Allemands et des Français qni se vantent d'avoir trouvé d'admirables secrets pour jeter des figures en bronze, sans qu'il soit nécessaire de les réparer ensuite; mais c'est une véritable folie, car le bronze après la fonte a besoin d'être resserré avec les martelines et les ciselets, comme l'ont pratiqué les mer* reilleux artistes de l'antiquité et les modernes qui ont su travailler le bronze. — Ma statue plut beaucoup à Son Excellence. Elle vint plusieurs fois la voir chez moi et m'encouragea à bien faire.

Par malheur, l'envie infernale du Bandinelli assiégea avec tant d'acharnement les oreilles de Son Excellence, qu'elle arriva à lui persuader que, si je réussissais dans la fonte de quelqu'une de ces statues, je ne serais néanmoins jamais capable de les mettre ensemble, attendu que cet art était entièrement nouveau pour moi; qu'ainsi Son Excellence devait veiller à ne point jeter ses écus au vent. Ces discours produisirent un tel effet sur les glorieuses oreilles du duc, que l'on cessa de me remettre l'argent nécessaire pour payer mes ouvriers. Je fus forcé de m'en plaindre vivement h Son Excellence. — Un matin je l'attendis dans la via de' Servi, et je lui dis : — « Signor mîo, je ne reçois pas l'argent dont j'ai besoin, ce qui me donne lieu de soupçonner que Votre Excellence se méfie de moi. Je lui affirmerai donc de nouveau que je me fais fort d'exécuter mon ouvrage trois fois mieux que le modèle, ainsi que je l'ai déjà promis. » — • Ayant deviné au silence que gardait le duc qu'il ne tenait aucun compte de mes paroles, j'en conçus un si violent dépit que je continuai en ces termes : — « Signor mio, cette ville-ci 8 vraiment toujours été l'école des plus grands talents; mais, dès qu'un homme y a appris quelque chose, il doit aller tra-

88 MKIIOIRKS DE liKXVEXUTO CELLIKI.

vailler ailleurs, s'il veut augmenter la gloire de sa pairie el de son illustre prince. C'est la pure vérité, sîgnor mio; Voire Excellence ne sait-elle pas que c'est ainsi qu'ont igi et Donatello, et le grand Léonard de Vinci, et l'admirable Michel-Ange Buonarroli, qui, par leur génie, ont tant ajouté à la gloire de Votre Excellence? J'espère moi aussi pouvoir vous payer le même tribut; veuillez donc, signor mio, m' accorder mon congé. Mais gardez-vous bien de laisser partir le Bandinelli , donnea-lui , au contraire, plui qu'il ne vous demandera; car, s'il allait dans d'autres pays, sa présomptueuse ignorance est si grande, qu'il serait capable de déshonorer cette noble école. Accordezmoi mon congé, signor; pour prix de mes travaux je ne réclame que les bonnes grâces de Votre Excellence. » — Le duc, ayant vu combien je parlais sérieusement, se tourna vers moi , non sans un peu de colère , en disant : — & Benvenuto, si tu veux terminer ton ouvrage, tu ne manqueras de rien. » — Alors je le remerciai et je lui dis que mon unique désir était de montrer à mes envieux que j'étais capable de tenir mes promesses. — Là-dessus je me séparai de son Excellence. — Je reçus quelque argent, mais en si petite quantité que je fus forcé de puiser dans ma bourse pour que mon ouvrage marchât un peu plus vite qu'au pas.

Le soir, j'allais toujours à la veillée dans le cabinet de Son Excellence, où les deux frères Domenico et Giovanpagolo Poggini exécutaient pour la duchesse un vase d'or dont j'ai parlé plus haut, et une ceinture d'or. — Son Excellence m'avait encore fait faire le modèle d'un pendant destiné à servir de monture à ce gros diamant que Bernardone et Antonio Landt lui avaient vendu. J'avais beau refuser de me charger de ce travail, le duc, par ses sollicitations, me forçait de m'en occuper jusqu'à quatre heures de la nuil. Il essaya même par toutes sortes de ca-

