LIVRE SKPTIKMK
raillé mon habileté à monter les pierres fines. — Dès que la duchesse me vit , elle me fit appeler par messer Sforza et, quand je me fus approché d'elle, me pria de lui monter cd anneau un petit diamant taillé en pointe. Elle ajouta qu'elle voulait le porter constamment. Elle me donna ensuite la mesure de son doigt, en même temps que le diamant, qui valait environ cent écus, et elle me recommanda <T exécuter ce bijou le plus vite possible. — Aussitôt le duc dit à la duchesse : — «A coup sûr, Benvcnuto a été sans égal dans cet art; mais, maintenant qu'il Ta abandonné, je crains que faire une petite bague comme celle que vous demandez ne soit pour lui un trop grand ennui. Ainsi je tous supplie de ne pas le charger de ce petit ouvrage, qui lui coûterait beaucoup de peine, attendu qu'il n'a plus l'habitude de ce genre de travail. » — Je remerciai le duc, et je le priai de me permettre de rendre ce léger service à la duchesse. Je m'occupai donc sur-le-champ de cet anneau. Peu de jours me suffirent pour le terminer. H était destiné au petit doigt. J'y représentai quatre enfants en ronde-bosse et quatre masques que j'entremêlai de fruits et d'autres ornements cmaillés, de façon que la monture et le diamant se faisaient mutuellement valoir. Je portai sans retard cet anneau à la duchesse, qui me dit avec beaucoup d* amabilité qu'il était très-beau et qu'elle se conviendrait de moi. Elle envoya ce bijou au roi Philippe. — A partir de ce moment , elle me surchargea de commandes, mais elle s'y prenait si gracieusement que je n'épargnais aucun effort pour la contenter, bien que je visse arriver peu d'argent : et Dieu sait si j'en avais besoin! car je désirais terminer mon Persée, et j'avais quelques jeunes ouvriers que je payais de ma bourse.
Je commençai à me montrer a la cour plus souvent que par le passé. Un jour de fête, entre autres, je me rendis au
palais après dîner. J'entrai dans la salle de l'Horloge, où u. 9
08 MÉMOIRES DE BENVEKUTO GELLINI.
je vis que la porte do garde-meuble était ouverte. M'en étant un peu approché, le duc m'appela et me dit d'un ton gracieux : — « Sois le bienvenu. Voilà une caisse que m'envoie le signor Stefano de Palestrina ; ouvre-la , et voyons ce que c'est. » — Aussitôt que je l'eus ouverte, je dis au duc: — « Signor mio, c'est une merveilleuse statue de marbre grec. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu parmi les antiques une figure d'enfant aussi belle et duo style aussi exquis. Je m'offre à Votre Excellence pour en restaurer la tête, les bras et les pieds. J'y ajouterai un aigle pour an faire un Ganymède. Bien qu'il ne me convienne pas de raccommoder des statues, car c'est le métier de certains bousilleurs qui s'en acquittent fort mal, l'excellence de cet ouvrage est telle , que je lui rendrai volontiers ce service. » — Le duc , ravi de ce que sa statue èbii si belle, m'accabla de questions. — « Benvenuto mio, me dit-il , explique-moi clairement en quoi consiste la supériorité de ce maître qui soulève chez toi uue si grande admiration. » — Alors j'essayai de mon mieux de lui faire comprendre la beauté, l'intelligence, le génie et la suprême habileté qui brillaient dans ce chef-d'œuvre. Je discourus longtemps sur ce sujet, et d'autant plus volontiers que je voyais que le duc y prenait le plus grand plaisir.
