LIVRE HUITIEME
palais ?» — a Votre Excellence, répliquai-je aussitôt , trouvera une infinité de gens capables de lui bâtir des villes et des palais; mais, pour faire un Persée comme le mien, elle ne trouvera peut-être pas un seul homme au monde. » — Là-dessus je partis sans ajouter un mot.
Quelques jours après, la duchesse m' envoya chercher et me dit que, si je voulais m'en remettre à elle, j'aurais lieu d'en être content. A ces paroles bienveillantes, je répondis que, pour récompense de mes travaux, je n'avais demandé que les bonnes grâces du duc, et que Son Excellence me les avait promises; qu'ainsi il était inutile de m'en rapporter de nouveau à Leurs Excellences, puisque je l'avais fait dès les premiers jours que j'étais entré à leur service. J'ajoutai que, lors même que le duc ne me donnerait, pour prix de mes ouvrages, qu'une crazia de la valeur de cinq quattrini, je m'estimerais heureux, pourvu que Son Excellence me conservât ses bonnes grâces. — a Benvenuto, reprit la duchesse avec un léger sourire, tu ferais mieux d'accepter mon offre. » — Puis elle me tourna le dos et se retira. — Je croyais qu'en m'exprimant d'une manière aussi humble, j'avais agi pour le mieux, mais l'événement prouva le contraire; car la duchesse avait du bon dans le caractère, et, malgré le ressentiment qu'elle nourrissait contre moi, elle aurait généreusement traité mon affaire.
A cette époque, j'étais très-intimement lié avec Girolamo degli Albizi, commissaire des milices de Son Excellence. — a Benvenuto, me dit-il un jour, il serait pourtant convenable d'arranger le différend que tu as avec le duc. Si tu avais confiance en moi, je me ferais fort de le mener à bonne fin , et je sais ce que je dis. Le duc commence & se fâcher sérieusement : tu t'en trouveras très-mal. Que cela te suffise : je ne puis m' expliquer davantage. » — Peu de temps après mon entretien avec la duchesse, quelqu'un m'avait assuré, peut-être par malice, que le duc avait dit :
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— « Pour moins de deux quattrini, j'enverrai le Penée ta diable, ce qui terminera toute» ces contestations. » — Dam la crainte que cela n'arrivât, je déclarai à Girolamo degti Albixi que je me remettais entre ses mains et que j'ap* prouvais tout ce qu'il ferait, pourvu que je ne perdisse point les bonnes grâces du duc. Ce galant homme s'entendait parfaitement à conduire les soldats et surtout les milices; mais il n'avait aucun goût pour la sculpture, et par conséquent ne s'y connaissait. pas le moins du monde.
— «Signore, dit-il au duc, Benvenuto m'a abandonné le soin de son affaire et m'a prié de le recommander à Votre Excellence, » — « Et moi aussi, lui répondit le duc, je vous accepte pour arbitre et je me soumets d'avance à votre décision, » — En conséquence, Girolamo composa un mémoire fort adroit où, tout en exaltant mon mérite, 'û décidait que le duc me donnerait seulement trois mille cinq cents écus d'or, qu'il considérait non comme le prix de mon beau travail , mais comme une faible récompense. Il ajouta que, du reste, je me contentais de cette somme, et beaucoup d'autres choses qui toutes arrivèrent à la môme conclusion, Le duc souscrivit ce compromis avec autant de plaisir que j'en éprouvai de mécontentement. Lorsque la duchesse apprit cela, elle s'écria : — « Il aurait bien mieux valu pour lui qu'il s'en fût rapporté à moi; je lui aurais fait donner cinq mille écus d'or, n — Un jour que je me trouvais au palais, elle répéta ces mômes paroles devant moi et en présence de messer Alamanno Salviati. Puis elle se moqua de moi et me dit - que je méritais bien tout Je mal qui m'était arrivé. — Le duc enjoignit que Ton me remit cent écus d'or par mois, jusqu'à complet acquittement de la somme qui m'avait été attribuée. — Messer Antonio de' Nobili, qui avait été chargé de cette commission, me paya exactement pendant quelques mois; mais ensuite il ne me donna plus que cinquante écus, puis