‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 150 sur 285 · LIVRE SKPTIÈUE, »t · texte numérisé non relu

LIVRE SKPTIÈUE, »t

qu'ici fout me manquait. Plusieurs fois je fus tenté d'agir en désespéré.

lia jour , je montai sur mon beau petit cheval , je mis cent écus dans ma poche, et j'allai à Fiesole, voir un fils naturel, que j'avais en nourrice chez une de mei commères, femme d'un de mes ouvriers. Je trouvai l'enfant bien portant, et, malgré mon chagrin, je Ve ai brassai tendrement. Lorsque je fus pour partir, il ne voulait plus me quitter, me retenait de toutes ses forces avec ses petites mains, et témoignait par ses cris et ses larmes une désolation qui avait quelque chose d'extraordinaire ; car il n'était Agé que de deux ans environ. Mais, comme j'avais résolu dans mon désespoir de tuer, en cas de rencontre, mon ennemi BandineUi, qui avait coutume d'aller chaque soir à une ferme qu'il possédait au-dessus de San-Domenico, j'abandonnai l'enfant à ses pleurs, et je ma dirigeai vers Florence.

A l'instant même où j'arrivai à la place de San-Domenico, le BandineUi y entrait de l'autre côté. — Je marchai vers lui, déterminé à accomplir une œuvre de sang ; mais, en levant les yeux, je vis qu'il était sans armes, sur uu mauvais petit mulet semblable a un âne, et qu'il avait avec lui un petit garçon d'une dizaine d'années. Des qu'il m'aperçut il devint pâle comme un mort et se mit à trembler des pieds à la tête. — Ayant reconnu que l'attaquer serait une affreuse lâcheté, je lui dis : — « N'aie pas peur, vil poltron, je ne te juge pas digne de mes coups. » — Il me regarda de la manière la plus humble et ne souffla mot Alors je revins à de meilleurs sentiments et je remerciai Dieu, qui m'avait empêché de commettre une telle violence. — Lorsque je fus ainsi délivré de cette diabolique fureur, je recouvrai mes esprits et je me dis à moi-même : — « J'espère que mon ouvrage , si Dieu m'accorde la grâce de le terminer, suffira pour abattre tous mes infâmes en*

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nemis : ce sera une vengeance plus grande, plus glorieuse que si je l'eusse assouvie sur un seul, n — Je regagnai mon logis avec celte bonne pensée.

Trois jours après, on m* annonça que ma commère avail étouffé mon fils unique. Cet événement me causa le plus vif chagrin que j'eusse jamais ressenti. Cependant je me jetai à genoux et, tout en pleurant, je remerciai Dieu suivant mon ordinaire. — « Seigneur, m'écriai-je, tu me l'avais donné, et tu viens de me l'ôtcr, je rends grâces a la divine majesté. » — Bien que la douleur m'eût presque anéanti, je fis de nécessité vertu, et je me consolai de mon mieux.

A cette époque, un jeune ouvrier nomme Francesco, qui était fils du forgeron Matteo, quitta le service du Bandinelli , et m'envoya demander si je voulais lui donner do travail. J'y consentis et je l'employai à réparer la figure de la Méduse, que j'avais déjà jetée en bronze. — Au bout de quinze jours , Francesco me dit qu'il avait parlé à son maître Bandinelli , lequel l'avait charge de m' offrir de sa part un magnifique bloc, si je voulais faire une statue de marbre. — « Dis-lui que j'accepte, répond is-je aussitôt. Peut-être ce marbre sera-t-il pour lui un bloc de malheur; car il me provoque et il oublie le grand danger au:;uel je lui ai permis d'échapper sur la place de San-Donicnico. Dis-lui que maintenant j'exige ce marbre. Je ne pnrle jamais de cet animal , et pourtant il ne cesse de m ennuyer. Je suis même porté à croire que tu n'es venu travailler avec moi que par ses ordres , dans le seul but de m' espionner. Ainsi donc, retourne à son service et dis-lui bien qu'à présent je veux avoir le marbre en dépit de lui. •?

Depuis longtemps je n'avais point paru au palais. In jour, j'eus la fantaisie d'y aller. — Le duc avait presque fini de dîner lorsque j'y arrivai. — Le malin , à ce qu'on me dit, il avait parlé de moi avec force éloges et beaucoup

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