Pendant cet agréable entretien, il advint qu'un page sortit du garde-meuble et que le Bandinelli proûta de cette circonstance pour entrer. En le voyant le duc fronça le sourcil, et lui dit d'un ton rude : — u Que venez-vous faire ici? » — Bandinelli, sans répondre, jeta les yeux *w la caisse où se trouvait la statue découverte, puis se tourna vers le duc, et dit eu ricanant et en secouant la tète : — « Signor, voilà de ces choses dont j'ai parlé si souvent à Votre Excellence. Qu'elle sache que ces anciens n'entendaient rien à l'anatomie: aussi leurs ouvrages fourmillentils d'erreurs. » — Je gardais le silence et ne prétais aucune
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attention aux paroles de cet imbécile , car je lui avais même tourné les épaules. Lorsqu'il fut arrivé au bout de son fastidieux caquet, le duc me dit : — « Benvenuto, ceci est tout le contraire de ce que tu viens de me démontrer par de si beaux arguments. Défends-toi donc un peu. » — A ces mois que le duc m'adressa du ton le plus affable, je répondis sur-le-cbarap : — «Signor mio, Votre Excellence doit savoir que Bandinelli est et a toujours été un composé de mal; de sorte que, dès qu'il regarde une chose, fût-elle la plus belle du monde, elle se métamorphose immédiatement à ses yeux en ce qu'il y a de pis. Moi, au contraire, qui ne suis porté qu'au bien , je vois plus sainement la vérité. Ainsi ce que j'ai dit de cette magnifique statue à Votre Excellence est la pure vérité , tandis que les assertions du Bandinelli émanent entièrement de la méchanceté qui forme son essence. » — Le duc m' écoutait avec beaucoup de plaisir. Quant au Bandinelli, il se livrait aux plus étranges contorsions , et son visage , qui de sa nature était déjà fort laid, faisait les plus vilaines grimaces que Ton puisse imaginer. — Le duc s' étant alors dirigé vers certaines salles basses , Bandinelli le suivit. Les camériers me prirent par ma cape et m'entraînèrent derrière lui. \ous marchâmes ainsi jusqu'à ce que Son Excellence s'arrêta dans une salle, où elle s'assit. Bandinelli et moi nous nous plaçâmes l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Je ne soufflais point mot, et les gens du duc qui nous entouraient regardaient fixement Bandinelli, en riant sous cape de ce ^ je lui avais dit dans la chambre de l'étage supérieur. Bandinelli rompit le premier le silence. — « Signor, dit-H, quand je découvris mon groupe d'Hercule et Gacus, on m adressa, je crois, plus de cent sonnets infâmes, où la canaille en disait tout le mal imaginable. » — a Signor, répliquai-je alors, quand notre Michel-Ange Buonarroti découvrit sa sacristie où l'on voit tant de belles statues ,
notre admirable cl vaillante école lui adressa plus d'une centaine de sonnets qui chantaient ses louanges à qui mieux mieux. Et de môme que le groupe du Bandinelli méritait les critiques dont on ï1 accablait, de même les slastues de Michel-Ange étaient dignes des éloges qu'on leur prodiguait. » — A ces mots , le Bandinelli manqua crever de rage. — « Et toi, s'écria-il, qu y saurais-tu reprendre?- — « Je te le dirai, lui repartis-je, si tu as assez de patience pour m1 écouter. « — « Allons, parle, « répondit-Û. — Le duc et tous les autres assistants ouvraient une oreille attentive. Je débutai ainsi : — e Sache qu'il me serait pénible d'avoir à t'énuinérer les défauts que je trouve dans ton ouvrage; je m'en abstiendrai donc et je me contenterai de répéter ce qu'en dit notre savante école. » . — Mais ce mauvais coquin , tantôt en murmurant des choses déplaisantes , tantôt en gesticulant des pieds et des mains, m'irrita tellement, que je continuai d'une façon beaucoup plus rude que je n'aurais fait s'il se fût conduit autrement — a Voilà , poursuivis-je , ce que dit cette noble école : « Si Ton rasait les cheveux de ton Hercule, il ne lui resterait plus assez de crâne pour contenir la cervelle» On ne sait si sa face est celle d'un homme ou d'un monstre tenant à la fois du lion et du bœuf; en outre, elle n'est pas à faction. La tête est mal attachée au cou , avec si peu d'art et d'une manière si disgracieuse, qu'on n'imagina jamais rien de pis. Ses grosses épaules ressemblent aux deux paniers du bât d'un âne. Sa poitrine et ses muscles sont copiés non sur la nature humaine, mais d'après un mauvais sac de melons dressé le long d'un mur. Le dos parait aussi être la reproduction d'un sac de calebasses. On ignore comment les deux jambes tiennent à ce torse difforme; on ne sait pas plus s'il s'appuie sur une jambe ou sur l'autre, et on voit encore moins s'il repose sur toutes deux, suivant la méthode observée quelquefois par les maîtres qui pos-