‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 169 sur 285 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

acquitté de ma tâche avec un égal succès. Je dirai de plus à Voire Excellence que Michel-Ange Buonarroti, mon maître, aurait à coup sûr pu faire dans sa jeunesse une statue semblable à la mienne, mais non sans qu'il lui en eût coûté moins de mal qu'à moi. Et j'ajouterai que maintenant qu'il plie sous le poids des années, il n'en viendrait certainement pas à bout. Je suis donc autorisé à croire qu'aujourd'hui on ne trouverait pas un seul homme au monde capable de mener à fin . une telle entreprise. Du reste, mon travail m'a valu les plus précieuses récompenses que je puisse ambitionner, car non-seulement Votre Excellence a déclaré qu'elle en était contente, mais encore elle l'a vanté pins que personne. Quelle plus grande et plus glorieuse rémunération serait-il possible de désirer? Certes, Votre Excellence ne pourrait me payer d'une monnaie plus glorieuse ni m'offrir un trésor plus précieux. Ainsi donc, je suis déjà trop payé et je remercie de tout mon cœur Votre Excellence.» — «Peut-être môme, s'écria le doc, penses-tu que je n'ai pas de quoi payer ta statue. Eh bien! moi, je te dis que je te la payerai beaucoup plus qu'elle ne vaut » — a Voilà bien, ripostai-je, la récompense que j'attendais de Votre Excellence ! Mais comme je je me trouve amplement payé par les éloges que notre école m'a prodigués, je suis résolu à partir sur-le-champ et à ne jamais remettre les pieds dans la maison que Votre Excellence m'a donnée sans plus jamais me soucier de revoir Florence. » — Nous nous trouvions alors près de Santa- Felicilà, et le duc retournait à son palais. — « Ne pars pas, girde-toi bien de partir !» — me dit Son Excellence d'un ton si furieux que j'en fus presque épouvanté et que je raccompagnai au palais. — Dès que nous y fûmes arrivés, le ôac appela l'archevêque de Pise, Bartolini et messer Pandolfo deUaStufa. 11 les chargea de dire de sa part à Baccio Bandinelli qu'il eût à bien examiner mon Persée et à l'e

IU MÉMOIRE» DB BKVVBNVTO CKLLIJU.

limer, attendu qu'il voulait le payer à sa juste valeur. Cm deux braves seigoeurs allèrent de suite trouver le Bandinelli, - — Lorsqu'ils se furent acquittés de leur commission, Baccio leur répondit qu'il connaissait parfaitement mes ouvrage, qu'il savait fort bien ce qu'il valait; mais qu ayant eu déjà des démêlés avec moi, Une voulait en aucune façon se mêler de mes affaires. Alors nos deux gentilshommes insistèrent et dirent : — a Le duc vous ordonne, sous peine d'encourir sa disgrâce, de fixer le prix de cet ouvrage. Si vous désires deux ou trois jours pour l'examiner attentivement, prenez-les, et dites-nous ensuite ce que voui l'es» tiniex, » — Baccio répondit qu'il n'avait pas besoin d'os plus ample examen , qu'il ne pouvait désobéir aux ordres du duc, et enfin que, mon travail étant très~riche et trèsbeau , il lui semblait mériter seise mille écus d'or et même davantage, — Les bons gentilshommes informèrent aussitôt le duo de celte décision : il en fut très-irrité. Quanta moi, lorsque je fus instruit de la réponse du Bandinelli, je dé» clarai que je n'entendais nullement accepter les éloges ds Baccio ; — «Attendu, ajoutai-je, que ce méchant homme dit du mal de tout le monde. » — C'est lorsque ces paroles eurent été rapportées au doc que la duchesse voulut que /a remisse l'affaire entre ses mains. Tout oela est la pure vérité. Le meilleur parti que j'avais à prendre était de laisser la duchesse trancher la question. J'aurais été mieux et plus promptement payé.