LIVRK SKPTIKME. 89

joleries de me décider à y consacrer mes journées, maïs je ne voulus jamais y consentir, et j'ai lieu de croire qu'il en fat mécontent — Un soir, entre autres, que j'arrivais plus tard que de coutume, il me dit : — * Sois le Malvenue. » — « Signor mio, répliquai-je, je ne m'appelle point ainsi r mon nom est Benvenuto; mais, comme je pense que Votre Excelleuce plaisante, je m'en tiendrai là. a — Le duc me répondit que loin de plaisanter, il parlait très-sérieusement, et il ajouta qu'il me conseillait de veiller à ma conduite, parce qu'il lui était venu aux oreilles que je me prévalais de sa faveur pour exploiter tantôt celui-ci, tantôt celui-là. — A ces mots, je priai Son Excellence de daigner me citer un seul homme que j'eusse exploité. Aussitôt le duc s'écria, en se tournant vers moi arec colère : « — Va-t'en et restitue à Bernardone ce que ta as à lui. En voilà un que tu as exploité! » — 'Je vous remercie, signor mio, repartis-jc, maintenant soyez assez bon pour écouler quatre mots. 11 est vrai que Bernardone m'a prêté une vieille paire de balances , deux enclumes et trois martelines, mais voilà plus de quinze Jours que j'ai dit à son commis Giorgio de Cortona de les envoyer chercher : or, Giorgio est venu lui-même les prendre. Si jamais Votre Excellence peut prouver que, depuis le jour de ma naissance jusqu'à cette heure, je me sois emparé à Rome ou en France d'un fétu appartenant à autrui, je me soumets d'avance au plus rude châtiment. » — Voyant l'indignation dont j'étais animé, le duc, en homme prudent, me dit avec douceur : — a Mes paroles ne s'adressent point à ceux qui ne sont pas coupables ; ainsi donc , si les choses se sont passées comme tu Tassures, je te verrai toujours avec le même plaisir qu'auparavant. » — a Les scélératesses de Bernardone, repris-je, me forcent de vous prier de me dire combien vous a coûté ce gros diamant dont la pointe a été abattue. J'espère que

MÉMOIRES DB BBNVKNUTO GELLINI.

je pourrai ensuite vous montrer pourquoi ce mauvais coquin cherche à m1 attirer votre disgrâce. » — «Le diamant m'a coûté vingt-cinq mille ducats, me répondit le duc; mais pourquoi cette question ? » — « Parce que, répliquaije, tel jour, à telle heure, au coin du Mercato-Xuovo, Antonio, fils de Vittorio Landi, m'a chargé de vendre son diamant à Votre Excellence, et, de prime saut, ne m'a demandé que seise mille ducats : or, Votre Excellence sait quel prix elle Ta payé. Pour vérifier le fait, interrogez Domenico Poggini et Gianpagolo, son frère, à qui j'ai raconté de suite tout ce qui s'était passé. Depuis, je n'en ai jamais parlé, parce que vous m'avex signifié que je ne m'y connaissais pas, d'où j'ai conclu que vous vonlies mettre cette pierre en réputation. Sachez, signor mio, que je m'y connais, et de plus que je puis me vanter d'être homme de bien autant que qui que ce soit au monde. Je ne chercherai point à vous voler huit ou dix mille ducal* à la fois, je tâcherai de les gagner par mon travail Je suis entré au service de Votre Excellence comme sculpteur, orfèvre et graveur en monnaies, mais non comme délateur. Ce que je viens de raconter, je l'ai dit dans le seul but de me défendre. Je déclare donc que je refuse le quart (1) et que j'ai parlé devant tous les gens d'honneur ici présents, afin que Votre Excellence n'ajoute plus foi aux calomnies de Bernardone. » — Le duc, furieux, se leva aussitôt et envoya & la recherche de Bernardone , qui fut forcé de s'enfuir à Venise avec Antonio Landi. Ce dernier prétendit qu'il avait voulu me parler d'un diamant autre que celui du duc — Lorsque Bernardone et Antonio furent revenus de Venise, j'allai retrouver le duc et je lui dis : — * Signor, ce que je vous ai dit est vrai , et ce que

(I) La loi accordai I aux oVIafmrn 1« qnarl de» sommet que leori drnooeia lions ] fimirnt an trésor.

Page 1