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et sur qui repose toute la gloire de Votre Excellence. » — Après m* avoir écouté avec bonté, le duc se leva de table en médisant : — a Va, Benvenuto mio, fais-moi un modèle et gagne ce beau marbre : je reconnais qfle tu m'as dit la vérité. » — La duchesse, outrée de dépit, me menaça de la tête en murmurant je ne sais quoi. — Là-dessus , je tirai ma révérence et je retournai a Florence en toute hâte , car je brûlais du désir de commencer le modèle.
Quand le duc revint à Florence , il se rendit chez moi, sans m' avoir prévenu. Je lui montrai deux petits modèles complètement différents l'un et F autre. Il les loua tous les deux, en ajoutant néanmoins qu'il y en avait un qu'il préférait, et que, si je le finissais avec soin, j'aurais lieu de m'en féliciter. — Son Excellence, qui avait vu les modèles du Bandînelli et de mes autres concurrents, trouva les miens beaucoup plus beaux , si je dois en croire plusieurs de ses courtisans qui m'assurèrent le lui avoir entendu Are. — Mais voici une circonstance qui me semble mériter de n'être point passée sous silence. Le cardinal Santa-Fiore, étant venu de Rome & Florence et ayant rencontré sur la route de Poggio-a-Caiano, où son Excellence le conduisait, le bloc de marbre en question, l'admira beaucoup et demanda à qui on le destinait. — «A mon Benvenuto, qui m'a fait un magnifique modèle, » — lui répondit le duc.
Cela me fut rapporté par des personnes dignes de foi et m'enhardit à aller trouver la duchesse. Je lui offris quelques petites bagatelles de ma façon qui lui plurent extrêmement Elle me demanda ensuite de quoi j'étais occupé. — « Signora, lui répondis-je, j'ai entrepris pour mon amusement un des ouvrages les plus difficiles qu'il y ait au monde. C'est un Christ, grand comme nature, en marbre blanc, posé sur une croix de marbre noir. » — La duchesse ayant désiré savoir ce que je voulais en faire, je lui dis : —
IM MEMOIRES DB BENVBMUTO CELLIKI.
« Sachez, duchesse, que je ne le donnerais pas pour deoi mille ducats d'or, car jamais travail n'a coûté tant de peine à un homme, et je ne me serais jamais engagé à l'entreprendre pour quelque prince que ce fût, de peur de ne pas m'en tirer à mon honneur. J'ai acheté les maiv bres de mon propre argent, j'ai eu a mes gages peu* dant deux ans environ un ouvrier pour m' aider, de sorte que, tant en marbre qu'en outils et en frais de maind'oeuvre, ce crucifix me coûte plus de trois cents éeus : aussi, je le répète, ne le cèderais-je pas pour deux mille ducats d'or. Mais j'en ferai volontiers présent à Votre Excellence, si elle daigne m' accorder une grâce, très-licite, du reste, car je me borne à supplier Votre Excellence de vouloir bien rester neutre dans le concours que le duc a ouvert pour le grand bloc de marbre du Neptune. — n Ainsi donc, répliqua la duchesse indignée, tu, ne faia aucun cas de ma faveur ou de ma défaveur? n — « Bien loin de là, signora, m'écriai-je, si cela était, pourquoi vous offrira is~je une chose que j'estime deux mille ducats ? Seuhv» ment, les pénibles et sévères études auxquelles je me suie livré me donnent tant de confiance, que je me flatte de remporter le prix, lors même que j'aurais à le disputer au grand Michel-Ange Buonarroti , a qui je suis redevable de tout ce que je sais. Combien ne serais «je pas plus heureux si, au lieu de tous ces ignorants, je voyais entrer dans la lice cet homme dont la science est universelle! Avec un si grand maître il n'y a qu'à gagner, tandis qu'avec les autres il n'y a qu'à perdre* » — Quand j'eus achevé ces mots, la duchesse se leva sans que sa colère fût calmée, et je m'en retournai à mon modèle, auquel je travaillai avec toute l'activité possible.