Le duc chargea messer Lelio Torello, son maître de requêtes, de me dire qu'il désirait que j'ornasse de bas-relieft en bronse le tour du chœur de Santa-Maria-dei-Fiore. Mais , comme ce chœur était du Bandinelli , je ne voulus point travailler à embellir son mauvais ouvrage , dont le plan ne lui appartenait même pas, car il n'entendait absolument rien à l'architecture. Ses dessins lui avaient été fournis par Giuliano, fils de Baccio d'Agnolo, ce sculpteor

L1VBK HUTIKMK. 166

en boii qui gâta la coupole '. Enfin ce chœur étant dépourra de toute espèce de qualités, j'étais bien décidé à ne pas y prendre la moindre part Néanmoins je ne laissai pas de dire humblement au duc que je ferais tout ce qu'il me commanderait — - Aussi le duc enjoignit-il aux margaUliera de Santa-Maria-del-Fiore de s'arranger avec moi. il leur dit qu'il me donnerait seulement deux cents écu9 par an et que l'œuvre de l'église aurait à subvenir à tous les irais que nécessiterait l'entreprise. •— Je comparus donc devant les marguiltiers. Ils m'informèrent des volontés du duc. — Pensant qu'avec eux je pouvais librement m'expliquais je leur montrai que tant de bas-reliefs en atonie entraîneraient une énorme dépense qui serait en pare perte , et je leur en donnai plusieurs raisons qu'ils comprirent fort bien. Je leur exposai d'abord que le choeur était à la fois incorrect, disgracieux, de mauvais goût, incommode et mal dessiné. Je leur dis ensuite que les bronles seraient placés si bas qu'on ne les verrait point, qu'ils serviraient de pissotière aux chiens et qu'ils seraient continuellement couverts de toutes sortes d'ordures; qu'en conséquence je me refusais absolument à les entreprendre. — «Mais, ajoutai-je, pour ne point laisser passer le reste de mes meilleures années sans servir notre duc, auquel j'ai an si vif désir de plaire, il peut me permettre, s'il veut m' utiliser, d'exécuter la porto du milieu de Santa-Maria- W-Fiore. Cet ouvrage au moins se verra , et il lui fera beaucoup plus d'honneur. D'ailleurs je m'obligerai par «mirai a ne recevoir aucune rétribution s'il n'est pas supérieur à la plus belle des portes de San«Giovanni. Puis, *i je tiens ce que je promets , je consens que mon travail «oit estimé et qu'on me le paye mille écus de moins qu'il n'aura été évalué par les gens de l'ait »

(*) Kom t«M« «I^à jpwlé à* cm drai «rtiiltt <Ua* U cbtpUr» prccttMt.

U6 ÉIIOIRBS DK BKKVEKUTO CKLLIXI.

Cette proposition plut extrêmement aux marguillien. Ils allèrent la transmettre au duc et chargèrent Piero Salviati de parler en leur nom. Ils croyaient que Son Excellence serait charmée de ce projet, mais il en fut tout autrement Le duc se contenta de répondre que je voulais toujours faire le contraire de ce qu'il désirait, de sorte que Piero Salviati fut obligé de se retirer sans qu'il y eût rien de conclu. — Dès que j'appris cela, je me rendis chez le duc, qui me reçut avec assez de mauvaise humeur. Cependant je le priai de daigner m' écouter. Il y consentit Aussitôt je lui déroulai toute l'affaire et je me servis de si bonnes raisons pour la lui montrer sous son véritable jour, que je lui prouvai qu'il aurait dépensé en pure perte des sommes énormes. Enfin je réussis à le calmer en loi disant que, s'il ne lui convenait point que je fisse la porte de Santa-Maria-del-Fiore, il était de toute nécessité d'élever deux chaires dans le chœur de cette église ; que ce serait deux monuments importants dont il pourrait tirer honneur. J'ajoutai que je les couvrirais de bas-rehefc en bronze et de nombreux ornements. Alors le duc se rasséréna complètement et m'ordonna de m' occuper sur-lechamp des modèles. J'en fis plusieurs qui me coulèrent beaucoup de peine et entre autres un à huit pans auquel je consacrai un soin tout particulier. Ce dernier me semblait être celui qui répondait le mieux à sa destination. A diverses reprises je portai au palais tous mes modèles sans obtenir audience ; enfin le duc chargea le maître de sa garde-robe, messer Cesari, de me dire de les laisser. Puis, après les avoir examinés, il choisit le moins beau. Un jour qu'il m'avait envoyé chercher, je lui dis et je lui démontrai par une foule d'arguments que le modèle à huit pans était le plus commode et le plus beau. Il me répondit qu'il aimait mieux qu'il fût quadrangulaire. La conversation ayant continué sur un ton paisible, je ne manquai pas de dire,

Page 1