LIVRE HUITIÈME
vris mon Persée. Cependant, dès qu'on le vit, il s'éleva en sa faveur, grâce & Dieu , un tel concert de louanges, que cela me consola un peu. La foule se pressa aux côtés de la porte que j'avais garnie d'une tenture, et le jour même où je la laissai ouverte pendant quelques heures, on y attacha plus de vingt sonnets qui tous renfermaient les plus grands éloges. Lorsque j'eus de nouveau caché ma statue aux regards du public, il ne se passa pas de jour sans que les doctes professeurs des écoles de Pise et les étudiants qui étaient alors en vacances y affichassent quantité de sonnets et de vers grecs et latins. — Mais ce qui me flatta le plus et me donna lieu d'espérer que le duc me rendrait plus de justice, fut de voir les gens de l'art, c'està-dire les peintres et les sculpteurs, lutter entre eux à qui me vanterait le plus. J'étais vraiment fier des éloges du vaillant peintre Jacopo dePontormo (1), et encore plus de ceux du Bromino, son illustre disciple (2). Ce dernier non-seulement fit afficher plusieurs sonnets, mais encore chargea son neveu Sandrino de m'en présenter quelquesuns, qui, dans un style admirable, disaient tant de bien de mon Persée que je me trouvai un peu dédommagé de mes déboires. — Dès que j'eus recouvert ma statue , je travaillai activement à la finir.
L'extrême faveur avec laquelle m'avait traité notre illustre école, qui cependant n'avait fait qu'apercevoir mon ouvrage, n'empêcha pas le duc de dire : — « Je suis charmé que Ben venu to ait eu cette petite satisfaction, qui l'excitera
(I) Jacopo Carracei , dit le Pontormo, do nom do m patrie, naquit en 149S et moorat en 1 568. — Après avoir rivalité avec le» maîtres les plus distingués de son école , i! se mit malheoreosemeat à imiter les fantasques productions de l'art allemand. — Vov. Vatnri . I. IX , p. 1-49.
(i) Angiolo Bronsino, Florentin , naquit vers l'an 1500 et moornt à l'âge de 69 ans. — Il est regardé comme on des peintres les pins habiles de son lemps , et , en outre , il occupe on rang distingué parmi les poètes. Ses poésies ont été imprimées. Il a aussi écrit quelques lettres sur la peinture. — Voy. V/isnrl, t. IX , p. 377 et soir.
Ut MÉMOIRES DK BENVEKtTO CELLINI
à terminer avec plus de soin et de célérité sa statue ; mais qu'il se garde de penser qu'elle obtiendra le même succès lorsqu'elle sera tout à fait découverte et qu'on pourra l'examiner de tous côtés. On ne laissera alors échapper aucune des fautes et même on saura lui en trouver plus qu'elle n'en a. Ainsi, que Benvenuto fasse provision de patience. » — Le duc répétait là ce qu'il avait entendu dire par le Bandinelli, qui, à l'appui de ses assertions, mit en avant les ouvrages d'Andréa dcl Veroccliio (1), l'auteur de ce beau Christ et de ce Saint-Thomas en bronze qui ornent la façade d'Orsanmichele. Bandinelli lui cita encore beaucoup d'autres statues et même l'admirable David du divin Michel-Ange, qu'il accusa de n'être beau que de face. Il parla ensuite de son groupe d'Hercule et Cacus, en maudissant les gens qui l'avaient couvert de sonnets honteux pour lui. — Le duc, dont la confiance en Bandinelli était extrême, l'avait encouragé a parler ainsi et il pensait que les choses tourneraient comme le prétendait ce lâche envieux, qui ne cessait de baver des méchancetés. — En outre, ce gueux de Bernardino le courtier, M trouvant un jour avec le duc, lui dit, pour appuyer les paroles du Bandinelli : — « Sachez, signor, que les grandes figures sont bien autrement difficiles que les petites. Je n'entends pas dire par là que Benvenuto sache très-bien faire ces dernières , mais vous verrez que la grande ne réussira pas. » — A ces odieux propos Bernardino en
(1) Andréa del Verocehio, Florentin , naquit en 1432 et mourut en 1488. Gomme la plupart doa artistes de ton temps, il cultiva tous les arts à la fois, l'orfèvrerie, la scnlntare , la gravure, la peinture, et même la musique. Il eut pour élèves le Përugin et Léonard de Vinci. Vasari raconte que le Veroccbio ayant chargé Léonard dt? peindre un ange dam on baptême du Christ , la figure du jeune élève se trou» tellement supérieure A celle du maître , que ce dernier, désespéré de se voir vaincu par un en Tant , renonça pour toujours à la peinture. Le groupe du Christ et de saint Thomas dmt vient de parler Cellinl est rangé à bon droit parmi les meilleures productions de la sculpture moderne, mais l'muvre capitale d'Audrea est la statue équestre de Barfolommeo de Voy. Vasari , Vie du Verocehio. I. III . p. 2é£ et sui*.
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ajouta encore beaucoup d'autres auxquels il mêla une montagne cfe mensonges, en vil mouchard qu'il était
Enfin , grâce 4 Dieu , mon glorieux et immortel Seigneur, je termina i complètement ma statue, et, un jeudi matin , je la (ivrai définitivement aux regards du public (1). Il n'était pas encore grand jour que déjà un. nombre incroyable de furieux s'étaient rassemblés autour du Persée, qu'ils louaient d'une poix unanime et à qui mieux mieux. — Le duc , à moitié caché derrière une fenêtre basse , placée au-dessus ie la porte du palais, entendait tout ce qui se disait. Après •voir écouté pendant quelques heures, il se rélira si fier et fi content qu'il dit à messer Sforsa : — « Va trouver Benvenuto et assure-le de ma part qu'il m'a satisfait beaucoup plus que je ne l'espérais. Tu ajouteras que, moi, je lui ré* •erre une récompense qui l'émerveillera ; qu'ainsi il peut avoir l'esprit tranquille. » — Messer Sforza s'acquitta aussitôt de ce glorieux message, qui ranima toute mon ardeur : aussi passai -jp joyeusement cette journée, pendant laquelle chacun me montrait comme un prodige.