Dès que je l'eus terminé, le duc vint le voir. Deux ambassadeurs, celui du due de Florence M celui de la seigneurie de Lucques raccompagnaient. — Mon modèle plut
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tellement a Son Excellence, qu'elle s'éeria ; — « En vérité, Benvenuto mérite bien le marbre! n — - Alors les éloges ne me furent point épargnés par les deux ambasladeurs, surtout par celui de Lucques, qui était un savant docteur. — Je me tins un peu à l'écart, afin qu'ils pussent parler en tonte liberté; mais, lorsque j'entendis leurs cornplimeots, je m'avançai et je dis au duc ; — « Signor nùOj vous devriez adopter une mesure encore meilleure que la première. Elle consisterait à ordonner à chaque concurrent d'exécuter en terre un modèle exactement de la dimension du bloc de marbre ; par ce moyen vous séries bien mieux à même de reconnaître celui qui est digne de l'avoir, et vous ne courriez point risque de commettre une erreur qui, en définitive, serait préjudiciable non à l'artiste qui aurait mérité le marbre, mais à vous-même, car vous y perdriez et votre argent et votre réputation. Si, au contraire, votre choix tombe sur celui qui aura déployé le plus de talent, votre nom acquerra un nouvel éclat, votre argent fera bien employé, et Ton croira que vous aimez les arts et que vous tous y connaissez. » — A ces mots, le duo plia les épaules et partit. — « Signore, lui dit en chemin l'ambassadeur de Lucques, c'est un terrible homme que votre Benvenuto !» — « Bien plus terrible que vous ne pensez, répondit le duc, et il aurait mieux valu pour lui qu'il F eût été moins, car il aurait à présent des choses qu'il n'a pas (1). » — Je tiens ces propres paroles de l'ambassadeur lai-même, qui me les répéta un jour qu'il m'adressait presque des reproches sur ma manière d'agir, Je lui ré* pondis que je prenais les intérêts à\i duo en bon et fidèle serviteur, mais que je ne savais pas jouer le rôle de flat* teur.
Quelques semaines après, le Bandinelli mourut On at-
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tribua sa mort à ses excès et surtout au chagrin qu'il éprouva en voyant qu'il allait perdre son bloc de marbre. — Telle fut sa jalousie, que, dès qu'il eut appris que fa* vais fait le crucifix dont j'ai parlé plus haut, il s'empressa de sculpter en marbre le Christ mort qui se trouve aujourd'hui à la Nunziata. J'avais offert mon crucifix à Santa- Maria-Novella, et déjà même j'avais mis en place les crampons pour le recevoir, lorsque, pour unique récompense, je demandai la permission de disposer au-dessous un petit tombeau destiné à renfermer mes restes mortels. — Les religieux. m' ayant répondu qu'ils ne pouvaient m' accorder cette faveur sans y avoir été autorisés par les marguilliers, je leur dis : — a Pourquoi donc, frères, ne les aves-vous pas consultés quand vous m'avez laissé poser mes crampons et laissé faire mes autres préparatifs? » — Cela fut cause que je ne voulus plus gratifier l'église de Santa- Maria-Novella du fruit de mes rudes travaux. — Les marguilliers eurent beau venir ensuite chez moi me supplier, je restai sourd à leurs instances. — Je songeai aussitôt à l'église délia Nunziata. Dès que j'eus manifesté aux religieux qui la desservaient l'intention de lui donner mon crucifix aux mêmes conditions qu'à Santa-Maria-Novella, ils furent unanimes pour m' exhorter à le placer dans leur église et à y construire un tombeau comme bon me semblerait. — Le Bandinelli, ayant prévu cela, travailla avec toute l'activité imaginable à terminer son Christ, et pria la duchesse de lui faire concéder la chapelle qui appartenait aux Pazzi. Dès qu'il l'eut obtenue, ce qui n'eut point lieu sans difficultés, il y plaça en toute hâte son ouvrage, qui n'était pas encore entièrement achevé lorsqu'il vint à mourir.
La duchesse avait dit que, si elle avait protégé le Bandinelli pendant sa vie, elle le protégerait également après sa mort, et qu'en conséqnence, bien qu'il ne fut plus de ce