Parmi mes admirateurs il se trouvait deux gentilshommes que le vice-roi de Sicile avait envoyés auprès de notre duc pour régler quelques affaires. Je fus signalé à leur attention au moment où je traversais la. place. Ils coururent aussitôt vers moi et m'abordèrent, la barette en main et en me débitant une harangue trop flatteuse même pour un pape. J'eus beau redoubler de modestie, ils continuèrent i m' accabler tellement de compliments, que je finis par les supplier en grâce de s'éloigner avec moi de la place , car le peuple commençait à me regarder avec plus de curiosité que mon Persée. Au milieu de tontes leurs cérémonies, ils ^osèrent me proposer de les suivre en Sicile. Ils me dirent que j'aurais lieu d'être content de leurs coridi*
(I) LeSlatril 1554.
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lions, et qu'ils avaient déjà enrichi Fra Giovanagnolo (1) , de Tordre des Servîtes, qui pourtant ne leur avait fait qu'une fontaine ornée de Ggures, assurément moins belle que mon Persée. — Je les arrêtai en leur disant : — a Je suis très-étonné qu'au sein de ma patrie, cette école de tous les talents, vous me proposies de quitter le service du plus ardent protecteur des arts qui ait jamais existé. Si je me laissais guider par l'amour du gain, je serais resté en France à la cour du grand roi François I", qui me donnait uu traitement de mille écus d'or et de plus me payait la façon de tous mes ouvrages , en sorte que je gagnais plus de quatre mille écus par an. Or saches que j'ai laissé à Paris les fruits de plus de quatre années de travaux. *
Après avoir ainsi coupé court & leurs instances , je les remerciai des*louauges excessives qu'ils m'avaient prodiguées; j'ajoutai qu'un artiste ne pouvait ambitionner une plus glorieuse récompense, et qu'ils avaient tellement augmenté mon désir de bien faire, que j'espérais montrer avant peu d'années un ouvrage qui plairait encore plus que le Persée à l'admirable école florentine. — Mes deux gentilshommes auraient bien voulu renouer le fil de leurs compliments, mais avec un coup de baretle et une profonde révérence, je leur dis adieu.
Deux jours après, ayant vu que les éloges allaient toujours en croissant, je me décidai à me présenter chez le duc. — « Benvenuto mio, me dit-il avec une gracieuseté infinie, je suis content de toi; mais à mon tour je m' engage à te satisfaire de façon à t' émerveiller : je veux même
(I) Fra Giovanagnolo naquit à Monlorsoli en 1508, et mourut en 1564. Il a laisse a Florence, a Arciio, à Xaples, à Gènes, à Messine, de nombreux outrages qui ae distinguent plus par une grande habileté pratique que par un profond sentiment de l'art Ou j toit déjà poindre les germes de celle honteuse décadence qui signale le règu* des académies. Fra Giovanagnolo est l'homme qui conçut la malheureuse idée du relever ces fatales institutions , comme le raconte Vasari , dans la biographie de ce maître , L VU , p W et tuii.
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que la journée de demain ne se passe point sans cela. » — Â ces magniGques promesses, je tournai toutes les facultés de mon âme vers Dieu , et je lui adressai de vives et sincères actions de grâces. En même temps je m'approchai du duc, je baisai le pan de son habit, et je lui dis avec des larmes de joie dans les yeux : — a 0 mon illustre seigneur ! généreux protecteur des arts et des artistes, je supplié Votre Excellence illustrissime de m' accorder avant tout huit jours, que je consacrerai à remercier Dieu, car c'est lui qui m'a soutenu dans mes rudes travaux. Reconnaissant de cette miraculeuse protection , je veux , par un pèlerinage de huit jours , témoigner ma gratitude & ce Dieu immortel qui n'abandonne jamais ceux qui l'implorent avec ferveur. * — Le duc me demanda alors où j'avais l'intention d'aller. — a Je partirai demain matin , lui répondis-je, et j'irai à Vallombrosa, puis à Camaldoli et à l'Ermo, d'où je me rendrai à Bagno-di-Santa-Maria , et peut-être à Sestile, car j'ai appris qu'il y a là de belles antiquités. Je reviendrai ensuite joyeusement par San- Francesco -délia -Vernia reprendre le service de Votre Excellence. » — a Eh bien ! va, j'y consens, me dit le duc d'un ton de bonne humeur; mais auparavant, adresse-moi un p Lacet, et fie-toi à moi pour le reste. » — J'écrivis aussitôt quatre lignes , et je les donnai à messer Sforza qui les remit au duc. Son Excellence, après les avoir lues, les rendit à messer Sforza en lui disant : — « Aie soin de me les mettre chaque jour sous les yeux, car si Benvenuto revenait sans que j'eusse expédié son affaire, je crois qn'il me tuerait. » — C'est en plaisantant ainsi que le duc recommanda qu'on me rappelât à son souvenir. Ses propres paroles me furent rapportées le soir même par messer Sforza, qui , surpris de la grande faveur que me témoignait le duc , me dit en riant : — « Va , Benvenuto, mais reviens promptement; car* je t'en avertis, je suis jaloux de toi. » n. îs
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